L'attention, qui était restée flottante et distraite sur toutes les
physionomies jusqu'à cet épisode ingénieux et pathétique de Ginevra,
s'était recueillie, concentrée, et comme pétrifiée sur toutes les
figures, depuis qu'il se déroulait en stances cadencées sur les lèvres
du lecteur. On respirait à peine; on n'entendait d'autre bruit dans la
grotte que celui de la rigole qui accompagnait, comme une basse
continue, la musique des vers. Le visage de la candide Thérésina
reflétait chaque sensation et chaque stance; il y avait tantôt de la
rougeur, tantôt de la pâleur sur ses joues, tantôt du sourire fugitif,
tantôt des larmes superficielles dans ses beaux yeux. C'était la
première fois qu'un grand poëte jouait, pour ainsi dire, de son âme
neuve et de son imagination encore endormie; à lui seul ce visage
était un poëme.
Sa charmante mère était moins émue, mais pas moins charmée; elle
recueillait son plaisir intérieur sous ses longs cils fermés sur ses
yeux; mais, pendant que le haut du visage gardait ainsi la gravité de
l'attention, ses lèvres souriaient par moments comme en rêve.
Le chanoine même était attendri:
«Vous voyez, dit-il à la comtesse Léna, que l'épisode n'a rien perdu
de son charme par les cinq ou six stances, non licencieuses, mais un
peu étourdies, que j'ai retranchées. Et maintenant que le livre est
fermé, que pensez-vous du chant de Ginevra et du génie d'Arioste?
--Je pense, dit la comtesse Léna, que, si l'Arioste avait écrit
beaucoup de chants comme celui-là, il ne serait pas seulement
l'Arioste, il serait tout à la fois l'Arioste et le Tasse. Quel homme,
à qui le sentiment sied aussi bien que le badinage! Ah! pourquoi
badine-t-il trop souvent et ne s'est-il pas complu davantage à nous
faire rêver et pleurer, lui qui a le don des douces larmes autant que
celui du fou rire?
--Vous oubliez, belle Léna, dit gravement le professeur, qu'alors il
ne serait plus l'Arioste, car le caractère de son génie est
précisément de nager entre deux eaux, comme on dit en français,
d'être un poëte amphibie, si vous aimez mieux, et de passer du rire
aux larmes ou de l'esprit au coeur, comme le parfait musicien passe
d'une gamme à l'autre sur le même instrument: c'est le caractère du
souverain artiste.--C'est vrai, répondit Léna, il serait moins artiste
peut-être ainsi, mais il serait plus homme et par cela même plus
pathétique; et tenez, voulez-vous que je vous dise pourquoi son chant
de Ginevra nous touche et nous ravit plus que toutes les amusantes
folies que nous avons lues jusque-là? C'est qu'il y est plus homme,
plus lui-même, plus sensible que dans le reste du livre. Et
voulez-vous que je vous dise plus? C'est qu'à mon sens, il a écrit ce
chant sous l'influence vive et personnelle de l'amour malheureux qu'il
éprouvait pour une autre Ginevra. Car remarquez qu'il a donné à son
héroïne le nom de la tendre veuve de Florence, dont il fut l'adorateur
pendant son âge mûr et jusque dans ses jours avancés. Ce nom l'a
inspiré, c'est l'amour qui a tenu sa plume ici, ce n'est plus
seulement sa belle imagination. Et voulez-vous que j'achève toute ma
pensée? Je soupçonne que la belle veuve florentine, sa _Ginevra_ à
lui, avait été, comme celle d'Écosse, la victime de quelque calomnie
féminine où les apparences étaient contre elle, et où l'Arioste avait
fait triompher son innocence. Car Ariodant, c'est évidemment
l'Arioste; le poëte n'a pu trouver que dans son coeur ce magnanime
dévouement ignoré même de celle pour laquelle on se dévoue, et qui ne
demande sa récompense qu'au mystère et à sa conscience d'amant. Les
poëtes, selon moi, portent le modèle de leur héros en eux-mêmes; ils
ne peignent jamais bien que ce qu'ils ont eux-mêmes éprouvé. Cette
Ginevra florentine devait être adorable en effet, puisqu'elle a pu
inspirer à son amant un des plus beaux chants qui soit dans la mémoire
des hommes. Ah! vous aurez beau faire, ajouta-t-elle en souriant, vous
ne ferez jamais rien de sublime ou de charmant qu'en pensant à Dieu
là-haut ou aux femmes ici-bas.»
Le professeur et le chanoine lui-même convinrent qu'elle avait raison.
