Par hasard, le lendemain de cette soirée où René de Kervos avait
accompagné Angèle au salut de Saint-Germain-l'Auxerrois, il devait
faire un petit voyage. Son absence ne fut point remarquée par ceux qui
l'aimaient.
Nous saurons plus tard exactement quelle était sa position vis-à-vis
de la famille de sa fiancée. C'étaient des gens de condition humble,
mais de grand coeur, et qui avaient agi de façon à mériter sa
reconnaissance.
Une fois rentré dans sa solitude, René essaya de lutter peut-être
contre cet élément nouveau qui menaçait de conquérir sa vie. Sa vie
était promise à un devoir doux et charmant. Il n'y avait pas place en
elle pour les aventures.
Il fallait que le roman dont le premier chapitre l'avait entraîné si
loin fût déchiré violemment à cette heure où une ombre de raison lui
restait, ou qu'il devint son existence même.
Ce fut ainsi. René ne fut pas vainqueur dans la lutte. L'image
d'Angèle resta ineffaçable au plus profond de son coeur, mais il en
détourna ses regards affolés par un mirage.
Il était trop tendrement chéri pour que le malaise de son esprit et
de son coeur ne fût point remarqué par ceux qui l'entouraient. Son
caractère altéré, ses habitudes changées excitèrent des défiances,
éveillèrent des inquiétudes. René le vit, il en souffrit, mais il
glissait déjà sur la pente où nul ne sut jamais s'arrêter.
Le _sort_, du reste, puisqu'il est convenu qu'il avait un sort, ne lui
laissait ni repos ni trêve. La fascination commencée ne s'arrêtait
point. Le roman continuait, nouant aux pages de son prologue toute une
chaîne de mystérieuses et friandes péripéties.
Dans une indisposition qu'il avait eue, René s'était fait saigner
naguère par un apprenti docteur, ami de son beau-père, un drôle de
petit homme, qui s'appelait Germain Patou et qui parlait de la Faculté
Dieu sait comme! Ce Germain Patou avait découvert un pathologiste
allemand, du nom de Samuel Hahnemann, qui remplaçait les volumineux
poisons du Codex par une poudre de perlimpinpin, laquelle, au dire de
Patou produisait des miracles.
Le petit homme passait volontiers pour fou, mais, quoiqu'il ne fût
point encore docteur, il guérissait à tort et à travers tous ceux qui
lui tombaient sous la main.
Le surlendemain de la bagarre nocturne où René avait reçu ce coup
sur le crâne, Patou vint le voir par hasard et René lui montra sa
blessure, disant qu'il était tombé à la renverse en glissant sur le
pavé.
La blessure portait encore le petit appareil posé pendant que René
dormait dans la maison mystérieuse.
Patou n'eut pas plutôt aperçu la plaie qu'il s'écria:
--Il y avait là de quoi tuer un boeuf.
Il approcha vivement ses narines de l'appareil.
--_Arnica montana_! prononça-t-il dévotement: le vulnéraire du
maître!... Mon camarade, vous avez été pansé par un vrai croyant:
voulez-vous me donner son adresse?
Dans son embarras, René raconta ce qu'il voulut ou ce qu'il put.
Pendant cela, Patou dépliait l'appareil.
C'était un mouchoir de batiste très fine, au coin duquel un écusson
brodé se timbrait d'une couronne comtale.
--Tiens! tiens! fit Patou, avez vous lu dans les gazettes l'histoire
du tombeau de Szandor trouvé dans une île de la Save, au-dessus de
Semlin? C'est très curieux. Moi j'aime les vampires, et j'y crois dur
comme fer. La mode y est, du reste: Il n'est question que de vampires.
Les journaux, les livres, les gens parlent de vampires toute la
journée. Je connais un homme qui fait aller les bateaux sans voiles
ni rames, avec de la vapeur d'eau bouillante; il a nom le citoyen de
Joufroy; il est marquis et fou comme Samuel Hahnemann; il fait un
mélodrame intitulé: _la Vampire_. Le théâtre Saint-Martin en croulera!
Moi, je donnerais la perruque du professeur Loysel pour voir la
vampire qui mange en ce moment la moitié de Paris... Revenons à notre
affaire: dans le tombeau de Szandor, il y avait un vampire qui sortait
la nuit, traversait la Save à la nage et désolait la contrée jusqu'à
Belgrade. Ce vampire était comte, comme le prouve l'inscription du
tombeau; il avait été enterré en 1646... Et voilà le drôle: le comte
de Szandor avait la même devise latine que le citoyen comte de 1804,
ou la citoyenne comtesse qui vous a prêté son mouchoir pour bander
votre blessure.
