19 octobre.

Aujourd’hui, pluie disparue, temps magnifique. De plus, un cadeau que

m’envoie par intermédiaire, pour me distraire, le grand Saint Bou-Saad;

bon prétexte à mettre nerveusement du pâle noir d’encre tournée sur le

blanc jauni de ce papier--véritable hollande, s’il vous plaît, apporté

sans doute jadis avec la boîte de plumes d’acier par un pèlerin qui me

prévoyait.

Si-Kaddour m’a déniché cette merveille dans le désordre épique des

longues chambres-magasins où Babylone et ses profusions prennent un faux

air de «décrochez-moi-ça».

Mais quel «décrochez-moi-ça» propice aux charmantes surprises! L’autre

jour, y étant entré avec mon fauteuil, ni l’un ni l’autre n’en voulions

plus sortir...

Je faisais l’inventaire:

Un coffret de marqueterie, signé Gallé et qui doit provenir de la

dernière exposition parisienne, mis en relief par le voisinage d’un

atroce «réveil» nickelé, à musique!--airs: _la Paimpolaise_ et _la

Mascotte_, galop.--De très curieuses statuettes, faïences italiennes.

Des lances de chefs Touareg. Une garniture en cuir tressé, envoyée du

Turkestan pour recouvrir le tombeau de Sidi-Bou-Saad. Du mauvais calicot

en pièces. Des saphirs et des topazes. Une pendule Empire monumentale où

le char du Soleil, mené par un Apollon d’or, couronne le sommet d’un

temple d’albâtre. Des bottes hongroises. De la bougie. Des panaches

d’autruche. Du benjoin. La Bible en anglais. Une défense d’ivoire brut.

Deux grands flambeaux persans, en argent martelé (XVIe siècle, me

semble-t-il), avec des animaux fantastiques, des cerfs qui ne sont pas

des cerfs, et plusieurs griffons à têtes de lion, à vague tournure de

chameau--tous ces monstres, entrelacés par des arabesques anciennes, si

souples, si ingénieuses, inimitables. Je l’avoue, ils m’ont fait

commettre un péché d’envie, ces flambeaux; envie que j’ai dissimulée,

pour ne pas me les faire offrir.

Mais revenons à l’heure plus proche, à ce matin, quand Si-Kaddour

m’incita, d’une parole joyeuse, à quelque peu de promenade.

--Ya Sidi, le vent s’est calmé, le ciel a lavé les impuretés de la

terre. Que ta sagesse me pardonne si je lui donne un conseil, Sidi...

Les allées des jardins ne semblaient guère abordables; nous nous sommes

résignés à circuler le long des cours et des places, dont quelques-unes

en pente sèchent déjà--et sous les galeries. Les _askers_ de garde,

signalant notre approche, se levaient ensemble, d’un mouvement rapide,

mais aussi rythmé que celui de la famille chérifienne lorsqu’elle me

quitte avec un adieu. Et c’étaient des salutations, au vrai sens

étymologique du mot:

--_Selam alek! Selam alikoum!_ Que le salut soit avec toi! avec vous!

Ceux qui parlent au pluriel, fût-ce en s’adressant à moi seul, sont les

plus pieux--car ils donnent ainsi le _Selam_ pour moi et pour mon ange

gardien, lequel marche près de mon fauteuil, bien qu’invisible,

accompagnant Si-Kaddour et l’ange gardien de Si-Kaddour. Même les Roumis

ne manquent point de ce compagnon sacré. C’est une récompense d’Allah,

parce qu’ils croient à trois des Livres saints.

--... Et ces Livres venus du Ciel, tu le sais, sont quatre en tout,

Sidi...

Ah! ne le laissons pas recommencer ses sempiternelles explications sur

les quatre livres, le Thourat de Moïse, le Zabour du roi David, l’Endjil

et le Koran!... ni sur les Hadits du Prophète, ni sur la Souna, ni sur

les Commentaires, ni sur les gloses du docte Sidi-Khelil!... ni sur

les écrits admirables du Vénéré Pôle du Monde, du Saint

Sidi-Bou-Saad-ed-Djazerti!

--Dis-moi, taleb, qu’est-ce que ce tapage?

Une troupe bruyante s’avançait,--et c’est tellement rare, le bruit pour

le bruit, dans cette zaouïa religieuse... Des cris rythmés s’élevèrent,

presque un chant:

--_Hadou-ha! Hadou-ha! Hadou-ha!_

Le bon taleb se prit à rire.

