La vie que l'on menait pendant la villégiature, dans la villa de la
comtesse Léna et de toutes les familles élégantes d'Italie, était
éminemment adaptée à ces longues lectures en commun qui sont
l'occupation des longues paresses d'esprit. La villa, immense et
paisible, composée de vastes salles tapissées de vieux tableaux, et de
quelques chambres hautes sous les toits, ouvrant sur les cours de
marbre de l'édifice, ou sur les longues avenues de myrtes et de
lauriers taillés en murailles, était généralement silencieuse comme un
cloître. On n'y entendait guère que le pas lourd et régulier du vieux
majordome de la maison, qui parcourait les corridors pour porter des
cruches d'eau aux portes des chambres des hôtes, et le jaillissement
monotone des jets d'eau retombant en notes argentines dans les bassins
de la cour intérieure. Tous ces édifices, dont l'architecte éloigne
avec scrupule les fermes, les basses-cours, les écuries, les cuisines,
les logements des serviteurs, semblent avoir été construits surtout
pour la sieste, ce sommeil diurne qui occupe un tiers de la journée
des Italiens. Les hôtes eux-mêmes se réunissaient et se rencontraient
peu dans la maison et dans les jardins, excepté à l'heure du dîner et
après la sieste, qui se prolongeait jusqu'au penchant du soleil sur
l'horizon de l'Adriatique. Le reste du temps appartenait à la
solitude; par moment le bruit d'une fenêtre qui s'entr'ouvrait en
battant mélancoliquement contre la muraille, et le bras blanc de la
comtesse Léna ou de sa fille qui écartait doucement le rideau pour
laisser rentrer le demi-jour dans leur chambre, appelaient
l'attention: un petit bâillement sonore qui s'échappait à haute voix
de leurs lèvres au réveil, un doux et tendre _oïmè_! exclamation
langoureuse qui accompagne un million de fois par heure, en Italie, le
geste de la femme entr'ouvrant ses persiennes après la sieste; c'était
là le seul bruit qu'on entendait autour de la villa.
Ce dernier bruit surtout me charmait; j'avais soin de m'éveiller le
premier, j'aimais à m'accouder sur ma fenêtre, qui était au-dessus de
la fenêtre de la belle veuve, pour recueillir ce doux _oïmè_! et pour
regarder cette blanche main qui se retirait sous sa manche de soie
noire, après avoir écarté le contrevent.
Il n'y avait point de déjeuner en famille; chacun jouissait de sa
première matinée à sa guise et sans rendre aucun compte de ses heures
jusqu'après midi. À sept heures du matin, le vieux, majordome
apportait à chacun, sur un petit plateau de vieux laque de Chine, sa
mousse de chocolat dans une tasse de Saxe, accompagnée de cinq ou six
_grissins_ de Turin, petites flûtes de pain durci au four jusqu'à la
moelle, et d'un grand verre de Bohême rempli d'eau à la glace: seul
déjeuner des peuples sobres nourris par le soleil, comme les
Espagnols, les Italiens, les Portugais, les Américains du Sud.
Après ce frugal repas, on restait ou on sortait, à son caprice. La
belle veuve et sa fille s'occupaient dans leur intérieur de quelques
détails de ménage avec l'intendant, le majordome et les fermiers de
la terre; le chanoine disait sa messe ou lisait son office à l'ombre
des longues allées de charmille du parterre; le professeur annotait
pour la centième fois son Arioste dans la bibliothèque, pavée de
manuscrits. Je prenais un chien au chenil ou un cheval dans les
écuries, et j'allais chasser ou chevaucher pendant quelques heures,
dans les bouquets de pin ou dans les sentiers de sable de ces
collines, à demi vêtues de chaumes ou de bois d'oliviers. Le son de la
cloche de l'_Angelus_ dans la tour carrée du village nous rappelait
tous au dîner.
On dînait alors en Italie au milieu du jour. Ce repas, chez la
comtesse Léna comme partout ailleurs, était sobre et court; une soupe
de pâte d'Italie saupoudrée de fromage de Parmesan râpé, du riz, des
oeufs, des légumes, quelques poules de la basse-cour ou quelque gibier
de la colline; un vin noir, épais et sucré, qui tachait le verre; des
figues et des olives du domaine, étaient tout le luxe de ces tables,
même dans les plus opulentes villas.