Ce disant, Patou étala sur la table noire la batiste où les lettres
brodées ressortirent en blanc.
La devise qui courait autour de l'écusson était ainsi: _In vita morte,
in morte vita_!
--Vraie devise de Vampire! s'écria Patou. «dans la vie la mort, dans
la mort la vie!...» Pour vous finir l'histoire du comte Szandor, après
cent-cinquante-huit ans de séjour dans sa tombe, ce gentilhomme avait
encore de très beaux cheveux noirs, des yeux en amande et des lèvres
rouges comme du corail. Il lui manquait néanmoins une dent. On lui a
planté une barre de fer rouge dans le coeur, méthode chirurgicale
qui parait adoptée généralement pour traiter le vampirisme... A leur
place, moi, j'aurais causé un peu avec ce gaillard-là, pour savoir
ce qu'il avait dans l'idée; je l'aurais examiné de pied en cap; je
l'aurais soigné, parbleu! par la méthode de Hahnemann, et il aurait
pu, une fois guéri, nous raconter la guerre de Trente ans, de première
main, sauf les deux dernièresannées...
Quand Patou fut parti, René prit le mouchoir brodé et l'approcha de
ses lèvres.
Le lendemain, il reçut une lettre dont l'écriture inconnue lui fit
battre le coeur.
Le large cachet de cire noire portait le même écusson que le mouchoir
brodé et la même devise aussi: _In vita mors, in morte vita_.
Un malaise courut dans les veines de René, puis il sourit
orgueilleusement, pensant:
--Ces superstitions ne sont plus de notre temps.
La lettre disait:
«On souhaiterait savoir des nouvelles d'une blessure qui a donné le
sommeil au blessé, mais à une autre l'insomnie.»
«Ce soir, à six heures, on priera pour le blessé au calvaire de
Saint-Roch.»
Point de signature.
La lettre avait été remise par un étrange messager: un nègre, portant
le costume des musiciens de la garde consulaire.
La journée sembla longue à René,--et, pour la première fois, ceux qui
l'aimaient s'aperçurent de son trouble.
Dès cinq heures il était au perron de Saint-Roch. Il attendit en vain
jusqu'à six heures la voiture qu'il espérât reconnaître.
Six heures sonnant et, de guerre lasse, il traversa l'église pour
gagner le Calvaire qui est derrière la chapelle de la Vierge.
Là il y avait une femme agenouillée devant le mystique rocher.
René s'approcha. Un imperceptible mouvement se fit sous le voile
baissé de la femme, qui ne se retourna pas.
Dans ce demi-jour, dévot et moite comme le clair obscur savamment
distribué par le grand art des peintres de piété cette femme, dont la
toilette sévère et sombre laissait donner des formes exquises, faisait
bien. Elle entrait dans le tableau.
Sa prière semblait profonde et sans distraction.
--Répondez-moi, mais tout bas, dit-elle d'une voix douce et soutenue.
Nous ne sommes pas seuls...
René regarda autour de lui. Il n'y avait personne dans la chapelle;
personne, au moins, que l'on pût voir.
--Êtes-vous mieux? lui fut-il demandé.
--Ma souffrance est au coeur, répondit-il comme malgré lui.
Il y eut encore un silence.
La femme voilée semblait écouter des bruits qui ne parvenaient pas
jusqu'à l'oreille de René.
--Peut-on avoir deux amours? murmura-t-elle enfin d'une voix qui
tremblait.
En même temps elle releva son voile et René vit la douce flamme de ce
regard qui était désormais son âme.
--Oh! dit-il, je n'aime que vous.
Elle tressaillit et se leva, faisant un large signe de croix avant de
quitter sa place.
--Ne me suivez pas, ordonna-t-elle précipitamment.
Et elle s'éloigna d'un pas rapide.
René, immobile, entendit bientôt un pas d'homme, lourd et ferme, se
joindre au léger bruit que faisait son pied de fée en frôlant les
dalles de la chapelle.
Quand il tourna enfin la tête, il ne vit plus rien. L'enchanteresse et
son cavalier avaient franchi la porte du Calvaire.
René s'élança sur leurs traces ivre et fou.
Il sortit par l'issue qui donne sur le passage Saint-Roch. Le passage
était désert.
Ivre et fou, nous avons bien dit. Il rentra chez lui dans un état
d'excitation fiévreuse.
