Le secrétaire général de la préfecture rapprocha son siège et prit un
air qu'il voulait rendre tout à fait charmant.
--Alors, dit-il, cher monsieur Sévérin, nous allons quelquefois rendre
notre petite visite à notre ancien élève, sans façon?
--Quelquefois, répondit Jean-Pierre, pas souvent.
--Et nous ne demandons jamais rien?
--Si fait... je demande toujours quelque chose.
--On ne nous refuse pas?
--On ne m'a pas encore refusé...
--Et pourtant, ajouta-t-il en se parlant à lui-même, ma dernière
requête était de six mille louis...
--Malepeste! six mille louis! il y a bien des cachets de six livres,
là dedans, mon cher monsieur Sévérin!
--Quand vous passerez au Marché-Neuf, monsieur l'employé, regardez la
petite maison qu'on y bâtit...
--La nouvelle Morgue! s'écria Berthellemot. Parbleu! je la connais de
reste! on n'a pas voulu suivre nos plans...
--C'est qu'ils n'étaient pas conformes aux miens, plaça modestement
Jean-Pierre.
--Bon! bon! bon! fit par trois fois le secrétaire général. Je suis,
en vérité, bien enchanté d'avoir fait votre connaissance. Nous sommes
voisins, mon cher monsieur Sévérin... quand vous aurez besoin de moi,
ne vous gênez pas, je vous présenterai à M. le préfet.
--Voilà plus d'une heure et demie, monsieur l'employé, l'interrompit
doucement Jean-Pierre, que vous savez que j'ai besoin de vous.
--C'est accordé, mon voisin, c'est accordé... ne vous inquiétez pas...
accordé, parole jolie! accordé!
--Qu'est-ce qui est accordé?
--Tout... et n'importe quoi... nous voilà comme les deux doigts de la
main... ah! ah! miséricorde! ce ne sont pas les républicains comme
vous que nous craignons... Je ne me souviens pas d'avoir jamais
rencontré un homme dont la conversation m'ait plus vivement
intéressé... Mais qu'avons-nous besoin d'écouteurs aux portes, dites?
Laurent! Charlevoy! Ici, mes drôles!
La porte latérale s'ouvrit aussitôt, montrant les deux agents le
chapeau à la main.
--Allez voir au cabaret si nous y sommes, citoyens, leur dit
Berthellemot; et en passant prévenez M. Despaux que je le mettrai
demain à la disposition de ce bon M. Séverin... pour une affaire très
sérieuse, très pressée, et qui regarde un ami dévoué du gouvernement
consulaire.
--M'est-il permis de vous interrompre, monsieur l'employé? demanda
Jean-Pierre.
--Comment donc, mon cher voisin!... Attendez, vous autres!
--Je voulais vous faire observer simplement, dit Jean-Pierre, que ce
n'est pas demain, mais ce soir même que je réclamerai votre concours.
--Vous entendez, Laurent! vous entendez, Charlevoy! Prévenez M.
Despaux qu'il ne quitte pas la préfecture, et vous-mêmes restez aux
environs... Il y aura un service de nuit, s'il le faut... Allez!...
Petite parole! il y a des gens pour qui on ne saurait trop faire.
--Voyez-vous, bon ami et voisin, reprit Berthellemot quand les deux
agents eurent disparu, tout ici est ordonné, huilé, graissé comme une
mécanique en bon état. Le premier consul sait bien que je suis l'âme
de la maison; il aurait désiré m'élever à des fonctions plus en
rapport avec mes capacités, mais je fais si grand besoin à cet
excellent M. Dubois. D'un autre côté, je me suis attaché à
cette pauvre bonne ville de Paris, dont je suis le tuteur et le
surveillant... l'espiègle qu'elle est me donne bien quelque fil
à retordre, mais c'est égal, j'ai un faible pour elle... Ah ça!
maintenant que nous voilà seuls, causons... Quand vous verrez le
premier consul, j'espère que vous lui direz avec quel empressement je
me suis mis à votre disposition...
--Puis-je vous expliquer mon affaire, monsieur l'employé?
