Le fort ne faiblit point,
Fût-il broyé comme le musc
Ou pilé comme le camphre...
Est-ce pour m’encourager, est-ce par simple hasard que Si-Kaddour m’a lu
ces vers, pris dans le livre intitulé: _les Perles des Pensées_, autre
œuvre du fécond théologue feu Bou-Saad-ed-Djazerti?
Le fort ne faiblit point...
Je veux méditer cette parole: je veux «ne pas faiblir», non seulement
envers la malveillance que je sens autour de moi, un peu davantage
chaque matin--mais surtout envers moi-même: voilà mes rêves pendant
qu’un vieux taleb m’explique la généalogie des Djazerti et l’emblème de
leurs deux filiations: la chaîne corporelle, ou transmission de
l’existence de chair; la chaîne mystique, ou chaîne dorée, transmission
de la _baraka_, de la bénédiction particulière, de la divine étincelle
qui se lègue d’esprit en esprit.
--En va-t-il de même, ô taleb, chez les autres marabouts?
Le cœur de Si-Kaddour se prit à saigner sous le coup de mes confusions
stupides.
--Ya Sidi!! par ta tête chérie!! Pourquoi ce mot de «marabout» qui nous
flagelle et nous insulte?... Si le saint chériff actuel l’entendait à
travers l’espace, il aurait le foie transpercé, Sidi, crois-moi. Et le
Vénéré Sidi-Bou-Saad, son aïeul (Dieu lui donne le repos éternel!) se
retournerait sur le flanc gauche dans son tombeau de la koubba, ya Sidi!
ya Sidi!!...
Pauvre Si-Kaddour... Son regard navré glissait entre les branches,
jusqu’au Désert roux et ardent qu’il semblait prendre à témoin.
--O taleb, calme ta douleur! Je sais que les Djazerti ne sont pas de
vulgaires marabouts: ils sont chériffs.
Le brave homme me remercia de la rectification, puis continua de
protester comme si je n’avais pas rectifié:
--Ya Sidi, ta bonté dépasse réellement celle de David, père de Salomon!
Et ta justice est extraordinaire! Mais par Allah, vois-tu, ma tête
s’égare quand j’entends appliquer au «Maître» ce terme vulgaire de
_mraboth_ (marabout). Un mraboth est un simple hère, qui s’en va faire
de petits miracles devant de petites gens, et souvent vole leur argent,
tel un vil imposteur. Mais les chériffs sont autre chose, par la
bénédiction de la Sainte Kaaba! Je n’ai pas à parler des prétentions de
nos rivaux. Ils t’affirmeront ceci ou cela: les uns disent vrai, les
autres mentent. Allah voit tout et connaît tout. Mais les Djazerti
descendent du Prophète, Sidi. La lignée du lion ne doit pas se confondre
avec la lignée du chacal, même quand elle bifurque!
Alors il m’expliqua, tantôt plein de lenteur et plein d’animation, ces
hérédités compliquées des Saints purs entre les purs:
--La transmission de la chair, Sidi, peut se faire en même temps que la
transmission de la _baraka_; c’est ce qui arrive chez nous maintenant.
Notre saint chériff actuel (qu’Allah protège son voyage!) descend
directement de l’Illustre Sidi-Bou-Saad par son père Sidi-Mohammed et
son grand-père Sidi-el-Aïd, lequel était le fils aîné du Sublime et du
Vénéré (Dieu leur conserve à tous trois le salut!). Tous trois furent
possesseurs et de l’héritage du sang et de l’héritage spirituel. Mais
au-dessus d’eux, Sidi, avant eux, les deux chaînes se sont parfois
écartées. Elles se rejoignent finalement à l’origine, en la personne de
Celui après lequel il ne peut plus y avoir de prophète, le Père et
fondateur de l’Islam, Notre-Seigneur Mohammed le glorifié (Dieu accorde
à lui et aux siens le salut le plus complet!). Et la chaîne dorée
remonte ensuite, comme tu sais, de Notre-Seigneur Mohammed à l’archange
Djébril qui lui apporta le saint Koran... Et de l’archange Djébril elle
va s’attacher au trône admirable d’Allah, et se fondre dans son
indicible Lumière, comme un flambeau dans un grand foyer qui brûlerait
sans se consumer... Et c’est Lumière sur Lumière... Et Dieu conduit vers
la Lumière celui qu’il veut, car il peut tout et connaît tout...