Après le dîner, chacun se retirait de nouveau dans sa chambre pour la
sieste; on dormait ou on rêvait, jusqu'à quatre heures. On
redescendait alors pour se rencontrer sur les terrasses, et pour
commencer nonchalamment une seconde matinée, jusqu'à l'heure où le
soleil touchait presque à la mer, où la première rosée du soir
mouillait l'herbe, et où l'on annonçait que la calèche était attelée
pour la promenade du soir, aussi régulière que le coucher du soleil.
C'étaient ces heures nonchalantes de l'avant-soirée entre la sieste et
la promenade du soir, que nous passions dans la grotte de rocaille à
respirer l'air de la mer, à causer sans suite, à rêver tout haut, à
jouer de la main avec l'eau courante qui scintillait et chantait dans
la rigole de marbre à nos pieds. Ce furent celles aussi que nous
décidâmes de consacrer tous les jours à la lecture de l'Arioste.
Le _canonico_ avait fait scrupuleusement sa tâche. Après son bréviaire
dit pendant la matinée, il nous apporta tout radieux un volume
poudreux d'une vieille édition de Venise, en faisant retentir les deux
couvertures du volume entre ses grosses mains. Il nous fit apercevoir
autant de sinets pendants en bas des pages qu'il y en a ordinairement
dans un livre d'église à demi couché sur le pupitre à gauche de
l'autel. «Voilà vos limites, dit-il avec un sourire grave au
professeur, à la comtesse Léna, à Thérésina et à moi; vous ne les
franchirez pas: mais, entre ces limites, vous pourrez vous promener à
votre aise à travers les plus riants paysages, les plus merveilleuses
aventures et les plus poétiques badinages qui soient jamais sortis de
l'imagination d'une créature de Dieu.»
Nous promîmes tous de respecter religieusement les sinets sacrés que
le _canonico_ avait certainement empruntés à un de ses vieux
bréviaires, et nous prîmes séance dans les attitudes diverses du
plaisir anticipé de la curiosité et du repos: le chanoine sur un grand
fauteuil de chêne noir sculpté, adossé au fond de la grotte, et qu'on
avait tiré autrefois de la chapelle pour préparer au bonhomme une
sieste commode dans les jours de canicule; le professeur sur une
espèce de chaise de marbre formée par deux piédestaux de nymphes
sculptés, dont les statues étaient depuis longtemps couchées à terre,
toutes mutilées par leur chute et toutes vernies par l'écume verdâtre
de l'eau courante; la comtesse Léna à demi assise, à demi couchée sur
un vieux divan de paille qu'on transportait en été du salon dans la
grotte, les pieds sur le torse d'une des nymphes qui lui servait de
tabouret, le coude posé sur le bras du canapé, la tête appuyée sur sa
main; sa fille Thérésina à côté d'elle, laissant incliner sa charmante
joue d'enfant sur l'épaule demi-nue de sa mère; moi couché aux pieds
des deux femmes, à l'ouverture de la grotte, sur le gazon jauni par le
soleil, le bras passé autour du cou de la seconde nymphe et le front
élevé vers le professeur, pour que ni parole, ni physionomie, ni
geste, n'échappassent à mon application. Boccace aurait fait une
description de cette lecture au bout d'un jardin; Boucher en aurait
fait un tableau: mais ni Boccace ni Boucher n'auraient pu en égaler le
charme, à moins que la comtesse Léna et sa jeune image, répercutée en
ébauche dans le visage de sa fille Thérésina, n'eussent posé devant
eux, comme elles posaient en ce moment devant nous.
X
Le professeur ouvrit le livre; mais il ne regarda même pas la
première page, tant il savait par coeur l'exorde chevaleresque du
poëme; et, d'une voix magistrale, qui faisait résonner l'antre comme
un instrument à vent, il nous récita les premières stances:
Le donne, i cavalier, l'arme, gli amori
Le cortesie, l'audaci imprese io canto, etc.
c'est-à-dire en style littéral, le seul qui rende l'intention et le
génie local du poëte:
«Les femmes, les chevaliers, les combats, les amours, les galanteries,
les aventures héroïques je chante, qui furent au temps où les Maures
d'Afrique passèrent la mer et ravagèrent si cruellement la France,
etc., etc.
