16 novembre soir (avant de quitter Mozafrane).

Je ne devrais plus rien ajouter au volume compact de ces notes, car

«l’histoire» est achevée... Et le dénouement banal et sans grâce va se

trouver juste celui que j’avais prédit: je fais boucler mes valises et

je pars à l’aube prochaine «voir l’état de ma destinée sur le chemin

d’Allah».

Mais je crains de rester sur l’impression pénible dont je suis désormais

hanté. Ce matin, après la nuit passée,--mauvaise nuit,--ce cauchemar de

l’idée fixe horrifiait encore mes préparatifs de bagages. Certains

détails m’y ramenaient, du reste: les grands _tellis_ de laine rayée, où

l’on engouffre pêle-mêle les objets de chargement, sont pareils, trop

pareils au terrible sac d’hier; et je me demande si plus tard, lors de

l’arrivée, je n’y retrouverai pas quelques têtes.

Un emballage moins impressionnant, certes, mais peu facile, ce fut

l’installation de Faffa la gazelle en sa belle cage de _djérid_ qu’on va

percher par-dessus les tellis, au sommet d’un chameau. Peut-être, pauvre

Faffa, mal habituée à ces secousses, à ce roulis, à ce tangage,

va-t-elle souffrir du mal de mer.

Plaignons Faffa, et parlons d’autre chose; mais ne recommençons point à

nous hypnotiser devant le côté tragique d’usages rouges, tout sahariens;

et puisque je veille ce soir, je vais écrire--ultime griffonnage--les

grandes scènes religieuses d’aujourd’hui, la zaouïa débordante de cris

et d’enthousiasmes et toutes les impressions successives de ces heures

suprêmes, hallucinantes à leur façon. Le brave Si-Kaddour, heureusement,

redevenait mon inséparable--pour la dernière fois, et c’était là de la

mélancolie sur l’allégresse ambiante autour de moi, depuis le

_Fedjeur_...

Pauvre vieux, qui cherche mille détours afin d’excuser les faiblesses de

«l’Ordre» ou celles de la famille chériffienne. Comme les fidèles

répandus à travers le monde, il supporterait au besoin les vexations,

les spoliations, les mauvais traitements; il les appellerait défaillance

momentanée des saints--ou du chériff.

--Ya Sidi!

Dès les minutes matinales, Si-Kaddour venait me chercher pour me «faire

voir» l’affiliation des nouveaux khouan[11]. Le chériff me l’avait

promis la veille. Et je me hâtai, selon l’objurgation du taleb.

J’appelais aux échos Bou-Haousse; il fallait bien lui donner mes

instructions d’emballage. Quelle fièvre, tous ces paquets, un jour de

grande fête et de vie au dehors.

[11] Toutes les doctrines et les prières de ce chapitre sont

strictement puisées dans celles des Ordres mystiques.

--Ya Sidi, viens, par ta tête chérie, et ne t’inquiète point de ton

serviteur! Pressons-nous, car...

Il avait un bizarre sourire. Il savait, en m’entraînant du côté de la

mosquée, que le plus particulier de la cérémonie serait passé.

Instructions du cheikh aux prosélytes (pieuses, matérielles, politiques,

secrètes surtout), tout ce qui pouvait trop m’éclairer sur des

intentions cachées, on venait de l’escamoter pour moi avec une maëstria

parfaite, en m’envoyant avertir _trop tard_ par le vieux taleb. Et la

diligence qu’il avait déployée me permettait seule d’entendre les

dernières phrases, les derniers _aâmine_ servant de point final.

--Console-toi, Sidi, voici maintenant l’initiation...

Je me tenais le visage collé à la grille d’un petit guichet; nous

n’étions pas dans la mosquée même, mais en un réduit contigu, plein de

fatras multiformes: tapis roulés, bouts de cierges, vieux balustres

cassés--le rebut dont s’environnent, en tous pays, les sacristies de

tous les cultes.

--Ya Sidi, les nouveaux fidèles vont réciter ensemble le _dikhr_ sacré,

la «rose» de notre Ordre...

