_Le ministre des affaires étrangères à MM. Delacour, ministre à
Vienne, Rayneval à Naples, Bois-le-Comte à Turin._
«29 novembre.
«Dans les instructions données à M. de Corcelles, il lui est
prescrit de se borner à protéger la personne du pape. Il devra
soigneusement s'abstenir de prendre part aux querelles
intérieures du gouvernement et du peuple romain.
«_Signé_: JULES BASTIDE.»
* * * * *
_Le ministre des affaires étrangères à M. Forbin-Janson, secrétaire
d'ambassade à Rome._
«7 décembre.
«Tant que durera l'absence de M. d'Harcourt, vous devrez
continuer à m'informer le plus fréquemment qu'il vous sera
possible de tous les événements qui vous paraîtront mériter de
fixer l'attention de la République. Vous devrez également veiller
aux intérêts de nos nationaux et leur accorder dans l'occasion la
protection nécessaire. Mais il est bien entendu que vous
n'interviendrez en aucune façon dans la question politique et
dans les affaires intérieures du gouvernement romain.
«_Signé_: JULES BASTIDE.»
* * * * *
_Le ministre des affaires étrangères à M. de Corcelles._
«2 décembre.
«Si le pape s'est embarqué, votre mission étant évidemment
terminée, je n'ai pas besoin de vous dire que vous aurez à
contremander l'expédition qui avait pour but de l'appuyer. Quant
aux éventualités que peut faire naître le départ de Rome du
souverain-pontife et son arrivée en France, je puis d'autant
moins vous en entretenir en ce moment, qu'avant de rien arrêter
sur une matière aussi grave, nous aurions à prendre les ordres de
l'Assemblée nationale.
«_Signé_: JULES BASTIDE.»
* * * * *
De ce que vous venez de lire, il résulte que le gouvernement du
général Cavaignac n'a point voulu intervenir, et n'est intervenu en
aucune façon dans les affaires intérieures, non pas de la république
romaine, qui n'exista que deux mois plus tard, mais dans les affaires
de l'État romain.
Il résulte que nous nous sommes bornés à faire précisément ce que vous
nous reprochez de n'avoir point fait: à offrir au pape un asile.
Il résulte qu'aussitôt l'évasion du pape connue, ordre fut donné à M.
de Corcelles de considérer sa mission comme terminée, à la brigade
réunie à Marseille de ne point s'embarquer. J'ajoute que cette
brigade, placée dans un tout autre but, et depuis longtemps sous la
direction du général Mollière, ne quitta pas la France, et que pas un
soldat ne fut embarqué.
Il résulte encore que le général Cavaignac n'était point un dictateur,
comme on l'a répété trop souvent. Un dictateur n'aurait point laissé
écrire par son ministre qu'à l'Assemblée nationale seule il appartient
de déterminer la ligne politique à suivre, et qu'avant de rien
statuer, il aura à prendre les ordres de l'Assemblée.
Je suis affligé, Monsieur, d'avoir eu à rectifier quelque chose dans
des lignes écrites par vous, qui êtes une des gloires de la France.
Votre coeur comprend de reste le sentiment qui m'oblige à le faire,
puisqu'il s'agit d'un ami qui n'est plus là pour se défendre, d'un
homme que ses adversaires ont pu accuser d'étroitesse d'esprit, parce
qu'il se tenait renfermé dans la stricte limite du devoir, mais à qui
il n'a manqué qu'un vice, l'ambition, pour qu'on le plaçât parmi les
grands génies.
Nos ennemis communs, vous ne le savez que trop, ont pour tactique de
déverser la calomnie sur les hommes de 1848. Ils ont été assez habiles
pour tromper un esprit aussi éclairé, aussi généreux que le vôtre.
Je vous remercie de l'occasion que vous m'avez offerte de repousser
encore une fois un de leurs mensonges.
J'ose espérer, Monsieur, que vous voudrez bien insérer cette réponse
dans votre plus prochain _Entretien_.
Veuillez agréer, avec l'expression de mes regrets, l'assurance de ma
haute considération.