Celle-là le prenait par le cerveau, centre d'action bien autrement
puissant que cet organe aux aspirations vaguement chevaleresques que
nous appelons le coeur.
Depuis que le monde est monde, le coeur fut toujours vaincu par le
cerveau.
Pour un temps, du moins, et quand la fièvre chaude est calmée, quand
vient l'heure du repentir qui expie, une voix s'élève, prononçant ce
mot impitoyable et inutile, car il n'empêcha jamais aucun crime et
jamais il ne prévint aucun malheur:
--Il est trop tard!
La vie humaine est là.
Avant de rentrer chez lui, René dut frapper à la porte du père adoptif
d'Angèle.
Il y a des convenances, et ces braves gens ne lui avaient jamais fait
que du bien.
Là, c'était le calme bon et noble, la sainte sérénité des familles.
La vieille mère berçait un enfant, car René de Kervoz était bien
autrement engagé que le commun des fiancés; le père à cheveux blancs
lisait, la jeune fille brodait, pensive et triste.
Mais vîtes-vous jamais le changement féerique que produit sur le
paysage désolé le premier rayon de soleil au printemps?
René était ici le soleil; l'entrée de René fut comme une contagion de
sourires.
La mère lui tendit la main, le père jeta son livre, la jeune fille,
heureuse, se leva et vint à lui les deux bras ouverts.
René paya de son mieux cet accueil, toujours le même, et dont la chère
monotonie était naguère sa meilleure joie. Le plus cruel supplice
pour l'homme qui se noie, est, dit-on, la vue du rivage. Ici était le
rivage, et René se noyait.
L'aïeule lui mit l'enfant endormi dans les bras. René le baisa avec
un serrement de coeur et n'osa point regarder la jeune mère,--non
pas qu'il eût à un degré quelconque la pensée lâche d'abandonner ces
pauvres créatures. Nous l'avons dit, René était l'honneur même; mais
la conscience des torts qu'il avait envers eux déjà le navrait.
Il sentait bien qu'il les entraînait avec lui sur la pente d'un
irréparable malheur.
Et il n'avait ni le pouvoir de s'arrêter ni la volonté peut-être.
Il n'y avait encore rien eu dans la maison; nous savons, en effet, que
l'absence nocturne de René avait passé inaperçue. L'inquiétude n'était
pas née encore chez ces bonnes âmes. Elle naquit justement ce soir-là.
Quand René se fut retiré à l'heure ordinaire, la mère alla se coucher,
maussade et triste pour la première fois depuis bien longtemps; le
patron gagna silencieusement sa retraite, et Angèle resta seule auprès
du petit qu'elle baisa en pleurant.
Le malheur venait d'entrer dans cette pauvre maison tranquille.
Désormais les moindres symptômes devaient être aperçus et passés au
tamis d'une affection déjà jalouse.
Angèle resta longtemps, ce soir-là, assise à sa fenêtre en guettant de
l'autre côté de la rue (car ils étaient voisins) la lampe de René qui
tardait à s'éteindre.
René pensait à elle justement, ou plutôt René croyait penser à elle,
car c'était son image qu'il évoquait comme une sauvegarde; mais,
à travers cette image il voyait sa folie: un éblouissement, une
fatalité.
L'autre, celle qui n'avait pas encore de nom pour lui, celle qui
l'enlaçait avec une terrible science dans les liens de la passion
coupable.
Celle qui avait l'irrésistible prestige de l'inconnu, l'attrait du
roman, la séduction du mystère.
Les jours suivants, l'obsession continua. Il semblait que ce fût un
parti pris de l'entourer d'un vague réseau où l'appât, toujours tenu
à distance, fuyait sa main et se montrait de nouveau pour prévenir le
découragement ou la fatigue.
Il recevait des lettres, on lui assignait des rendez-vous, s'il est
permis d'appeler ainsi de courtes et fugitives rencontres où la
présence d'un tiers invisible empêchait l'échange des paroles.
On l'aimait. La persistance de ces rendez-vous, qui jamais
n'aboutissaient, en était une preuve manifeste. On eût dit la gageure
obstinée d'une captive qui lutte contre son geôlier.
A moins que ce ne fût une audacieuse et impitoyable mystification.
Mais le moyen de croire à un jeu! Dans quel but cette raillerie
prolongée? D'un côté il y avait un pauvre gentillâtre de Bretagne, un
étudiant obscur; de l'autre une grande dame,--car, à cet égard, René
n'avait pas l'ombre d'un doute; son inconnue était une grande dame.