La «rose», prière spéciale, différente pour chaque Confrérie, récitée en

suivant les grains sériés du chapelet. Et les postulants la disaient,

assis en cercle. Ils la scandaient à haute voix, seule fois en leur vie,

car le _dikhr_ ne se répète plus tard que «dans le silence du cœur et de

l’âme», par les «lèvres de l’esprit».

Et les formules changeaient, se succédaient. Cinquante fois revenait

cette phrase:

O mon Dieu, que la prière soit sur Notre-Seigneur Mohammed qui a

ouvert ce qui était fermé, qui a mis le sceau à ce qui a précédé, qui

a conduit dans une voie droite. Sa puissance et son pouvoir ont pour

base le bien.

Puis trente fois le début de la _Sourate suffisante_:

Louange à Dieu, Maître de l’Univers, le Clément, le Miséricordieux,

Souverain au Jour de la Rétribution.

Puis cent fois:

Que Dieu soit exalté!

Puis enfin, pour finir, vingt fois:

O mon Dieu, bénissez-moi au moment de la mort et dans les épreuves qui

suivent la mort... Répandez vos bénédictions sur Notre-Seigneur

Mohammed, en nombre aussi incommensurable que l’horizon de votre

science... Et qu’il en vienne quelques-unes jusqu’à nous, amen...

Ainsi les aspirants Djazertïa, les postulants, récitaient le _dikhr_

dans la mosquée de Sidi-Bou-Saad, près des tombes saintes, à l’ombre des

étendards. Puis, l’un après l’autre, ils se levèrent, et, s’étant

prosternés trois fois, vinrent baiser le genou du Cheikh. Celui-ci leur

dit à l’oreille les obligations, les bases et les règles de la Voie, qui

sont chacune sept... Ou plutôt il les leur dit _aux oreilles_--car

(m’expliquait Si-Kaddour en chuchotant) il leur soufflait six des

règlements en l’oreille droite, puis le septième en l’oreille gauche. Et

c’était recueilli, étouffé dans la fumée de benjoin dont l’odeur était

si violente que je devais quitter ma petite grille, de minute à minute,

pour respirer.

La haute taille du chériff se penchait vers ces nouveaux fils qui

venaient à lui, qui seraient dorénavant «son bien et sa chose». Tour à

tour, il leur prit les mains dans les siennes, paume contre paume, les

doigts du disciple dans les doigts du Maître. Et réellement il les

«prenait» en leur prenant les mains. Il prenait non seulement les

initiatives et les âmes, mais la chair de leur corps et la chair de

leurs enfants, et leurs épouses et leurs possessions de ce monde. Tout

ce qu’il leur laisserait en propre deviendrait une faveur de sa

magnanimité...

--O Maître!...

Et ce fut un murmure qui monta suavement sous la coupole de l’ancêtre.

Le Maître et l’initié prononçaient ensemble:

«Implorons le pardon de Dieu, le Puissant, l’Unique...»

Puis le disciple seul:

«Allah, Dieu Unique, je te prends à témoin, et tes Prophètes, que je

reconnais ce Maître pour le possesseur de moi-même. Il m’indiquera la

bonne Voie.»

Et voici que derrière les hommes des femmes aussi s’approchèrent--des

vieilles--puisque aux plus jeunes la prière ne serait pas permise. Leur

affiliation fut semblable aux autres en tant que paroles. Seulement le

grand chériff, d’un geste un peu plus austère, interposait entre ses

mains et les vieilles mains de ces croyantes l’épaisse étoffe de ses

deux beurnouss--afin que soit évité le contact impur...

--O Maître!...

Et voici qu’après les femmes s’avançaient encore d’autres hommes, et

encore, le front grave et l’œil noyé. Et parmi ceux-ci se trouvait mon

Bou-Haousse. J’eus un sursaut, comme une envie de rire. Cependant ce

spectacle n’était point risible en soi. Ma bouche frémit soudain d’une

impression toute contraire, faite de défiance, et d’une crainte

inconnue, et d’émotion. J’eusse été femme que sans doute j’aurais

pleuré.

