11 novembre.

Et tout en se détachant, tout en me faisant me détacher, Si-Kaddour

m’accompagne aux campements des nouveaux venus, parmi le grouillement

pieux, émerveillé, ahuri de ces pèlerins fidèles issus des «lointains

lointains»...

On en a casé dans les cours, les places, les ruelles, les jardins, et

jusque dans le sable. Ils ont dressé leurs tentes de laine, sous la

draperie relevée desquelles brûle le petit foyer des matins et des

soirs. Il y a là des hommes d’âge varié, quelques enfants, de vieilles

femmes,--et les chameaux qui grognent et brament, clopinant sur trois de

leurs pattes, tandis que la quatrième se relève grotesquement entravée.

C’est en somme l’apparence de n’importe quelle affluence saharienne,

foire ou fête, avec moins de tumulte peut-être, moins de cris, sauf de

la part des dromadaires, bien entendu. Ce sont les affalements de formes

lasses ou paresseuses, par groupes de sculptural agencement. Ce sont les

attentes patientes en quoi se consument les jours de cette race: oui,

toujours _ils_ attendent «celui qui viendra»; simple acheteur, ou Grand

Chériff, ou Maître de l’Heure. Et cette attente béate et nerveuse,

autant que l’extase presque, est une volupté.

Les principaux chefs arabes, les personnages afghans ou turcs trouvent

abri dans les bâtiments de la zaouïa. Mais la masse des _Khouan_ reste à

la porte faute de place. Ainsi les _ahl-es-soffa_, les «gens du banc»

dont j’ai parlé, les «espéreurs», les «demandeurs» se trouvent

simplement augmentés de quelques milliers d’humbles aux visages blancs,

noirs ou bruns, aux turbans plus ou moins gros, plus ou moins bariolés,

qui remporteront la Certitude et la Joie. Ils croient. Leurs femmes

seront fécondes, leurs maux seront guéris, leur âme sera sauvée, leur

être aura senti le bonheur à ce degré suprême où davantage serait la

mort.

La Joie, la Certitude...

Ils arrivèrent ce matin, chantant, malgré les défenses rituelles, la

louange de Sidi-Bou-Saad, le Pôle sublimement élevé. On a feint de ne

pas entendre cette infraction aux saintes règles: et très vite le milieu

ambiant calma leur trop folle ardeur. Ils se bornent maintenant aux

litanies djazertiques, seul bruit de prière permis par un Ordre dont le

_dikhr_ et les oraisons sont muets. Ils épanchent le trop-plein de leur

émoi dans ce bourdonnement musical et sensuel que jamais je n’oublierai,

et qui fait partie, pour moi, de l’atmosphère de Mozafrane:

Que Dieu soit exalté,

Le Seul, le Victorieux!

Que Dieu soit exalté,

Le Grand, le Certain!

Que Dieu soit exalté,

Le Fort, le Généreux!

Que Dieu soit exalté,

Le plus Miséricordieux!

Que Dieu soit exalté,

Le plus Clément des Cléments!

Que Dieu soit exalté,

Le Puissant par Excellence!

Que Dieu soit exalté,

L’Entendant, le Voyant!

Que Dieu soit exalté,

L’Incommensurable, le Roi!

Que Dieu soit exalté,

L’Ami des repentants!

Que Dieu soit exalté,

Le Donneur de secours!

Que Dieu soit exalté,

Le Connu pour ses bienfaits!

Que Dieu soit exalté,

L’Adoré en tous lieux!

Que Dieu soit exalté,

L’Invoqué dans toutes les langues!

Que Dieu soit exalté,

Le Continuateur de ses propres œuvres!

Que Dieu soit exalté,

L’Apparent et le Caché!

Que Dieu soit exalté,

Le Premier et le Dernier!

Que Dieu soit exalté,

Le Maître de toutes choses!

Que Dieu soit exalté,

Avant toutes choses!

Que Dieu soit exalté,

Pendant toutes choses!

Que Dieu soit exalté,

Après toutes choses!

O Dieu. Seigneur des Créatures, ô Dieu!...

