XXIV

Et ce fut aussi un de mes beaux jours littéraires, les uns à Paris,

les autres à Saint-Point.

Hélas! ils deviennent rares dans cette dernière et précaire demeure de

nos bonnes années. Sur cette clairière jaunissante où Laprade et tant

d'autres étaient venus se transfigurer depuis Hugo, comme sur un

humble Thabor des poëtes, les chênes ont été abattus, pour convertir

en une poignée d'or nécessaire les rêves mille fois plus dorés qui

tombaient avec leur ombre de leurs cimes; les sentiers battus par les

pieds d'amis s'effacent, le château est désert; le cheval SAPHIR, qui

me portait, dans les grandes journées de feu de Paris, à la défense

des foyers et des familles, et que la popularité honnête soulevait

quelquefois des pavés sur les bras du peuple, erre seul aujourd'hui

dans le pré sous ma fenêtre, paissant en liberté l'herbe d'automne; de

temps en temps je le vois relever la tête, regarder par-dessus le

buisson, écouter les chars lointains, et hennir au vent, croyant

toujours que ce sont ses maîtres qui reviennent le seller et le monter

pour le conduire à la victoire; puis, détrompé par l'attente vaine, il

retourne tristement brouter près des boeufs roux et des vaches

blanches, à la lisière des bois qui lui versent l'ombre!

Malédiction, ô cher compagnon de mes jours de fatigues, à ceux qui

t'ont laissé dix ans brouter déferré sur cette herbe sèche, et moi

languir inutile dans cette masure presque démolie sur ma tête, pendant

que le sang généreux de la force et de la liberté coulait encore,

inutile, dans nos vieilles veines!

_Rien n'est de ce qui devrait être_, dit le proverbe des hommes; _tout

est bien_, dit la résignation, le proverbe de Dieu!

Ce n'est pas sur moi que je pleure, pauvre animal! c'est sur toi. Qui

sait si demain j'aurai encore le droit de te laisser tondre l'herbe

dans ce pré, où je t'ai donné l'hospitalité à vie à côté de l'âne et

des vaches, et si un dur acquéreur de Saint-Point ne trouvera pas que

ce cheval invalide est un luxe de coeur qui dîme l'herbe, et ne

t'enverra pas à l'équarisseur du village voisin pour avoir ta peau et

ta corne, toi qui fus pourtant un jour le signe de ralliement d'une

nation! Si je demandais à ce peuple pour toi une botte de foin à vie,

je ne l'aurais pas! Honte et misère! Finissons!

Cours familier de Littérature - Volume 10 · 第 86 / 171 题