--O Maître! ô Maître!...

O Maître des esprits, Maître des cœurs, Maître des vouloirs, Maître des

petites ou grandes richesses, Maître des bienfaits ou des crimes.

--O Maître... Nous t’adorons... O Maître.

* * * * *

Opposition à ce mysticisme contenu, silencieux presque, la foi des

foules se déchaîna l’après-midi en indicibles emportements.

Le soleil, oublieux de la saison, surchauffait le Sahara d’automne. Il

flamboyait implacable, excitateur des ivresses et des folies ardentes;

et de l’horizon lointain, là-bas, là-bas, venait une démence qui se

ruait ici, devant les murailles--puisque ni places, ni cours, ni même

l’oasis ne pouvaient contenir la masse de ces croyants.

--Ya Sidi, Notre Sublime Grand Chériff sera forcé de les bénir dehors.

Dehors, c’était à perte de vue le sable roux, tiède et stérile. C’était

le cadre pour cette crise où se pâmait l’amour des khouan.

O Bonté de Dieu!

O Pôle de Dieu!

O Prodige de Dieu!

O Merveille de Dieu!

Les mains se levaient implorantes vers la poterne du Sud par où,

disait-on, peut-être _Il_ allait sortir... Les yeux se fixaient, déjà

déviés sous l’extase proche...

O Sultan saint!

O Père des étendards!

O Foudroyeur des Infidèles!

O chéri d’Allah, qui lui feras passer notre prière,

avec l’intercession du Sublime Sidi-Bou-Saad!...

Une voix jeta, suraiguë:

--Le sabre du Prophète arme son bras!...

Et les milliers de voix répétèrent cette louange, grisées d’amour,

éperdues de ferveur adorante. Et tout à coup, des premières jusqu’aux

dernières, elles s’unirent en une autre clameur rauque qui grossit, qui

monta, qui rugit vers le ciel:

«_Houa! Houa!!_... Lui! Lui!...»

Et ce ne fut plus rien qu’un flot roulant, hurlant, qui se jetait à

terre sous les semelles sacrées, et qui baisait hystériquement les

vêtements du grand chériff, ces blanches draperies de pure et fine

laine. Lui! Lui!!... Le Miracle! La Baraka sainte incarnée! Le Sauveur

des embarrassés! Le Sanctifiant des sanctifiés!

«_Houa! Houa!!_... Lui! Lui!!...»

Lui!!! Sid’Amar-ben-Mohammed-ben-El-Aïd-ben-Taïeb-ben-Ahmed-Bou-Saad-ed-

Djazerti...

* * * * *

_Il_ fit un geste--et la tempête de cris s’apaisa. Ce fut d’une

prodigieuse soudaineté.

--Silence! _Il_ va parler! Silence! _Eskout!_ Liez la bouche de vos

chameaux!

Alors le grand chériff, dans ce calme qu’on «entendait», plus

impressionnant que l’agitation et le tumulte, s’avança lentement vers

une petite éminence d’où l’on dominait l’assemblée. Les Djazerti le

suivaient, processionnellement, sphinx mouvants et hiératiques--et le

cheikh des tolbas, et le grand oukil, et les khodjahs variés. Mais seul

il monta sur la butte, seul au-dessus des siens, porteur de la _baraka_

sainte--seul au-dessus de ce luxe, seul au-dessus de ces loques plus

loin--seul au-dessus des corps et des âmes. Et le _moudden_ de la

mosquée se mit à chanter l’appel à la prière, cette mélopée qui supplie

en notes de tendresse plaintive. Et quand l’appel fut terminé, le Maître

de tous étendit la main:

--O frères du tapis, ô frères de la Voie, c’est l’heure! Implorons

Allah...

Tous, suivant son mouvement, se jetèrent le visage au sol. La prière

muette dura, dura... Le soleil brûlait, le vent soufflait, le silence

planait. Là-haut, entre les cimes des palmiers nombreux, apparaissait un

coin de l’humble grotte d’où vinrent tant d’amour et tant de

domination...