* * * * *

A vrai dire, mon «détachement» ne produit pas encore ses effets. Ces

_Khouan_ m’intéressent trop, surtout ceux d’origine arabe et nomade, les

vrais gardiens des traditions depuis les pasteurs de Chaldée,--à défaut

d’Abraham.

--Ya Sidi, m’affirme Si-Kaddour, il y a parmi leur nombre beaucoup

d’âmes agréables au Puissant.

Et mon taleb leur parle, les reconnaît d’une année à l’autre, désigne

les plus âgés par leur nom (ce nom très souvent emprunté à la famille

des Djazerti: Amar, Bou-Saad, El-Aïd, Ahmed, comme les légitimistes

appelaient chez nous leur fils Henry).

--Le salut sur toi, ô Mohammed-ben-Taïeb: Tu es comme le lièvre, tu ne

vieillis pas!

--Ya Sidi Taleb, sur toi la bénédiction et le salut! Merci. Et tu vas

bien?

--Bien.

--Dieu soit remercié, ô Sidi Taleb. Et tes affaires vont bien?

--Bien.

--Et les tiens vont bien?

--Bien.

--Et ceux qui t’intéressent vont bien?

--Bien.

--Et alors vraiment tout va bien pour toi?

--Bien.

--Et vraiment tu es tout à fait bien?

--Bien.

--Abdoullah! Dieu soit remercié.

Viennent ensuite les propos sur la froide température de ces jours

derniers, et le temps qui va se réchauffant considérablement. Puis les

petites enquêtes du taleb. Il s’inquiète de l’état moral et physique des

tribus éloignées, des _ksour_ distants.

--Ya Sidi Taleb, Allah soit loué, il n’y a chez nous que le bien et la

tranquillité.

Partout, partout, à croire les réponses, règnent ce bien et cette

tranquillité; seulement, si l’on poursuit les questions, on découvre

partout, partout des abus, des crimes, des vols armés, des assassinats,

des pillages. Mais cela ne compte pas. Dieu l’avait écrit. _Mektoub

Allah_...

Le thème récriminatoire (la _chicaya_ traditionnelle) se développe

aussi, fertile en variations:

--Ya Sidi Taleb, le mokaddème n’a pas été poli avec moi, parce que je

suis pauvre. Si j’avais été riche, il m’aurait baisé le manteau. Ya Sidi

Taleb, quand le _kelb_ (chien) a de l’argent, on lui fait la révérence

et on le nomme «Sidi Kelboune»...

Le bon Si-Kaddour essaie d’arranger les choses.

--Ya El-Aïd-ben-Amar, ta langue prend le mauvais chemin. Peut-être

avais-tu refusé au mokaddème les aumônes conformes à ton état. Tu sais

que le Seigneur a dit: «O croyants, faites don à ceux qui vous dirigent

des meilleures choses que vous aurez acquises et des meilleurs fruits

que vous aurez fait sortir de la terre. Ne distribuez pas en largesses

la partie la plus vile de vos biens...»

Après cette exhortation, Si-Kaddour s’en va--nous nous en allons--un peu

plus loin.

--Ya Ahmed-ben-bou-Saad, réjouis ton cœur! Tu vas boire l’eau

d’Aïn-Selam. Tu vas recevoir, une fois de plus, la bénédiction divine.

Tu vas écouter la voix du chériff avec ivresse et reconnaissance.

Souviens-toi qu’il est écrit dans les enseignements sublimes du Vénéré

Sidi-Bou-Saad-ed-Djazerti: «La situation du disciple devant le Maître

doit être celle d’un affamé qui, assis pour pêcher au bord de la mer, en

attend sa nourriture et sa vie même.» Rappelle-toi aussi que la baraka

descend où Dieu veut.

Alors, se tournant vers moi, Si-Kaddour m’introduit dans l’entretien

théologique--très fier qu’il est, sous son air bonhomme, d’exhiber aux

yeux des fidèles un Roumi «comprenant El-Koran».

--Ya Sidi, tu les connais, les miracles de la grâce, et toutes les

merveilles qui firent éclater comme un soleil la sainteté supérieure du

Vénéré Sidi-Bou-Saad!

