1er octobre.
Et j’y suis allé--dans mon fauteuil.
J’en suis aussi revenu, un peu étonné de certaines choses... par exemple
de «l’invisibilité» persistante de Sid’Ahmed-ould-Djazerti. Je dirai
plus: un peu choqué. Comment! voici un personnage, autant chériff que
l’on voudra: il promet, il offre de me recevoir, moi son hôte--son hôte
en pays arabe; puis, la dernière minute arrivée, ce seigneur se dérobe;
il délègue son secrétaire, son _khodjah_-chef, Si-Hassan-ben-Ali le
rusé, pour représenter Sa Hauteur envers mon insignifiance. Et moi,
cloué chez lui par le sort, je dois tolérer ces impertinences sans
pouvoir faire seller un cheval ou un méhari...
Ma colère pourrait surprendre ceux qui connaissent mal les mœurs du
Désert; mais le manque d’égards, chez l’Arabe, est le frère jumeau de
l’insupportable menace.
Il faut avoir vu les courbettes obséquieuses de cet Hassan-ben-Ali! Et
ses déférences, et son humilité où triomphait toute sa joie d’avoir
empêché les chériffs de me recevoir eux-mêmes!... Quelle politesse! Ce
musulman trop civil ne sera grossier avec moi que le jour où,
décidément, on devra me couper le cou. Mais, jusque-là, il joue de moi
en virtuose, comme un chat dont les pattes ne montreraient que velours
et dont les dents s’aiguiseraient, fines et pointues, derrière les
souriantes babines.
--O Sidi, daigne jeter un coup d’œil favorable sur ce que te présente
ton serviteur!
En ces termes il m’indiquait le parchemin déroulé, maintenu par deux
scribes. Son amabilité était ambiguë, menaçante au fond, comme le flegme
des sous-khodjah et comme l’apparence même des objets de l’entour. Oui,
les choses me sont hostiles: le battant peint de l’armoire entr’ouverte
me la disait, cette hostilité, et les murs blancs et mornes de la longue
«chambre du sceau», et cet air lourd à respirer, chargé d’une odeur de
vieille encre, de vieille cire et de je ne sais quel fade relent de
musc.
--Tes regards, ô Sidi, daigneront-ils me faire la faveur de vérifier la
_base_ de cet arbre généalogique? D’abord, ici, le nom d’Allah, que cent
mille épithètes de vertus ne pourraient assez louanger. Puis ensuite
celui de l’ange Djébril (Gabriel) aux ailes de diamant. Puis ici, les
syllabes bénies formant celui du Saint Prophète...
J’interrompis le discours sans avoir bien examiné l’azur, l’argent et le
vermillon scintillant en effet sur les feuilles de l’arbre, plus touffu
que celui de Jessé dans nos anciens missels. Et Dieu sait pourtant que
j’aime les vieux vélins enluminés, dont la perfection puérile est si
amusante à l’esprit, et le contact si doux aux doigts. Mais je ne
pouvais tolérer l’attitude de cet Hassan-ben-Ali.
--Cela suffit, déclarai-je. Si-Kaddour m’a déjà expliqué ces
filiations...
Le visage de Si-Hassan demeura impassible, plutôt souriant--mais ses
yeux parlèrent. Oui, quoi qu’il en eût, et malgré le fameux rideau
intellectuel dont il s’enveloppe, il ne put tout à fait clore ces
«fenêtres de l’âme». Et l’on aperçut, un court instant, le démon du
logis... Du reste, c’est le soudain coup d’œil oblique, le jet lumineux,
quasi phosphorescent des prunelles qui chez l’Arabe est révélateur de
l’émotion, de la défaillance, ou de la traîtrise secrète--tandis que
chez l’Européen ce serait (les juges d’instruction le savent bien)
l’altération de la voix, le frisson léger des doigts malgré le
raidissement de la volonté.
Oui, les yeux de Si-Hassan parlèrent. Ils dirent de la haine pour moi et
même pour le pauvre Si-Kaddour, lequel, malgré sa bonne contenance, me
faisait vraiment pitié.
* * * * *
Mon fauteuil roulait enfin hors de la «chambre du sceau». Les gens du
banc--_ahl-es-soffa_--tous ceux qui restent de longues heures à la porte
des grands de la terre musulmane--quémandeurs, plaignants, courtisans,
parasites, attendant des matins jusqu’aux soirs et des soirs jusqu’aux
aubes le bon vouloir du puissant seigneur--les gens du banc ne me
saluèrent point quand je passai. Mauvais, très mauvais, cela. Je
remarquai aussi, après coup, que le thé traditionnel (jouant chez les
Djazertïa le rôle hospitalier du _caouah_ en d’autres lieux) ne m’avait
pas été offert. Mauvais, plus mauvais encore. Tellement mauvais que je
me sentis subitement tranquille, n’aimant pas les demi-situations et
préférant le danger net.