«Je me propose de dire, par la même occasion, de Roland, des choses
qui n'ont jamais été dites encore ni en prose ni en rimes; d'homme si
sensé et si estimé qu'il était au commencement, il devint, par amour,
insensé et furieux. Je dirai ces choses, si toutefois celle qui m'a
rendu presque aussi fou que lui, et qui m'enlève de jour en jour
davantage le peu de sens que j'avais, m'en laisse assez pour accomplir
ici ce que j'entreprends!
«Ô généreux descendant d'Hercule, ornement et splendeur de notre
siècle, Hippolyte (d'Este), puissiez-vous accueillir le peu que votre
humble serviteur veut ainsi vous offrir; ce que je vous dois, je peux
essayer de le payer en paroles et en ouvrage d'encre, et, si je vous
donne si peu, ne me l'imputez pas à ingratitude, puisque tout ce que
je peux donner, je le donne à vous!»
--Voyez, dit le professeur en s'arrêtant après ces deux premières
stances, quelle sobre exposition et quelle invocation à la fois
modeste et touchante à l'amitié de ce prince. Hélas! le pauvre poëte,
ajouta-t-il, il n'avait pas besoin d'enfler sa voix pour célébrer la
générosité de ses souverains, qui ne le payèrent presque jamais qu'en
applaudissements et en familiarité. À l'exception d'Auguste, des
Médicis et de Louis XIV, les princes et les nations semblent s'être
réservé le privilége d'ingratitude envers ceux qui les illustrent. Le
Tasse, après Arioste, devait en être un mémorable exemple, à la même
cour de Ferrare.
--Que voulez-vous, dit le _canonico_, on ne peut pas recevoir deux
fois sa récompense, quelque bon ouvrier qu'on soit; les immortels sont
payés par l'immortalité.--Ah! si j'avais été une Lucrèce Borgia ou une
Éléonore d'Este, s'écria la comtesse Léna, j'aurais voulu donner à ces
deux divins poëtes la moitié de mon revenu pour que l'un me fît
pleurer le matin et que l'autre me fît sourire le soir!--Vous dites
mieux que vous ne pensez, reprit le professeur en disant _sourire_,
car vous allez voir que l'Arioste ne déride jamais son génie jusqu'à
la bouffonnerie, ce défaut de ses prédécesseurs dans la poésie
héroï-comique, mais seulement jusqu'à la légère plaisanterie. Il est
badin et jamais cynique; sa poésie est de la fantaisie toujours, de la
sensibilité quelquefois, de la crapule ou de la grimace jamais.
L'imagination ne se salit pas avec lui, elle _s'enjoue_, si le
seigneur français me permet cette mauvaise expression dans sa langue.
Ce n'était pas un homme de l'espèce de votre curé de Meudon: c'était
un homme de bonne compagnie, d'une éducation achevée, d'une figure
aussi belle et aussi noble que son génie; vivant le matin dans sa
bibliothèque, rêvant le jour dans les bois et dans les jardins des
environs de Ferrare, récitant le soir aux dames et aux courtisans
d'une cour oisive et élégante les charmantes badineries de sa plume,
et nourrissant comme une foi terrestre, dans son coeur, un amour
délicat et respectueux pour sa charmante veuve de Florence; culte
intime qui l'aurait empêché jamais de profaner dans la femme l'idole
féminine dont il était l'adorateur.--Et pourquoi ne l'épousa-t-il pas?
dit la belle veuve Léna en faisant des lèvres une petite moue
d'impatience. Si j'avais été d'elle, j'aurais préféré l'amour d'un tel
_cavaliere_ à la main du premier prince d'Italie!--Cette charmante
veuve, répondit le professeur, était de la riche famille des Amerighi
de Florence dont un membre, Amerighi Vespuzio, donna son nom au
nouveau monde. Sans doute la médiocrité de fortune d'Arioste fut
l'obstacle qui s'opposa à leur union, car elle l'aimait et elle
pressentait sa gloire. Il allait la revoir à Florence toutes les fois
qu'il traversait la Toscane pour aller à Rome ou pour en revenir, dans
les ambassades dont il fut honoré par les princes de Ferrare auprès
des papes et surtout de Jules II et de Léon X. Cette belle personne
se nommait Geneviève, _Ginevra_: il lui adressait mentalement des
élégies, des odes et des sonnets d'une perfection au moins égale à
celle de son poëme; vous allez voir tout à l'heure que ce nom chéri
occupait sans cesse sa pensée et qu'il l'encadra dans son poëme, en
faisant de _Ginevra_ l'épisode le plus touchant et le plus enchanteur
d'un de ses chants. Mais il ne divulgua jamais son amour, par une
discrétion inséparable du véritable culte. Continuons.»