Elle avait à déjouer quelque redoutable surveillance. Elle faisait de
son mieux. Quoi de plus complet que l'esclavage d'une noble position?
On écrivait à René: «Venez,» il accourait. Tantôt c'était en pleine
rue: il croisait une voiture dont les stores fermés laissaient voir
une blanche main qui parlait; tantôt c'était aux Tuileries, où le
vent soulevait le coin d'un voile tout exprès pour montrer un ardent
sourire et deux yeux qui languissaient, c'était, le plus souvent, dans
les églises; alors on lui glissait une parole; l'eau bénite donnée et
reçue permettait un rapide serrement de main.
Et la fièvre de René n'en allait que mieux. Son désir, sans cesse
irrité, jamais satisfait, arrivait à l'état de supplice. Il
maigrissait, il pâlissait.
Angèle et ses parents souffraient par contre-coup.
Parfois la mère disait: C'est le mariage qui tarde trop, René a le mal
de l'attente; le mariage le guérira.
Mais le patron secouait sa tête blanche et Angèle souriait avec
mélancolie.
Angèle sortait souvent, depuis quelque temps.
Si vous l'eussiez rencontrée dans ces courses solitaires, vous auriez
dit: Elle va au hasard.
Mais elle avait un but.--Chaque fois qu'avaient lieu ces rencontres
fugitives entre René et son inconnue, Angèle était là, quelque part,
l'oeil brûlant et sec, la poitrine oppressée.
Elle cherchait à savoir.
Si elle savait quelque chose, jamais, du moins, un seul mot n'était
tombé de sa bouche. Elle était muette avec ses parents, muette avec
son fiancé.
Elle lui donnait toujours l'enfant à baiser, l'enfant qui, lui aussi,
devenait maigre et pâle.
Mais quand elle restait seule avec la petite créature, elle lui
parlait longuement et à coeur ouvert, sûre qu'elle était de n'être pas
entendue.
Elle lui disait:
--L'heure du mariage est proche, mais qui de nous l'entendra sonner?
A mesure que les jours passaient, cependant, et par un singulier
travail que tous les psychologistes connaissent, René acquérait une
perception rétrospective plus nette des événements confus qui avaient
empli cette fameuse nuit du 12 février.
L'impression générale était lugubre et pleine de terreurs qui se
continuaient jusqu'à la journée du 13, passée dans cette maison qui
avait un grand jardin et une serre.
Dans la serre, René voyait de plus en plus distinctement le trou
carré, les deux hommes apportant un fardeau ayant forme humaine et le
noir fumant son cigarite sous arbustes en fleurs.
Et il entendait la voix de femme qui disait avec une froide moquerie:
--Le comte Wensel est reparti pour l'Allemagne!
Nous ne savons comment exprimer cela: dans la pensée de René, cette
phrase avait un sens double et funèbre.
Et ce paquet de forme oblongue, qu'on avait jeté dans le trou, c'était
le comte Wensel.
Si les choses eussent été comme autrefois, si René de Kervoz avait
passé encore ses soirées à _causer_ dans la maison de son futur
beau-père, le patron des maçons du Marché-Neuf, il aurait entendu
plus d'une fois prononcer ce nom de Wenzel; il aurait pu prendre des
renseignements précieux.
Car on parlait souvent du comte Wenzel chez Jean-Pierre Sévérin,
dit Gâteloup. Le comte Wenzel faisait partie d'un trio de jeunes
Allemands, anciens étudiants de l'Université de Tubingen.
Il y avait Wenzel, Hamberg et Koenig: trois amis, jeunes, riches,
heureux.
Mais René ne causait plus chez les parents d'Angèle.
Il venait là chaque jour comme ou accomplit un devoir. Il souffrait,
voyait souffrir les autres et se retirait désespéré. L'idée d'un
meurtre commis était donc en lui à l'état confus.
Nous irons plus loin: nous dirons qu'en lui existait l'idée d'une
série de meurtres. L'impression qu'il gardait était ainsi. La trappe
cachée sous les caisses de fleurs avait dû servir plus d'une fois.
Et c'était là l'excuse la plus plausible qu'il pût fournir à sa
conscience pour le désir passionné qu'il avait d'entretenir son
inconnue.
Pour lui, en effet, la maison mystérieuse contenait deux femmes, la
blonde et la brune: il les avait vues de ses yeux: «la comtesse» et
celle qui n'avait point de titre, la femme sanglante, à qui tous les
crimes incombaient naturellement, si crime il y avait, et l'ange
sauveur.
