SOURATE XCVII.--EL KADR.

Au nom du Dieu Clément et Miséricordieux.

Nous avons fait descendre le Koran sur terre dans la nuit d’El-Kadr.

Qui te fera connaître ce que c’est que la nuit d’El-Kadr?

La nuit d’El-Kadr vaut plus que mille mois.

A cette nuit les anges et l’Esprit descendent dans le monde pour

régler toutes choses.

La paix accompagne cette nuit jusqu’au lever de l’aurore...

--Ya Sidi, commenta Si-Kaddour, c’est la nuit des arrêts immuables. Les

événements de toute l’année sont fixés par les anges durant ces heures

redoutables et bénies!

Il était plein d’enthousiasme.

--O Sidi, quand je traverse cette cour, je sens revivre ma jeunesse. Ici

j’ai étudié. Et là, un peu plus loin, j’ai prié, tlemid de vingt ans,

ardent et modeste comme ces jeunes gens que tu as vus souvent défiler,

qui poursuivent leurs études et deviennent de savants _tolbas_, et qui

porteront les bonnes gloses dans toutes nos zaouïas lointaines. Ya Sidi!

la science est belle quand on la reçoit d’un cœur humble et pieux. C’est

la récompense des purs. Il n’y faut pas d’ambitions trop fortes. Le

proverbe nous le dit: «Travaille pour ton honneur jusqu’à ce qu’il soit

réputé; et quand il est réputé, dors et reste tranquille.»

Brave Si-Kaddour, vieille candeur convaincue... qui n’a jamais, jamais

bien compris quelles haines inextinguibles se répandent à travers le

monde en même temps que les bonnes gloses et que les commentaires

«humbles et pieux».

--Ya Sidi, je me souviens qu’un jour de ce temps-là, alors que le grand

chériff, père de Sid’Amar (Dieu augmente le salut de l’un et la

réputation de l’autre!), nous exposait les doctrines du Vénéré

Sidi-Bou-Saad, j’éprouvai une émotion telle que je dus quitter la salle

et m’en aller dans les jardins, où j’errai durant de longues heures,

comme soulevé du sol par un ravissement presque inexprimable... Ya Sidi!

Ya Sidi!!... Et ce sont là des joies ineffables... Je te les

souhaiterais, Sidi, parce que je t’aime. Rien que pour cela, oui, je

souhaiterais te voir _meslim_... Que mes femmes me soient défendues si

je mens!!

Cette phrase, prise en soi, n’avait rien d’extraordinaire, car il est

peu d’Arabes ne l’employant pas sept fois par jour. Pourtant (à portée

du moins de mes oreilles), jamais Si-Kaddour ne l’a prononcée. Jamais...

Ses femmes? Quelles femmes? Était-ce là un tour oratoire? Lui, mon vieux

taleb, mon vieil ascète, marié?

Marié??...

Les points d’interrogation de ma surprise paraissaient bien aussi

violents que les points d’exclamation coutumiers à l’incriminé. J’en

voulais à Si-Kaddour de m’avoir trompé--j’appelais ainsi sa réserve--sur

un point capital de sa vie. Marié!

Il parut s’amuser beaucoup de ma stupéfaction _roumie_.

--Ya Sidi, par la bénédiction de ta tête, je te prie d’observer une

chose: je dois l’exemple de la pureté à tous nos élèves, à tous nos

disciples, à tous nos serviteurs. Par conséquent, ô Sidi, _je ne pouvais

donc pas ne pas être marié_.

Il me développa sa thèse devant le Désert vaste et grave. Et il était

heureux d’un si beau motif de disserter.

--Le mariage, ô Sidi, nous le nommons «l’indispensable» et «le

salutaire». Dès qu’un homme prend femme, le chitane pleure; et quand les

diables d’enfer lui demandent: «Qu’as-tu donc, maître?»--il leur répond:

«Un fils d’Adam vient de m’échapper!»

Si-Kaddour s’interrompit pour rire, parce que je riais.

--Ya Sidi, tu t’égaies. Ta sagesse sait qu’en effet le mortel n’échappe

pas toujours. Mais les vertueux ont du moins une raison de résister.

