Aujourd’hui, pluie disparue, temps magnifique. De plus, un cadeau que
m’envoie par intermédiaire, pour me distraire, le grand Saint Bou-Saad;
bon prétexte à mettre nerveusement du pâle noir d’encre tournée sur le
blanc jauni de ce papier--véritable hollande, s’il vous plaît, apporté
sans doute jadis avec la boîte de plumes d’acier par un pèlerin qui me
prévoyait.
Si-Kaddour m’a déniché cette merveille dans le désordre épique des
longues chambres-magasins où Babylone et ses profusions prennent un faux
air de «décrochez-moi-ça».
Mais quel «décrochez-moi-ça» propice aux charmantes surprises! L’autre
jour, y étant entré avec mon fauteuil, ni l’un ni l’autre n’en voulions
plus sortir...
Je faisais l’inventaire:
Un coffret de marqueterie, signé Gallé et qui doit provenir de la
dernière exposition parisienne, mis en relief par le voisinage d’un
atroce «réveil» nickelé, à musique!--airs: _la Paimpolaise_ et _la
Mascotte_, galop.--De très curieuses statuettes, faïences italiennes.
Des lances de chefs Touareg. Une garniture en cuir tressé, envoyée du
Turkestan pour recouvrir le tombeau de Sidi-Bou-Saad. Du mauvais calicot
en pièces. Des saphirs et des topazes. Une pendule Empire monumentale où
le char du Soleil, mené par un Apollon d’or, couronne le sommet d’un
temple d’albâtre. Des bottes hongroises. De la bougie. Des panaches
d’autruche. Du benjoin. La Bible en anglais. Une défense d’ivoire brut.
Deux grands flambeaux persans, en argent martelé (XVIe siècle, me
semble-t-il), avec des animaux fantastiques, des cerfs qui ne sont pas
des cerfs, et plusieurs griffons à têtes de lion, à vague tournure de
chameau--tous ces monstres, entrelacés par des arabesques anciennes, si
souples, si ingénieuses, inimitables. Je l’avoue, ils m’ont fait
commettre un péché d’envie, ces flambeaux; envie que j’ai dissimulée,
pour ne pas me les faire offrir.
Mais revenons à l’heure plus proche, à ce matin, quand Si-Kaddour
m’incita, d’une parole joyeuse, à quelque peu de promenade.
--Ya Sidi, le vent s’est calmé, le ciel a lavé les impuretés de la
terre. Que ta sagesse me pardonne si je lui donne un conseil, Sidi...
Les allées des jardins ne semblaient guère abordables; nous nous sommes
résignés à circuler le long des cours et des places, dont quelques-unes
en pente sèchent déjà--et sous les galeries. Les _askers_ de garde,
signalant notre approche, se levaient ensemble, d’un mouvement rapide,
mais aussi rythmé que celui de la famille chérifienne lorsqu’elle me
quitte avec un adieu. Et c’étaient des salutations, au vrai sens
étymologique du mot:
--_Selam alek! Selam alikoum!_ Que le salut soit avec toi! avec vous!
Ceux qui parlent au pluriel, fût-ce en s’adressant à moi seul, sont les
plus pieux--car ils donnent ainsi le _Selam_ pour moi et pour mon ange
gardien, lequel marche près de mon fauteuil, bien qu’invisible,
accompagnant Si-Kaddour et l’ange gardien de Si-Kaddour. Même les Roumis
ne manquent point de ce compagnon sacré. C’est une récompense d’Allah,
parce qu’ils croient à trois des Livres saints.
--... Et ces Livres venus du Ciel, tu le sais, sont quatre en tout,
Sidi...
Ah! ne le laissons pas recommencer ses sempiternelles explications sur
les quatre livres, le Thourat de Moïse, le Zabour du roi David, l’Endjil
et le Koran!... ni sur les Hadits du Prophète, ni sur la Souna, ni sur
les Commentaires, ni sur les gloses du docte Sidi-Khelil!... ni sur
les écrits admirables du Vénéré Pôle du Monde, du Saint
Sidi-Bou-Saad-ed-Djazerti!
--Dis-moi, taleb, qu’est-ce que ce tapage?