Les hommes de garde, arrogants sous leur beurnouss bleu, me heurtaient
«moralement», fiers et dédaigneux, le long des galeries. Les porteurs de
ballots, au tournant des couloirs, faillirent bousculer mon véhicule:
car les serviteurs d’Islam exagèrent la tendance du maître...
Et les enfants, sortant des écoles par flots, ne me suivirent pas de
près comme à l’ordinaire--comme avant-hier encore ils auraient agi. Et
leurs cinq doigts écartés se dirigèrent de mon côté:
--_Khamsa fih aïnek!_ Cinq dans ton œil!
C’est le remède saharien contre la jettatura, contre l’infernale
influence. Les vieillards impotents soignés ici me l’adressaient
également à la dérobée, ce signe conjurateur, de leurs vieilles mains
tremblantes qui repoussaient mes maléfices, tandis que les bouches
édentées balbutiaient des anathèmes:
--Religion de croix! Religion d’égaré! Dieu maudisse ta mère la chienne!
Que ta mort soit sans tombeau!
Pour faire diversion, l’infortuné Si-Kaddour m’indiquait presque au
hasard les bâtiments déjà vus, les ateliers de métiers, les magasins,
les annexes.
--Regarde, ô Sidi, regarde... regarde cette zaouïa des Djazerti!
* * * * *
Nous parvenions à la place des Caravanes où journellement arrivent ici,
par sacs d’inégale valeur, les offrandes des Khouan, des
Djazertïa--convois dont le point d’origine me demeure mystérieusement
caché, et dont les chameaux, quand on les décharge, brament entre les
murs blanchis. Ce sont de braves bêtes, cependant, ces chameaux. Ils
m’annoncent du moins, eux, par leur cri plus sourd ou plus aigu, s’ils
viennent de l’Orient lumineux ou du Moghreb très âpre, du Maroc aux
races de dromadaires diminuées et chétives, comme rabougries. Ils
travaillent «pour la zaouïa». Ils apportent la _ziara_, du même pas dont
ils apporteraient toute chose, inconscients d’enrichir les descendants
d’un Vénéré. Ils sont pleins de simplicité dans leur laideur
d’auxiliaires utiles, qui seuls peuvent braver longtemps cette lumière
féroce du Désert, ce climat souvent brutal, ce sable africain.
--Ya Sidi, m’instruit le taleb, Allah nous dit dans le Koran: «Je vous
ai soumis les chameaux, afin que vous soyez reconnaissants.»
Et le bon Si-Kaddour, redevenu gai, contemple avec attendrissement les
échines bossues d’où vont être déchargés les précieux hommages et les
générosités. Un grouillement de fidèles et d’esclaves s’agite, troublant
le silence pour un instant.
--Ya Sidi, quel spectacle édifiant!
Dans un coin, là-bas, une nomade des environs se tient debout,
respectueuse, attendant qu’on veuille bien prendre son humble offrande
d’humble femme--cette petite charge de bois menu balancée sur le dos de
son bourriquot.
Elle a l’air sauvage et résigné des animaux soumis au fouet. Sa robe
drapée, de vieux coton sale, laisse voir des lambeaux de chair brune,
comme tannée. Son visage s’inquiète. Furtive, elle jette sur mon
équipage la défiance de son regard.
--Ya Sidi, reprend le taleb, daigne constater ici la munificence des
Djazerti. En échange de ce petit fagot, qu’on accepte pour ne pas
froisser d’un refus la bonne volonté du plus misérable, notre zaouïa va
nourrir pendant deux ou trois jours, Sidi, cette malheureuse et ses
enfants. Elle va couvrir de vêtements neufs leurs membres rafraîchis au
bain. Et des présents d’orge et de dattes leur seront remis par surcroît
quand ils reprendront le chemin de leur tente, en louant Allah et le
Sublime Sidi-Bou-Saad-ed-Djazerti (Dieu veuille lui continuer la
félicité!)...
La femme m’examinait de nouveau, avec un recul secret grandissant. Elle
questionna l’un des esclaves, et, dès le mauvais renseignement reçu, je
vis une répulsion contracter le hâle de son visage, et ses doigts
rugueux faire, eux aussi, le signe cabalistique de défense et de
réprobation... «_Khamsa fih aïnek!_ Cinq dans ton œil!...»
Je n’entendais pas, mais je compris--et je pâlis. Même venant de cette
créature tellement près de la brute, la blessure me fut sensible. Il me
parut devenir un paria, si les femmes (soient-elles à peine femmes) se
détournent maintenant de moi, pleines d’horreur...
* * * * *
Le taleb ne remarquait rien ou feignait de ne rien remarquer parmi ces
signes hostiles. Il voulait «effacer», coûte que coûte, l’affront du
manque d’accueil, le procédé du khodjah, son ennemi, le beau jeune homme
à la langue douce, Si-Hassar-ben-Ali.
