--Retirez-vous, monsieur, dit-il d'un ton moins rogue. J'ai besoin
d'être seul avec madame la comtesse, grâce à qui je vais accomplir un
acte qui sera l'honneur de ma carrière publique... Nous traversons
des conjonctures difficiles; vous avez fait une faute, tâchez de la
réparer... Je vous charge de retrouver à tout prix ce Jean-Pierre
Sévérin, qui est un effronté malfaiteur, et de vous emparer de lui
mort ou vif... A ce prix, je vous laisse l'espoir de regagner ma
confiance...
--Ah! monsieur le préfet!... s'écria Berthellemot les larmes aux yeux.
--Un dernier mot! l'interrompit Dubois, coupant court à cet
attendrissement: je vous rends responsable de la vie du premier
consul... Allez!
--Voilà comme nous les menons! dit-il en se rapprochant de la
comtesse, dès que Berthellemot eut disparu derrière la porte refermée.
Et il faut s'y prendre ainsi avec ces natures inférieures. Dieu seul
et le chef de l'Etat peuvent mesurer la prodigieuse différence qui
existe entre un préfet de police et un secrétaire général!
Berthellemot, cependant, partageait cet avis avec Dieu et le chef de
l'Etat, mais il établissait la différence en sens contraire.
--Brute abjecte! pensait-il en rentrant, l'oreille basse dans son
cabinet; misérable girouette tournant à tous les vents! J'aurai ta
place ou je mourrai à la peine! Tout ce qui te donne un certain
lustre, c'est moi qui l'ai fait! Moi, moi seul, qui suis autant
au-dessus de toi que l'oiseau libre est au-dessus des volailles de nos
basses-cours... Parole jolie, tu me payeras cela! et quand je serai
à la tête de l'administration, l'univers entier aura de tes stupides
nouvelles!
La chanson dit que les gueux sont des gens heureux et qu'ils
s'aiment entre eux, mais elle n'entend point parler de ceux qui nous
administrent.
Si vous voulez voir de belles et bonnes haines, bien concentrées, bien
vitrioliques, bien venimeuses, allez dans les bureaux.
Tout en songeant cependant et tout en minutant les ordres qui devaient
lancer une armée d'agents sur la piste de Jean-Pierre Sévérin, dit
Gâteloup, M. Berthellemot caressait dans sa pensée l'image de Mme la
comtesse Marcian Gregoryi.
--Un joli brin! se disait-il, petite parole! On prétend que les
vampires ont les lèvres gluantes de sang... celle-ci est une rose...
Mais, après tout, il est bien sûr qu'un des deux ordres signés par le
premier consul est faux... Si c'était le sien?...
--Maintenant, s'il vous plaît, madame, reprit le préfet, assis auprès
de la blonde adorable, poursuivons notre travail, en commençant par
Georges Cadoudal...
--Non, l'interrompit la comtesse, il me faut d'abord l'arrestation
de tous les Frères de la Vertu... S'il en reste un seul libre, je ne
réponds plus de rien.
Elle tira d'un portefeuille en cuir de Russie, orné de riches
arabesques, une liste qui était longue et contenait, entre beaucoup
d'autres, plusieurs noms connus de nous:
Andréa Ceracchi, Taïeh, Caërnarvon, Osman, etc. En regard de chaque
nom il y avait une adresse.
--Je viens de bien loin, dit-elle, et mon voyage n'a eu qu'un but:
sauver l'homme dont la gloire éblouit déjà nos contrées à demi
sauvages. La pensée de ce dévouement est née en moi an delà du Danube,
dans les plaines de la Hongrie, où la ligue de la Vertu commence à
recruter des poignards. Je suis entrée dans la sanglante association
tout exprès pour la combattre. Je n'ignorais, en partant, aucun des
périls de cette entreprise, ou mes trois plus chers amis ont perdu la
vie: je parle du comte Wenzel, le brave coeur; du baron de Ramberg,
le brillant, le loyal jeune homme, et enfin de Franz Koënig, dont
l'avenir semblait si beau...
Dubois ouvrit vivement le tiroir de sou bureau et consulta une note.
--Comte Wenzel, murmura-t-il, baron de Ramberg... tous deux de
Stuttgard... C'est la première fois que j'entends parler du troisième.
--Vous n'entendîtes parler des deux autres qu'une fois, monsieur le
préfet, répliqua la comtesse avec mélancolie, et c'est moi qui fis
parvenir a la préfecture la nouvelle de leur mort. Le troisième a
partagé aujourd'hui même le destin de ses deux compagnons. Vous pouvez
ajouter son nom à votre liste. Il était aussi de Stuttgard.
Les yeux du préfet étaient baissés, et ses sourcils se rapprochaient
comme s'il eût laborieusement réfléchi.
--Sans eux, continua la comtesse, les chevaliers errants de la jeune
Allemagne, j'aurais fait il y a un mois ce que je fais aujourd'hui.
Je serais venue ici où l'on dénonce et j'aurais dénoncé. Mais Wenzel,
Ramberg et Koënig avaient dit: Nous combattrons par nous-mêmes, et
avec nos propres forces; nous écraserons la vampire...
