IV

J'ai subi moi-même cet inconvénient de publicité éclose en une nuit,

dans ma jeunesse: complétement inconnu la veille, j'étais célèbre le

lendemain. Voici comment cela m'arriva, je ne dirai pas sans le

vouloir (l'amour-propre n'a pas de ces hypocrisies), mais je dirai

sans m'y attendre.

J'avais remis à M. Gosselin, le premier de mes patrons typographiques,

homme de coeur, de goût et d'initiative, quelques pages poétiques

recueillies en une très-mince brochure, _fasciculus_ relié en papier

jaune et intitulé: _Méditations_.

Je n'y avais pas mis mon nom. Avant de l'inscrire, ce nom, il fallait

le faire: il n'était pas fait.

Je ne désirais pas même que mon petit essai problématique de poésie

nouvelle parût si tôt; je sollicitais ardemment du gouvernement de la

Restauration un emploi diplomatique qui m'ouvrît l'accès à la haute

politique, ma véritable et constante passion.

C'était M. Pasquier, encore vivant et vivant tout entier aujourd'hui,

qui distribuait alors ces faveurs en qualité de ministre des affaires

étrangères de Louis XVIII: homme de goût, de cour, de tribune, de

congrès, de grande société européenne. J'étais protégé auprès de lui

par quelques-uns de ses amis, entre autres par les deux maîtres de

notre diplomatie française, M. de Reyneval et M. d'Hauterive, l'un

jurisconsulte, l'autre la tradition vivante et la science de notre

cabinet national depuis Louis XVI jusqu'à Louis XVIII, en passant par

la République, le Directoire et Napoléon.

M. Pasquier, alors ministre, n'avait pas peur de la poésie ni de

l'éloquence, à supposer que je vinsse à développer un peu de ces

avantages dans la diplomatie; mais j'avais dès lors, comme par

instinct, la conviction du danger qu'il y a en France pour un homme à

développer plus d'une faculté à la fois. Le préjugé français des

_hommes spéciaux_, c'est-à-dire des hommes qui ne savent faire qu'une

seule chose, ce préjugé, la plus grande bêtise nationale de ce

temps-ci, ce préjugé inventé par la médiocrité pour s'en faire un

rempart contre la concurrence du talent multiple, ce préjugé, émané de

l'École polytechnique, qui produit d'excellents outils et peu d'hommes

complets, ce préjugé, dis-je, qui m'était déjà connu, qui règne encore

à l'heure où j'écris, et qui sera un jour relégué parmi les mémorables

inepties de notre siècle, ce préjugé, je le répète, me faisait

craindre qu'un peu de célébrité poétique, répandu mal à propos sur mon

jeune nom, ne me fît rejeter comme un intrus de toute candidature

diplomatique, carrière que je préférais mille fois à quelques

battements de mains ou à quelques battements de coeur des poëtes ou

des femmes des salons de mon temps.

J'aurais donc désiré que les presses de M. Gosselin fussent plus

lentes à jeter mes vers au public, et qu'ils ne parussent qu'après ma

nomination, encore indécise, au poste que je sollicitais. J'avais bien

raison; car, si je n'avais pas publié alors quelques vers passables,

dont on s'est malheureusement souvenu toujours contre moi, ou si je

n'en avais publié que de médiocres ou de ridicules, oubliés comme ceux

de quelques grands hommes politiques de nos jours, j'aurais pu

espérer, comme eux, de passer pour une capacité politique de second ou

de troisième ordre dans les fastes de l'heureuse et prosaïque

médiocrité.

V

Mais tant d'ambition ne me sera jamais permis dans mon pays, et j'y

serai éternellement puni par l'ostracisme de Platon pour le crime

impardonné et impardonnable d'avoir soupiré quelques bons vers, poëmes

lyriques ou amoureux, dans le temps de la jeunesse, de l'enthousiasme

et de l'amour.

Admirable logique de l'impuissance et de l'envie!--«Tu as rêvé

quelques beaux vers dans ta jeunesse, quand tu n'avais rien autre

chose à faire qu'à rêver, à prier, à aimer: donc tu ne seras qu'un

rêveur, un mystique et un amant pendant tout le reste de ta vie. C'est

la loi du pays, c'est de ce qu'ils appellent la spécialité: retire-toi

de notre soleil, chante quand il faut parler, cache-toi quand il faut

combattre, et fais l'amour en cheveux blancs!»

Non, je n'aurai jamais, comme les Romains et les Grecs, assez de

mépris pour cette mutilation de l'homme, pour cette castration de mon

pays, la SPÉCIALITÉ. L'antiquité disait, au contraire, comme dit la

nature: _Timeo hominem unius libri!_ De là viennent ces hommes qui

n'ont qu'une faculté et qui ne voient les choses humaines que d'un

seul point de vue. L'envie et l'impuissance s'étant accouplées comme

le Péché et la Mort dans Milton, il en est sorti ce monstre de

décomposition humaine, ce Polyphème qui n'a qu'un oeil et des mains,

l'homme spécial. Je ne m'étonne pas que les tyrans s'en accommodent:

ils ont besoin d'instruments ingénieux, architectes, mécaniciens,

artilleurs, hommes de chiffres, machines à calculer, machines à bâtir,

machines à tuer, machines à servitude. Le chiffre n'a pas d'âme: l'âme

a une force à millions de chevaux, comme on dit, qui soulèverait plus

de poids que la vapeur; ils se défient de cette force, ils

dévirilisent l'humanité pour la dompter; l'homme spécial ne leur

refuse rien, l'homme universel leur fait peur; il sent et il pense; la

conscience et la pensée sont les deux ennemies divines de la

servitude, Némésis de la tyrannie; l'antiquité n'en avait qu'une, nous

en avons deux.

Mais la colère contre ce préjugé de la _spécialité_ m'emporte;

revenons.

Cours familier de Littérature - Volume 10 · 第 67 / 171 题