Et moi, pour me montrer poli, je m’embarquai dans une phrase

malheureuse. J’indiquai (supposant plaire à ces admirateurs du Saint)

que peut-être un jour le grand chériff actuel exciterait-il les mêmes

dévouements et ferait-il, après sa mort, des miracles extraordinaires,

rappelant ceux de son aïeul.

A peine ai-je achevé ces mots, une clameur résonne--un hourvari de

protestations variées.

--Ya-a-a-a-ah!... Mais on l’adore! Mais à chaque heure, à chaque minute,

_il_ accomplit des miracles! La lune ni le soleil ne se lèvent sans

avoir à éclairer les prodiges du chériff!!

Et les bras gesticulent, les regards fulgurent, les gosiers crient. J’ai

déchaîné la passion qui dormait auprès des petits feux de campement--qui

se pelotonnait jusqu’à l’arrivée du Vivant, de Celui dont les anges

baisent les pas, l’Appui du Monde, la Lumière parfaite, l’Œil de la Foi,

l’Illustre Grand Chériff Sid’Amar-ben-Mohammed-ben-el-Aïd-ben-Taïeb-ben-

Ahmed-ed-Djazerti.

--Ya Sidi! sache-le, devant _lui_, l’amour des peuples est si empressé

que le poitrail de sa monture coupe la foule comme le poignard coupe la

chair!

--Ya Sidi! L’archange Djébril lui a fait don de septante-sept mille

chameaux, et _lui_, dans sa bonté, les a lâchés librement dans le

Sah’ra, jusqu’au Soudan, jusqu’en Égypte, pour sauver la vie de ceux

dont les animaux de caravane sont morts!

--Ya Sidi! quand _il_ se déplace, il est sous une tente magique, où les

aliments les meilleurs viennent seuls!

--Ya Sidi! _il_ a pour son fusil des balles en or, qui frappent

mortellement tous ceux qu’il vise!

--Ya Sidi! _il_ a son anneau qui le rend invisible lorsqu’il veut! Et si

sa clémence ne tournait pas le chaton au dedans de sa main, tous ceux

qui l’approchent seraient changés en pierres!

Ces propos vociférés se croisaient autour de moi, comme le vol d’un

essaim de guêpes; des mains persuasives, véhémentes, quasi hostiles se

cramponnaient à mes vêtements, et j’eus une certaine peine, malgré

l’aide de Si-Kaddour, à me tirer du bousculage.

--Paix! silence! _eskout!_ réclamait le taleb.

Effervescence vite calmée d’ailleurs, muée en d’obéissants sourires.

Mais le fanatisme avait pour la première fois passé près de moi, tout

près. Et ce qui m’impressionnait--car je me sentais impressionné, je

l’avoue,--ce n’était certes point la rudesse de ces enfants des

solitudes, contre laquelle me protège trop bien l’amitié _présente_ des

Djazerti. C’était l’exaltation intolérante de toutes les époques,

c’étaient les massacres ariens, c’était la guerre des Albigeois, c’était

l’invasion des Turcs en Europe, c’était le sac de Constantinople par les

Croisés, c’était l’Inquisition, et la Ligue; c’étaient les sorciers

brûlés, c’était aussi la folie sanglante qui souilla la Révolution, par

fanatisme de liberté. Et ceci n’est point une «phrase» combinée

maintenant, après coup.

Non, ces drames ont ressuscité, je ne sais comment, hallucination

singulière, cinématographe mystérieux, lors de ces minutes mêmes où les

croyants me hurlaient au visage l’excès de leur enthousiasme et l’ardeur

un peu féroce de leurs rectifications...

--O taleb,--demandai-je à Si-Kaddour,--pourquoi ne m’avais-tu jamais

rien dit des miracles du grand chériff?

Le visage du vieux théologien se rida plus fort, exprimant quelque

embarras. J’ai déjà vu cette expression sur les traits de prêtres

catholiques, lorsqu’on parle en leur présence de certaines pieuses

apparitions plus ou moins discutées.