Nous préconisons aux chameliers, aux soldats, aux marchands ce bon

moyen: avoir une femme légitime dans chacun des divers endroits où les

mènent leurs parcours. C’est pourquoi ton guide Bou-Haousse, par

exemple, sur le conseil de nos tolbas, s’est marié à Mozafrane sans

vouloir que tu le saches--parce qu’il craignait ta moquerie. Mais il ne

faut pas railler les efforts du côté de la chasteté...

* * * * *

Soudain, les paroles s’arrêtèrent dans la gorge de l’excellent homme: il

apercevait, s’avançant vers nous suivi d’auxiliaires, un exquis sourire

aux lèvres, son «ennemi» Si-Hassan-ben-Ali! Et ce furent toutefois des

souhaits échangés, des compliments à perte d’haleine, comme il convient,

pendant cinq minutes au moins.

--Ya Sidi, roucoulait le beau khodjah de sa voix câline, enveloppante,

ya Sidi, je bénis Allah qui t’a rougi le visage et redonné ce bien: la

santé. Ta jambe cassée sera ces jours prochains, si Dieu permet, plus

forte et plus excellente que l’autre. Et nous sentirons en nos cœurs la

douleur de te perdre, tandis que toi, Sidi, tu triompheras par ton

élégante désinvolture devant les jolies femmes de ton pays...

Si-Hassan-ben-Ali, le Rusé, est trop fin pour n’avoir pas constaté tout

de suite que ce sujet me déplaisait. Aussi, sans s’interrompre, plein de

cette désinvolture et de cette élégance qu’il m’attribue, fit-il dévier

la conversation sur les caravanes, puis sur les chevaux, la chasse, les

animaux domestiques...

Je vais devenir, je crois, l’écho de mon vieux taleb:

Méfions-nous de Si-Hassan (par ce: «nous», je pense à la France). Ce

khodjah-chef est extrêmement fort. En lui réside une puissance de

domination perfide qui l’a conduit déjà jusqu’aux portes du pouvoir. Et

par ces portes, qu’il entr’ouvre, il regarde tout, s’immisce en tout,

tire des fils secrets correspondant avec tout... Il n’y a pas, je crois,

une intelligence comparable à la sienne entre les natifs de l’Afrique

des sables. Intelligence très musulmane, c’est-à-dire plus intuitive que

compréhensive, plus rouée que vraiment habile, plus patiente que

persévérante, plus vaniteuse que fière, plus indomptée que stoïque dans

les revers du malheur: telle que, un ensemble à craindre le jour où ces

facultés se déchaîneraient contre nous, après avoir--qui sait?--pris

leur point d’appui en certaines révolutions de palais...

Mais je reviens aux gazelles. Y étais-je arrivé, du reste? (Je reconnais

que mes chemins d’aujourd’hui se ressentent étrangement d’avoir trop vu

d’écoliers...) L’équivoque Si-Hassan-ben-Ali me vantait les mérites de

ces animaux légers, tellement rapides qu’une race spéciale de chiens

s’est créée, rien qu’à les poursuivre. Il évoquait leur douceur, leur

grâce.

--Je déplore jusqu’aux larmes, Sidi, que nous n’en ayons pas ici. Tu

verrais comme elles s’apprivoisent: aussi fidèles que des chevaux, aussi

caressantes que des femmes. Mais pourquoi n’emporterais-tu pas une de

ces gazelles, Sidi? Oui, chez toi, en France...

Nous étions groupés sous une des galeries à colonnettes de marbre. Des

esclaves nous entouraient de leurs curiosités compactes. Et des pigeons

bleuâtres volaient avec un claquement d’ailes autour de la tête de

Si-Hassan, toujours souriant, affable, digne et noble--beau, plus beau

qu’on n’a le droit de l’être quand on n’est ni ange, ni divinité.

Ce serait un diable plutôt, au fond--un Chitane revêtu d’une forme

séduisante. Un peu de l’orgueil infernal luisait sous ses longues

paupières quand, à mon objection qu’on ne pouvait guère emporter ce qui

n’existait pas, il répliqua:

--Ya Sidi! Par Allah Puissant, ne suis-je point ton serviteur? Tu veux

une chose, elle se trouve. Je n’ai qu’à mettre trois mots sur le moindre

petit papier, et l’un de nos _khouan_ m’envoie la gazelle que tu

désires, privée, docile, accoutumée à se coucher sur un coussin dans un

coin de la chambre. Un cavalier galope pour aller; il galope pour

revenir; six jours passent: la gazelle est là. Quel disciple oserait ne

pas accomplir nos simples vœux!

