XXI

C'était par une sombre matinée de novembre, à Paris, quelques années

après la révolution de 1848, qui m'avait rejeté seul, meurtri et nu,

sur le rivage, après ce grand naufrage où j'avais été moi-même aussi

naufragé que pilote.

Je travaillais, comme je fais aujourd'hui, d'un labeur mercenaire pour

soutenir sur l'eau ceux qui périssaient de ma perte. J'écrivais le

_Conseiller du peuple_, journal à cinquante mille abonnés, dans lequel

je m'efforçais de modérer les esprits impatients à qui l'élan exagéré

allait faire traverser la liberté; je le voyais, je le disais. La

sueur du travail et du patriotisme ruisselait dès l'aube du jour sur

mon front.

On m'annonça une jeune fille parlant le français avec un accent

étranger et demandant à m'entretenir; j'ordonnai de la faire entrer.

Je passai une main dans mes cheveux, soulevés par l'inspiration, pour

présenter un front décent à l'étrangère, et je jetai ma plume fatiguée

sur le guéridon qui portait, à côté de moi, le monceau de pages

écrites à la lampe et au soleil levant depuis cinq heures du matin. Je

ne m'attendais pas à un rafraîchissement d'esprit si charmant, mais

j'en avais besoin: «Ce n'était pas la saison des roses,» comme dit le

poëte persan _Saadi_.

Cours familier de Littérature - Volume 10 · 第 83 / 171 题