Au nom du Dieu Clément et Miséricordieux.
Nous avons fait descendre le Koran sur terre dans la nuit d’El-Kadr.
Qui te fera connaître ce que c’est que la nuit d’El-Kadr?
La nuit d’El-Kadr vaut plus que mille mois.
A cette nuit les anges et l’Esprit descendent dans le monde pour
régler toutes choses.
La paix accompagne cette nuit jusqu’au lever de l’aurore...
--Ya Sidi, commenta Si-Kaddour, c’est la nuit des arrêts immuables. Les
événements de toute l’année sont fixés par les anges durant ces heures
redoutables et bénies!
Il était plein d’enthousiasme.
--O Sidi, quand je traverse cette cour, je sens revivre ma jeunesse. Ici
j’ai étudié. Et là, un peu plus loin, j’ai prié, tlemid de vingt ans,
ardent et modeste comme ces jeunes gens que tu as vus souvent défiler,
qui poursuivent leurs études et deviennent de savants _tolbas_, et qui
porteront les bonnes gloses dans toutes nos zaouïas lointaines. Ya Sidi!
la science est belle quand on la reçoit d’un cœur humble et pieux. C’est
la récompense des purs. Il n’y faut pas d’ambitions trop fortes. Le
proverbe nous le dit: «Travaille pour ton honneur jusqu’à ce qu’il soit
réputé; et quand il est réputé, dors et reste tranquille.»
Brave Si-Kaddour, vieille candeur convaincue... qui n’a jamais, jamais
bien compris quelles haines inextinguibles se répandent à travers le
monde en même temps que les bonnes gloses et que les commentaires
«humbles et pieux».
--Ya Sidi, je me souviens qu’un jour de ce temps-là, alors que le grand
chériff, père de Sid’Amar (Dieu augmente le salut de l’un et la
réputation de l’autre!), nous exposait les doctrines du Vénéré
Sidi-Bou-Saad, j’éprouvai une émotion telle que je dus quitter la salle
et m’en aller dans les jardins, où j’errai durant de longues heures,
comme soulevé du sol par un ravissement presque inexprimable... Ya Sidi!
Ya Sidi!!... Et ce sont là des joies ineffables... Je te les
souhaiterais, Sidi, parce que je t’aime. Rien que pour cela, oui, je
souhaiterais te voir _meslim_... Que mes femmes me soient défendues si
je mens!!
Cette phrase, prise en soi, n’avait rien d’extraordinaire, car il est
peu d’Arabes ne l’employant pas sept fois par jour. Pourtant (à portée
du moins de mes oreilles), jamais Si-Kaddour ne l’a prononcée. Jamais...
Ses femmes? Quelles femmes? Était-ce là un tour oratoire? Lui, mon vieux
taleb, mon vieil ascète, marié?
Marié??...
Les points d’interrogation de ma surprise paraissaient bien aussi
violents que les points d’exclamation coutumiers à l’incriminé. J’en
voulais à Si-Kaddour de m’avoir trompé--j’appelais ainsi sa réserve--sur
un point capital de sa vie. Marié!
Il parut s’amuser beaucoup de ma stupéfaction _roumie_.
--Ya Sidi, par la bénédiction de ta tête, je te prie d’observer une
chose: je dois l’exemple de la pureté à tous nos élèves, à tous nos
disciples, à tous nos serviteurs. Par conséquent, ô Sidi, _je ne pouvais
donc pas ne pas être marié_.
Il me développa sa thèse devant le Désert vaste et grave. Et il était
heureux d’un si beau motif de disserter.
--Le mariage, ô Sidi, nous le nommons «l’indispensable» et «le
salutaire». Dès qu’un homme prend femme, le chitane pleure; et quand les
diables d’enfer lui demandent: «Qu’as-tu donc, maître?»--il leur répond:
«Un fils d’Adam vient de m’échapper!»
Si-Kaddour s’interrompit pour rire, parce que je riais.
--Ya Sidi, tu t’égaies. Ta sagesse sait qu’en effet le mortel n’échappe
pas toujours. Mais les vertueux ont du moins une raison de résister.
Nous préconisons aux chameliers, aux soldats, aux marchands ce bon
moyen: avoir une femme légitime dans chacun des divers endroits où les
mènent leurs parcours. C’est pourquoi ton guide Bou-Haousse, par
exemple, sur le conseil de nos tolbas, s’est marié à Mozafrane sans
vouloir que tu le saches--parce qu’il craignait ta moquerie. Mais il ne
faut pas railler les efforts du côté de la chasteté...