La veille du jour où nous avons pris le début de notre histoire,
montrant ces trois personnages échelonnés sur le quai de la Grève:
René d'abord, puis Angèle qui suivait René, puis l'homme à cheveux
blancs qui suivait Angèle, René avait éprouvé comme un contre-coup de
l'émotion ressentie dans la maison mystérieuse.
C'était encore à Saint-Louis-en-l'Ile, et c'était la première fois que
son inconnue manquait au rendez-vous assigné.
René attendait depuis plus d'une heure, lorsque le jeune homme
à figure blême, qui avait les cheveux tout blancs, sortit de la
sacristie avec un prêtre que René voyait pour la première fois.
Un ecclésiastique entre deux âges, à la physionomie honnête et grave.
La figure du jeune homme frappa René comme un choc physique, et le nom
entendu en rêve lui vint aux lèvres:
--Andréa Ceracchi!
Andréa Ceracchi passa, avec le prêtre, tout auprès de René, qui était
caché par l'ombre d'un pilier et dit:
--Elle viendra demain. La chose devra être faite tout de suite, parce
que M. le baron de Ramberg est très pressé de retourner en Allemagne.
Ces paroles et le ton qu'on mettait à les prononcer étaient assurément
les plus naturels du monde.
Cependant, au-devant des yeux de René, la trappe s'ouvrit, la trappe
recouverte de fleurs, et il lui sembla entendre le lugubre écho de ces
autres paroles: «Le comte Wenzel est reparti pour l'Allemagne!»
--Il faudra bien qu'elle dise la vérité; pensa-t-il.
Et le lendemain, comme nous l'avons vu, il revint à l'église
Saint-Louis-en-l'Ile.
Rendez-vous n'avait point été donné cette fois.
Soit que René se fût trompé réellement, soit qu'il eût affecté de se
méprendre, il avait abordé une femme qui ne l'attendait point, la
blonde madone tant admirée par Germain Patou et qui se trouvait là
pour tout autre objet.
A la suite de quelques paroles échangées, il était sorti par la porte
latérale et avait gagné le vieux pavillon de Bretonvilliers, où on lui
avait ordonné de se rendre.
Un coin du voile, à tout le moins, se levait: la blonde avait consenti
à porter un message à la brune.
Pendant l'espace de temps assez long que René fut obligé de passer
seul, dans le grand salon du pavillon, il interrogea plus d'une fois
ses souvenirs, cherchant à savoir si cette maison était celle où il
avait été rapporté évanoui--ou endormi, après la nuit du 12 février.
Sa mémoire était restée muette, quant aux meubles et tentures, mais
l'impression générale lui disait: Ce n'est pas ici. Les lieux ont
non seulement une physionomie, mais encore une saveur; René resta
convaincu que la chambre où il avait couché ne faisait point partie de
cette maison.
Lila! il savait ce nom enfin! Et c'était la blonde qui avait trahi le
secret de la brune.
Elle avait dit, étonnée et peut-être effrayée, car il eût fallu peu de
chose pour déranger la trame subtile qu'elle était en train de tisser
à l'église Saint-Louis, elle avait dit:
--Allez au pavillon de Bretonvilliers, frappez six coups ainsi
espacés: trois, deux, un, et quand la porte s'ouvrira, prononcez ces
mots: _Salus Hungariae_. Vous serez introduit, et je vous promets que
ma soeur Lila viendra vous rejoindre.
Lila! Sait-on quels torrents d'harmonie peuvent jaillir d'un nom?
Lila vint.--René était à la fenêtre, où la pauvre Angèle le regardait
d'en bas, devinant dans la nuit sa figure bien-aimée. Depuis quelques
secondes les yeux de René s'étaient fixés par hasard sur une forme
indécise, une forme de femme affaissée sur la borne du coin.
Certes, il ne la voyait pas dans le sens exact du mot: l'ombre était
trop épaisse; mais le remords a des rêves comme l'espoir.
Une sueur froide baigna les tempes de René; le nom d'Angèle expira sur
ses lèvres.
Il ne la voyait pas, pourtant, nous le répétons, puisque, pour lui, la
femme de la borne portait un petit enfant dans ses bras. Il voyait le
petit enfant plus distinctement que la femme.
Mais Lila vint, et René ne vit plus rien que Lila. Angèle, la vraie
Angèle, car, hélas! ce n'était pas une vision, tomba mourante, tandis
que René oubliait tout dans un baiser. Le premier baiser!...
X