--La vampire! répéta M. Dubois étonné.
La comtesse Marcian Gregoryi eut un sourire.
--C'est un nom qui se prononce beaucoup dans Paris, dit-elle, je le
sais. M. Dubois, l'homme de la raison, de la science et des lumières,
M. Dubois à qui le futur gouvernement de l'empereur promet une si
haute fortune, ne croit pas, je le suppose, à ces pauvres fables de
l'Europe orientale... Le préfet de police de Paris ne croit pas aux
vampires...
--Non... certes non! balbutia Dubois. Mon éducation, mes
connaissances...
--La vampire dont je parle, l'interrompit la comtesse Gregoryi d'une
voix nette et ferme, c'est la société secrète qui s'intitule elle-même
la ligue de la Vertu, et qui n'est qu'un faisceau des scélérats, unis
dans la pensée d'un crime!
--Eh bien! fit naïvement M. Dubois, je m'en doutais!
--Association de hiboux, poursuivit la belle blonde en s'animant,
rassemblés dans la nuit pour arrêter le vol de l'aigle... ramassis de
haines, d'envies ou de lâches ambitions... La vampire véritable, la
ligue des assassins, a inventé l'autre vampire, la fausse, le monstre
fantastique et impossible qui fait peur aux grands enfants de Paris.
La fable était chargée de donner ainsi le change à ceux qui auraient
voulu poursuivre la réalité... de même que cette comédie du quai de
Béthune, la pêche miraculeuse, avait pour objet d'attirer l'attention
publique loin, bien loin du charnier, hélas! trop réel, où se
décomposent les restes mortels de tant de victimes déjà immolées!
Dubois avait mis son front dans sa main.
--Cela explique tout! murmura-t-il, et cela rentre dans une série
d'idées que j'ai plus d'une fois soumises à l'épreuve de mon
raisonnement... car rien ne m'échappe... rien, madame, et vous allez
bien le voir tout à l'heure. Les personnes qui viennent ici, la bouche
enfarinée, me dire: Prenez garde à vous! attention à ceci! attention à
cela! sont un peu dans le rôle de la mouche du coche.
--Vous êtes le ministre de la police de l'avenir! prononça
solennellement la comtesse Marcian Gregoryi.
--Seulement, reprit M. Dubois, je ne suis pas secondé. Un troupeau
d'oisons, madame, voilà mon armée... sans compter que j'ai dans mes
roues deux ou trois bâtons que je ne qualifierai pas et qui se nomment
MM. Savary, Bourienne, Fouché et le diable... Comprenez-vous cela?...
Et sans compter encore qu'au-dessus de moi, oui, madame, au-dessus,
il y a un sénateur de carton, un mannequin, un dindon empaillé, M. le
grand juge, s'il vous plaît, qui suffirait, lui seul, à enrayer la
machine la mieux graissée... Sans eux, j'aurais déjà fourré vingt fois
la vampire dans ma poche, qu'elle soit société secrète ou une goule
arrachée aux gouttières de la tour Saint-Jacques la Boucherie... je
vous en donne ma parole, madame.
--Je l'ai dit à l'empereur, murmura la comtesse comme si elle se fût
parlé à elle-même.
--Chut! fit Dubois. N'abusons pas de cette qualification. Fouché a des
mouches jusque dans mes bureaux... Je vous prie de me dire, madame,
non point pour me rien apprendre, mais afin que je compare les
appréciations, quel était, selon vous, le but de ces meurtres
nombreux?
--Le but était triple, monsieur le préfet: troubler les populations,
faire disparaître des ennemis et battre monnaie...
--Ah! ah!... ces messieurs de la Vertu sont des voleurs?
--Il faut de l'argent pour s'attaquer à un chef d'Etat, monsieur le
préfet.
--C'est vrai, madame, et j'admire votre capacité.
Ici Dubois fixa sur elle ce regard emprunté à M. de Sartines, et que
Berthellemot prenait en son absence, comme tout bon valet de chambre
chausse de temps en temps les bottes vernies de son maître.
--Et permettez-moi, dit-il en changeant de ton, de vous donner la
preuve que je vous ai promise tout à l'heure... la preuve de ce fait
que rien ne m'échappe, si mal secondé que je sois; ma clairvoyance
personnelle suffit à tout... à peu près... Vous avez un dossier ici,
madame la comtesse.
La belle blonde s'inclina.
--Vous avez dû épouser ce comte de Wenzel? reprit le préfet.
--Le bruit en a couru, monsieur.
--L'inscription en a été faite à la sacristie de Saint-Eustache.
--On ne peut rien vous cacher, en vérité!
--Vous avez dû encore épouser le baron de Ramberg?
--On l'a dit.
--J'ai l'extrait des registres de Saint-Louis-en-l'Ile.
--C'est merveilleux, monsieur le préfet!... Quelle institution que
votre police!... Mais vous semblez ignorer que j'étais fiancée aussi,
et de la même manière, à ce vaillant, à ce beau Franz Koënig...