J. P.

Novembre 1902.

I

Zaouïa de Mozafrane, 26 août.

... Repris de fièvre, je fus poursuivi tout hier soir par un inlassable

cauchemar.

Il faisait lourd, il faisait chaud, chaud, si chaud... Dehors, sur le

minaret central de la zaouïa, le _moudden_ chantait la prière. Et sa

voix semblait m’ordonner, impérieuse, très douce: «O Sidi, par Allah

nous dominant, écrivez ce qui vous retient en terre d’Islam! Écrivez

votre séjour parmi nous, parmi le fantastique des Mille et Une Nuits!»

Et voici que la hantise se prolonge aujourd’hui. Et voici que j’espère

trouver quelque plaisir à suivre les ordres de mon rêve, au lieu de

contempler la gaine de plâtre où se ressoude vaille que vaille ma

cheville gauche cassée... Malheureusement, cette «Mille et deuxième

Nuit», aventure invoulue dont chaque matin je tourne une page, manquera

de romanesque, je le crains. Je ne puis y faire paraître à loisir (et je

le regrette) des épisodes extraordinaires--ni faire prononcer à mes

personnages des choses très spirituelles--ni faire changer Si-Kaddour,

mon _taleb_ garde-malade, en noble dame aux yeux fiers... De plus,

j’ignore le futur dénouement: grosse énigme. Sans doute, fort

prosaïquement, sera-t-il de boucler mes valises et de partir...

Pourtant je reconnais ceci: dans le vrai livre légendaire (le livre

merveilleux qu’une secte persane s’en va, de nos jours encore, récitant

par les villages), dès que l’épisode semble avoir assez duré, les

princes ou les portefaix ou les beaux jeunes gens disent adieu à leurs

hôtes bénévoles. Sans aucun artifice de conclusion, ils sortent «voir

l’état de leur Destinée sur le chemin du Tout-Puissant»: et nous

possédons une histoire de plus, achevée par Schéhérazade...

C’est pourquoi, Schéhérazade d’occasion, je me décide à me soumettre aux

injonctions de ma fantaisie, comme obéissait la jolie favorite: «en

toute déférence et d’un cœur pur»... Et nous commençons.

* * * * *

Il était une fois deux amis, deux Parisiens, fuyant en la monotonie du

désert l’autre monotonie des corvées mondaines, et cherchant, depuis des

mois, si les privations rendent l’esprit moins inquiet, ou si leur âme

se trouverait mieux «ailleurs». Car ils souffraient du mal d’être trop

civilisés, trop cosmopolites--d’avoir trop de fibres en eux pour sentir

la difficulté, l’amertume, la peine et la sécheresse de vivre--plus

assez pour paisiblement jouir.

Et tous deux revenaient maintenant, par la force des choses, vers

l’existence citadine. Ils pensaient regagner soit Tripoli par Ghadamès,

soit Ouargla par Temassinine: ils ne savaient pas au juste; ils allaient

presque au hasard, errant à travers des sables mal définis sur leur

carte. En France, si l’on eût pu les voir, on les aurait déclarés

perdus.

Mais peu de danger de se perdre bien réellement, avec un guide

indigène--à moins d’être trahi par lui. Et le guide des deux voyageurs

(un voleur de profession appelé Bou-Haousse) ne les trahissait point. En

organisant leur petit convoi, quelqu’un leur avait dit: «Choisissez pour

vous conduire un brave imbécile, ou un brigand; ni l’un ni l’autre ne

vous livrera aux divers Chaanba ou Touareg.» Le conseil avait paru bon.

Et Bou-Haousse s’étant trouvé, brigand doublé d’imbécile, il fut engagé

tout de suite comme supérieurement idoine aux besoins de la situation.

Les voyageurs avaient désiré connaître le Sahara dans la plus grande

fougue de sa chaleur torride. Oh! qu’ils étaient servis à souhait!...

Mais enfin, le 23 août, accablés jusqu’à l’agonie par la sensation

cherchée, ils convinrent de tourner bride (la corde de leurs méharis) du

côté des septentrions. Et crac!... celui qui narre cette histoire se

cassait la jambe ce jour-là, fort adroitement, juste au-dessus de la

cheville--incident de voyage vraiment superflu.

Je passe les cris, les exclamations. Nul secours possible. Le guide,

troublé sans doute par le malheur du «Sidi», ne paraissait même plus

certain de la direction à suivre. Il expliquait au blessé (qui comprend

l’arabe et qui le parle aussi, mais très mal), il expliquait comment, la

dune ayant changé son aspect mouvant, Allah seul pouvait reconnaître la

vraie piste à prendre. Et, pour être mieux entendu de l’autre

«seigneur», Bou-Haousse ajoutait en français de circonstance:

--Ya Sidi, y en a pas la route... y en a pas...

Il était neuf heures du soir. Nous avions voulu faire une étape au clair

de la lune croissante, malgré l’opposition de notre petite escorte qui

redoutait de marcher la nuit. Et cette lune malencontreuse se cachait

derrière de gros nuages--des nuages sahariens, c’est tout dire, puisque

ce pays n’admet que l’excès.

--Y en a pas la route...

Mon ami jurait:

--Et du bois? y en a-t-il, du bois?

Puis, se tournant vers moi:

--Je pourrais te soulager un peu, te fabriquer des «attelles» afin de

soutenir ta fracture. Nos fusils sont trop lourds; ne reposant sur rien,

ils te tireraient péniblement. Du bois... Il faudrait du bois...

Bou-Haousse ne comprit pas d’abord. Quand il eut compris, il s’exclama:

--Ya Sidi! y en a du bois, _bezef, bezef_!

