Revenu à des sentiments plus raisonnables, je pardonne--presque--aux
négligents. Je pardonne aussi à la hideur de ce fauteuil depuis qu’une
grande pièce de damas le recouvre. Et quand je m’installe entre les bras
du monstre, la soie couleur de soleil, brochée d’argent couleur de lune,
enveloppe mes laids vêtements de _roumi_, et jette sur ma triste jambe
«le doux éclat de sa splendeur»...
C’est une jouissance que je n’avais pas appréciée, celle de manier, de
faire chatoyer les belles étoffes somptueuses. Je «sens» maintenant ce
luxe arabe, un peu barbare, des damas et des satins qu’on déploie, telle
une nappe, avant de poser sur le sol les chairs fumantes du repas,--et
dont on orne le fond de la tente,--et dont on couvre la selle du cheval.
Les étendards des fêtes guerrières, des combats où le sang coule, sont
faits des mêmes opulentes trames. Et quand le musulman vainqueur cherche
la griserie des heures amoureuses, il les trouve encore, ces tissus de
lourde souplesse, sous ses doigts crispés. Il les froisse, comme on
saccage les grappes de la vigne symbolique, dans l’épithalame--et le
glissement de leurs plis bruit comme un léger soupir...
* * * * *
Elle se drape sans doute en ces merveilles tissées, Lella Zorah,
«première» épouse du chériff absent, qui m’envoya tout à l’heure, avec
des vœux pour ma santé, cette cassolette de benjoin. La résine odorante
fume sur les braises dans le petit vase en terre vernie. Sa spirale
lente et bleuâtre m’apporte le salut d’une âme secrète, d’une Saharienne
de race noble, grande dame du désert, qui doit avoir été très belle et
garde encore des traces émouvantes de cette beauté. Du moins je me
l’imagine ainsi. Car je n’en verrai jamais, jamais, de celles pour qui
les chériffs réservent le nom d’épouses. La fraîcheur de leurs joues
délicates, la pâleur de leurs fronts pensifs, le velours de leurs yeux
noirs resteront inconnus pour moi, énigme irritante et frôlante que je
saurai là tout près, derrière les portes mystérieuses de la zaouïa aux
mille détours. Et toutes, compagnes du Maître, et de ses fils, et de ses
frères, et de ses principaux disciples,--et les blanches concubines,--et
les amantes-esclaves,--toutes, elles me sauront là aussi, roumi
démoniaque, dangereux. A travers les fentes des volets ou les
meurtrières des murailles, elles me regarderont. Elles chuchoteront.
Elles se confieront des choses ingénument indécentes dont elles
garderont le secret. Et mon cœur ignorera toujours sa propre vertu,
puisque l’épreuve lui sera refusée de lutter contre tant de sourires
assemblés.
* * * * *
Or Si-Kaddour, inspiré par le benjoin, m’a lu d’un ton plus que lyrique
les promesses de bonheurs futurs, si voluptueusement sensuels, abondants
et naïfs, que promet le saint Koran. Et voici que pour assagir
probablement mon imagination vagabonde, il me sert un fragment encore:
--La paix est la plus belle récompense qu’Allah réserve aux hommes
pieux.
Je m’incline, non vers lui, mais vers la fenêtre, et je riposte:
--Cependant, vous, les Djazertïa, vous faites la guerre.
Pouvais-je croire qu’un vieux taleb se démonte si facilement? Erreur. Et
comme celui-ci ne peut pas nier les incursions, les massacres, les
pillages, ni ces traîtrises dont l’une des premières fut l’assassinat de
Flatters, Si-Kaddour répond, la voix grave:
--Ya Sidi, de chez nous peut sortir la guerre. Mais la paix seule y doit
régner, car c’est une maison de sainteté et de salut qui ressemble aux
Jardins Célestes...
Puis feuilletant (troisième reprise) le Livre aux tranches azurées, il
déclame lentement en sourdine:
--Écoute, ô Sidi: sourate de l’Événement, versets 24 et 25: «Au Paradis,
les hommes ne verront pas de choses illicites ni de péchés. On
n’entendra que les paroles: Paix! Paix!»...
* * * * *
Je médite de nouveau dans le silence, en face de ce désert saharien qui
n’est pas le nôtre, mais qui, si près du nôtre, lui est pareil. Sur les
dunes, l’approche du soir met sa grandiose clarté sereine, sa fulgurante
poésie d’or. Je respire auprès de moi le parfum troublant du benjoin et
l’odeur un peu fauve des tapis de laine... La paix?... Est-elle en
moi?... Non, à coup sûr.
Et les minutes passent. Le soleil est parti.
Alors, l’âme tourmentée d’une inquiète défaillance, j’emplis mon cœur du
vaste paysage doux et triste où le jour semble s’éteindre sous des
cendres de volupté...