--O Sidi, excuse l’amitié de ton serviteur! Je t’ai dit tant de choses.

Notre grand chériff commande dans la force et dans le bien. Je t’ai

confié--je me souviens, Sidi,--qu’il ne remue pas le plus petit de ses

doigts sans que ce mouvement réponde à des âmes du Soudan, de l’Ouadaï,

de l’Arabie, du Maroc et de votre Algérie entière. N’est-ce pas un assez

beau miracle? Et n’en as-tu pas la preuve aujourd’hui?

* * * * *

Un quart d’heure plus tard, après la prière du _mogh’reb_, la scène

avait changé.

Dans la cour de la mosquée, le gros oukil Si-Djelloul-ben-Embarek me

tenait un langage beaucoup plus terre à terre. En sa qualité

d’administrateur, de ministre des finances, l’oukil voudrait mettre un

terme au chapitre des dépenses, et que le chapitre des recettes gonflât,

gonflât, autant que le Nil lors des époques de bienfaisante crue.

--Ya Sidi, ne t’y trompe pas: le pèlerinage _el-kébir_ est une perte

pour la zaouïa, non un bénéfice. Cette année surtout, où tant de gens

vont attendre plusieurs jours notre grand chériff! Par la bénédiction de

Sidi-Bou-Saad, une pareille foule à nourrir, et le _hamma_ des askers

qui jour et nuit chauffe pour les pèlerins! Et les vêtements que nous

distribuons aux plus dénués! Une ruine, Sidi.

Je risquai une légère allusion aux offrandes générales et aux présents

somptueux apportés par les riches _khouan_ de l’Orient.

--Ya Sidi, tu es au-dessus de ma tête! Mais permets-moi de t’affirmer

qu’au fond ces cadeaux ne sont pas notre affaire. Ce qu’il faut pour une

zaouïa, Sidi, c’est de l’argent, de bons douros; ou ces marchandises

propres au trafic, meilleures encore: des chameaux, des chevaux, des

moutons, des grains, de la gomme, des dattes. Crois-tu donc, ô Sidi, que

les vases ciselés des uns, ou les misérables dons des autres, les

pauvres, me procurent seulement la farine du cousscouss énorme de chaque

soir.

Son geste circulaire indiquait toute la vaste place où des esclaves

apportaient justement les plats de bois, pleins du savoureux régal. Il

en venait des cuisines, encore, encore, encore. Les monceaux de portions

habituelles m’effrayaient déjà lorsque je les voyais distribuer, chaque

soir, par les agiles messagers de la quotidienne bombance. (C’est un peu

phalanstérien, Mozafrane: on y prépare les aliments sur un seul point;

et la demeure individuelle n’y est que le refuge des siestes et des

nuits, l’asile pour dormir, aimer ou souffrir.) Mais je reviens à ces

accumulations de grains blancs, amollis au-dessus des vapeurs de la

_merga_ bouillante, rendus onctueux par le bon _taam_ de mouton. Leurs

amas pantagruéliques se quintuplaient pour le moins aujourd’hui...

Et cela composait un curieux spectacle, ces groupes de «mangeurs» serrés

près des feux dans le jour baissant, ces appétits autour de ces

victuailles, ces béatitudes à l’idée de «rassasier les ventres». Et mon

estomac, à moi, se trouvait rassasié, rien qu’en songeant aux autres

cours, aux places, aux galeries, aux ruelles, aux jardins, à la dune, où

des plats et des plats mêmement se vidaient, où des fidèles se

bourraient, se gavaient, joyeux, louant Allah et les Djazerti, tandis

que pour les supérieurs--et pour moi, hélas!--cuisaient les mets

innombrables, tournaient les broches de bois des _méchouïs_,

épaississaient les ragoûts, mijotaient les soupes au bouillon poivré,

fumaient les pâtisseries, les feuilletages, les frangipanes. Et les

graisses, et les beurres rances, et les hachis pimentés, et le miel, et

l’eau de roses, et le musc, tout cela se combinant en une odeur de

nourritures dont ma mémoire instruite ressentait un violent dégoût.