Le professeur nous lut alors, sans l'interrompre, tout le premier
chant; on y voit avec plus de charme que de clarté comment
Charlemagne, à la tête de l'armée d'Occident, attendait au pied des
Pyrénées l'armée des Sarrasins commandée par Agramant; comment le
paladin Roland, neveu de Charlemagne et revenant des Indes avec
Angélique, reine du Cathay, dont il était amoureux jusqu'au délire,
arriva au camp de Charlemagne pour lui prêter son invincible épée;
comment Charlemagne, craignant que la passion de Roland pour Angélique
ne lui fît oublier ses devoirs de chevalier et de chrétien, lui enleva
Angélique, dont Renaud de Montauban, son autre neveu, était également
épris; comment Angélique fut confiée par Charlemagne au vieux duc de
Bavière, afin de la donner comme prix de la valeur à celui de ses deux
neveux qui aurait combattu avec le plus d'héroïsme; comment les
chrétiens sont défaits par les Sarrasins; comment Angélique s'évade
pendant la bataille à travers la forêt; comment elle y aperçoit Renaud
courant à pied après son cheval _Bayard_, qui s'était échappé; comment
Angélique, qui a Renaud en aversion alors, s'éloigne de lui à toute
bride; comment, arrivée au bord d'une rivière, elle est aperçue par le
chevalier sarrasin Ferragus qui a laissé tomber son casque au fond de
l'eau en buvant au courant du fleuve; comment Ferragus, enflammé à
l'instant par la merveilleuse beauté d'Angélique, tire l'épée pour la
défendre contre Renaud; comment Angélique profite de leur combat pour
échapper à l'un et à l'autre; comment Renaud et Ferragus, s'apercevant
trop tard de sa fuite, montent sur le même cheval pour la poursuivre,
l'un en selle, l'autre en croupe; comment ils se séparent à un
carrefour de la forêt pour chercher chacun de leur côté la trace
d'Angélique; comment Renaud retrouve son bon cheval; comment
Angélique, après une course effrénée de trois jours, descend de cheval
dans une clairière obscure de la forêt.
Ici le poëte se complaît à décrire une des scènes pastorales de cette
nature dont les imaginations poétiques sont le miroir complaisant, et
qui rafraîchissent également le lecteur. Que ne puis-je vous la
reproduire dans sa langue, qui n'est composée que de notes et de
couleurs! Voltaire l'a essayé en vers et n'a pas réussi; il y faudrait
la touche d'un Claude Lorrain.
«Angélique s'arrête à la fin dans un délicieux bocage dont une brise
légère fait frissonner les feuilles; deux clairs ruisseaux murmurent à
son ombre; leur onde fraîche y fait verdoyer en tout temps des herbes
tendres et nouvelles; les petits cailloux dont leur courant était
ralenti leur faisaient rendre une suave harmonie qui charmait
l'oreille.
«Là, se croyant en pleine sécurité et éloignée de mille lieues de
Renaud, lasse de la course et de l'ardeur du soleil d'été qui la
brûle, elle prend la confiance de se reposer un moment; elle descend
de son coursier sur cette herbe en fleurs et laisse le palefroi
débridé aller à son gré paître l'herbe tendre; celui-ci erre en
liberté autour des ruisseaux limpides qui ravivaient d'une verdure
appétissante leurs bords humides.
«Voilà que, tout auprès, elle aperçoit une belle touffe de
broussailles, d'épines en fleurs et de vermeils églantiers, qui se
mire comme dans un miroir dans cette eau courante, et que des chênes
touffus et élevés garantissent des rayons du soleil. Ce bosquet était
vide au milieu et laissait une fraîche salle enfoncée sous une
obscurité plus épaisse; les feuilles et les branches y étaient
entrelacées tellement que les regards n'y pouvaient pas plus pénétrer
que les rayons.
«Des herbes fines et molles y tapissaient à l'intérieur un lit qui
invitait à s'y étendre; la belle fugitive se glisse au milieu, s'y
couche et s'y endort. Elle ne tarde pas à être réveillée par le pas
d'un cheval qui s'approche, elle se lève en sursaut et sans bruit,
elle regarde entre les feuilles, et elle voit un chevalier couvert de
ses armes.
