AVERTISSEMENT

Quand l’ouvrage que voici, très simple, qui résume et synthétise de

longues enquêtes lointaines, a paru dans un de nos grands

périodiques[1], j’ai reçu beaucoup de lettres trop indulgentes dont les

auteurs me demandaient tous, comme un peu angoissés:

[1] _Revue de Paris_, sous le titre de _La Mille et Deuxième Nuit_.

Ces enquêtes même dont je parle ont en partie paru dans _”Minerva”,

revue des Lettres et des Arts_, en juin-juillet 1902.

--Est-ce vrai, votre récit? Existent-ils, ces Djazertïa? Où se

trouve-t-elle sur la carte, cette zaouïa de Mozafrane?

Il s’agit de s’entendre: les questions sur l’authenticité d’une

observation ne sont pas usage d’hier. Aristophane en dut recevoir aussi,

concernant la ville des Oiseaux. Mais il n’avait pas besoin d’y

répondre, car tous les citoyens d’Athènes reconnaissaient ceux qu’il

avait voulu faire mouvoir dans la liberté révélatrice des fêtes de

Dyonisios... Tandis que mes personnages (j’entends les réels) guettent

loin de nous, loin de la France, là-bas, là-bas--au delà de la mer, des

montagnes et des sables. On ne les reconnaîtra point, car on ne les

connaît guère. Mais ils sont pourtant. Ils sont un danger sérieux, ils

sont une menace innombrable. Pour les dépeindre l’un après l’autre, sous

leurs noms particuliers, dans leur résidence propre, les forces de ma

plume--encore moins le courage des lecteurs les plus bénévoles--n’y

suffiraient pas.

* * * * *

Sans le vouloir et--chose un peu plus grave--sans le bien savoir, la

France a causé le grand mouvement religieux, social, moral et politique

qui transforme depuis quarante ans les musulmans du Sahara. Or, ce

mouvement s’est étendu beaucoup plus loin que nos armes... Il conquiert

l’Afrique, brune ou noire. Il gagne l’Asie, pénètre l’Inde, entame la

Chine, se glisse d’une part jusqu’aux îles de la Sonde, de l’autre

jusqu’au Baïkal.

C’est l’Islam en marche. Plus exactement, ce sont les «Ordres» religieux

en marche, avec leurs doctrines opposées parfois à l’esprit du Koran. Ce

sont les «Saints» en marche, et que nous avons laissé marcher.

Nous?...

Non pas _nous_ d’aujourd’hui, du commencement du XXe siècle; mais _nous_

de l’histoire, _nous_ de la conquête, sujets de Louis-Philippe et de

Napoléon III.

Nous n’avons pas cru mal faire: et peut-être ne pouvait-on mieux

faire... Il y a toujours une époque trouble, quand un continent vient

envahir un autre continent, quand une civilisation se rue à travers une

plus ancienne culture tombée, qu’elle nomme barbarie, et dont elle

admire en même temps les pittoresques détails.

On admira--très fantaisistement. Sur un fond de mirage passèrent des

beurnouss flottants, des chevaux qui se dressaient, des fusils agités

dans un délire de _fantasyïa_. On vanta ces «fils de grande tente»,

vaincus magnanimes, nobles et généreux. Mais on ne devina point que la

noblesse d’âme arabe n’est pas sœur ni même parente de la noblesse d’âme

européenne. On attribua sans hésiter à ces nouveaux «soumis» français

nos qualités et nos défauts, nos tendances et nos désirs, nos

hésitations et nos répugnances. Et c’est sur ce malentendu que fut

organisée la victoire--malentendu foncier, absolu, tellement difficile à

réparer...

Je ne voudrais pas là-dessus être jugé arabophobe. Les fils d’Ismaël

sont aussi intéressants que le peuvent être les habitants des Alpes ou

des Karpathes, par exemple--et même supérieurs à tant de races un peu

frustes qu’on pourrait citer, entre l’Oural de l’est et cette dernière

pointe occidentale où notre vieux continent vient finir dans

l’Atlantique. Mais les Arabes--puisque humains donc--sont un mélange

inégal de vices et de vertus; et nous n’avons compris autrefois _ni ces

vertus ni ces vices_. Nous avons négligé ce qui était. Nous avons visé

ce qui n’était pas. Notre effort d’assimilation a ressemblé parfois aux

trop fameux coups d’épée dans l’eau...

En ce passé, peu de gens discernèrent--parmi d’autres questions

capitales--l’importance exacte des «Ordres» religieux musulmans, soit

ceux du Nord touchés par l’influence turque, soit ceux plus énigmatiques

du Sud, grand désert aux mornes aridités. On ne voulut voir là que

fantasmagories de mendiants, ou moyens et masques d’ambitieux

réfractaires. Des doctrines mystiques presque rien ne transpira, ni leur

différence si petite à la fois et si immense avec l’officielle religion

d’Islam: c’était prétexte à légendes curieuses, voilà tout.

Du reste, en ce temps, et jusqu’en 1850 ou 1855, la proportion des

«affiliés» aux confréries se trouvait faible (à peine de cinq pour cent,

peut-on croire) parmi les nomades, les chameliers, les pasteurs, les

cavaliers de la Chebka, du Gaci, de l’Erg ou de la Hamada[2]--et de même

parmi les habitants sédentaires des ksour et des oasis. Actuellement, je

l’estime à quatre-vingt-quinze pour cent, et, ce faisant, je me crois

optimiste. Qu’on veuille bien méditer ce chiffre approximatif:

_quatre-vingt-quinze_ pour cent de nos sujets, de nos auxiliaires, de

nos miliciens recevant des confréries--mystérieuses ou avouées--un mot

d’ordre qui, dans tous les cas, demeure secret...