--Ya Sidi!--me répétait-il, continuant les expansions d’un réel
enthousiasme,--ya Sidi! permets-moi de le proclamer: elle est un louable
et pieux miracle, cette zaouïa de Mozafrane, d’où sont sorties, comme
les abeilles essaiment de la ruche, nos autres zaouïas, Sidi. Elle crie
la gloire de l’Illustre Bou-Saad. Son parfum monte au trône du Puissant,
porté sur les ailes des Khérubs. O Sidi, ô Sidi, regarde!...
Évidemment. Les constructions étendues, les cultures encloses d’un mur à
créneaux, soignées par des jardiniers innombrables--cet univers isolé,
complet et riche, cela paraît stupéfiant quand on connaît le Désert. Vie
abondante, surgie ainsi du milieu des plaines arides, sans autre secours
que le prestige d’une idée--pas même: d’une _nuance_ d’idée.
--Regarde, ô Sidi!
Regarder, oui. Mais tous n’ont pas des yeux semblables... La façon
d’examiner les édifices d’une religion peut donner à leurs sculptures
plus ou moins de relief. Aujourd’hui, ma mauvaise humeur me «rapetisse»
les choses--et la foi des pèlerins, au contraire, les amplifie sans
doute, les idéalise, les auréole d’un nimbe immuable et prestigieux.
Et je me ressouviens de la lampe idéale qui, de tout ce qu’elle
éclairait, faisait des pierreries et des escarboucles. J’y avais trouvé
jusqu’ici le symbole général de l’imagination. Mais c’est davantage
encore. Cette force occulte qui livre (spontanément, remarquez bien)
l’Afrique entière et l’Asie de l’ouest au pouvoir des «Ordres», cette
puissance secrète des mystiques détient la lampe d’Aladdin. Par elle,
chaque moellon de ces murailles devient non seulement plus précieux,
mais «plus beau» que l’onyx de Syrie. Chaque feuille de ces bosquets se
change en émeraudes serties d’or fin. Et ce qui nous semble, à nous,
déjà très remarquable représente en effet le miracle--mieux, «la
merveille»,--à des peuples pour qui le merveilleux est le pain
nécessaire, bien avant les aliments dont le corps se soutient chaque
jour...
Au résumé:
Force occulte--puissance mystique--miracle complexe, cérébral et
sensuel.
Je crois vaguement (sans me rappeler la phrase) que le dernier mot de
mes lettres interrompues, envoyées vers la France si brusquement, était
celui de _volupté_. Cela me frappe à distance. Il faut toujours en
revenir là: Volupté... Elle alimente la flamme des aspirations
musulmanes. Et c’est une science profonde de son adaptation à ces races
qui les jette pantelantes sous le joug béni de leurs dominateurs.
Et cependant, il y a là, par comparaison à l’Islam non affilié, un essai
de relèvement moral que je voudrais examiner pour le mieux comprendre.
La religion chrétienne nous prêche la pureté absolue; elle a été
néanmoins obligée de souffrir, à côté, le péché d’amour. La religion
musulmane le légitime, ce péché, le prescrit pour ainsi dire avec les
quatre épouses renouvelables et les concubines à volonté. Alors,
descendant d’un degré, elle _tolère_ sans se scandaliser les vices
variés--vices orientaux... Elle admet, comme un mal inévitable, la
sodomie, les infâmes trafics d’enfants.
La jeunesse des chériffs verse trop souvent, pareille à celle de leurs
coreligionnaires, en ces désordres. Soit. Mais _on les cache_. Et si
nous admettons que l’hypocrisie est un hommage rendu par le mal au bien,
nous pouvons admettre aussi que, dans le cas présent, cette hypocrisie
«crée» l’idée de vertu.
Après l’avoir créée, elle la fortifie en évoquant d’autres désirs que la
gourmandise ou la débauche--en montrant, à des êtres qui ne l’eussent
pas soupçonné, un autre idéal possible--en préconisant un bonheur que ne
détiennent pas les jeunes esclaves en tunique blanche ou les danseuses
tiarées d’or...
Les chériffs, distributeurs du _dikhr_ qui mène à l’extase, ont donc
appelé leurs fidèles à de nouveaux frémissements, violents et chastes.
_Ils_ ont fait vibrer leurs nerfs suavement, jusqu’aux profondeurs de
fibres insoupçonnées--de fibres qui dormaient en eux.
Et, très habiles, _ils_ ont crié:
«Vous n’aurez cela que par nous. Vous ne le trouverez que chez nous!»
Et leur habileté plus grande encore fut d’avouer (eux qui pouvaient tout
dissimuler) la possession régulière des quatre épouses légitimes, comme
il est indiqué au Koran, et des négresses sans nombre fixé. Car
l’ascétisme, tel que le conçoit le cerveau d’un Arabe, ne rappelle point
celui de saint Paul. A vouloir faire ici de vrais «purs» on eût fait des
bêtes féroces.
C’eût été trop dangereux.
Se déclarant maîtres des joies spirituelles, les sages chériffs ont
également autorisé, recommandé, par l’exemple, la joie charnelle--la
volupté de la volupté...