* * * * *
Soudain, les paroles s’arrêtèrent dans la gorge de l’excellent homme: il
apercevait, s’avançant vers nous suivi d’auxiliaires, un exquis sourire
aux lèvres, son «ennemi» Si-Hassan-ben-Ali! Et ce furent toutefois des
souhaits échangés, des compliments à perte d’haleine, comme il convient,
pendant cinq minutes au moins.
--Ya Sidi, roucoulait le beau khodjah de sa voix câline, enveloppante,
ya Sidi, je bénis Allah qui t’a rougi le visage et redonné ce bien: la
santé. Ta jambe cassée sera ces jours prochains, si Dieu permet, plus
forte et plus excellente que l’autre. Et nous sentirons en nos cœurs la
douleur de te perdre, tandis que toi, Sidi, tu triompheras par ton
élégante désinvolture devant les jolies femmes de ton pays...
Si-Hassan-ben-Ali, le Rusé, est trop fin pour n’avoir pas constaté tout
de suite que ce sujet me déplaisait. Aussi, sans s’interrompre, plein de
cette désinvolture et de cette élégance qu’il m’attribue, fit-il dévier
la conversation sur les caravanes, puis sur les chevaux, la chasse, les
animaux domestiques...
Je vais devenir, je crois, l’écho de mon vieux taleb:
Méfions-nous de Si-Hassan (par ce: «nous», je pense à la France). Ce
khodjah-chef est extrêmement fort. En lui réside une puissance de
domination perfide qui l’a conduit déjà jusqu’aux portes du pouvoir. Et
par ces portes, qu’il entr’ouvre, il regarde tout, s’immisce en tout,
tire des fils secrets correspondant avec tout... Il n’y a pas, je crois,
une intelligence comparable à la sienne entre les natifs de l’Afrique
des sables. Intelligence très musulmane, c’est-à-dire plus intuitive que
compréhensive, plus rouée que vraiment habile, plus patiente que
persévérante, plus vaniteuse que fière, plus indomptée que stoïque dans
les revers du malheur: telle que, un ensemble à craindre le jour où ces
facultés se déchaîneraient contre nous, après avoir--qui sait?--pris
leur point d’appui en certaines révolutions de palais...
Mais je reviens aux gazelles. Y étais-je arrivé, du reste? (Je reconnais
que mes chemins d’aujourd’hui se ressentent étrangement d’avoir trop vu
d’écoliers...) L’équivoque Si-Hassan-ben-Ali me vantait les mérites de
ces animaux légers, tellement rapides qu’une race spéciale de chiens
s’est créée, rien qu’à les poursuivre. Il évoquait leur douceur, leur
grâce.
--Je déplore jusqu’aux larmes, Sidi, que nous n’en ayons pas ici. Tu
verrais comme elles s’apprivoisent: aussi fidèles que des chevaux, aussi
caressantes que des femmes. Mais pourquoi n’emporterais-tu pas une de
ces gazelles, Sidi? Oui, chez toi, en France...
Nous étions groupés sous une des galeries à colonnettes de marbre. Des
esclaves nous entouraient de leurs curiosités compactes. Et des pigeons
bleuâtres volaient avec un claquement d’ailes autour de la tête de
Si-Hassan, toujours souriant, affable, digne et noble--beau, plus beau
qu’on n’a le droit de l’être quand on n’est ni ange, ni divinité.
Ce serait un diable plutôt, au fond--un Chitane revêtu d’une forme
séduisante. Un peu de l’orgueil infernal luisait sous ses longues
paupières quand, à mon objection qu’on ne pouvait guère emporter ce qui
n’existait pas, il répliqua:
--Ya Sidi! Par Allah Puissant, ne suis-je point ton serviteur? Tu veux
une chose, elle se trouve. Je n’ai qu’à mettre trois mots sur le moindre
petit papier, et l’un de nos _khouan_ m’envoie la gazelle que tu
désires, privée, docile, accoutumée à se coucher sur un coussin dans un
coin de la chambre. Un cavalier galope pour aller; il galope pour
revenir; six jours passent: la gazelle est là. Quel disciple oserait ne
pas accomplir nos simples vœux!