«S'il est ami ou ennemi, elle ne le sait pas; la terreur et
l'espérance agitent son coeur serré par le doute; elle attend,
immobile, la fin de cette aventure, sans ébranler de sa respiration
l'air qui l'environne; le chevalier se couche à demi sur le bord
incliné du ruisseau, passe un de ses bras sous sa tête où s'appuie sa
joue, et s'abîme tellement dans une profonde rêverie qu'il paraît
transformé en une insensible pierre.
«Il resta ainsi plus d'une heure la tête dans ses mains, Mesdames, ce
chevalier mélancolique, etc., etc. Puis il se plaint à haute voix,
dans des strophes aussi pathétiques qu'amoureuses, d'avoir été
abandonné et trahi, pour un autre amant, par la beauté qu'il adore.
C'est dans cette élégie épique que se trouvent ces deux stances
immortelles et si souvent reproduites et imitées depuis, même par le
Tasse, sur la fleur de jeunesse et d'innocence qui donne seule son
prix à la beauté:
«La verginella è simile alla rosa, etc.»
«La jeune fille est semblable à la rose, qui, dans un riant jardin,
sur l'épine où elle est née, pendant que seule et intacte elle repose,
ne voit s'approcher d'elle pour la cueillir ni la dent du troupeau ni
la main du berger; le zéphyr caressant, la rosée humide, la terre et
l'onde se disputent à qui lui prodiguera le plus de sollicitude. Les
beaux adolescents et les femmes amoureuses ambitionnent d'en parer
leur sein ou leurs cheveux.
«Mais non pas plutôt du rameau maternel ou de son buisson épineux elle
est détachée, que tout ce qu'elle avait de faveur du ciel, de la terre
et des hommes, tendresse, admiration, beauté, tout elle perd à la
fois; la jeune fille, qui de cette fleur d'innocence doit avoir plus
de soin que de ses yeux et de sa vie, laisse cueillir le trésor, perd
à l'instant, dans le coeur de tous ses autres admirateurs, tout le
prix qu'elle avait avant à leurs yeux!
«Qu'elle soit désormais vile pour tout le monde, et chère seulement à
celui auquel elle s'abandonne! etc.»
Le guerrier qui soupire ainsi sur l'infidélité de son amante est
Sacripant, roi de Circassie, éperdûment épris d'Angélique, et qui
l'avait suivie du fond des Indes jusqu'aux Pyrénées. Une série
d'aventures moitié plaisantes, moitié sérieuses, toutes féeriques,
poursuivent la belle Angélique obsédée par une foule de chevaliers de
chant en chant; Renaud, Bradamante, Roger, Pinabel, et vingt autres
guerriers ou guerrières apparaissent, disparaissent, combattent,
adorent, s'évanouissent pour reparaître encore comme des fantômes de
l'imagination dans une nuit semée de feux follets, mais tous dans des
aventures pittoresques décrites en vers, tantôt épiques, tantôt
comiques, qui embarrassent quelquefois la mémoire du lecteur, sans
lasser sa curiosité et son admiration.
C'est là cependant le défaut de l'oeuvre; le fil multiplié et
embrouillé des aventures se rompt trop souvent, pour se renouer et se
rompre encore. L'Arioste abuse de la complaisance de l'imagination qui
le possède, et risque d'impatienter la complaisance de son lecteur. Au
moment où le coeur se passionne pour un de ses paladins ou pour une
de ses _paladines_, il rompt lui-même le charme qu'il vient de créer,
il ajourne à un autre chant la fin de l'aventure, il prend un autre fil
de sa vaste trame, et il l'embrouille encore dans un autre épisode.
Il n'y a pas d'intérêt qui puisse résister à un tel éparpillement du
sujet: il n'y a que la mémoire des Muses elles-mêmes qui soit capable
de retenir l'innombrable multitude d'événements et de héros qui
fourmillent dans son épopée. Aussi l'intérêt et l'attendrissement, qui
sont fréquents dans chaque épisode, sont-ils nuls dans l'ensemble; il
n'y a que des pages, il n'y a pas de livre.
