XIV

Ce jeune homme aura évidemment un autre don de la poésie moderne, le

don de rendre en vers familiers quoique expressifs les choses et les

sentiments que l'orgueil emphatique de la poésie du dix-huitième

siècle avait relégués dans le domaine de la prose, comme si le vers

était incapable de dire juste et vrai, comme si la poésie n'était pas,

par excellence, le langage du coeur!

Assez d'autres, jusqu'ici, avaient fait marcher le vers sur des

échasses académiques: il faut enfin le déchausser de son cothurne et

de ses sandales à bandelettes d'or et de pourpre, de ses ailes aux

talons; il faut le déshabituer de ses pas en trois temps sur des

planches, comme les pas de nos tragédiennes sur le théâtre, pour le

faire marcher pieds nus sur la terre nue comme vous et moi, au pas

naturel, _musa pedestris_, selon la définition si juste d'Horace.

Cette poésie qui marche à pied, qui ne se drape pas à l'antique, qui

ne se met ni blanc ni rouge sur la joue, qui ne porte ni masque

tragique ni masque comique à la main, mais qui a le visage véridique

de ses sentiments, et qui parle la langue familière du foyer, cette

poésie qui semble une nouveauté parce qu'elle est la nature retrouvée

de nos jours sous les oripeaux de la déclamation et de la rhétorique

en vers, sera la poésie de ce nouveau venu dans la famille qui chante.

C'est surtout dans ce genre en dehors de tous les genres, puisqu'il

est le naturel, que M. Alexandre nous paraît devoir exceller. Il

écrit, à ce que disent ses amis, un poëme épique familier dont la vie

privée, sans aventures et sans merveilleux, sera le sujet, poëme qui

ne prendra son intérêt que dans les lieux, les choses, les impressions

qui nous enveloppent tous et tous les jours: l'épopée du coin du feu.

Cela doit être d'autant plus poétique que la poésie a négligé

davantage jusqu'ici ces trésors de descriptions, de sensibilité, de

naturel, de passions douces, enfouis à notre insu sous la pierre du

foyer domestique, dans le jardin, dans le verger, dans la prairie,

dans la vigne, dans la montagne qui borne le court horizon, dans le

coin de ciel en vue de la fenêtre où se couche le soleil, où se lève

l'étoile, dans l'enfant à la mamelle, dans la mère souriante, dans le

père sérieux, dans l'aïeul prévoyant, dans le fils docile, dans la

jeune fille rêveuse, dans la servante attachée à l'âtre, seconde mère

des enfants, et jusque dans le chien nourri d'affection, qui cherche

aussi souvent la tendresse dans les yeux que le pain sous la table.

Ajoutez à cela les simples accidents ordinaires de la vie privée, la

mort de l'aïeule, la naissance d'un nouveau-né, le départ du fils pour

l'inconnu de sa destinée, hors du nid et du pays, les amours, le

mariage de la soeur aînée, les fêtes du foyer, la religion

introduisant l'infini des espérances et la sainteté des amours dans ce

petit monde qui s'étend de la cheminée à la fenêtre, et du seuil au

cimetière: voilà l'épopée de famille, sujet dont le drame s'agite sous

quelques tuiles, et qui ne se dénoue que dans l'éternité, ce

rendez-vous de tout ce qui s'aime; voilà ce qu'il se chante tout bas à

lui-même, ce jeune Homère de l'_Iliade_ du coeur! Quel sujet pour qui

sait voir, sentir et aimer: «Ah! si je n'avais que soixante et quinze

ans, écrivait Voltaire à quatre-vingts ans passés, je leur ferais voir

ce que c'est qu'un poëte!»

Je me dis, comme Voltaire, quand je contemple la fécondité d'un pareil

sujet: «Ah! si je n'avais que quarante ans, je voudrais consumer vingt

ans de ma vie à ce poëme épique de la famille!» Mais je laisse avec

confiance une si belle épopée à ce jeune espoir des poëtes. Il a le

coeur, l'imagination et la main capables d'une telle oeuvre; je n'en

voudrais pour preuve qu'une promenade d'automne écrite, ou plutôt

_causée_ en vers, en montant, il y a quelques années, à Saint-Point,

masure pittoresque que j'habite dans un pli de haute montagne boisée,

à quelques lieues de la plaine habitée par le jeune poëte breton. Je

demande pardon au lecteur de ces vers de les insérer pour son plaisir

dans ces pages. Ces vers parlent malheureusement de moi; ils en

parlent avec cette exagération d'affection qui exagère aussi

démesurément le nom de l'hôte chez lequel on va souper le soir d'un

beau jour: c'est la politesse des poëtes. Souvenez-vous d'Homère

suspendant une guirlande fleurie au seuil de la demeure où il avait

passé la nuit, et de l'hymne qu'il chantait devant la porte avant de

la quitter. On a recueilli quelques-uns de ces hymnes, salut et adieu

du poëte errant à ces hospitalités d'un soir. Cela n'est pas sérieux,

mais cela est touchant. Qu'on oublie donc que ces vers parlent de moi;

qu'au lieu de moi, retiré depuis longtemps de la lice, et qui n'ai

fait que toucher superficiellement et avec distraction la lyre jalouse

qui veut tout l'homme, on suppose un nom véritablement et légitimement

immortel; qu'on se figure, par exemple, que Solon, poëte d'abord, et

poëte élégiaque dans sa jeunesse, puis restaurateur, législateur et

orateur de la république athénienne, puis banni de la république

renversée par l'inconstance mobile des Athéniens, puis rentré

obscurément dans sa patrie, par l'insouciance du maître, y végète

pauvre et négligé du peuple sur une des montagnes de l'Attique; qu'on

se représente en même temps un jeune poëte d'Athènes, moins oublieux

que ses compatriotes, bouclant sa ceinture de voyage, chaussant ses

sandales, et partant seul du Parthénon pour venir visiter bien loin

son maître en poésie, relique vivante de la liberté civique; que Solon

reçoive bien ce jeune homme, partage avec lui son miel d'Hymette, ses

raisins de Corinthe, ses olives de l'Attique; que le disciple, revenu

à Athènes après une si bonne réception, raconte en vers familiers à

ses amis son voyage pédestre, ses entretiens intimes avec le vétéran

évanoui de la scène et se survivant, mutilé, à lui-même et à tous dans

un coin des montagnes natales.

Cours familier de Littérature - Volume 10 · 第 75 / 171 题