Les heures passèrent, mesurées par la cloche enrouée de
Saint-Louis-en-l'Ile.--Le dernier bruit de la rue fut le passage
de ces hommes qui emportèrent Angèle au cabaret de la _Pêche
miraculeuse_.
Nous retrouvons Lila et René où nous les avons laissés, assis l'un
près de l'autre sur l'ottomane du boudoir, les mains dans les mains,
les yeux dans les yeux.
Et nous disons encore une fois qu'il eût été difficile de trouver un
couple plus jeune, plus beau, plus gracieux.
Lila venait de prononcer ces mots qui avaient mis un nuage sur le
front de René: «Mon nom est doux dans votre bouche.»
Ces mots nous ont servi de point de départ pour raconter un long et
bizarre épisode. Ils attaquaient dans le coeur de René une fibre qui
restait douloureuse.
Par hasard, autrefois, un soir dont le souvenir vivait comme un cruel
remords, Angèle avait prononcé les mêmes paroles et presque du même
accent.
--Lila, dit René après un silence que la jeune femme n'avait point
interrompu, l'ignorance où je suis me pèse. Je suis dans un état
d'angoisse et de fièvre. A d'autres il faudrait expliquer ma peine,
mais vous connaissez mon histoire... l'histoire de ces vingt-quatre
heures dont les souvenirs imparfaits restent en moi comme une
douloureuse énigme... vous les connaissez bien mieux que moi-même. Je
voudrais savoir.
--Vous saurez tout, répliqua la charmante créature, dont les grands
yeux eurent une expression de reproche, tout ce que je sais, du
moins... Mais j'espérais qu'entre nous deux la curiosité n'aurait pas
eu tant de place.
--Ne vous méprenez pas! s'écria Kervoz. Ma curiosité est que l'amour,
un profond, un ardent amour...
Elle secoua la tête lentement, et son beau sourire se teignit
d'amertume.
--Peut-être ai-je mérité cela, dit-elle. Il ne faut jamais jouer avec
le coeur, c'est le proverbe de mon pays. Or, j'ai joué d'abord avec
votre coeur. La première fois que mon regard vous a appelé, je ne vous
aimais pas...
Elle prit sa main malgré lui et la porta d'un brusque mouvement
jusqu'à ses lèvres.
--L'amour est venu, poursuivit-elle. Ne me punissez pas! Je suis
maîtresse, mais esclave. Aimez-moi bien, car je mourrais, si je ne
me sentais aimée... Et surtout, ô René, je vous en prie, ne me jugez
jamais avec votre raison, moi qui ai fait le sacrifice de mon libre
arbitre aune sainte cause... Ne me jugez qu'avec votre âme!
Elle mit sa tête sur le sein de René, qui baisa ses cheveux.
L'ivresse le prenait de la sentir ainsi palpitante entre bras.
Il combattait, sans savoir pourquoi, la joie de cette heure tant
souhaitée et appelait Angèle a son secours.
Mais elles ont, comme les fleurs, ces parfums qui montent au cerveau,
plus pénétrants et plus puissants que les esprits du vin. Elles
enivrent.
--Me connaissiez-vous donc la première fois?... murmura René.
--Oui, répliqua-t elle, je vous connaissais... et j'étais là pour
vous.
--A Saint-Germain-l'Auxerrois?
--J'y étais déjà venue pour vous, et vous ne m'aviez point
remarquée... Je savais que vous n'étiez pas encore le mari de cette
belle enfant qui vous accompagnait toujours...
La main de René pesa sur ses lèvres.
--Vous ne voulez pas que je vous parle d'elle, prononça Lila d'un ton
docile et triste. Oh! je n'aurais rien dit contre elle... Vous avez
des larmes dans les yeux, René... Vous l'aimez encore...
--Je donnerais la meilleure moitié de mon existence, répondit le jeune
Breton, pour l'aimer toujours.
Lila le serra passionnément contre son coeur.
