C'était par une sombre matinée de novembre, à Paris, quelques années
après la révolution de 1848, qui m'avait rejeté seul, meurtri et nu,
sur le rivage, après ce grand naufrage où j'avais été moi-même aussi
naufragé que pilote.
Je travaillais, comme je fais aujourd'hui, d'un labeur mercenaire pour
soutenir sur l'eau ceux qui périssaient de ma perte. J'écrivais le
_Conseiller du peuple_, journal à cinquante mille abonnés, dans lequel
je m'efforçais de modérer les esprits impatients à qui l'élan exagéré
allait faire traverser la liberté; je le voyais, je le disais. La
sueur du travail et du patriotisme ruisselait dès l'aube du jour sur
mon front.
On m'annonça une jeune fille parlant le français avec un accent
étranger et demandant à m'entretenir; j'ordonnai de la faire entrer.
Je passai une main dans mes cheveux, soulevés par l'inspiration, pour
présenter un front décent à l'étrangère, et je jetai ma plume fatiguée
sur le guéridon qui portait, à côté de moi, le monceau de pages
écrites à la lampe et au soleil levant depuis cinq heures du matin. Je
ne m'attendais pas à un rafraîchissement d'esprit si charmant, mais
j'en avais besoin: «Ce n'était pas la saison des roses,» comme dit le
poëte persan _Saadi_.