Nous eûmes une de ces belles heures, _oasis_ des vies inquiètes comme
la nôtre, le jour où nous rencontrâmes à Marseille, prêt à repartir
pour l'Orient, un autre homme dont nous vous entretiendrons bientôt
avec l'admiration grave du poëte et avec la tendresse de l'amitié.
C'est Joseph Autran, qui depuis a pris tant et de si larges et de si
hautes places dans la littérature poétique de nos jours. Il me semble
encore entendre sa voix de poitrine, résonnante comme une vague
d'Ionie dans un creux de rocher des Phocéens, la première fois qu'il
adressa, comme un vrai Horace à un faux Virgile, les adieux du poëte
sédentaire au poëte errant! J'analyserai avant peu de mois sous les
yeux du lecteur ces poëmes maritimes, ruraux et guerriers, où l'on
retrouve tant d'échos d'Homère, de Théocrite ou de Tyrtée. Joseph
Autran est un Grec mal francisé (heureusement pour lui et pour nous),
qui, ayant abordé sur quelques débris de l'antique Phocée aux bords de
la Provence, comme Reboul, Mistral, Méry, Barthélemy et cent autres,
n'a pas pu se défaire encore de l'accent natal: il est de cette
colonie grecque qui, avec des images grecques et une harmonie
ionienne, reconstruit une poésie française plus colorée, plus
harmonieuse et plus chaude surtout que la poésie du Nord! Nous les
feuilleterons tous à leur heure ici. Quand on compose laborieusement
le diadème littéraire de son siècle pour les princes de l'art en tout
genre, il ne faut pas laisser de telles perles orientales éparses sur
les rivages de notre mer du Midi, sans les ramasser et sans les
enchâsser dans la mémoire.