Alors il s’enfonça, quoique tremblant, parmi l’ombre nocturne, et revint

avec une forte brassée de genêt saharien, sec et propre à faire une

belle flamme, mais où les rares fragments ligneux offraient des aspects

tortus.

«Du bois», pour l’Arabe, c’est ce qui brûle. L’infortuné Bou-Haousse fut

ahuri de la colère du seigneur français. Les chameaux broutaient les

tiges fanées que dédaignait cet exigeant maître... Et nous restions là,

enveloppés d’obscurité, ne sachant à quoi nous résoudre, nous «sentant»

pâles mutuellement, lui de contrariété, moi de douleur.

Et tout à coup--je n’oublierai jamais ce miracle--dans le Sahara morne

et sombre, où pas un être ne semblait devoir exister, dans cette

solitude muette et quasi désespérée, l’air embrasé nous apporta la

palpitation d’un soupir humain... d’un chant... Les notes infiniment

suaves arrivaient à nos oreilles--mélopée de tendresse plaintive,

flottante, imprécise, voluptueuse--prière d’_aâcha_, telle que la

psalmodie chaque soir l’Islam au faîte des mosquées.

Je m’écriai, bouleversé:

--Ai-je le délire, dis-moi?

Mon compagnon se penchait du côté de Bou-Haousse, pour savoir. Mais

Bou-Haousse, dont le visage faisait une énigmatique tache grise sous son

voile et son turban, expliqua tout de suite, avant qu’on l’eût

interrogé:

--Ya Sidi... le _moudden_ appelle au salut... à la zaouïa de

Mozafrane...

Faiblesse morale ou dépression physique, je crois presque que je

pleurai.

* * * * *

Nous marchions. Mon pied flottait, lamentablement, sur le cou de mon

chameau. Nous allions vers l’horizon d’où l’espérance était venue nous

surprendre... Nous nous dirigions, menés par Bou-Haousse, guettant une

imperceptible lumière qu’il prétendait découvrir.

Quand nous atteignions le sommet d’une des vagues de sable, il la

voyait, cette précieuse indicatrice. Puis, redescendus dans les replis

profonds, il ne la voyait plus... Et nous, nous ne distinguions rien, ni

d’en haut, ni d’en bas.

Mon ami demandait:

--Qu’est-ce que Mozafrane:

Et Bou-Haousse répondait, avec une emphase mêlée d’une crainte, d’un

étrange respect:

--Ya Sidi, l’endroit prend son nom d’une colline de terrain jaune. Mais

sur la colline est la zaouïa des Djazerti, grande _bezef_, riche

_bezef_!

J’écoutais à peine. Arriver... Arriver... Ne plus porter suspendu ce

membre fracassé... L’enthousiasme arabe du guide m’impressionnait très

peu. J’avais vu en Algérie quelques zaouïas plutôt mesquines, abris d’un

marabout de troisième ordre. J’ignorais les puissantes sectes du Sud, le

nom de leurs promoteurs--ou du moins je les oubliais, car bien des

choses ensuite devaient me revenir à la mémoire.

--Tu souffres?

--Oui, beaucoup...

Arriver... arriver... Quitter ces dunes... Ne plus subir cette secousse

du chameau... La lumière, maintenant, devenait visible aussi pour

nous... Elle paraissait, disparaissait. C’était comme une petite étoile

allumée près des horizons de la terre--une toute faible lueur, aussi

fugace que les pâles fantômes d’étoiles vraies, semés entre les gros

nuages, près des horizons du ciel.

Arriver... arriver... arriver...

Cependant mon ami s’inquiétait. Une idée lui venait qu’il soumit à ma

pseudo-science saharienne; et cette idée renfermait un soupçon: pourquoi

Bou-Haousse, jusqu’à l’heure de ma catastrophe, n’avait-il soufflé mot

de l’existence d’une «riche» demeure voisine? en ces pays où le moindre

point habité implique une halte près d’un puits, le rafraîchissement de

la soif?

--Voyons, insista-t-il, penses-y; cela ne te semble pas louche?

Tout, hors ma jambe, m’était indifférent. La logique de ce camarade un

peu méthodique m’agaçait, me contraignant à parler.

Je répliquai:

--Ne te frappe pas. Cette zaouïa doit être un simple campement, ou une

pauvre coupole au-dessus d’un méchant gourbi, comme à Temassinine...

--Peu importe. Le guide n’aurait pas «brûlé» Temassinine, n’est-ce pas?

Et pourtant ici, sans ton accident, nous n’aurions même pas soupçonné ce

Mozafrane.

Justement la lumière du port augmentait, phare dans la nuit d’orage...

Et j’avais de plus en plus mal.

J’interviewai pourtant Bou-Haousse. Or son langage imagé (quand il parle

sa langue maternelle) nous révéla des périls probables, et soudainement

nous cloua au sol:

--Ya Sidi! que ton beurnouss ne se retire pas de moi! Ma langue s’était

tue pour le bien: car les Djazerti, leur cœur bat souvent contre les

Français. Un _Roumi_ qui va chez eux, c’est _kif_ le lièvre qui va chez

le chacal, _kif_ la gazelle qui va chez le chien sloughi. Un Grec et un

Italien y ont trouvé «la mort rouge», l’année dernière...

* * * * *

Comme Schéhérazade toujours, j’arrête mon récit au temps le plus

inopportun: la fatigue me terrasse. L’air embrasé dessèche mon énergie,

et mes mains lasses retombent, me refusant la consolation du

griffonnage--jusqu’à cela!

Islam saharien · 第 5 / 103 题