--Oui, certes, oui, répondit Berthellemot. Je vous appartiens des
pieds à la tête. Seulement, vous savez, pas de détails inutiles; ne
nous noyons pas dans le bavardage! le bavardage est ma bête noire. En
deux mots, je me charge d'expliquer le cas le plus difficile, et c'est
ce qui fait ma force... Prenez votre temps! recueillez-vous. C'est
qu'il est comme cela! j'entends le premier consul! Il a dû être
vivement frappé de cette bizarrerie: un homme qui lui dit Sire et
Votre Majesté, en pleine Convention!... Et savez-vous? souvent des
personnes placées dans des positions... originales prennent plus
d'influence sur lui que les plus importants fonctionnaires... Je suis
tout oreilles, mon cher monsieur Sévérin.
--Monsieur l'employé supérieur, commença Jean-Pierre, quoique je n'aie
aucunement le désir de vous raconter ma propre histoire, il faut que
vous sachiez que je me suis marié un peu sur le tard.
--Et comment va madame? interrogea bonnement M. Berthellemot.
--Assez bien, merci. Quand je l'ai épousée, en 1789...
--Grand souvenir! piqua le secrétaire général.
--Elle avait, poursuivit Jean-Pierre, un enfant d'adoption, une petite
fille...
--Voulez-vous que je prenne des notes? l'interrompit Berthellemot avec
pétulance.
--Il n'est pas nécessaire.
--Attendez, cela vaut toujours mieux. Ma mémoire est si chargée!... et
pendant que nous sommes ici de bonne amitié tous deux, mon cher voisin
et collègue... car enfin, nous sommes également salariés par l'Etat...
laissez-moi vous dire une chose qui va bien vous étonner: je ne
ressemble pas du tout au premier consul!
Jean-Pierre ne fut pas aussi surpris que M. Berthellemot l'espérait.
--Je ne lui ressemble pas, poursuivit celui-ci, en ce sens que,
moi, je crois un peu à toutes ces machines-là... Je ne suis pas
superstitieux... Allons donc!... hors l'Etre suprême que nous avons
admis parce qu'il n'est pas gênant, je me moque de toutes les
religions, au fond... Mais, voyez-vous, il est incontestable que
certaines diableries existent. J'avais une vieille tante qui avait un
chat noir... Ne riez pas, ce chat était étonnant? Et je vous défierais
d'expliquer philosophiquement le soin qu'il prenait de se cacher au
plus profond de la cave quand on était treize à table... Savez-vous
l'anecdote de M. Bourtibourg? Elle est curieuse. M. Bourtibourg avait
perdu sa femme d'une sueur rentrée. C'était un homme économe et rangé,
qui entretenait sa cuisinière pour ne pas se déranger à courir le
guilledou. Désapprouvez-vous cela? les avis sont partagés. Moi, je
trouve que le mieux est de n'avoir point d'attache et d'aller au jour
le jour. Un soir qu'il faisait son cent de piquet avec le vicaire de
Saint-Merry... j'entends l'ancien vicaire, car il avait épousé
la femme du citoyen Lancelot, marchand de bas et chaussons à la
Barillerie... Ils avaient divorcé, les Lancelot, s'entend... Et
Lancelot faisait la cour, en ce temps-là, à la cousine de M. Fouché,
qui n'achetait pas encore des terres d'émigré... Eh bien! on entendit
marcher dans le corridor, où il n'y avait personne, comme de juste,
et Mathieu Luneau, le brigadier de la garde de Paris, qui se portait
comme père et mère, mourut subitement dans la huitaine. Je puis vous
certifier cela: j'avais pris des notes... Du reste, les historiens de
l'antiquité sont pleins de faits semblables: la veille de Philippes,
la veille d'Actium... Vous savez tout cela aussi bien que moi, car
vous devez être un homme instruit, monsieur Sévérin: je me trompe
rarement dans mes appréciations...
--Le temps passe... voulut dire Jean-Pierre, qui avait déjà consulté
sa grosse montre deux ou trois fois.
--Permettez! je ne parle jamais au hasard. C'était pour arriver à vous
dire qu'en ce moment même et en pleine ville de Paris, il se passe un
fait capital... Croyez-vous aux vampires, vous, mon voisin?
