J'ai subi moi-même cet inconvénient de publicité éclose en une nuit,
dans ma jeunesse: complétement inconnu la veille, j'étais célèbre le
lendemain. Voici comment cela m'arriva, je ne dirai pas sans le
vouloir (l'amour-propre n'a pas de ces hypocrisies), mais je dirai
sans m'y attendre.
J'avais remis à M. Gosselin, le premier de mes patrons typographiques,
homme de coeur, de goût et d'initiative, quelques pages poétiques
recueillies en une très-mince brochure, _fasciculus_ relié en papier
jaune et intitulé: _Méditations_.
Je n'y avais pas mis mon nom. Avant de l'inscrire, ce nom, il fallait
le faire: il n'était pas fait.
Je ne désirais pas même que mon petit essai problématique de poésie
nouvelle parût si tôt; je sollicitais ardemment du gouvernement de la
Restauration un emploi diplomatique qui m'ouvrît l'accès à la haute
politique, ma véritable et constante passion.
C'était M. Pasquier, encore vivant et vivant tout entier aujourd'hui,
qui distribuait alors ces faveurs en qualité de ministre des affaires
étrangères de Louis XVIII: homme de goût, de cour, de tribune, de
congrès, de grande société européenne. J'étais protégé auprès de lui
par quelques-uns de ses amis, entre autres par les deux maîtres de
notre diplomatie française, M. de Reyneval et M. d'Hauterive, l'un
jurisconsulte, l'autre la tradition vivante et la science de notre
cabinet national depuis Louis XVI jusqu'à Louis XVIII, en passant par
la République, le Directoire et Napoléon.
M. Pasquier, alors ministre, n'avait pas peur de la poésie ni de
l'éloquence, à supposer que je vinsse à développer un peu de ces
avantages dans la diplomatie; mais j'avais dès lors, comme par
instinct, la conviction du danger qu'il y a en France pour un homme à
développer plus d'une faculté à la fois. Le préjugé français des
_hommes spéciaux_, c'est-à-dire des hommes qui ne savent faire qu'une
seule chose, ce préjugé, la plus grande bêtise nationale de ce
temps-ci, ce préjugé inventé par la médiocrité pour s'en faire un
rempart contre la concurrence du talent multiple, ce préjugé, émané de
l'École polytechnique, qui produit d'excellents outils et peu d'hommes
complets, ce préjugé, dis-je, qui m'était déjà connu, qui règne encore
à l'heure où j'écris, et qui sera un jour relégué parmi les mémorables
inepties de notre siècle, ce préjugé, je le répète, me faisait
craindre qu'un peu de célébrité poétique, répandu mal à propos sur mon
jeune nom, ne me fît rejeter comme un intrus de toute candidature
diplomatique, carrière que je préférais mille fois à quelques
battements de mains ou à quelques battements de coeur des poëtes ou
des femmes des salons de mon temps.
J'aurais donc désiré que les presses de M. Gosselin fussent plus
lentes à jeter mes vers au public, et qu'ils ne parussent qu'après ma
nomination, encore indécise, au poste que je sollicitais. J'avais bien
raison; car, si je n'avais pas publié alors quelques vers passables,
dont on s'est malheureusement souvenu toujours contre moi, ou si je
n'en avais publié que de médiocres ou de ridicules, oubliés comme ceux
de quelques grands hommes politiques de nos jours, j'aurais pu
espérer, comme eux, de passer pour une capacité politique de second ou
de troisième ordre dans les fastes de l'heureuse et prosaïque
médiocrité.
V
Mais tant d'ambition ne me sera jamais permis dans mon pays, et j'y
serai éternellement puni par l'ostracisme de Platon pour le crime
impardonné et impardonnable d'avoir soupiré quelques bons vers, poëmes
lyriques ou amoureux, dans le temps de la jeunesse, de l'enthousiasme
et de l'amour.
Admirable logique de l'impuissance et de l'envie!--«Tu as rêvé
quelques beaux vers dans ta jeunesse, quand tu n'avais rien autre
chose à faire qu'à rêver, à prier, à aimer: donc tu ne seras qu'un
rêveur, un mystique et un amant pendant tout le reste de ta vie. C'est
la loi du pays, c'est de ce qu'ils appellent la spécialité: retire-toi
de notre soleil, chante quand il faut parler, cache-toi quand il faut
combattre, et fais l'amour en cheveux blancs!»
Non, je n'aurai jamais, comme les Romains et les Grecs, assez de
mépris pour cette mutilation de l'homme, pour cette castration de mon
pays, la SPÉCIALITÉ. L'antiquité disait, au contraire, comme dit la
nature: _Timeo hominem unius libri!_ De là viennent ces hommes qui
n'ont qu'une faculté et qui ne voient les choses humaines que d'un
seul point de vue. L'envie et l'impuissance s'étant accouplées comme
le Péché et la Mort dans Milton, il en est sorti ce monstre de
décomposition humaine, ce Polyphème qui n'a qu'un oeil et des mains,
l'homme spécial. Je ne m'étonne pas que les tyrans s'en accommodent:
ils ont besoin d'instruments ingénieux, architectes, mécaniciens,
artilleurs, hommes de chiffres, machines à calculer, machines à bâtir,
machines à tuer, machines à servitude. Le chiffre n'a pas d'âme: l'âme
a une force à millions de chevaux, comme on dit, qui soulèverait plus
de poids que la vapeur; ils se défient de cette force, ils
dévirilisent l'humanité pour la dompter; l'homme spécial ne leur
refuse rien, l'homme universel leur fait peur; il sent et il pense; la
conscience et la pensée sont les deux ennemies divines de la
servitude, Némésis de la tyrannie; l'antiquité n'en avait qu'une, nous
en avons deux.
Mais la colère contre ce préjugé de la _spécialité_ m'emporte;
revenons.