* * * * *

J’aurais voulu sténographier le sermon d’ensuite sur «l’aumône»

nécessaire; mosaïque de passages du Koran, d’axiomes de Sidi-Bou-Saad et

d’exhortations personnelles du grand chériff Sid’Amar--spectacle

prononcé, détaillé, joué, mimé noblement par lui, orateur incomparable.

Mais mon oreille conserve encore _ses_ paroles de persuasion et de

force. Et mes yeux voient encore _sa_ silhouette magnifique, si noble,

si blanche sur le bleu du ciel. Et j’ai deviné son dédain pour les très

humbles qu’il incite à payer, toujours et davantage... Et j’ai senti son

orgueil, atteignant l’extrême volupté dont certains pourraient

mourir--cet orgueil supérieur et grandiose qu’avaient prévu les

malédictions bibliques dirigées contre Lucifer.

Il était le cheikh. Il était le prêtre. Il était le dieu. Chacun buvait

ses paroles, ainsi qu’on boit au puits du Désert après six jours de

marche. Chacun avait présents les miracles admirables--dont la tradition

se transmet des rivages de la Caspienne jusqu’à ceux de la mer des

Atlantes, et du grand lac barbaresque jusqu’à l’océan Indien.

O frères du tapis! ô frères de la Voie!

Au nom du Clément et du Miséricordieux!

Il n’y a de Dieu que Dieu. Il est l’entendant, le voyant, le meilleur

défenseur, le meilleur seigneur, le meilleur aide. Ses bienfaits sont

innombrables et sa générosité sans fin. Tout vient de lui et tout

retourne à lui, vos prières, vos bonnes actions, vos aumônes. Et il

vous rendra tout: les prières septante-sept fois, les bonnes actions

cent fois septante-sept fois, et les aumônes mille fois septante-sept

fois! Les béatitudes de ceux dont la main aura été grande ouverte

seront infinies, ô frères de la Voie! Mais, je le sais, il y en a

parmi les nomades qui laissent entrer l’erreur dans leur esprit. Ils

regardent la ziara comme une contribution terrestre. C’est là un péché

sans bornes! De terribles vicissitudes les attendent, car Dieu sait

tout et connaît tout. Qu’êtes-vous donc? Que voulez-vous?

Qu’espérez-vous, pour ne point dépenser vos biens périssables dans le

sentier du Tout-Puissant? O frères du tapis, ô croyants, donnez

l’aumône des biens que Dieu vous a répartis!

Vous apportez la _ziara_. C’est votre devoir moral, votre devoir

strict, qui, bien accompli, vous mérite la faveur divine. Dieu est

riche et comblé de gloire. Mais si quelqu’un d’entre vous désire une

grâce particulière, supplémentaire, ne sent-il pas qu’il doit offrir

une aumône supplémentaire? Un enfant même comprend ceci.

Les riches doivent donner, et les pauvres doivent donner, parce que

l’aumône est sainte et vous ouvre les Jardins Célestes. L’indulgence

du Seigneur descend sur ceux qui sacrifient de leur aisance et sur

ceux qui sacrifient de leur gêne. _Il_ les purifie. _Il_ est le

Généreux. _Il_ est le Clairvoyant.

Il est l’immuablement Sage. O frères de la Voie, écoutez quelques

fragments de la Divine Parole, celle que chaque musulman devrait avoir

gravée dans le cœur en traits brûlés au feu--celle que reçut de l’ange

Djébril Notre-Seigneur Mohammed (Dieu lui conserve le salut, et à tous

les siens!):

Au nom du Clément et du Miséricordieux!

Dieu a dit:

J’en jure par le Soleil et sa clarté, par la Lune quand elle le suit

de près: celui qui a son âme pure sera l’heureux; celui qui la laisse

se corrompre sera le maudit...

Dieu a dit:

J’en jure par la Matinée vermeille, la vie future vaut mieux pour toi

que la vie présente, et les biens futurs valent mieux que les biens

présents...

Dieu a dit:

J’en jure par la Nuit quand elle étend son voile: celui qui donne et

qui craint, et qui ajoute foi aux paroles, à celui-là nous rendrons

facile la route du bonheur...

