--Un enfant, monsieur le préfet, étranger autant qu'il est possible
de l'être à tous complots politiques, et que je retiens prisonnier
précisément pour l'éloigner des scènes violentes qui auront lieu
demain matin.
--Est-ce par lui que vous connaissez la retraite de Cadoudal? demanda
Dubois.
--C'est par lui.
--Il a donc trahi?
--Il m'aime, répondit la comtesse Marcian Gregoryi en rougissant, non
point de honte, mais d'orgueil.
--Maintenant que nous avons tout dit, monsieur le préfet, reprit-elle
après un silence, convenons de nos faits. Je vous rappelle que je n'ai
rien à solliciter de vous. C'est moi qui pose les conditions. Je pose
pour condition première qu'aujourd'hui, à minuit, une force suffisante
entourera la maison située chemin de la Muette, au faubourg
Saint-Antoine, et dont voici le plan exact. (Elle déposa un papier sur
le bureau.) Tous les affiliés de la ligue de la Vertu seront réunis
dans cette maison. Vous aurez à faire main basse sur eux, et voici
comment vous serez introduit: un de vos hommes se présentera à la
porte donnant sur le chemin de la Muette et frappera six coups,
espacés ainsi et non autrement: trois, deux, un. On ouvrira, on lui
demandera: Qui êtes-vous? Il répondra: Au nom du Père, du Fils et du
Saint-Esprit, je suis un frère de la Vertu.
A la même heure, s'il se peut, ou immédiatement après, vos agents
entreront dans l'hôtel qui porte le numéro 7, chaussée des Minimes, au
Marais. Vous saisirez en ce lieu tous les papiers des conjurés, toutes
les épreuves!
Mon nom se trouvera fréquemment dans ces papiers. Vous savez désormais
à quel titre. J'ai hurlé avec les loups pour avoir le droit de les
suivre jusqu'au fond de leur tanière.
Dans la serre, située à gauche du salon, la troisième caisse en
partant de la porte vitrée, caisse qui contient un yucca, sera
dérangée et découvrira une trappe.
Sous la trappe est un sépulcre, le vrai charnier de la vampire.
Il ne sera fait aucun mal au jeune René de Kervoz quand il reparaîtra
parmi les vivants.
A l'instant même vous allez me préparer mes passeports pour Vienne.
Je voyagerai avec une femme du nom de Yanusza Paraxin, qui est ma
nourrice, avec mon cocher et mon valet. Je partirai demain, aussitôt
après avoir remis entre vos mains Georges Cadoudal.
Jusqu'à ce moment je reste comme otage.
--Et comment livrerez-vous Georges Cadoudal? demanda Dubois.
--Tout est-il accepté?
--Oui, tout est accepté.
La comtesse Marcian Gregoryi se leva, et M. Dubois, qui était un
connaisseur, ne put s'empêcher d'admirer les grâces exquises de sa
taille.
Voici comment je vous livrerai Georges Cadoudal, dit-elle. Avant le
lever du jour, vos hommes, tous en bourgeois, seront en embuscade
dans la rue Saint-Hyacinthe-Saint-Michel, depuis la rue Saint-Jacques
jusqu'à la place. Quelques-uns tourneront même l'angle de la rue
Saint-Jacques, d'autres s'échelonneront le long de la rue de la Harpe,
de manière à cerner vers le sud tout le pâté de maisons.
A huit heures du matin, un cabriolet de louage viendra stationner à
l'une des portes de ce pâté, je ne sais encore laquelle, car Georges
Cadoudal a su se ménager une retraite qui ressemble au terrier du
renard: elle a dix issues pour une.
L'arrivée du cabriolet sera le signal pour regarder aux fenêtres.
A l'une des fenêtres une femme voilée paraîtra.
Quand cette femme voilée se montrera, Georges franchira le seuil et
montera en cabriolet.
Aux agents de faire le reste.
Elle salua légèrement de la tête, en grande dame qu'elle était, et
gagna la porte, reconduite de loin par le préfet de police, qui se
confondait en saluts.