IX

Je relus vingt fois le billet du prince de Talleyrand, et je dis à la

jeune fille qui attendait, en me regardant lire et relire, toute rouge

de l'émotion qu'elle lisait de même sur mon visage sans le comprendre:

«Viens que je t'embrasse, ma petite Lucy! Tu ne porteras jamais un

pareil message; à la loterie de la gloire, ce sont les enfants qui

tirent les bons lots. Dis à ta mère que tu m'as apporté un _quine_.»

C'était alors le langage compris des concierges, institution du hasard

qui tenait toujours ouverte à la fortune la loge du portier. C'est

peut-être dommage de leur avoir enlevé, à ces honnêtes affranchis des

grandes maisons, cette loterie, illusion renaissante de la semaine;

ils rêvaient au moins de beaux rêves sur leur lit de servitude. La

moitié de leur vie était heureuse: portiers le jour, ils étaient rois

la nuit.

X

Je ne m'informai pas même, dans la matinée, du succès de mes vers. Le

billet du prince de Talleyrand, ce grand flaireur infaillible de

toutes les choses humaines, me suffisait pour augure. Je savais qu'un

tel homme ne se trompait pas plus aux vers qu'à la prose. Quel

intérêt avait-il à me flatter? Il était prince, il était puissant, il

était l'oracle du monde politique, il avait été l'ami et le disciple

de Mirabeau sans se tromper à son génie, le plus juste et le plus

vaste du dix-huitième siècle. Et moi, qu'étais-je? un solliciteur

inconnu sous un toit de Paris. Je me confiai donc à la fortune; elle

s'appelait pour moi du nom du prince de Talleyrand. Je raconterai,

dans mes prochains Entretiens sur la littérature diplomatique, comment

ce même homme d'État, quinze ans plus tard, me prédit une autre

fortune plus difficile à discerner dans mon avenir d'orateur, fortune

alors très-lointaine et très-voilée pour tout le monde, excepté pour

lui et pour moi. On verra l'oeil du lynx sous cette lourde paupière du

vieillard. Mais n'anticipons pas.

Cours familier de Littérature - Volume 10 · 第 71 / 171 题