_Bir-ed-Dib_ (puits du Chacal), 17 novembre.
Me voilà sous la tente, et ce soir de première étape me trouve encore
mal apaisé. Nous campons à Bir-ed-Dib. C’est un lieu sauvage et morne,
privé des beautés habituelles du Désert--pas très loin de Mozafrane que
mes yeux ont cessé de voir et ne reverront sans doute jamais plus.
Il y a de l’arrachement dans ces adieux définitifs. Je laisse des
lambeaux de mon être aux buissons de _r’tem_, aux broussailles
épineuses. L’Islam a soufflé sur moi, destructeur d’énergie, sans me
donner la calme quiétude.
Pourtant ce matin, au moment du boute-selle, les vœux des esclaves me
souhaitèrent le bonheur le plus éminent. Puis l’on versa quatre tasses
de thé sur les sabots de ma bête, comme panacée de chance et de
réussite.
--Adieu, Sidi! _Beslama!_... Avec la paix!...
Nous étions prêts, rassemblant nos rênes, ceux qui partent et ceux qui
venaient par courtoisie jusqu’à la dune d’El-Hadjirat--car les Djazerti
et leur suite ont tenu, malgré ce dérangement dès l’aube, à me prodiguer
les honneurs d’une «reconduite» pompeuse en vêtements neufs et harnais
brodés de pierreries.
--En avant!... _Emchi!_...
Nous chevauchions lentement, à cause des lourds chameaux de mon groupe
de pèlerins qui suivaient, respectueux, par derrière. Le gros oukil
Si-Djelloul-ben-Embarek m’exprima surabondamment l’excès de sa
sympathie.
--Ya Sidi, par la koubba, nous te regardions «comme de nous»!
Et Si-Hassan-ben-Ali, l’élégant khodjah-chef, exhalait sa vive douleur
de me perdre si tôt, si tôt.
--... Mais puisque tu _dois_ nous fuir, ô Sidi, nous nous résignerons,
retenant nos pleurs. Nous prononcerons le _mektoub_. Nous songerons
qu’Allah le voulut. Hélas, Sidi, la destinée de chacun est un oiseau
attaché au cou, et qui ne peut voler librement.
Émotions de crocodiles... Mais, librement ou non, nous arrivions à la
dune de la séparation où l’on met pied à terre pour échanger les
cérémonies et les paroles qu’il faut. Le grand chériff, négligemment, me
demanda d’emporter en ma _djébira_ quelques lettres...
--Elles sont écrites par ton serviteur de sa propre main périssable. Tu
les donnerais, inch’ Allah, accompagnées des saluts d’usage, à celui qui
dirige Ouargla; à celui qui, habitant Alger, dirige la plus grande
portion de vos pays soumis; et cette troisième, à celui qui dirige la
France. Tu consens, ô Sidi?... Je t’en garderai, _idri Allah_, une
reconnaissance plus énorme que les montagnes touchant le ciel--plus
profonde que le fond des plus profondes mers...
Par-dessus ce discours, le grand chérif m’embrassa. Ses yeux
_désiraient_ je ne sais quoi du _baïlek_ français, comme un chamelier de
vingt ans désire les trésors secrets d’une belle femme. Et du coup me
voilà sûr, ou à peu près, d’atteindre nos postes sain et sauf. On a dû
faire circuler des ordres commandant le respect, détruisant même au
besoin les injonctions d’autres précédents ordres.
Il fallait achever. Nous subissions tous la dépression particulière aux
lendemains de fête, fût-ce de fête religieuse seulement. Mais, pour las
qu’il parût des efforts écrasants de la veille, le grand chériff se
redressa, très noble, et retrouva l’un de ses gestes de puissance et de
beauté:
--Que les amitiés de l’heure présente, inch’ Allah, durent dans le
temps!
Et tous répondirent, même les Djazerti glacés:
--Qu’elles durent, au nom du Clément et du Miséricordieux!
Souhait fort habile, ne précisant rien, mais enfin souhait. Seul mon
pauvre taleb, mon vieux compagnon Si-Kaddour, ne joignit pas sa voix à
ce concert unanime. Sa vieille bouche tremblait sous sa vieille barbe
broussailleuse. Alors il me tourna le dos, et contempla quelque chose à
l’horizon, très au loin...
* * * * *
Le soleil a parcouru, depuis, sa route journalière. Notre campement
s’endort parmi les vastes obscurités. Je me mélancolise trop, dans ce
noir maussade, gardé par des pèlerins harassés et par deux feux de
drinn, qui vont baissant. Et tout autour de nous l’étendue, cachée par
le voile des ténèbres--et pas un cri d’insecte--et pas un frisson de
plante--seulement l’angoisse du silence, le tragique repos du Désert.
Je n’entendrai pas, cette nuit, le mot qu’échangeaient les sentinelles
des murailles:
--O croyants, veillez!
Je n’écouterai pas le chant du _moudden_ au sommet de la koubba
sainte... Et quand le vent soufflera, deux heures avant l’aurore, il
n’agitera pas, près de ma fenêtre, les longs panaches des djérids. Il ne
m’apportera point ce parfum des jardins, avec toutes sortes d’odeurs
d’encens. C’est le départ tant souhaité, et dont je souffre: l’aurais-je
cru? Invisible derrière l’ombre de la nuit et de la distance, Mozafrane
réapparaît--me hante, me fait oublier la mauvaise clarté jaune de cette
bougie qui vacille tandis que je me penche sur mes cahiers rassemblés...
Étais-je capable de la montrer, cette zaouïa trafiquante et mystique,
dans son extrême complication--si falote, si puérile, si incohérente, si
violente à la fois? J’ai souvent pensé, durant mes loisirs des soirs
d’automne, lorsque la brise saharienne soupirait entre les palmiers,
j’ai souvent pensé à recommencer mon grimoire sur un plan plus clair, à
mettre quelque essai d’ordre et de logique parmi ce fatras. Mais ensuite
je changeai d’avis. Je l’ai laissé tel quel; et demain, en recommençant
les chargements--quotidien travail de Sisyphe--je l’enfermerai sans plus
au fond d’une cantine.
Oui, toute étude méthodique serait _fausse_... Elle porterait, à travers
les idées de ces cerveaux sahariens, chaudes et sombres comme une sieste
dans l’obscurité des abris fermés, je ne sais quelle flamme européenne,
aussi mal «de la contrée» que la lampe astrale du salon chériffien, ou
que les orchestrions jouant la _Mascotte_.
Seule la confusion de mes barbouillages, jetés au jour le jour sur des
feuillets d’occasion, saura peut-être donner un peu--_un
peu_--l’impression de la réalité vécue, tellement enchevêtrée et
diverse... Seule elle pourra mettre à leur réel plan les silhouettes
véridiques, les attendrissements de Si-Kaddour, les patelins manèges du
khodjah, les cabrioles des négros, la tranquillité des coupeurs de
têtes, le prestige de l’«Ordre» merveilleux, la continuelle menace de
troubles et d’insécurité. Entrée de clowns souriants et graves, de
fantoches perfides et dangereux, et, tout au-dessus, non pas un homme,
mais une autorité planante, latente, ambiante, qui s’incarne d’homme en
homme--pour de Mozafrane régir tant de millions d’autres hommes:
La «bénédiction», la _baraka_ des Djazerti.
Zoubïa (Figuig), mars 1901.
Aïn-Soltan, février 1902.