Dieu a dit:

J’en jure par l’Heure de l’Après-Midi, l’homme entêté travaille à sa

perte; mais j’excepterai ceux qui croient et dont les doigts sont

prompts à donner...

Dieu a dit:

J’en jure par le Point du Jour et les dix Aurores: quand pour éprouver

l’homme je le couvre de bienfaits, l’homme s’écrie: «Le Seigneur m’a

témoigné des égards!» Mais quand pour éprouver l’homme je lui mesure

mes dons, l’homme s’écrie: «Le Seigneur me fait un affront!» Et ses

doigts méchants cessent de préparer l’aumône...

Dieu a dit sur le même sujet:

J’en jure par les Coursiers haletants de la Guerre, qui font voler la

poussière sous leurs pas: en vérité, l’homme est ingrat envers son

Seigneur, et certes il le voit lui-même...

Dieu a dit encore:

J’en jure par le Figuier et l’Olivier de la Paix: j’avais créé l’homme

de la plus belle façon, et pour être heureux; mais je le précipiterai

au bas de l’échelle, cet ingrat, excepté celui qui donnera et fera le

bien!...

O frères du tapis! ô frères de la Voie! je pourrais longtemps vous

instruire en vous répétant les Paroles, car le Seigneur nous a

enseigné:

Au nom du Clément et du Miséricordieux!

Dis:

Si la mer se changeait en encre pour écrire les paroles de Dieu, la

mer se tarirait avant les paroles de Dieu, quand même nous y

emploierions une autre mer pareille.

Je ne puis, hélas! en ces mots traduits, mettre l’accent de la belle

voix sonore, le frémissement des fidèles, ni l’auguste splendeur du

décor. Cependant j’y trouverai plus tard de quoi revivre ce spectacle.

Et je me félicite, maintenant, d’avoir «vu» ceci... d’avoir entendu ce

que nul autre Européen de ma caste n’a jamais entendu encore--car les

rares maçons italiens qui parfois peuvent se glisser en ces parages

religieux y sont confinés entre leur truelle et leur mortier. Ils

n’éprouveraient peut-être pas d’ailleurs cette fièvre qui me saisit

malgré mon scepticisme, alors qu’après les commerciales demandes de

fonds vint la «grande prière» annuelle, «l’invocation» clamée une fois

l’an, celle où la bouche étouffant peut crier son élan vers les Cieux.

Qu’il était superbe, le grand chériff, debout sur sa butte de sable...

Son geste était large et splendide, magnifiant son appel en haut.

Preneur de volontés... preneur d’âmes...

Et tous répétaient les phrases, par bribes haletantes--tous les khouan,

tous les frères. Et Si-Kaddour, à mon côté, les soupirait aussi, telles

des secousses de spasme. Et tous étaient éperdus; tous éprouvaient,

jusqu’à la douleur, l’aiguë jouissance d’adoration...

O Dieu, Père de l’Univers!

Nous implorons ton secours et ta grâce. Ne nous fais point passer sur

le pont de Sirath qui mène aux géhennes. Pardonne, ô Dieu! Pardonne, ô

Puissant! Tout retourne à toi, ô Dieu qui accorde la Victoire!

Sois exalté, ô Dieu le plus élevé!

Sois exalté! Nous ne te connaissons pas comme tu mérites!

Sois exalté! Nous ne t’adorons pas comme tu mérites!

Je veux te connaître, ô Dieu, ô Dieu!

Et tu as dit, ô mon Dieu, que par les Saints nous parviendrions à toi!

Et tu as envoyé la Lumière à ton fils chéri Sidi-Bou-Saad!

Et ses fils ont la Lumière! Ils me montrent la Voie! Ils sont comme

des rois, des prophètes!

Ils me teindront sans teinture. Qui les aimera brillera! Qui les verra

guérira! Qui viendra vers eux boira l’eau de la source, ô Dieu

immuable, ô Dieu, ô Dieu!

O Dieu, par le Vénéré Sidi-Bou-Saad, favorise-moi!