--Ne parlons donc jamais d'elle, en effet, poursuivit-elle d'une voix
si douce qu'on eût dit un chant. Depuis que j'espère être aimée, je
prie pour elle bien souvent...
Elle s'arrêta et reprit:
--Parlons de nous... J'ai été envoyée vers vous.
--Envoyée! Par qui?
--Par ceux qui ont le droit de me commander.
--Les Frères de la Vertu?
Elle abaissa la tête en signe d'affirmation.
--Et que voulaient-ils de moi? demanda René.
--Rien de vous... tout d'un autre...
Il voulut interroger encore, elle lui ferma la bouche d'un rapide
baiser.
--Vous n'étiez rien pour nous, continua-t-elle, vous qui êtes
désormais tout pour moi... Avez-vous lu cet étrange livre où Cazotte
raconte comment le démon devint amoureux d'une belle, d'une bonne âme?
Je ne suis pas un démon... Oh! que je voudrais être un ange pour vous,
René, mon René bien-aimé!... Mais il y a peut-être un démon parmi
nous...
--La blonde?... s'écria Kervoz malgré lui.
Lila eut un étrange sourire.
--Ma soeur? fit-elle. N'est ce pas qu'elle est bien jolie?... Mais
qu'avez-vous donc, René?...
La main de René avait saisi la sienne presque convulsivement. Il était
très pâle.
--Ceci est une explication que je veux avoir, prononça-t-il avec
fermeté, je l'exige... Il y avait du sang, n'est-ce pas, sous ces
mots en apparence si simples: «Le comte Wenzel est reparti pour
l'Allemagne!»
--Ah!... fit Lila, qui pâlit à son tour, vous ne dormiez donc pas?
--Vous espériez que je dormais? dit vivement René.
--Pas moi, répondit-elle d'un accent mélancolique et si persuasif que
les soupçons de Kervoz se détournèrent d'elle comme par enchantement.
Elle ajouta en fixant sur lui la candeur de ses beaux yeux:
--Ne me soupçonnez jamais, je suis à vous comme si mon coeur battait
dans votre poitrine!
Puis elle répéta:
--Pas moi... moi, je ne songeais qu'à votre guérison... mais les
autres... Ecoutez. René, une responsabilité grave et haute pèse sur
eux... J'aurais eu de la peine à vous sauver si les autres avaient su
que vous ne dormiez pas.
--Et pourquoi étiez-vous dans cette caverne, vous, Lila? demanda René
d'un ton où il y avait du mépris et de la pitié.
Elle se redressa si altière que le jeune Breton baissa les yeux malgré
lui.
--Vous ai-je offensée? balbutia-t-il.
--Non, répliqua-t-elle avec toute sa douceur revenue, vous ne pouvez
pas m'offenser... Seulement, laissez-moi vous dire ceci, René, il est
des choses dont le neveu de Georges Cadoudal ne doit parler qu'avec
réserve.
René se recula sur l'ottomane un trait de lumière le frappait.
--Ah! fit-il, c'est le neveu de Georges Cadoudal qu'on vous avait
donné mission de chercher?
--Et de trouver, acheva Lila en souriant, et d'attirer à moi par tous
les moyens possibles.
--Alors pourquoi tant de mystères?
--Parce que j'ai fait comme le pauvre démon de Cazote, je me suis
laissé prendre. Je n'agis plus pour eux que si vous êtes avec eux. Je
vous tiens libre et en dehors de tout engagement. Je vous aime, et il
n'y a plus rien en moi que cet amour.
--Je n'ai peut-être, dit René qui hésitait, ni les mêmes sentiments ni
les mêmes opinions que mon oncle Georges Cadoudal.
--Cela m'importe peu, repartit Lila, j'aurai vos opinions, j'aurai vos
sentiments... Je sais que vous chérissez votre oncle; je suis sûre que
vous ne le trahirez pas...
--Trahir!... l'interrompit Kervoz avec indignation.
Puis, comme elle ouvrait la bouche, il reprit:
--Vous ne m'avez encore rien répondu par rapport au comte Wenzel.