Il disait: _nos_. Le son de ses paroles rectifiait: _mes_. Et je fus
curieux tout à coup de voir jusqu’à quel point il parlait sérieusement.
J’acceptai, au grand dam de Si-Kaddour.
S’il avait, le beau khodjah, pensé que ses phrases polies n’étaient que
le vent du désert susurrant parmi les dattiers, il ne m’en laissa rien
apprendre. En peu de minutes un des sous-secrétaires se trouva installé,
accroupi au dallage, tirant de son écritoire une plume de roseau
pareille à celles du bon Si-Kaddour--et Si-Hassan-ben-Ali dicta la
lettre. Il interrompait pour «prendre mes ordres».
--La veux-tu toute petite, Sidi?
Mon vieux taleb, grinchu sous cape, fit alors observer très
courtoisement, avec plusieurs circonlocutions et périphrases, qu’un
fragile nouveau-né mourrait avant d’atteindre les pays roumis. Le
changement de climat le tuerait comme la pluie tue les chameaux, ou
comme le soleil tue les grenouilles.
--Par la bénédiction de notre koubba, tu as raison, Si-Kaddour! La plus
haute sagesse s’exprime toujours d’ailleurs par ta bouche vénérable.
Réfléchissons. La demandons-nous adulte, cette gazelle? Non, n’est-ce
pas! De quatre ou cinq lunes au plus... Écris, Ahmed-ben-Abd-er-Rhaman.
La plume de roseau traçait les caractères à senestre, légèrement,
souplement.
«... de quatre ou cinq lunes, au plus, et familière, tel l’enfant qui ne
quitte jamais les pas de sa mère. Si vous n’en possédez point une de
cette sorte, ayez à vous la procurer chez vos voisins ou chez vos amis,
immédiatement.
«Allah veuille en retour vous accorder sa bénédiction la plus haute. Il
est Clément et Miséricordieux: qu’il soit loué dans les siècles!»
Puis un cachet, sorti des vêtements neigeux de Si-Hassan-ben-Ali. Un
coup de tampon. Une empreinte. Et l’un des askers appelé:
--Miloud-ben-Tahar! Selle un méhari! Pars! _Fissa, fissa!_ Vite, vite!
Il se mêlait beaucoup de jactance dans cette hâte merveilleuse: car
ordinairement les Arabes ne sont pas pressés. Enfin je serai donc
encombré d’une gazelle. Peut-être pourra-t-elle ne pas périr de froid à
Saint-Raphaël, chez ma grand’tante... Cette dernière, enchantée d’une
semblable «curiosité» vivante, remerciera dans son esprit le beau
khodjah, qui répliquerait, s’il le pouvait, par des phrases analogues à
celles dont il me combla:
--Excuse au contraire ton serviteur, Sidi. Ceci n’est rien. Tu aurais
souhaité tant soit peu un léopard, une autruche, une négresse d’Éthiopie
ou quelque autre rare objet, c’eût été de même. Il n’y a pour nous ni
distance ni obstacles. Eh quoi! ton immense bonté craint d’affliger le
possesseur actuel de la gazelle?... Rafraîchis ton œil, ô Sidi! Songe,
n’importe qui de nos _khouan_ nous enverrait au premier avis, dans une
outre, le sang de tous ses enfants!...
Il me quitta dès ces derniers mots, en virtuose soigneux de finir sur un
«effet». Mais dans cet effet, pourtant, est une vérité enclose. La
zaouïa demande des présents, ou des sacrifices, ou des vies--et tout
s’offre.
--Je te laisse, Sidi, avec le bien!
--Avec le bien!
--Avec le bien!
Alors je dis à Si-Kaddour, qui soupirait à faire peur aux pigeons
bleuâtres:
--Reconnais cette fois, taleb, l’amabilité parfaite du khodjah.
Le vieux redoubla ses soupirs: «Ya Sidi!» en faisant de grandes
enjambées près de mon fauteuil remis en route. Mais quand nous fûmes
seuls, il exhala le sentiment de son esprit. Il me dépeignit les
malheurs qui pouvaient résulter pour moi de ma confiance téméraire.
--Ya Sidi, laisse-moi te citer ce proverbe de simples nomades: «Le son
ne devient jamais farine; l’ennemi ne devient jamais ami...» Ya Sidi!...