_Infelix operis summa!_
Jusque-là cependant, grâce à la curiosité toujours plus fraîche au
commencement d'une lecture qu'à la fin, la comtesse Léna, la candide
Thérésina sa fille, le chanoine, le professeur et moi-même, nous nous
laissions délicieusement promener sur le courant capricieux de la
verve d'Arioste, au bruit de ses stances aussi limpides que
mélodieuses. Le rivage changeait avec le fleuve, mais tous les aspects
étaient ravissants.
Le jour qui baissait, et la voix du professeur qui baissait avec le
jour, nous firent remettre au jour suivant la lecture du poëme. Mais,
au lieu de laisser dans notre entretien de la soirée cette mélancolie
pensive que laisse la lecture d'un livre passionné dans l'esprit d'une
société de lecteurs, notre entretien, plus gai et plus souriant qu'à
l'ordinaire, se ressentit de la folie et de la verve du poëte: la
villa, les jardins, les bois de lauriers, les vallées de l'horizon, la
mer et le ciel nous parurent pleins de paladins, d'enchanteurs et de
belles aventurières poursuivies par leurs persécuteurs ou poursuivant
leurs héros à travers le monde. Nous nous couchâmes le soir sur un lit
de songes, dont l'Arioste semblait avoir rembourré l'oreiller des deux
maîtresses et des trois hôtes de la maison.
«Ne faites pas plus d'attention qu'il ne faut à tous ces héros et à
toutes ces héroïnes secondaires du poëme, nous dit le professeur au
déjeuner; tout cela n'est que le cadre plus ou moins bien ciselé des
tableaux de la galerie infinie de mon poëte: mais attachons-nous
seulement à cinq ou six médaillons qui priment tout le reste. Nous
voici arrivés au cinquième chant; c'est, selon, moi le chef-d'oeuvre
de l'imagination de l'Arioste.
--Pourquoi cela? dit la belle comtesse.--Parce que le coeur s'y mêle,
répondit le professeur, parce qu'il a été pensé avec la sensibilité et
non avec la fantaisie, parce qu'il a été écrit avec des larmes. Un
éclair de plaisanterie légère brille encore sans doute à travers ces
larmes, comme un rayon de soleil sur la pointe de ces herbes mouillées
par l'écume de ce jet d'eau; mais, toutes brillantes que soient ces
gouttes, ce sont des larmes. Il n'y a ni sourire ni fou rire qui ait
le prix d'une de ces gouttes tièdes du coeur.--Oh! oui, s'écria
naïvement l'innocente Thérésina, lisez, lisez, _caro professore_;
j'aimerai bien le livre s'il me fait pleurer.»
Alors le professeur commença la lecture des aventures de Ginevra;
mais, pour les rendre plus distinctes de cette nuée d'aventures dans
lesquelles elles sont intercalées comme un fil d'or dans une trame
mêlée de l'Orient, il les cribla pour ainsi dire de tout leur alliage
et il en fit un tout non interrompu de vaine digression. Écoutons-le
un moment:
«Renaud, cherchant aventure en Écosse, arrive dans un monastère, monté
sur son cheval Bayard, cheval infatigable, machine d'opéra nécessaire
à transporter ce paladin d'un pôle à l'autre. Il demande aux moines,
en soupant avec eux, s'il n'y a pas quelque exploit à accomplir en
faveur de l'innocence et de l'oppression dans leur contrée. L'abbé lui
répond que jamais la Providence ne l'a conduit plus à propos pour le
salut de plus d'infortunes. La fille de notre roi, lui racontent-ils,
accusée justement ou injustement d'un commerce clandestin avec un
étranger, est condamnée par la loi sévère du pays à mourir, à moins
que, dans l'espace d'un mois entre le crime et le supplice, un
chevalier secourable et vainqueur ne vienne, les armes à la main,
prendre sa défense et faire mentir son accusateur. Renaud maudit une
loi si féroce qui punit de mort une faute de coeur; il excuse
l'entraînement de l'amour dans des vers pleins de l'indignation du
héros et de l'indulgence de l'amant. Il monte Bayard, et, sous la
conduite d'un guide, il chevauche à travers les chemins de traverse de
la forêt vers la ville où Ginevra attend vainement un libérateur. Des
cris de détresse poussés par une voix de femme dans l'épaisseur du
bois l'attirent, l'épée à la main, de ce côté. À son aspect, des
assassins, prêts à immoler une jeune et belle victime, s'enfuient en
laissant leur crime inachevé. Interrogée par Renaud, elle lui raconte
par quelle série de trahisons elle allait périr, sans lui, sous les
coups de ces assassins.