L’allégresse cependant régnait partout:

_Abdoullah!_...

Enfin nous rentrions par la place des Caravanes, trébuchant contre les

plateaux chargés et les dîneurs accroupis.

Nous formulions des souhaits:

--Soyez avec le bien et le salut! Qu’Allah bénisse votre repas!

--Merci, merci. Sur vous deux la bénédiction de Sidi-Bou-Saad!

Mais, dans cette cohue, mon taleb dénicha bien vite d’autres anciennes

connaissances.

--Ya Taïeb-ben-el-Aïd, salut! Qu’Allah tourne au profit de ton âme ce

qui nourrit ton corps!

Et des politesses renouvelées, des questions, des réponses voltigeant de

lèvres en lèvres. Celui-là aussi, Taïeb-ben-El-Aïd, interrogé au sujet

de l’état moral des tribus, prononça la phrase coutumière:

--Ya Sidi Taleb, loué soit Allah, il n’y a chez nous que le bien et la

tranquillité.

Il répétait: «le bien et la tranquillité», appuyant sur les mots avec

trop de persistance. C’était un de ces nomades, «maigres comme un

roseau», infatigables, durs, un peu sauvages, pleins de bravoure rusée

et de musulmanes vertus. Et sa voix s’élevait. On eût cru qu’il voulait

masquer, du bruit de ses paroles, une clameur de gémissements dont les

éclats nous parvinrent tout de même à travers le bourdonnement général.

Mon _taleb_ dressa l’oreille. Qu’était-ce, par Allah, ces lamentations?

--Ya Sidi Taleb, comme je te le dis, il n’y a chez nous que le bien et

la tranquillité. Seulement Ahmed-ben-Mohammed est allé voir de l’autre

côté de la vie. Sa tente le pleure.

--La mort rouge? questionna Si-Kaddour avec une assurance, une brièveté

qui me surprit.

Mais le nomade ne voulait point se compromettre:

--O Sidi Taleb, que ta bonté m’excuse. Je préfère ne rien te répondre.

Dans la bouche qui reste close, le moucheron ne peut pas entrer.

--O Sidi Taleb, gémirent d’autres hommes de la même tribu, moins

circonspects, ô Sidi, _son_ fusil est venu, lui n’est pas venu! _Il_ a

été assassiné ce matin à l’heure de l’aube. Nous étions déjà en vue de

l’oasis sainte. C’est un sacrilège, une profanation!

Sur le nom de l’assassin, cependant, eux aussi restaient «bouche close».

--Peut-être certains le savent-ils, peut-être ne le saura-t-on pas. On

n’a pu recueillir le sang, pour faire l’épreuve. Mais là-bas, Sidi

Taleb, se forme la nuée de l’orage.

Orage de vengeance. «Là-bas», c’était la tente où sanglotaient les fils

et le frère du mort. Quelques vieilles femmes pieuses, par solidarité,

s’y étaient groupées, et poussaient ces effroyables cris auxquels je me

suis accoutumé, mais qui me donnaient le frisson lors de mon premier

voyage. Hurlements éperdus, désolations où s’effondre la créature

humaine. Même pour la mort d’une simple connaissance coulent à flots des

larmes hystériques, véhémentes, ruisselant avec le sang des joues

déchirées.

--O mon père, ô mon père! à mon père, ô mon père!...

Et les reproches au ciel--et les imprécations. Je puis me tromper: mais

j’imagine que Si-Kaddour regrettait d’avoir traversé la place des

Caravanes, ce soir. Avertis de la présence d’un des plus saints _tolbas_

de la zaouïa, les parents du défunt s’étaient précipités, mouillés de

pleurs, saignants, eux aussi, de griffures. Ils accusaient formellement

un certain Bel-Kher, un gueux, un infâme! Ils accumulaient les preuves

confuses, non vérifiables, toute une histoire de jalousie mêlée (comme

presque toujours) de questions d’intérêt, de chameaux volés, de douros.

Et ce Bel-Kher, après avoir souillé du meurtre la caravane de

pèlerinage, avait maintenant disparu! Fils de prostituée! Fils de

chitane!