--Oui, répondit Jean-Pierre sans hésiter.
--Ah bas! fit M. Berthellemot en se frottant les mains, en auriez-vous
vu?
--J'ai fait mieux qu'en voir, répliqua le gardien de la Morgue en
baissant la voix cette fois, j'en ai eu.
--Comment! voua en avez eu! C'est un sujet qui excite tout
particulièrement ma curiosité. Expliquez-vous, je vous en prie, et ne
vous formalisez point si je prends quelques notes.
--Monsieur l'employé supérieur, prononça Jean-Pierre lentement, chaque
homme a quelque point sur lequel précisément il ne lui plaît pas de
s'expliquer. Si j'étais interrogé en justice, je répondrais selon ma
conscience.
--Très-bien, monsieur Sévérin, très-bien... Vous croyez au vampires,
cela me suffit pour le moment... Je voulais vous dire qu'à l'heure où
nous sommes, cent mille personnes, à Paris, sont persuadés qu'un être
de cette espèce rôde dans les nuits de la capitale du monde civilisé.
--Je venais vous parler de cela, monsieur l'employé, l'interrompit
Jean-Pierre, et si vous le voulez bien...
--Pardon! encore un mot! un simple mot... Croiriez-vous que nous en
sommes encore à l'état d'ignorance la plus complète sur la matière,
malgré les savants ouvrages publiés en Allemagne. Moi, je lis tout,
sans nuire à mes occupations officielles. Voilà où mon organisation
est véritablement étonnante! Nos badauds appellent l'être en question
_la vampire_, comme s'il n'était pas bien connu que la femelle du
vampire est l'oupire ou succube, appelée aussi goule au moyen âge...
J'ai jusqu'à présent onze plaintes... sept jeunes gens disparus et
quatre jeunes filles... Mais je vous ferai observer, et ce sont les
propres termes de mon rapport à M. le préfet, qu'il n'y a besoin pour
cela ni de goule, ni de succube, ni d'oupire. Paris est un monstre qui
dévore les enfants.
--A dater de l'heure présente, monsieur l'employé, dit Jean-Pierre qui
se leva, vous avez treize plaintes, puisque je vous en apporte deux:
une en mon nom personnel, une au nom de mon compère et compagnon,
le citoyen Morinière, marchand de chevaux, que vous avez pris pour
Georges Cadoudal.
Berthellemot se toucha le front vivement.
-Je savais bien que j'avais quelque chose à vous demander!
s'écria-t-il. On devrait prendre des notes. Eprouvez-vous quelque
répugnance à me dire depuis combien de temps vous connaissez ce M.
Morinière?
--Aucune. Je l'ai vu pour la première fois il y a deux ans, Il venait
à ma salle pour maigrir. C'est une bonne lame.
--Est-ce l'habitude, parmi les marchands de chevaux, de connaître et
de pratiquer l'escrime?
--Pas précisément, monsieur l'employé, mais la meilleure épée de
Paris, après moi, qui suis un ancien chantre de paroisse, est François
Maniquet, le boulanger des hospices... le métier n'y fait rien.
--Et vous n'avez jamais cessé de voir ce citoyen Morinière depuis deux
ans?
--Au contraire, je l'avais perdu de vue. Son commerce ne lui permet
point de séjourner longtemps à Paris.
Berthellemot cligna de l'oeil et se gratta le bout du nez. Aucun
détail n'est superflu quand il s'agit de ces personnages historiques.
--Ce vantard de Fouché, grommela-t-il, battrait la campagne et irait
chercher midi à quatorze heures; M. Dubois resterait empêtré... moi,
je tombe droit sur la piste comme un limier bien exercé.
--Mon cher monsieur Sévérin, reprit-il tout haut, en quelles
circonstances avez-vous retrouvé M. Morinière, votre compère et
compagnon?
--A la Morgue.
--Récemment?
--Hier matin... Il venait là, bien triste et tout tremblant, pour
s'assurer que le corps de son fils n'était point posé dans le caveau.
--Mais, sarpebleu! s'écria Berthellemot, je ne connais pas de fils
adulte à Georges Cadoudal! Parole!
Jean-Pierre ne répondit pas.