«Apprends d'abord, lui dit-elle, qu'à la première fleur de mes années
enfantines, je fus admise au service de la fille du roi, dont, en
grandissant avec elle, je devins la compagne et l'amie plus que la
suivante. Le cruel amour, envieux de mon bonheur, me fit paraître plus
belle que toutes les autres belles de la cour aux yeux du duc
d'Albanie.
«Imprudente, ajoute-t-elle, je le recevais en secret dans
l'appartement le plus secret de ma maîtresse, où elle renfermait ses
atours les plus précieux, et où quelquefois même elle venait dormir.
C'est du balcon de cette chambre que je laissais glisser quelquefois
une échelle de corde pour introduire le prince qui m'aimait.»
Ici le chanoine avait mis un sinet, sans doute pour préserver
l'innocence de Thérésina; nous le respectâmes. Le professeur nous dit
seulement en prose, et sans nous expliquer la cause de ce caprice,
que la belle Olinde, par complaisance pour le prince, revêtait
quelquefois les habits de la fille du roi pendant le sommeil de la
princesse, et causait sur le balcon au clair de lune dans ce costume
royal. Elle fit plus; triomphant de l'amour qu'elle ressentait pour
l'ingrat duc d'Albanie, Olinde servit l'amour ambitieux qu'il avait
conçu pour la princesse. Ses efforts furent vains, ses pensées
perdues: la princesse rejeta avec dédain ses déclarations. Elle aimait
secrètement un jeune chevalier italien accompli, venu à la cour de son
père avec son frère, et comblé de faveurs par la famille royale
d'Écosse. Cet étranger se nommait Ariodant. «L'amour, dit la stance,
qu'elle entretenait pour lui d'un coeur sincère et d'une fidélité
vertueuse, se changea en aversion contre son odieux rival, le duc
d'Albanie. Ce scélérat imagina de jeter le soupçon dans l'âme
d'Ariodant, l'infamie sur l'innocence de Ginevra. Il se vanta à
Ariodant de son intimité nocturne avec Ginevra, et, pour l'en
convaincre par ses propres yeux, il le fit cacher dans des masures
inhabitées qui couvraient le glacis du palais au pied du balcon de la
princesse. Ariodant, suivi de son frère, se cache en effet une nuit
derrière les murs abandonnés de ce précipice.
«J'apparus au balcon comme à l'ordinaire, vêtue de la robe de Ginevra;
ma parure blanche éclatait au loin sous les reflets de la lune; ma
taille et mon visage, qui ressemblaient à la taille et au visage de ma
maîtresse, me faisaient confondre avec elle; l'astucieux duc d'Albanie
s'approche à pas furtifs, saisit l'échelle que je lui jette et monte
sur le balcon.--Passez une stance inutile, dit le chanoine au
professeur; elle ne méritait pas un sinet, mais un silence.» Le
professeur omit la stance et poursuivit.
«L'infortuné Ariodant et son frère furent témoins de cette entrevue au
balcon. Sans le secours de son frère, Ariodant se serait percé le
coeur dans son désespoir.--«Frère insensé, lui crie-t-il en lui
arrachant l'épée des mains, peux-tu bien avoir perdu à ce point la
raison que tu t'immoles pour une femme? Puissent-elles s'en aller
toutes de nos pensées comme la nue au vent!...» Ariodant renonce en
apparence à se tuer; mais le lendemain matin il disparut, au grand
étonnement du roi et de la cour, sans qu'on entendît plus parler de
lui en Écosse. Un mendiant vint huit jours après raconter à Ginevra
qu'il l'avait vu se jeter volontairement dans la mer du haut d'un
écueil du rivage. Le désespoir de Ginevra est gémi en vers qui
arrachent l'âme; le bruit se répandit à la cour et dans tout le
royaume qu'Ariodant s'était tué pour avoir trop vu. Le frère
d'Ariodant accrédita ces bruits par son témoignage. «Ta fille est
seule coupable de la mort de mon frère, dit-il un jour au roi, devant
toute la cour; la preuve de son impudicité, qu'il a vue de ses propres
yeux, lui a transpercé le coeur, lui qui aimait Ginevra plus qu'on
aime la vie.»