La voix du bon taleb s’évanouit ici, accablée d’extase; et nous restâmes
muets sous l’ombre verte des treilles où frémissait le vent léger. Je
pensai alors moins pieusement, mais non sans émotion pourtant, à une
autre brillante lumière que du Désert j’avais aperçue, le soir de ma
blessure,--à cette miraculeuse lumière qui m’a «conduit» en la zaouïa de
Mozafrane,--que jamais depuis je n’ai revue... et dont je n’ai pu,
malgré mes questions, découvrir l’origine ni le lieu.
--Tu dois te tromper. Sidi. C’était une des lampes d’argent, comme celle
de ta chambre... ou quelque torche de palmier, promenée par un de nos
esclaves...
Non. Quelle torche de palmier aurait cet éclat brillant et fixe? Quelle
lampe antique, à la mèche grésillant dans l’huile, projetterait ce rayon
clair?
Elle demeure encore aujourd’hui pour moi un songe parmi d’autres songes,
l’apparition de cette flamme irréelle.
* * * * *
Nous étions alors sous une vigne en forme de tonnelle, qui couvre une
suite de portiques dans le goût populaire italien--arcades bâties du
reste par des maçons venus de Tripoli, à travers sables, Maures du
rivage avant travaillé jadis à Malte, à Palerme--tant se mêlent les arts
et les races autour de cette mer intérieure mi-chrétienne et
mi-musulmane, d’où le souvenir païen n’est pas complètement enfui...
--Repose-toi, ô Sidi, fit le taleb. Le sommeil du corps, quand l’âme
éveillée rêve, est un bienfait délicieux. Remercié soit le Très-Haut qui
nous l’accorde! Et moi je te laisse une courte minute. Je reviens, Sidi,
presque avant que d’être parti.
Si-Kaddour s’absenta une grande heure, puis reparut, la mine soucieuse
et comme angoissée. Il allongeait son bras sec, avec un geste de
pythonisse douloureuse, au-dessus du bloc de marbre où fumaient, dans
l’atmosphère pure, nos deux tasses de menthe et de thé.
--Ya Sidi, me dit-il, demain je te ferai voir, _inch’ Allah_, l’arbre de
l’hérédité, la «double chaîne» des Djazerti, peinte de vermillon, d’or
et d’azur. Si-Ahmed lui-même te montrera le parchemin.
Ainsi, c’était pour cela qu’il m’avait quitté, pour négocier
l’exhibition de cette feuille! J’éprouvai subitement, devant son visage
contracté, la certitude qu’une lutte s’était prolongée entre lui et ceux
qui ne m’aiment point. Les Djazerti se révèlent mes ennemis, plus que
jamais--disons mes adversaires et ceux de ma race. Tout à l’heure ils
ont passé le long de cette tonnelle (peut-être m’y savaient-ils,
peut-être ne m’y savaient-ils pas). Leurs beurnouss blancs défilaient,
tels des frocs de moines luxueux... Et leurs yeux ne m’entrevoyaient
point: l’«infidèle» n’existe plus devant leurs âmes de Saints très
élevés.
Cependant cette résistance à laisser mes yeux roumis se poser sur les
enluminures me parut de fâcheux augure. On ne l’eût point faite il y a
huit jours; et tous les Arabes d’origine noble paradent si volontiers de
leurs généalogies, dès que sont là des hôtes nouveaux.
--Alors, demain, Sidi?
Je secouai négativement la tête.
--Je ne pense point, ô taleb, qu’il soit nécessaire d’aller contrôler
tes paroles.
L’excellent vieux me regarda, d’un air surpris, ensuite inquiet, enfin
désespéré. Hélas! aucune des supplications déjà exprimées par lui, qui
en est prodigue, n’atteignit la véhémence de celle qui se déchaînait
maintenant. Elles en tremblaient, ses joues ridées, et ses paupières à
mille petits plis, et ses grosses lunettes de corne.
--Ya Sidi! Sidi!! Par la bénédiction d’Allah sur toi! par le ventre de
celle qui t’a conçu! tu vas me jeter dans le deuil du tombeau!!...
Sid’Ahmed lui-même, je le le répète, le propre neveu du chériff, doit te
montrer les peintures!! Il me l’a promis sous les serments
inviolables!!!... Que ton esprit distingué, Sidi, ne manque pas cette
occasion de voir des choses édifiantes, et d’éviter un tel chagrin au
plus dévoué de tes serviteurs!!!
Incapable, malgré toutes mes bonnes raisons, de résister davantage, je
me suis engagé sottement pour le prochain après-midi, au temps qui suit
la prière d’_aasser_.
--Voyons, calme-toi; c’est entendu, taleb, j’irai...
--Ya Sidi!
--J’irai, j’irai...