Lila prononça très bas:
--Je voudrais ne point vous répondre à ce sujet.
--J'exige la vérité! insista Kervoz.
--Vous ordonnez, j'obéis... Les sociétés secrètes d'Allemagne sont
vieilles comme le christianisme, et leurs lois rigoureuses se sont
perpétuées à travers les âges... Ce sont toujours les hommes de
fer qui signifiaient à Charles de Bourgogne, entouré de cent mille
soldats, la mystérieuse sentence de la corde et du poignard... La
ligue de la Vertu vient d'Allemagne. Les traîtres y sont punis de
mort.
--Et le comte Wenzel était un traître? demanda Kervoz.
Lila répondit:
--Je ne sais pas tout.
--Votre soeur en sait-elle plus long que vous?
--Ma soeur est rose-croix du trente-troisième palais, repartit Lila,
non sans une certaine emphase. Elle a gouverné le royaume de Bude. Il
n'est rien qu'elle ne doive connaître.
--Et vous, Lila, qu'êtes-vous?
Elle l'enveloppa d'un regard charmant, et, se laissant glisser à ses
genoux, elle murmura:
--Moi, je suis votre esclave! je vous aime! Oh! je vous aime!
L'être entier de René s'élançait vers elle. Dans ses yeux on devinait
la parole d'amour qui voulait jaillir, et cependant il dit:
--Lila, que signifient ces mots: «Le baron de Ramberg va partir aussi
pour l'Allemagne?» Est-ce encore un meurtre? Est-il temps de le
prévenir?
Les paupières de la jeune femme se baissèrent, tandis que l'arc
délicat de ses sourcils éprouvait une légère contraction.
--Je ne sais pas tout, répéta-t-elle. Vous êtes cruel!...
Puis elle reprit, attirant les deux mains de René vers son coeur.
--Ne me demandez pas ce que j'ignore; ne me demandez pas ce qui
regarde des étrangers, des ennemis... Georges Cadoudal aussi va
mourir, et je ne peux penser qu'à Georges Cadoudal, qui est le frère
de votre mère.
René s'était levé tout droit avant la fin de la phrase.
--Mon oncle serait-il au pouvoir du premier consul balbutia-t-il.
--Votre oncle avait deux compagnons, répondit Lila; hier encore, il se
dressait fier et menaçant devant Napoléon Bonaparte. Aujourd'hui votre
oncle est seul: Pichegru et Moreau sont prisonniers.
--Que Dieu les sauve! pensa tout haut René. C'étaient deux glorieux
hommes de guerre, et nul ne sait le secret de leur conscience... Mais
c'est peut-être le salut de mon oncle Georges, car il comprendra
désormais la folie de son entreprise...
--Son entreprise n'est pas folle, l'interrompit Lila d'un ton résolu
et ferme. Fût-elle plus insensée encore que vous ne le croyez. Georges
n'en confessera jamais la folie. Ne protestez pas: a quoi bon? Vous le
connaissez et vous sentez la vérité de mon dire. Si Georges Cadoudal
pouvait fuir aussi facilement que j'élève ce doigt pour vous imposer
silence, car il faut que je parle et que vous m'écoutiez, Georges
Cadoudal ne fuirait pas. Son entreprise peut être sévèrement jugée au
point de vue de l'honneur, et pourtant, ce qui le soutient, c'est le
point d'honneur lui-même. Il mourra la menace à la bouche et le sang
aux yeux; comme le sanglier acculé par la meute... Mais, voulût-il
fuir, entendez bien ceci, la fuite lui serait désormais impossible.
Paris est gardé comme une geôle, et c'est en fuyant, précisément,
qu'il serait pris... Le salut de votre oncle est entre les mains d'un
homme...
--Nommez cet homme! s'écria le jeune Breton.
--Cet homme s'appelle René de Kervoz.
Celui-ci se prit à parcourir la chambre à grands pas. Lila le suivait
d'un regard souriant.
