Je relus vingt fois le billet du prince de Talleyrand, et je dis à la
jeune fille qui attendait, en me regardant lire et relire, toute rouge
de l'émotion qu'elle lisait de même sur mon visage sans le comprendre:
«Viens que je t'embrasse, ma petite Lucy! Tu ne porteras jamais un
pareil message; à la loterie de la gloire, ce sont les enfants qui
tirent les bons lots. Dis à ta mère que tu m'as apporté un _quine_.»
C'était alors le langage compris des concierges, institution du hasard
qui tenait toujours ouverte à la fortune la loge du portier. C'est
peut-être dommage de leur avoir enlevé, à ces honnêtes affranchis des
grandes maisons, cette loterie, illusion renaissante de la semaine;
ils rêvaient au moins de beaux rêves sur leur lit de servitude. La
moitié de leur vie était heureuse: portiers le jour, ils étaient rois
la nuit.
X
Je ne m'informai pas même, dans la matinée, du succès de mes vers. Le
billet du prince de Talleyrand, ce grand flaireur infaillible de
toutes les choses humaines, me suffisait pour augure. Je savais qu'un
tel homme ne se trompait pas plus aux vers qu'à la prose. Quel
intérêt avait-il à me flatter? Il était prince, il était puissant, il
était l'oracle du monde politique, il avait été l'ami et le disciple
de Mirabeau sans se tromper à son génie, le plus juste et le plus
vaste du dix-huitième siècle. Et moi, qu'étais-je? un solliciteur
inconnu sous un toit de Paris. Je me confiai donc à la fortune; elle
s'appelait pour moi du nom du prince de Talleyrand. Je raconterai,
dans mes prochains Entretiens sur la littérature diplomatique, comment
ce même homme d'État, quinze ans plus tard, me prédit une autre
fortune plus difficile à discerner dans mon avenir d'orateur, fortune
alors très-lointaine et très-voilée pour tout le monde, excepté pour
lui et pour moi. On verra l'oeil du lynx sous cette lourde paupière du
vieillard. Mais n'anticipons pas.