Ce jeune homme aura évidemment un autre don de la poésie moderne, le
don de rendre en vers familiers quoique expressifs les choses et les
sentiments que l'orgueil emphatique de la poésie du dix-huitième
siècle avait relégués dans le domaine de la prose, comme si le vers
était incapable de dire juste et vrai, comme si la poésie n'était pas,
par excellence, le langage du coeur!
Assez d'autres, jusqu'ici, avaient fait marcher le vers sur des
échasses académiques: il faut enfin le déchausser de son cothurne et
de ses sandales à bandelettes d'or et de pourpre, de ses ailes aux
talons; il faut le déshabituer de ses pas en trois temps sur des
planches, comme les pas de nos tragédiennes sur le théâtre, pour le
faire marcher pieds nus sur la terre nue comme vous et moi, au pas
naturel, _musa pedestris_, selon la définition si juste d'Horace.
Cette poésie qui marche à pied, qui ne se drape pas à l'antique, qui
ne se met ni blanc ni rouge sur la joue, qui ne porte ni masque
tragique ni masque comique à la main, mais qui a le visage véridique
de ses sentiments, et qui parle la langue familière du foyer, cette
poésie qui semble une nouveauté parce qu'elle est la nature retrouvée
de nos jours sous les oripeaux de la déclamation et de la rhétorique
en vers, sera la poésie de ce nouveau venu dans la famille qui chante.
C'est surtout dans ce genre en dehors de tous les genres, puisqu'il
est le naturel, que M. Alexandre nous paraît devoir exceller. Il
écrit, à ce que disent ses amis, un poëme épique familier dont la vie
privée, sans aventures et sans merveilleux, sera le sujet, poëme qui
ne prendra son intérêt que dans les lieux, les choses, les impressions
qui nous enveloppent tous et tous les jours: l'épopée du coin du feu.
Cela doit être d'autant plus poétique que la poésie a négligé
davantage jusqu'ici ces trésors de descriptions, de sensibilité, de
naturel, de passions douces, enfouis à notre insu sous la pierre du
foyer domestique, dans le jardin, dans le verger, dans la prairie,
dans la vigne, dans la montagne qui borne le court horizon, dans le
coin de ciel en vue de la fenêtre où se couche le soleil, où se lève
l'étoile, dans l'enfant à la mamelle, dans la mère souriante, dans le
père sérieux, dans l'aïeul prévoyant, dans le fils docile, dans la
jeune fille rêveuse, dans la servante attachée à l'âtre, seconde mère
des enfants, et jusque dans le chien nourri d'affection, qui cherche
aussi souvent la tendresse dans les yeux que le pain sous la table.
Ajoutez à cela les simples accidents ordinaires de la vie privée, la
mort de l'aïeule, la naissance d'un nouveau-né, le départ du fils pour
l'inconnu de sa destinée, hors du nid et du pays, les amours, le
mariage de la soeur aînée, les fêtes du foyer, la religion
introduisant l'infini des espérances et la sainteté des amours dans ce
petit monde qui s'étend de la cheminée à la fenêtre, et du seuil au
cimetière: voilà l'épopée de famille, sujet dont le drame s'agite sous
quelques tuiles, et qui ne se dénoue que dans l'éternité, ce
rendez-vous de tout ce qui s'aime; voilà ce qu'il se chante tout bas à
lui-même, ce jeune Homère de l'_Iliade_ du coeur! Quel sujet pour qui
sait voir, sentir et aimer: «Ah! si je n'avais que soixante et quinze
ans, écrivait Voltaire à quatre-vingts ans passés, je leur ferais voir
ce que c'est qu'un poëte!»
Je me dis, comme Voltaire, quand je contemple la fécondité d'un pareil
sujet: «Ah! si je n'avais que quarante ans, je voudrais consumer vingt
ans de ma vie à ce poëme épique de la famille!» Mais je laisse avec
confiance une si belle épopée à ce jeune espoir des poëtes. Il a le
coeur, l'imagination et la main capables d'une telle oeuvre; je n'en
voudrais pour preuve qu'une promenade d'automne écrite, ou plutôt
_causée_ en vers, en montant, il y a quelques années, à Saint-Point,
masure pittoresque que j'habite dans un pli de haute montagne boisée,
à quelques lieues de la plaine habitée par le jeune poëte breton. Je
demande pardon au lecteur de ces vers de les insérer pour son plaisir
dans ces pages. Ces vers parlent malheureusement de moi; ils en
parlent avec cette exagération d'affection qui exagère aussi
démesurément le nom de l'hôte chez lequel on va souper le soir d'un
beau jour: c'est la politesse des poëtes. Souvenez-vous d'Homère
suspendant une guirlande fleurie au seuil de la demeure où il avait
passé la nuit, et de l'hymne qu'il chantait devant la porte avant de
la quitter. On a recueilli quelques-uns de ces hymnes, salut et adieu
du poëte errant à ces hospitalités d'un soir. Cela n'est pas sérieux,
mais cela est touchant. Qu'on oublie donc que ces vers parlent de moi;
qu'au lieu de moi, retiré depuis longtemps de la lice, et qui n'ai
fait que toucher superficiellement et avec distraction la lyre jalouse
qui veut tout l'homme, on suppose un nom véritablement et légitimement
immortel; qu'on se figure, par exemple, que Solon, poëte d'abord, et
poëte élégiaque dans sa jeunesse, puis restaurateur, législateur et
orateur de la république athénienne, puis banni de la république
renversée par l'inconstance mobile des Athéniens, puis rentré
obscurément dans sa patrie, par l'insouciance du maître, y végète
pauvre et négligé du peuple sur une des montagnes de l'Attique; qu'on
se représente en même temps un jeune poëte d'Athènes, moins oublieux
que ses compatriotes, bouclant sa ceinture de voyage, chaussant ses
sandales, et partant seul du Parthénon pour venir visiter bien loin
son maître en poésie, relique vivante de la liberté civique; que Solon
reçoive bien ce jeune homme, partage avec lui son miel d'Hymette, ses
raisins de Corinthe, ses olives de l'Attique; que le disciple, revenu
à Athènes après une si bonne réception, raconte en vers familiers à
ses amis son voyage pédestre, ses entretiens intimes avec le vétéran
évanoui de la scène et se survivant, mutilé, à lui-même et à tous dans
un coin des montagnes natales.