--Il faut que je vous aime bien, dit-elle, comme si la pensée eût
glissé à son insu hors de ses lèvres; il semble que chaque minute
écoulée me livre à vous plus complètement. J'ai hâte d'en finir avec
ce qui n'est pas vous. Ce n'est plus pour ceux qui m'ont envoyée
que je suis ici, et ce n'est plus pour Georges Cadoudal, c'est pour
vous... Venez.
Son geste caressant le rappela. Il revint soucieux. Elle lui dit:
--Voilà que vous ne m'aimez déjà plus!
Le regard brûlant de Kervoz lui répondit. Elle prit sa tête à pleines
mains et colla sa bouche sur ses lèvres, murmurant:
--Quand donc allons-nous parler d'amour?
René tremblait, et ses yeux se noyaient. Elle était belle; c'était le
charme vivant, la volupté incarnée.
--Aurons-nous le temps de le sauver? demanda-t-il.
--On veille déjà sur lui, répondit-elle, ou du moins on traque ceux
qui le poursuivent.
--Mais qui sont-ils donc, à la fin, ces hommes?...
--Les Frères de la Vertu, répliqua la jeune femme, dont le sourire
s'éteignit et dont la voix devint grave, sont ceux qui rendront à
Georges Cadoudal sa force perdue. Deux alliés puissants viennent de
lui être enlevés, il en retrouvera mille... On ne m'a pas autorisée,
monsieur de Kervoz, à vous révéler le secret de l'association... Mais
tu vas voir si je t'aime, René, mon René! je vais lever le voile pour
toi, au risque du châtiment terrible...
Kervoz voulut l'arrêter, mais elle lui saisit les deux mains et
continua malgré lui:
--Ceux qui creusent leur sillon à travers la foule laissent derrière
eux du sang et de la haine. Pour montrer très haut, il faut mettre le
pied sur beaucoup de têtes. Depuis le parvis de Saint-Roch jusqu'à
Aboukir, le général Bonaparte a franchi bien des degrés. Chaque marche
de l'escalier qu'il a gravi est faite de chair humaine...
Ne discutez pas avec moi, René; si vous l'aimez, je l'aimerai:
j'aimerais Satan si vous me l'ordonniez. D'ailleurs, moi, je ne hais
pas le premier consul: je le crains et je l'admire.
Mais ceux qui sont mes maîtres,--ceux qui étaient mes maîtres avant
cette heure où je me donne à vous le haïssent jusqu'à la mort.
Ce sont tous ceux qu'il a écartés violemment pour passer, tous ceux
qu'il a impitoyablement écrasés pour monter.
Vous en avez vu quelques-uns à travers la brume des heures de fièvre;
vous vous souvenez vaguement: je vais éclaircir vos souvenirs.
Et ce que vous n'avez pas vu, je vais vous le montrer.
Notre chef est une femme. Je vous parlerai d'elle la dernière.
Celui qui vient après la comtesse Marcian Gregoryi, ma soeur, est un
jeune homme au front livide, couronné de cheveux blancs. Quand Dieu
fait deux jumeaux, la mort de l'un emporte la vie de l'autre: Joseph
et Andréa Ceracchi étaient jumeaux. L'un des deux a payé de son sang
une audacieuse attaque; l'autre est un mort vivant qui ne respire plus
que par la vengeance.
Toussaint-Louverture, le Christ de la race noire, avait une âme
satellite, comme Mahomet menait Seïd. Vous avez vu Taïeh, le géant
d'ébène qui dévorera le coeur de l'assassin de son maître.
Vous avez vu le Gallois Kaërnarvon, qui résume en lui toutes les
rancunes de l'Angleterre vaincue, et Osman, le mameluk de Mourad-Bey,
qui suit le vainqueur des Pyramides à la piste depuis Jaffa. Osman est
comme Taïeh: un tigre qu'il faut enchaîner.