«Et vous, signor Alfonso, me dit à son tour la belle Léna, qu'est-ce
que vous pensez de ce chant de Ginevra? Je ne le demande pas à
Thérésina: son coeur a compris, puisqu'elle a pleuré; mais elle ne
sait pas encore pourquoi elle pleure. Ce sont les belles larmes,
ajouta-t-elle encore en badinant et en passant, pour les étancher, un
flocon de ses beaux cheveux blonds et souples sur les yeux humides de
Thérésina.
--Je pense, dis-je alors modestement et en regardant avec timidité le
professeur, le chanoine et Léna, je pense qu'il n'y a dans aucun poëme
connu un épisode plus amoureux, plus chevaleresque et plus dramatique
que le chant de Ginevra. L'Arioste a inventé là aussi beau que nature;
l'invention poétique ne va pas plus loin, et tout est naturel dans ce
merveilleux: c'est le merveilleux du coeur ici; ce n'est pas le
merveilleux de la fable ou de la féerie. Aussi ce chant de Ginevra,
transformé en drame, serait-il aussi pathétique sur la scène qu'il est
charmant à lire dans ce jardin. Une fille de roi, aimée d'un paladin
de la cour de son père; une amitié tendre entre cette princesse et sa
suivante, devenue en grandissant avec elle son amie; la séduction de
cette Olinde par un débauché qui abuse de son innocence, cette ruse
infernale de l'échange des vêtements sur le balcon, qui donne
l'apparence du crime à l'innocence endormie; le désespoir de ce fidèle
amant, témoin de la fausse infidélité de celle qu'il respecte et qu'il
adore, le silence qu'il s'impose, et la mort qu'il essaye de se donner
pour ne pas flétrir celle qui lui perce le coeur; ce Renaud, étranger
à tous ces intérêts d'innocence, d'amour ou de crime, qui vient, par
le pieux culte de la femme et de la justice, se jeter l'épée à la main
dans cette mêlée comme la Providence; ce vieux roi, qui pleure sa
fille et qui la livre à sa condamnation à mort par respect pour les
moeurs féroces de son peuple; cet Ariodant, qui se revêt chez l'ermite
de son armure de deuil, et qui va combattre masqué contre son propre
frère pour le salut de celle dont le crime apparent le fait mourir
deux fois; ce repentir et cette confidence de la suivante Olinde dans
la forêt, retrouvée comme la vérité au fond du sépulcre; ce Renaud,
qui interrompt heureusement le combat fratricide entre Ariodant et
Lurcin, qui tue Polinesso et qui lui arrache la confession de l'amour
de Ginevra; ces deux amants qui se retrouvent, l'une dans son
innocence, l'autre dans son dévouement, et qui s'unissent dans les
bras du vieux roi aux acclamations du peuple! J'avoue que je ne
connais rien au delà de cette conception de l'Arioste. Quel sujet de
tragédie sous la main de Shakspeare! Quel pendant de _Roméo et
Juliette_! Et comment Shakspeare l'a-t-il méconnu ou l'a-t-il oublié?
et comment un poëte tragique moderne ne s'en empare-t-il pas pour
faire trembler, frémir, applaudir tout un peuple?...
--Je vous arrête, jeune homme, me dit le professeur; vous oubliez
qu'un poëte de votre propre pays l'a fait. Ce poëte, c'est Voltaire;
Voltaire, l'adorateur et souvent le plagiaire heureux ou malheureux de
l'Arioste. Sa tragédie de _Tancrède_ n'est au fond que l'épisode de
_Ginevra_, sous un autre nom. La magnifique invention du sujet, qui
appartient tout à l'Arioste, a donné à cette tragédie de Voltaire un
effet théâtral immense: mais Voltaire fait déclamer pompeusement la
passion dans sa tragédie, et Arioste la fait chanter, raconter et
pleurer comme la nature; il n'y a pas un homme de goût, dans aucun
pays, qui puisse comparer de bonne foi les vers sonores et faibles de
la tragédie avec les stances simples et pleines du poëme. Ajoutons, à
l'honneur de Voltaire, qu'il reconnaissait le premier l'inaccessible
supériorité de son modèle. C'est que Voltaire écrivait en grand
artiste, et qu'Arioste chantait l'amour en grand amoureux.