--Ya Sidi, ce sont des écoliers. Lorsque l’un d’eux manque la classe

sans quelque raisonnable excuse, on envoie les autres le chercher. Ces

enfants ont vraiment le flair du renard et la vitesse du lévrier, Sidi.

Ils trouvent le coupable, le lient d’une corde et le rapportent sur

leurs épaules en criant sa honte, comme tu vois.

Je voyais en effet. Les garçons, dont la curiosité recommence à

m’importuner depuis que «les choses» ont changé, ne m’apercevaient même

point ce matin, perdus dans leur ardeur de triomphe. Ils étaient pour

dix minutes l’incarnation du droit répressif, de la Justice. Ils étaient

(volupté très arabe) une parcelle de l’autorité.

--_Hadou-ha! Hadou-ha! Hadou-ha!_

Le jeune prisonnier, les yeux luisants comme des charbons, n’essayait

pas une lutte impossible. Il se disait, lui aussi: _Mektoub!_ Et son

indifférence sournoise se résignait au proche châtiment.

--Mais que va-t-on lui faire, ô taleb?

--Je ne saurais te l’affirmer exactement, Sidi. Excuse-moi. La peine

varie. Tantôt on _leur_ donne quelques coups de bâton sur les pieds, et

tantôt on leur jette du piment dans les yeux. Ce dernier moyen, par

Allah, est une punition très salutaire!

Je protestai contre cette barbarie. Du piment dans les yeux! Brutalité

abominable! Mais Si-Kaddour ne m’écoutait plus, malgré toute sa

politesse. Arrêté soudain, sur son épaule il «cueillait» un tout petit

papillon bleu, ponctué de blanc, qui s’était empêtré les pattes aux fils

broussailleux de son beurnouss.

--Ya Sidi! regarde! La frêle créature du Seigneur me présage une

nouvelle prochaine. Oui, dès avant ce soir, _inch’ Allah_, j’apprendrai

de l’inconnu. Oui, par la bénédiction de Sidi-Bou-Saad!

Et ses vieux doigts ridés s’ouvrirent, et délicatement son souffle

renvoya dans l’air chauffé le petit papillon bleu--dans l’air voluptueux

et fiévreux qui nous venait par bouffées du grand Sahara mouillé de

pluie... Puis il reprit, changeant de ton le plus naturellement du

monde:

--Pourquoi, ô Sidi, voudrais-tu que nous ne punissions pas ces élèves?

Ils ont passé l’âge enfantin des douceurs, des caresses et de la

famille. Ils vont entrer dans la vie, plus cruelle et plus douloureuse

que le piment dans les yeux. O Sidi, la vérité est avec toi: complète-la

en reconnaissant la nécessité de l’obéissance et l’utilité de la

souffrance... Par ta tête chérie! La douleur du corps mène à la joie de

l’âme. C’est par elle, Sidi, que le _moumine_ devient _meslime_...

Comment traduire ce cliquetis de mots étrangers? _Moumine_, c’est le

croyant. _Meslime_, c’est le musulman, le résigné à la volonté du

Tout-Puissant.

--D’ailleurs, ô Sidi (continuait Si-Kaddour), j’en ai reçu, moi qui te

parles, du piment dans les yeux. On se roule d’abord de brûlure, ce qui

inspire pour l’avenir une sage crainte de désobéir. Mais ensuite l’œil

se rafraîchit. Il est net, propre, purifié: la vue percerait les

murailles... Ah! Sidi, c’est un bel âge, celui où l’on peut recevoir

sans honte du piment dans les yeux!

Justement nous arrivions devant une autre école, d’élèves un peu plus

âgés. Si-Kaddour s’interrompit, fit ouvrir devant nous la porte:

--Ya Sidi, que ta bonté le constate: ici règnent la paix et la

tranquillité!

Une tranquillité relative, fort nasillarde. Les écoliers de quatorze à

quinze ans, accroupis sur des nattes, psalmodiaient une très difficile

sourate du Koran, tandis que le maître, gros taleb à la bouche en moue,

marquait la mesure et de sa baguette tapait çà et là sur l’épaisse

coiffure de ceux n’allant pas en chœur.

Islam saharien · 第 43 / 103 题