Il disait: _nos_. Le son de ses paroles rectifiait: _mes_. Et je fus

curieux tout à coup de voir jusqu’à quel point il parlait sérieusement.

J’acceptai, au grand dam de Si-Kaddour.

S’il avait, le beau khodjah, pensé que ses phrases polies n’étaient que

le vent du désert susurrant parmi les dattiers, il ne m’en laissa rien

apprendre. En peu de minutes un des sous-secrétaires se trouva installé,

accroupi au dallage, tirant de son écritoire une plume de roseau

pareille à celles du bon Si-Kaddour--et Si-Hassan-ben-Ali dicta la

lettre. Il interrompait pour «prendre mes ordres».

--La veux-tu toute petite, Sidi?

Mon vieux taleb, grinchu sous cape, fit alors observer très

courtoisement, avec plusieurs circonlocutions et périphrases, qu’un

fragile nouveau-né mourrait avant d’atteindre les pays roumis. Le

changement de climat le tuerait comme la pluie tue les chameaux, ou

comme le soleil tue les grenouilles.

--Par la bénédiction de notre koubba, tu as raison, Si-Kaddour! La plus

haute sagesse s’exprime toujours d’ailleurs par ta bouche vénérable.

Réfléchissons. La demandons-nous adulte, cette gazelle? Non, n’est-ce

pas! De quatre ou cinq lunes au plus... Écris, Ahmed-ben-Abd-er-Rhaman.

La plume de roseau traçait les caractères à senestre, légèrement,

souplement.

«... de quatre ou cinq lunes, au plus, et familière, tel l’enfant qui ne

quitte jamais les pas de sa mère. Si vous n’en possédez point une de

cette sorte, ayez à vous la procurer chez vos voisins ou chez vos amis,

immédiatement.

«Allah veuille en retour vous accorder sa bénédiction la plus haute. Il

est Clément et Miséricordieux: qu’il soit loué dans les siècles!»

Puis un cachet, sorti des vêtements neigeux de Si-Hassan-ben-Ali. Un

coup de tampon. Une empreinte. Et l’un des askers appelé:

--Miloud-ben-Tahar! Selle un méhari! Pars! _Fissa, fissa!_ Vite, vite!

Il se mêlait beaucoup de jactance dans cette hâte merveilleuse: car

ordinairement les Arabes ne sont pas pressés. Enfin je serai donc

encombré d’une gazelle. Peut-être pourra-t-elle ne pas périr de froid à

Saint-Raphaël, chez ma grand’tante... Cette dernière, enchantée d’une

semblable «curiosité» vivante, remerciera dans son esprit le beau

khodjah, qui répliquerait, s’il le pouvait, par des phrases analogues à

celles dont il me combla:

--Excuse au contraire ton serviteur, Sidi. Ceci n’est rien. Tu aurais

souhaité tant soit peu un léopard, une autruche, une négresse d’Éthiopie

ou quelque autre rare objet, c’eût été de même. Il n’y a pour nous ni

distance ni obstacles. Eh quoi! ton immense bonté craint d’affliger le

possesseur actuel de la gazelle?... Rafraîchis ton œil, ô Sidi! Songe,

n’importe qui de nos _khouan_ nous enverrait au premier avis, dans une

outre, le sang de tous ses enfants!...

Il me quitta dès ces derniers mots, en virtuose soigneux de finir sur un

«effet». Mais dans cet effet, pourtant, est une vérité enclose. La

zaouïa demande des présents, ou des sacrifices, ou des vies--et tout

s’offre.

--Je te laisse, Sidi, avec le bien!

--Avec le bien!

--Avec le bien!

Alors je dis à Si-Kaddour, qui soupirait à faire peur aux pigeons

bleuâtres:

--Reconnais cette fois, taleb, l’amabilité parfaite du khodjah.

Le vieux redoubla ses soupirs: «Ya Sidi!» en faisant de grandes

enjambées près de mon fauteuil remis en route. Mais quand nous fûmes

seuls, il exhala le sentiment de son esprit. Il me dépeignit les

malheurs qui pouvaient résulter pour moi de ma confiance téméraire.

--Ya Sidi, laisse-moi te citer ce proverbe de simples nomades: «Le son

ne devient jamais farine; l’ennemi ne devient jamais ami...» Ya Sidi!...

Islam saharien · 第 44 / 103 题