Alors il raconta la scène nocturne et trompeuse du balcon. Le roi,
consterné d'entendre accuser sa fille chérie, ne peut refuser aux lois
d'Écosse la satisfaction qui leur était due pour un pareil crime;
l'infortunée Ginevra fut vouée à la mort, après l'intervalle d'un
mois, si un chevalier ne venait prendre sa cause, démentir le frère
d'Ariodant, et triompher du calomniateur en champ clos.
Les hérauts du malheureux roi parcourent l'Écosse et les contrées
voisines en publiant en son nom que tout paladin qui veut venger une
princesse innocente et belle, l'obtenir pour épouse et conquérir une
dot royale avec elle n'a qu'à se présenter. Nul ne se présente par
doute de la vertu de Ginevra et par crainte du glaive de _Lurcins_:
c'est le nom du frère d'Ariodant, accusateur de la princesse.
Le malheur veut, continue la suivante Olinde, que Zerbin, le frère de
Ginevra, ne soit pas en ce moment en Écosse. Il adore sa soeur, et il
combattrait triomphalement pour elle, à qui sa vertu n'est pas
suspecte.
«Cependant, ajoute Olinde, le prince perfide qui a abusé de mon amour
pour perdre, par son subterfuge, Ginevra, craignant que je ne révèle
son crime et l'innocence de ma maîtresse, m'a livrée à ces assassins
qui, sans vous, allaient m'arracher la vie.»
Renaud fait monter Olinde, voilée, à cheval, et entre avec elle dans
la capitale. Le peuple s'assemblait déjà pour assister à l'épreuve du
tournoi. Un chevalier inconnu, arrivé la veille, allait combattre
Lurcins dans une prairie voisine transformée en lice; le féroce duc
d'Albanie, en qualité de connétable, présidait en champ clos. Monté
sur un puissant coursier, il se réjouissait malignement en secret du
péril de Ginevra et du succès de sa perfidie.
Renaud, s'avançant vers le roi, lui dit d'interrompre le combat entre
Lurcins et le chevalier inconnu. «Car l'un, ajouta-t-il, croit
combattre pour la vertu, et combat pour la calomnie; l'autre ignore
s'il est dans le vrai ou dans le faux, et combat, par une magnanime
générosité, pour arracher à la flétrissure et à la mort une si
parfaite beauté. Moi, j'apporte le salut à l'innocence, j'apporte le
démenti à qui a ourdi le mensonge.»
On suspend le combat; Renaud explique devant le roi et devant sa cour
toute la trame de _Polinesso_. Il défie le perfide calomniateur. Le
roi et le peuple font des voeux pour Renaud. Les deux chevaliers
courent l'un contre l'autre; Renaud traverse du fer de sa lance le
corps de Polinesso; le vaincu demande la vie. Renaud descend de son
cheval, délace la cuirasse et le casque de _Polinesso_, qui confesse
son subterfuge et son mensonge devant le roi et devant le peuple; le
scélérat meurt en rendant l'innocence et la vie à Ginevra. Des
acclamations de joie et de triomphe s'élèvent de la bouche du roi et
du peuple autour de Renaud. On prie le chevalier inconnu qui n'a pas
eu la gloire, mais le mérite de prendre la cause de Ginevra, de se
découvrir: son casque, qui tombe, laisse reconnaître Ariodant, l'amant
de Ginevra; tout en la croyant coupable, il avait voulu vaincre pour
elle ou mourir pour elle. Il s'était, en effet, précipité de désespoir
du haut d'un rocher dans la mer, et le pèlerin auteur de cette rumeur
n'avait pas menti; mais il s'était repenti de mourir sans que sa mort
fût au moins utile à sa maîtresse, quoique infidèle, et il avait
regagné la rive à la nage. Un ermite chez lequel il s'était réfugié
pour sécher ses vêtements lui avait appris la condamnation de Ginevra
et son péril de mort; il avait pris la résolution de combattre contre
son propre frère pour l'innocence de son amante. Il avait revêtu
d'autres armes, monté un autre coursier, arboré un écu noir en signe
du deuil de son coeur. Renaud, le roi, la cour, le peuple, touchés de
sa générosité et de sa constance, avaient supplié Ginevra de
récompenser tant d'amour par le don de sa main. Elle lui avait déjà
donné et gardé son coeur.
L'aventure finit par le mariage d'Ariodant et de Ginevra.