Ceux que vous n'avez pas vus sont nombreux. La gloire blesse les
envieux tout au fond de leur obscurité, comme les rayons du soleil
font saigner les yeux des myopes. Les vengeurs se multiplient par les
jaloux. Nous avons, derrière le bataillon sacré de la haine, cette
immortelle multitude qui vivait déjà quand Athènes florissait et qui
votait l'exil d'Aristide, parce qu'Aristide heureux éblouissait trop
de regards.
Nous avons Lucullus du Directoire, regrettant amèrement sa chute et
les diamants qui ornaient les doigts de pied de la muse demi-nue,
honte orgueilleuse de sa loge à la comédie; nous avons la menue
monnaie de Mirabeau bâillonné, la chevalerie ruinée de Coblentz, des
épées vendéennes, des couteaux de septembre...
Nous avons tout: le passé en colère, le présent jaloux, l'avenir
épouvanté.
La république et la monarchie, la France et l'Europe. Il nous arrive
des poignards du nouveau monde et de l'or pour pénétrer jusque dans la
maison de Tarquin, où l'on marchande les dévouements qui chancellent.
Ce n'est pas Tarquin, Tarquin était roi: c'est César qui toujours se
découvre en mettant le pied sur la première marche du trône.
Le général Bonaparte était peut-être invulnérable, mais c'est sur une
tête nue que se pose la couronne, et il n'a point de cuirasse sous son
manteau impérial;
La meilleure cuirasse, d'ailleurs, c'était son titre de simple
citoyen. Il la dépouille de lui-même. Jupiter trouble l'esprit de ceux
qu'il veut tuer: le voilà sans armure!
Elle s'arrêta et passa les doigts de sa belle main sur son front, où
ruisselait le jais de sa chevelure. A mesure qu'elle parlait, sa voix
avait pris des sonorités étranges, et l'éclair de ses grands yeux
ponctuait si puissamment sa parole que René restait tout interdit.
Pour la seconde fois il demanda:
--Lila, qui êtes-vous donc?
Elle sourit tristement.
--Peut-être, murmura-t-elle au lieu de répondre, peut-être que
Jupiter veut tuer le dernier demi-dieu que puisse produire encore
la vieillesse fatiguée du monde. Cet homme est-il trop grand pour
nous?... Vous pensez que j'exagère, René; et en effet, celles de mon
pays rêvent souvent, mais je reste au-dessous de la vérité... Je suis
Lila, une pauvre fille du Danube, éprouvée déjà par bien des douleurs,
mais à qui le destin semble enfin sourire, puisqu'elle vous a
rencontré sur sa route. Je vous dis ce qui est.
Il serait aussi insensé de compter ceux qui sont avec nous que de
chercher vestige de ceux qui nous ont trahis.
Nous sommes les francs-juges de la vieille Allemagne, ressuscités et
recrutant dans l'univers entier les magistrats du mystérieux tribunal.
Ce tribunal se compose de tous les ennemis du héros et d'une partie de
ses amis.
Nous n'avons pas voulu de Pichegru et de Moreau: ils sont tombés
uniquement parce que notre main ne les a pas soutenus... La comtesse
Marcian Gregoryi a jeté un regard favorable sur Georges Cadoudal...
C'est grâce à elle qu'il a évité aujourd'hui le sort de ses
complices... un sort plus cruel, René, car on a quelques mesures à
garder vis-à-vis de deux généraux illustres, ayant conduit si souvent
les armées républicaines à la victoire; tandis que le paysan révolté,
le chouan, le brigand devrait être assommé dans un coin, comme on abat
un chien enragé.
René courba la tête. Sa raison, prise comme ses sens, se révoltait de
même. Lila ne lui laissa pas le temps d'interroger ses pensées.
--Il me reste à vous parler de ma soeur, dit-elle brusquement, sachant
bien qu'elle allait réveiller sa curiosité assoupie, de ma soeur et de
moi, car son destin supérieur m'a entraîné à sa suite, et je ne suis
que l'ombre de ma soeur.
Nous sommes les deux filles du magnat de Bangkeli, et notre mère, à
seize ans qu'elle avait, périt victime de la vampire d'Uszel, dont
le tombeau, grand comme une église, fut trouvé plein de crânes ayant
appartenu à des jeunes filles ou à des jeunes femmes.