--Amoureux ou non, c'est un grand amuseur, dit le chanoine.--Amuseur,
oui, dit la comtesse, mais dans le chant de _Ginevra_ il est bien
plus....--Tu veux dire, maman, que c'est un grand enchanteur, ajouta
vivement Thérésina. Jamais aucun des livres que tu m'as laissé lire
jusqu'ici ne m'a fait paraître l'heure plus courte, ne m'a fait tant
frémir, tant pleurer, et ne m'a tant consolée aussi par la belle
aventure qui fait éclater l'innocence de Ginevra et qui récompense la
générosité d'Ariodant! Oh! quand me laisseras-tu lire seule et à ma
satiété toutes ces belles aventures! Maman, est-ce qu'il y a beaucoup
d'Ariodant, beaucoup de Renaud et beaucoup de Ginevra dans le vrai
monde?
--Ce livre en est tout plein, Mademoiselle, dit le professeur; mais en
voilà assez pour aujourd'hui. Le soleil baisse, le livre nous a fait
oublier l'heure de la promenade en voiture; notre esprit s'est
promené sur des sites et sur des scènes plus enchantés encore que ceux
de ces belles collines et de cette belle mer. Il faut vous laisser ces
charmants bocages et ces charmants fantômes dans l'imagination pour
enchanter cette nuit vos rêves de quinze ans!»
Le professeur ferma le livre et alla le renfermer à clef dans la
bibliothèque. Le chanoine nous quitta tout pensif pour aller dire ses
vêpres dans la longue allée de lauriers; la comtesse fit dételer les
chevaux et descendit avec sa fille et moi de la terrasse vers une
pente d'herbes en fleurs d'où l'on voyait plus librement la mer
Adriatique traversée çà et là de quelques voiles latines blanches ou
peintes en ocre, semblables à des oiseaux à divers plumages. Un vaste
pin d'Italie, qu'on appelle pin-parasol, s'élevait solitaire au milieu
de cette pelouse; sa tige rugueuse, sur laquelle on entendait courir
les lézards et bourdonner les mouches à miel qui aimaient le
suintement sucré de sa résine, s'élevait de cent palmes avant d'ouvrir
ses grands bras pour porter le ciel comme une cariatide végétale. Le
jour, il faisait une large tache d'ombre sur la colline; le soir, il
rendait, en frissonnant au vent de mer, des frissons mélodieux qui
faisaient chanter l'âme à l'unisson de ses branches dans la poitrine.
Nous nous assîmes tous trois sur ses racines veloutées par les
nombreux duvets de ses feuilles qui tombent tout l'été des rameaux:
les deux femmes, adossées à l'arbre, et moi, un peu plus bas à leurs
pieds. Je vivrais cent mille ans, que le groupe charmant que je
contemplais en élevant mes yeux vers l'arbre ne s'effacerait pas de ma
mémoire.
La lecture de Ginevra avait laissé une légère teinte de gravité douce
sur le visage de la comtesse Léna, et quelques folles larmes sur le
fond d'azur des yeux de Thérésina. «Allons, allons, dit la mère à la
fille, tout cela n'est que songe, folie, badinage d'esprit; ne vas-tu
pas te faire du chagrin pour cette Ginevra imaginaire et pour cet
Ariodant fantastique? Si tu prends ainsi ces fantaisies de coeur, je
ne te laisserai plus assister à la lecture après la sieste.--Oh!
maman, maman, ne me fais pas cette menace, répondit la jeune fille en
joignant les mains, puis en les passant au cou de sa mère et en lui
fermant la bouche par un long baiser!
--Eh bien alors, reprit avec un fol enjouement Léna, laisse sécher tes
yeux au vent de mer et ne songeons plus qu'à faire des bouquets.»
En parlant ainsi, elle prit à deux mains la tête de la belle enfant,
la posa de force à la renverse sur ses genoux, et, découvrant le front
des tresses blondes qui tombaient sur les yeux de sa fille, elle lui
tourna le visage vers le ciel bleu au-dessus de l'arbre, et vers la
mer, plus bleue que le ciel; puis, agitant légèrement l'air avec son
éventail de papier vert, elle étancha en riant les larmes de l'enfant
avec le double vent de la mer et de l'éventail.
Thérésina, qui se trouvait bien sur cette couche de tendresse, ne
cherchait pas à se relever; elle étendit un de ses bras à demi nu sous
sa tête, comme pour se faire un oreiller; elle passa l'autre autour du
cou de sa jeune mère comme pour s'y suspendre ou pour attirer vers le
sien le visage de la comtesse. Leurs longs cheveux, presque pareils et
d'une égale souplesse, se confondaient pour les voiler à demi; elles
restèrent ainsi, moitié riantes, moitié attendries, laissant sortir
deux visages d'une seule chevelure, comme deux roses sous une seule
feuille.