--Que son retour soit malheureux!

--Qu’il trouve en arrivant sa tente violée!

--Qu’Allah lui jaunisse le visage!

--Que maudits soient la mémoire de son père et le ventre de sa mère!

Soudain, l’aîné des fils eut une effrayante explosion de rage:

--O mon père, ô mon père! Tu étais le maître du courage! Tu étais le

maître du bien! Tu n’es pas mort dans ton jour! Ton sang crie et demande

le sang! Je t’en donnerai, inch’ Allah, ô mon père, mon père!! Je te

donnerai la vie de Bel-Kher! Je ferai de son corps une gaine à mon

couteau!!!

Et les autres parents se joignaient à ces malédictions, proférant les

mots les plus terribles. Si-Kaddour, en vain, essayait de les calmer.

--O mes enfants, ne ressemblez point à cette femme qui défaisait le fil

qu’elle avait tordu solidement. Ne prononcez point entre vous de

serments inutiles que vous ne tiendrez pas ensuite...

Mais le respect disparaissait sous l’excitation factice ou vraie. Le

taleb fut violemment interrompu.

--Nous les tiendrons, par notre chance des Paradis! Par les entrailles

de nos mères! Nous les tiendrons, nous ne serons avec toi, ô fils

premier-né du mort, qu’un seul poignard, qu’un seul sabre, qu’un seul

fusil! Nous ne renoncerons à ta vengeance que si nos enfants sont perdus

et nos têtes frappées!!

Si-Kaddour les regardait maintenant, désintéressé, semblait-il.

--Que votre père dorme en paix...

Son ministère, presque un sacerdoce, le forçait à dire les paroles qui

calment.

--Que votre père dorme. L’ange Azraïl viendra tout à l’heure près de lui

pour faire le décompte de ses bonnes et de ses mauvaises actions.

Puisque c’était un homme juste, il sera heureux: le patronage de Dieu

suffit.

Ce fut alors que le public, les assistants qui de plus en plus

s’amassaient et se multipliaient (ayant achevé leur cousscouss devenu

ainsi repas de funérailles), conjurèrent le taleb de dire pour

Ahmed-ben-Mohammed la prière des trépassés. Certainement d’autres

_tolbas_, de jeunes savants secondaires avaient bien été mandés afin de

diriger la veillée de larmes: mais de Si-Kaddour les oraisons plaisaient

à Allah.

Il fallut céder.

--Au nom du Dieu Clément et Miséricordieux!

Tous, accroupis maintenant, formant un cercle épais, posèrent leurs

mains devant eux, en forme des feuillets d’un imaginaire livre ouvert.

Et les yeux de leur âme lisaient sur ce livre... Les vieilles femmes,

prévenues, se taisaient. Et le crépitement des feux de genêt troublait

seul le silence, joint aux sourds grognements des chameaux qu’on avait

éloignés.

Louange à Dieu qui fait mourir et vivre!

Louange à Dieu qui ressuscite les morts!

O Seigneur, Ahmed-ben-Mohammed des Ouled-M’baïl était ton adorateur,

fils d’un serviteur de ton serviteur... Accorde-lui ta bonté. Lave-le

avec l’eau, la neige et le feu. Qu’il soit purifié comme une gandourah

blanche. Donne-lui une habitation plus belle que la sienne, une épouse

plus désirable que la sienne. S’il était bon, rends-le parfait. Et

pardonne ses péchés, ô Seigneur! Il est réfugié chez toi, et c’est le

meilleur refuge. Nous te supplions tous pour lui, au nom des anges et

des archanges, au nom du saint prophète Mohammed, au nom de tes amis

Ibrahim, Noah, Moussa, Eli, Daoud et Suléïman, au nom de Sidna-Aïssa

(Jésus), ton souffle, qui jugera les âmes au jour de la Rétribution.

Nous te supplions surtout au nom du Vénéré Sidi-Bou-Saad-ed-Djazerti,

ton Fidèle. Que notre prière monte à travers les sept cieux jusqu’à

ton trône, entre les ailes des Chérubins...

Islam saharien · 第 67 / 103 题