Berthellemot reprit:
--Me voilà tout à vous pour notre petite affaire de la jeune fille
enlevée. Vous ne sauriez croire, mon voisin, combien cet ordre d'idées
m'intéresse et fait travailler mon ardente imagination. Si Paris
possède une goule, il faut que je la trouve, que je l'examine, que
je la décrive... Vous savez que ces personnes ont des lèvres qui
les trahissent... Que j'aie seulement un petit bout de trace, et
j'arriverai tout net à l'antre, à la caverne, à la tombe où s'abrite
le monstre... C'est la partie agréable de la profession, voyez-vous;
cela délasse des travaux sérieux. Faites votre rapport à votre aise,
soyez véridique et précis. Je vais prendre des notes.
--Monsieur l'employé, demanda Jean-Pierre avant de se rasseoir,
puis-je espérer que je ne serai plus interrompu?
--Je ne pense pas, mon voisin, repartit Berthellemot d'un air un peu
piqué, avoir abusé de la parole. Mon défaut est d'être trop taciturne
et trop réservé. Allez, je suis muet comme une roche.
Jean-Pierre Sévérin reprit son siège et commença ainsi:
--L'établissement nouveau du Marché Neuf, dont je dois être le
greffier concierge, est presque achevé et nécessite déjà de ma part
une surveillance fort assujettissante. On expose encore à l'ancien
caveau, mais sous quelques jours on fera l'étrenne de la Morgue... et
c'est une chose étonnante; je songe à cela depuis bien des semaines.
Je me demande malgré moi: qui viendra là le premier? Certes, c'est une
maison à laquelle on ne peut pas porter bonheur, mais enfin, il y a
des présages. Qui viendra là le premier! un malfaiteur? un joueur?
un buveur? un mari trompé? une jeune fille déçue? le résultat d'une
infortune ou le produit d'un crime?
Nous demeurons à deux pas du Châtelet, au coin de la petite rue de
la Lanterne. J'aime ma femme comme le désespéré peut chérir la
consolation, le condamné la miséricorde. A une triste époque de ma vie
où je croyais mon coeur mort, j'allai chercher ma femme tout au fond
d'une agonie de douleurs, et mon coeur fut ressuscité.
Notre logis est tout étroit; nous y sommes les uns contre les autres;
mon fils grandit pâle et faible. Nous n'avons pas assez d'espace ni
d'air, mais nous nous trouvons bien ainsi; il nous plaît de nous
serrer dans ce coin où nos âmes se touchent.
Il y a chez nous trois chambres: la mienne, où dort mon fils, celle où
ma femme s'occupe de son ménage; nous y mangeons, et c'est là que le
poêle s'allume l'hiver; celle enfin où Angèle brodait en chantant avec
sa jolie voix si douce.
Celle-là n'a guère que quelques pieds carrés, mais elle est tout au
coin de la rue, et il y vient un peu de soleil.
Le rosier qui est sur la fenêtre d'Angèle a donné hier une fleur.
C'est la première. Elle ne l'a pas vue... La verra-t-elle?
De l'autre côté de la rue se dresse une maison meilleure que la nôtre
et moins vieille. On y loue au mois des chambres aux jeunes clercs et
à ceux qui font leur apprentissage pour entrer dans la judicature.
Voilà un peu plus d'un an, il n'y avait pas quinze jours que ma femme
et moi nous nous étions dit: Angèle est maintenant une jeune fille, un
étudiant vint loger dans la maison d'en face. On lui donna une chambre
au troisième étage, une belle chambre, en vérité, à deux fenêtres, et
aussi large à elle toute seule que notre logis entier.
C'était un beau jeune homme, qui portait de longs cheveux blonds
bouclés. Il avait l'air timide et doux. Il suivait les cours de
l'école de droit.
J'ai su cela plus tard, car je ne prends pas grand souci des choses de
notre voisinage. Ma femme le sut avant moi, et Angèle avant ma femme.
Le jeune homme avait nom Kervoz ou de Kervoz, car voilà qu'on
recommence à s'appeler comme autrefois. Il était le fils d'un
gentilhomme breton, mort avec M. de Sombreuil, à la pointe de
Quiberon...