Guéris celui qui souffre!

Éclaire nos cœurs!

Purifie nos âmes!

Donne-nous de ta science!

Abreuve-nous de l’eau inconnue!

Tu m’as créé pour être enseigné. Je suis ton esclave!

O Dieu, ô Bienfaiteur, je serai résigné. Fais ce qu’il te plaît!

O Dieu, fais frémir mon cœur du bonheur de t’invoquer pour t’aimer!

Consume-le d’amour avant que le soleil ne parte!

O Dieu, ô Miséricordieux, ô Père de Sidi-Bou-Saad, saint de Dieu!

Sois exalté!

Sois exalté!

Sois exalté!

Sois exalté! ô Dieu, ô Dieu!...

Et tous hurlaient leur foi djazertique. On eût dit les fauves du nord

d’Afrique en amour au fond d’une forêt. Et les cris rauques se

croisaient, s’élevaient plaintivement, sombraient dans un râle. Pour

beaucoup l’extase arrivait, l’extase subite des pèlerinages, crise

sensuelle qui renverse l’homme pantelant d’abord, puis inerte et comme

évanoui.

«O Dieu! ô Dieu! ô Dieu!...»

Mais avant cette extase, avant du moins qu’elle ne soit générale, devait

se recevoir la grande bénédiction du Maître, par quoi vient aux

disciples une parcelle de la _baraka_, et qu’on remporte précieusement à

ceux «dont les pieds sont restés là-bas»...

Le temps pressait.

«O Dieu! ô Dieu!...»

Alors le chériff, son visage transfiguré par l’éclairage du soleil

baissant, les galvanisa brusquement d’un _sursum corda_.

--_O frères du tapis! Élargissez vos âmes!... Adorez le Seigneur autant

que les sables sont étendus!_...

Et les sables s’étendaient dans une magique gloire pourprée. Et cette

religion devenait ce qu’elle est, la religion des espaces cruels.

L’astre du jour baignait de rouge la plaine infinie, et la zaouïa tout

entière, et la koubba de Sidi-Bou-Saad, et les têtes pâles des rebelles,

des Beni-Mezreug d’hier, alignées sur les créneaux...

Elle tombait maintenant, syllabes lentes, la _baraka_ suprême, la

bénédiction:

Je bénis les malades, qu’ils soient guéris!

Je bénis les affligés, qu’ils soient consolés!

Je bénis les absents, qu’ils soient sanctifiés si leur foi demeure

entière!

Je bénis l’eau de vos puits, les dattes de vos palmiers, les orges de

vos oasis et les petits de vos chamelles!

Je bénis vos biens! Je bénis votre sang!

Je vous bénis, ô frères du tapis, ô pèlerins!

A ce moment, des voix affolées réclamèrent, et des corps prostrés se

relevèrent, pour s’élancer, ruisselants de larmes farouches.

--Et moi, Sidi? Et moi?... Et moi?...

Mais le chériff les cloua sur place, d’une domination pareille à celle

de nos magnétiseurs.

--O pèlerins, soyez en paix! La baraka est pour tous et pour chacun!

Et sa main restait levée, sa main qui les possédait, sa main de Maître

tenant en bride tous les Djazertïa de ce monde. Puis il la laissa

retomber--et les râles agonisèrent de nouveau, cris de tigres en rut,

comme voulus par _lui_--et ce fut l’ultime folie, l’extase déchaînée,

les ivresses, les délires, l’apothéose de Mozafrane parmi la démence

voluptueuse, parmi les magnificences du couchant de rubis et d’or.

* * * * *

Et demain, ils repartiront, ces khouan, ces fanatiques d’Islam, porter à

travers l’Afrique et l’Asie _ce qu’on leur aura dit de porter_: des

pardons pour les péchés, ou des avis insurrectionnels. Une âme autre que

la leur animera leurs courages.

Ils repartiront.

Je m’en vais avec ceux d’Ouargla, dans bien peu de temps (car il est

minuit)...

Dans cinq heures.

Islam saharien · 第 76 / 103 题