Je ne savais en vérité laquelle admirer davantage des deux:
Thérésina, qui n'avait encore de formé que le corps, égalait Léna de
taille et de stature; mais elle était loin de l'égaler encore en
charme et en maturité de physionomie. Léna, qui était encore dans la
fleur de la seconde jeunesse, quoique ayant porté déjà ce fruit de
printemps, dans cette enfant, aurait pu lutter de candeur et de
fraîcheur avec Thérésina; en sorte que la fille, par sa précocité,
atteignait la mère, et que la mère, par sa lenteur à prendre les
années, attendait la fille pour ne former, pour ainsi dire, à elles
deux qu'une image de ravissante beauté, répétée dans deux visages, et
pour enivrer deux fois le regard.
Elles continuèrent à jouer ainsi l'une avec l'autre devant moi, comme
une jeune brebis avec son agneau devant un enfant qui les contemple.
Leurs légers éclats de rire retentissaient sous la forêt.
Quant à moi, je ne riais plus: j'admirais, et je n'aurais demandé qu'à
adorer, sans bien savoir si j'aurais adoré la mère plus que la fille
ou la fille plus que la mère, tant ces deux charmes étaient
inséparables et confondus.
Ce sont là de ces soirées qu'on n'oublie plus, et qui fixent dans la
pensée l'heure où l'on a lu pour la première fois un livre désormais
incorporé à nos souvenirs. Est-ce le livre, est-ce la scène, est-ce la
personne, qui s'incruste ainsi dans notre âme, de manière à en faire
partie éternellement? Je crois que le livre ne serait pas si identifié
à nous, sans la personne et sans le site; et que le site et la
personne ne seraient pas si fascinateurs sur notre souvenir, sans le
livre. Il y a des sites, des heures de la vie, des personnes, des
lectures, qui se complètent les uns les autres par une certaine
consonnance de nos sens avec notre âme; de telle sorte que, quand on
pense au livre, on revoit la personne et le site, et que, quand on
revoit dans sa pensée la personne ou le site, on croit relire le
livre. Ainsi, dans cette circonstance de ma vie poétique, la belle
villa des collines euganéennes, les bois de lauriers sous nos pieds au
penchant de la pelouse, le pin murmurant sur nos têtes, la mer
Adriatique à l'horizon, le tintement du petit jet d'eau des terrasses
qui venait jusqu'à nous sur les tièdes bouffées du vent du soir, ces
deux charmantes figures de femme, l'une dans le septembre encore
fleuri, l'autre dans l'avril à peine fleurissant de leurs années;
cette tendresse égale, mais diverse, qui se peignait dans leurs yeux
bleus en se regardant avec leur jeune amour, l'un de mère, l'autre de
fille; le groupe enchanteur qu'elles formaient sans y penser en
folâtrant ensemble dans des attitudes langoureuses ou enfantines, sous
mes yeux; les joyeux éclats de rire innocents qui retentissaient dans
leurs jeux, entre leurs dents sonores, tout cela me faisait une telle
illusion et se confondait tellement dans mes yeux et dans mon
imagination avec les stances de l'Arioste, encore vibrantes à mes
oreilles, qu'il me semblait voir en réalité une _Ginevra_ dans la
mère, une Angélique dans la fille, et que, si on m'avait demandé:
Êtes-vous dans le poëme? êtes-vous sur la terre? je n'aurais su que
répondre, tant le poëme et la terre se ressemblaient dans ces doux
moments!
Ô souvenir! puissance mystérieuse qui se réveille et qui s'attendrit
en moi après tant d'années, comme par un contact électrique, chaque
fois que j'ouvre un volume poudreux de l'Arioste dans ma solitude!
comment êtes-vous resté vivant et immortel, et comme adhérent à ces
vieilles pages jaunies, où je vous retrouve comme une fleur entre deux
feuillets?
Hélas! je vous retrouve pour pleurer: car, peu de jours après que
j'eus quitté les collines euganéennes pour retraverser les Alpes, une
maladie rapide comme celles des enfants, un vent glacé, tombant des
Alpes sur la villa, emporta Thérésina au séjour des plus beaux
fantômes, et il y a peu de jours qu'une lettre d'un inconnu, à cachet
noir, m'apprit la mort de la comtesse _Léna_, qui s'était souvenue
jusqu'au tombeau de nos belles jeunesses. La mémoire est un vase où la
vie s'égoutte, et qui se remplit de larmes secrètes jusqu'à ce qu'il
déborde dans l'abîme de l'éternité.
Mais poursuivons les lectures de l'Arioste: on comprend maintenant
pourquoi je l'ai tant aimé.