Je suis amoureux de la poétesse Tchou Chou Tchenn qui vivait en Chine il
y a plusieurs siècles. L’homme vulgaire qu’elle avait épousé était
corroyeur de son état et avait une boutique dans une rue de Raé-Ning.
Au milieu des peaux entassées, cette délicate se tenait, avec ses yeux
couleur de jade vert et ses mains couleur de jade blanc. Et des cuirs
tannés montait pour elle un plus suave parfum que celui des lis ou des
roses.
Elle lisait ses vers à son mari quand il était réuni dans la boutique
avec ses apprentis et d’autres hommes vulgaires, ses amis. Nul ne
comprenait, mais tous restaient immobiles, pleins de béatitude, sentant
le souffle invisible de la beauté planer sur la maison.
Et une fois un mandarin en voyage écouta par la fente de la porte et
s’émerveilla grandement. Et il prépara une troupe de cavaliers et
d’hommes armés avec un palanquin d’or et de cristal pour enlever la
délicate et la subtile à la boutique du corroyeur.
Elle aurait bien voulu s’en aller loin de la compagnie des hommes
vulgaires pour habiter dans un palais au milieu des matières rares, pour
jouir de la musique des luths, de la conversation des lettrés, de la
possession des manuscrits chargés de pensées, mais quelque chose la
retenait là.
C’était la voix qui n’a pas de son, le chemin qui ne mène nulle part, la
mystérieuse tâche nocturne à laquelle elle s’était vouée, c’était la
présence de la montagne déserte au sommet de laquelle elle devait
certaines nuits, porter un bouquet de pavots blancs.