Vous ne croyez pas à cela, vous autres Français. L'histoire est ainsi,
et je vous la dis telle que la contait mon père, colonel des hussards
noirs de Bangkeli, dans la cavalerie du prince Charles de Lorraine,
archiduc d'Autriche. La vampire, d'Uszel, que les riverains de la
Save appelaient «la belle aux cheveux changeants,» parce qu'elle
apparaissait tantôt brune, tantôt blonde aux jeunes gens aussitôt
subjugués par ses charmes, était, durant sa vie mortelle, une noble
Bulgare qui partagea les crimes et les débauches du ban de Szandor,
sous Louis II, le dernier des Jagellons de Bohême qui ait régné en
Hongrie. Elle resta un siècle entier paisible dans sa bière, puis elle
s'éveilla, ouvrit et creusa de ses propres mains un passage souterrain
qui conduisait des profondeurs de sa tombe fermée aux bords de la
Save.
Dans ces pays lointains qui ont déjà les splendeurs de l'Orient,
mais où règnent ces mystérieux fléaux, relégués par vous au rang des
fables, chacun sait bien que tout vampire, quel que soit son sexe, a
un don particulier de mal faire, qu'il exerce sous une condition, loi
rigoureuse dont l'infraction coûte au monstre d'abominables tortures.
Le don d'Addhéma, ainsi se nommait la Bulgare, était de renaître belle
et jeune comme l'Amour chaque fois qu'elle pouvait appliquer sur la
hideuse nudité de son crâne une chevelure vivante: j'entends une
chevelure arrachée à la tête d'un vivant.
Et voilà pourquoi sa tombe était pleine de crânes de jeunes femmes et
de jeunes filles. Semblable aux sauvages de l'Amérique du Nord qui
scalpent leurs ennemis vaincus et emportent leurs chevelures comme des
trophées, Addhéma choisissait aux environs de sa sépulture les fronts
les plus beaux et les plus heureux pour leur arracher cette proie qui
lui rendait quelques jours de jeunesse.
Car le charme ne durait que peu de jours.
Autant de jours que la victime avait d'années à vivre sa vie
naturelle.
Au bout de ce temps, il fallait un forfait nouveau et une autre
victime.
Les rives de la Save ne sont pas peuplées comme celles de de Seine.
Je n'ai pas besoin de vous dire que bientôt jeunes filles et jeunes
femmes devinrent rares autour d'Uszel... Vous souriez, René, au lieu
de frémir...
Elle souriait elle-même, mais dans cette gaieté, qui était comme
une obéissante concession au scepticisme du jeune homme, il y avait
d'adorables mélancolies.
--J'écoute, répondit René, et je m'émerveille du chemin que nous avons
fait, sous prétexte de parler d'amour.
--Vous ne souhaitez plus parler d'amour, monsieur de Kervoz! murmura
Lila, dont le sourire eut une pointe de moquerie.
René ne protesta point, il dit seulement:
--Les rives de la Seine n'ont rien à envier aux bords de la Save. Nous
avons aussi une vampire.
--Y croyez-vous? demanda Lila, qui ajouta aussitôt: Vous auriez honte
d'y croire, bel esprit fort!
--D'où vous vient cette étrange devise, murmura René au lieu de
répliquer: «_In vita mors, in morte vita_.»
--La mort dans la vie, prononça lentement Lila, la vie dans la mort:
c'est la devise du genre humain... Elle nous vient d'un de nos aïeux,
le ban de Szandor, qu'on accusa aussi d'être vampire... Nous sommes
une étrange famille, vous allez voir...
René, mon René, s'interrompit-elle tout à coup en se redressant
orgueilleuse et si belle que l'oeil du jeune Breton étincela, c'est
moi qui ai écarté l'amour, c'est moi qui le ramènerai: je ne suis pas
effrayée de votre froideur; dans un instant, vous serez à mes pieds!