Une troupe bruyante s’avançait,--et c’est tellement rare, le bruit pour
le bruit, dans cette zaouïa religieuse... Des cris rythmés s’élevèrent,
presque un chant:
--_Hadou-ha! Hadou-ha! Hadou-ha!_
Le bon taleb se prit à rire.
--Ya Sidi, ce sont des écoliers. Lorsque l’un d’eux manque la classe
sans quelque raisonnable excuse, on envoie les autres le chercher. Ces
enfants ont vraiment le flair du renard et la vitesse du lévrier, Sidi.
Ils trouvent le coupable, le lient d’une corde et le rapportent sur
leurs épaules en criant sa honte, comme tu vois.
Je voyais en effet. Les garçons, dont la curiosité recommence à
m’importuner depuis que «les choses» ont changé, ne m’apercevaient même
point ce matin, perdus dans leur ardeur de triomphe. Ils étaient pour
dix minutes l’incarnation du droit répressif, de la Justice. Ils étaient
(volupté très arabe) une parcelle de l’autorité.
--_Hadou-ha! Hadou-ha! Hadou-ha!_
Le jeune prisonnier, les yeux luisants comme des charbons, n’essayait
pas une lutte impossible. Il se disait, lui aussi: _Mektoub!_ Et son
indifférence sournoise se résignait au proche châtiment.
--Mais que va-t-on lui faire, ô taleb?
--Je ne saurais te l’affirmer exactement, Sidi. Excuse-moi. La peine
varie. Tantôt on _leur_ donne quelques coups de bâton sur les pieds, et
tantôt on leur jette du piment dans les yeux. Ce dernier moyen, par
Allah, est une punition très salutaire!
Je protestai contre cette barbarie. Du piment dans les yeux! Brutalité
abominable! Mais Si-Kaddour ne m’écoutait plus, malgré toute sa
politesse. Arrêté soudain, sur son épaule il «cueillait» un tout petit
papillon bleu, ponctué de blanc, qui s’était empêtré les pattes aux fils
broussailleux de son beurnouss.
--Ya Sidi! regarde! La frêle créature du Seigneur me présage une
nouvelle prochaine. Oui, dès avant ce soir, _inch’ Allah_, j’apprendrai
de l’inconnu. Oui, par la bénédiction de Sidi-Bou-Saad!
Et ses vieux doigts ridés s’ouvrirent, et délicatement son souffle
renvoya dans l’air chauffé le petit papillon bleu--dans l’air voluptueux
et fiévreux qui nous venait par bouffées du grand Sahara mouillé de
pluie... Puis il reprit, changeant de ton le plus naturellement du
monde:
--Pourquoi, ô Sidi, voudrais-tu que nous ne punissions pas ces élèves?
Ils ont passé l’âge enfantin des douceurs, des caresses et de la
famille. Ils vont entrer dans la vie, plus cruelle et plus douloureuse
que le piment dans les yeux. O Sidi, la vérité est avec toi: complète-la
en reconnaissant la nécessité de l’obéissance et l’utilité de la
souffrance... Par ta tête chérie! La douleur du corps mène à la joie de
l’âme. C’est par elle, Sidi, que le _moumine_ devient _meslime_...
Comment traduire ce cliquetis de mots étrangers? _Moumine_, c’est le
croyant. _Meslime_, c’est le musulman, le résigné à la volonté du
Tout-Puissant.
--D’ailleurs, ô Sidi (continuait Si-Kaddour), j’en ai reçu, moi qui te
parles, du piment dans les yeux. On se roule d’abord de brûlure, ce qui
inspire pour l’avenir une sage crainte de désobéir. Mais ensuite l’œil
se rafraîchit. Il est net, propre, purifié: la vue percerait les
murailles... Ah! Sidi, c’est un bel âge, celui où l’on peut recevoir
sans honte du piment dans les yeux!
Justement nous arrivions devant une autre école, d’élèves un peu plus
âgés. Si-Kaddour s’interrompit, fit ouvrir devant nous la porte:
--Ya Sidi, que ta bonté le constate: ici règnent la paix et la
tranquillité!
Une tranquillité relative, fort nasillarde. Les écoliers de quatorze à
quinze ans, accroupis sur des nattes, psalmodiaient une très difficile
sourate du Koran, tandis que le maître, gros taleb à la bouche en moue,
marquait la mesure et de sa baguette tapait çà et là sur l’épaisse
coiffure de ceux n’allant pas en chœur.