Il y a dans ce petit volume des pages exquises comme celles-là; mais
quelquefois aussi ces pages sont de bronze, et rendent l'accent du
métal par leur profondeur et leur solidité. Nous l'admirons et nous le
regrettons. Que le jeune poëte ne s'y trompe pas: ce qu'il faut aux
vers, ce n'est pas l'éloquence: c'est le charme. Il a reçu ce don des
dons: qu'il ne s'égare pas sur les traces des poëtes politiques,
systématiques, empiriques, métaphysiciens, logiciens, sectaires, que
sais-je? qui pullulent maintenant à la suite de telles ou telles
factions, et surtout de celle qu'on appela la _faction de l'avenir_.
Deux de ces poëtes, amis de M. Alexandre, sont pleins de vertu, de
patriotisme et de vrai talent; mais, selon nous, ils se trompent
d'instrument en entrant dans ce grand concert des âmes qui accorde ses
lyres pour remuer le siècle nouveau; ils veulent nous faire penser, il
s'agit de nous faire jouir. Plaire est le seul système en poésie; or
il n'y a rien de moins _plaisant_ qu'un syllogisme, fût-il en beaux
vers.
Que leur jeune ami, M. Alexandre, sache bien qu'une opinion, quelle
qu'elle soit, n'est point du domaine des poëtes. Pourquoi? parce que
l'opinion est transitoire, et que le charme est immortel. Le plus
grand patriote de l'Europe peut être un détestable poëte, quoiqu'il
soit excellent citoyen, et le premier poëte de Rome a pu être un
très-mauvais citoyen (nous voulons dire ici Horace). Qui s'avisera
jamais de demander si Homère était royaliste ou républicain, démocrate
ou aristocrate? Il était Homère, et c'est assez; le coeur et
l'imagination, voilà tout ce qu'il faut aux poëtes! Soyez charmant, et
pensez ce que vous voudrez! M. Alexandre a le charme: qu'il se garde
bien de chercher mieux; qu'il se garde de vouloir, à l'exemple de ses
amis, planer plus haut que nature dans le vague espace des
abstractions. Au sommet de toutes les montagnes, on trouve le glacier!