XIX

Nous eûmes une de ces belles heures, _oasis_ des vies inquiètes comme

la nôtre, le jour où nous rencontrâmes à Marseille, prêt à repartir

pour l'Orient, un autre homme dont nous vous entretiendrons bientôt

avec l'admiration grave du poëte et avec la tendresse de l'amitié.

C'est Joseph Autran, qui depuis a pris tant et de si larges et de si

hautes places dans la littérature poétique de nos jours. Il me semble

encore entendre sa voix de poitrine, résonnante comme une vague

d'Ionie dans un creux de rocher des Phocéens, la première fois qu'il

adressa, comme un vrai Horace à un faux Virgile, les adieux du poëte

sédentaire au poëte errant! J'analyserai avant peu de mois sous les

yeux du lecteur ces poëmes maritimes, ruraux et guerriers, où l'on

retrouve tant d'échos d'Homère, de Théocrite ou de Tyrtée. Joseph

Autran est un Grec mal francisé (heureusement pour lui et pour nous),

qui, ayant abordé sur quelques débris de l'antique Phocée aux bords de

la Provence, comme Reboul, Mistral, Méry, Barthélemy et cent autres,

n'a pas pu se défaire encore de l'accent natal: il est de cette

colonie grecque qui, avec des images grecques et une harmonie

ionienne, reconstruit une poésie française plus colorée, plus

harmonieuse et plus chaude surtout que la poésie du Nord! Nous les

feuilleterons tous à leur heure ici. Quand on compose laborieusement

le diadème littéraire de son siècle pour les princes de l'art en tout

genre, il ne faut pas laisser de telles perles orientales éparses sur

les rivages de notre mer du Midi, sans les ramasser et sans les

enchâsser dans la mémoire.

Cours familier de Littérature - Volume 10 · 第 81 / 171 题