[2] La Chebka est un terrain semé de rocs anguleux, fissuré de ravins

profonds. La Hamada est un plateau rocheux et plan, sans eau

possible et sans vallonnements. L’Erg, c’est la dune mouvante. Le

Gaci est un sable ferme, semé de petits cailloux. Ce sont les quatre

aspects principaux du Sahara.

Pour provoquer ce développement (que nous avons tardé quarante ans à

reconnaître), pour amener cet essor, a suffi notre contact abhorré. Nous

étions plus--ou moins, si l’on préfère--que des vainqueurs: nous nous

appelions les Roumis, chrétiens impurs...--ceux envers lesquels chaque

vengeance est bonne, et chaque duperie excellente, et chaque trahison

meilleure: petites attaques, vols variés, ruses d’influences, escamotage

de l’impôt, faux renseignements, pièges tendus, prières ardentes et

constantes demandant «le mal pour les Infidèles sous le ciel

d’Allah»--toutes vertus, ces perfidies, qu’on l’admette bien; toutes

«bonnes actions», tous mérites inscrits jour à jour Là-Haut par

l’ange-scribe, et dont le compte totalisé devait embellir la future

existence du Croyant dans l’un des Paradis...

Nous nous trouvions de plus, en tant que race, mal connus des

indigènes--quelque genre maudit, tenant le milieu entre de très odieux

humains et d’infâmes fils du Chitane (démon). Nous étions, en un mot,

_légendaires_: car notre choc fut le premier heurt non musulman reçu par

ces peuples simples, restés asiatiques en leur terre adoptive. Ce choc

les tira de leur torpeur, amena leur enrôlement dans les «confréries»

(elles végétaient à peine alors; elles manquaient d’argent et de

prestige; mais elles étaient musulmanes, et elles étaient là). Ce fut la

vaste association mystique des nouveaux _khouan_, le mouvement créé

contre nous, et s’épandant maintenant, sans qu’on discerne bien ses

buts, sur un tiers du globe... Débordement d’un fleuve formidable et

lent, qui sera peut-être utilisé par nous en Afrique--si nous savons

_savoir_--si nous pouvons contenir son flot, guider ses ondes--ou qui

passera plus loin, comme passe l’eau ravinant les sables, jusqu’au

roc...

* * * * *

Les grands chériffs[3] religieux sont les descendants directs,

authentiques de Mahomet (je parle naturellement d’authenticité arabe),

soit par Fatimah-Zorah, sa fille bien-aimée, soit par Abou-Bekhr, son

oncle vénéré. Mais l’ensemble de ces diverses filiations forme une

aristocratie religieuse qui s’est toujours crue supérieure à l’ancienne

aristocratie guerrière du Nord (abaissée depuis par nous), et qui

demeure maintenant, triomphante, debout dans ses draperies de fine laine

immaculée, en face des Roumis mécréants.

[3] Le véritable pluriel arabe de: _chériff_ donne: _cheurfa_ ou

_chorfa_. Les chorfa du Maroc et du Nord-Algérien, qui prétendent

descendre des Almohades, sont nombreux, jusqu’à former des tribus

entières, ou tribus nobles. Le chériff du Sud est, au contraire, en

général, un personnage isolé, lui et sa famille, au milieu de son

peuple moins orgueilleux. Il répond davantage à l’idée qu’on se

fait, en France, du titre de _mahdi_, très ancien et aristocratique

également, puisque Ibn-Toumert, le fondateur des mêmes Almohades, se

faisait déjà appeler mahdi.

Ils se déclarent, ces chériffs, successeurs et continuateurs des saints

_soufis_ d’autrefois, des pieux ermites de l’Islam. En vérité, la

pauvreté des vieux solitaires est devenue richesse. Les humbles cellules

de pénitence ont cédé la place aux solides bâtiments des zaouïas. Bien

d’autres détails ont retourné la lettre et l’esprit du soufisme: mais à

cela près, le soufisme vit encore, et les mots durent plus longtemps que

les principes pour lesquels ils furent créés.

Au IIe siècle de l’hégire, alors que les soixante-douze sectes

hétérodoxes musulmanes aboutirent à la doctrine de l’humilité,

unification dans une vie plus sainte, les ermites de ce temps, au lieu

du titre de _fakir_ (pauvre, mendiant), prirent peu à peu celui de

_soufi_, dont l’origine est obscure. Aujourd’hui, les docteurs arabes

veulent le tirer du mot _safi_, sage, qui lui-même vient de _filsafa_,

philosophie, expression tirée jadis du grec. Mais d’autres préfèrent y

trouver la racine: _souf_, laine, et s’en réfèrent, comme preuve morale,

aux instructions des plus antiques théologiens, à celles aussi des

livres sacrés:

«Habillez-vous de vêtements de laine, afin de mettre la simplicité de

la douceur sur votre corps et dans votre cœur.

«Habillez-vous de vêtements de laine, afin de connaître la vie future.

«Habillez-vous de vêtements de laine, afin de vous approcher de la

vertu: car la vue de la laine donne au cœur la réflexion; la réflexion

produit la sagesse; la sagesse tient lieu de sang dans le corps.»

Ces ascètes avaient pour règles de vie matérielle trois articles

principaux:

«Cache tes projets, le but de tes voyages et tes idées personnelles de

théologie;

«Aide par tous moyens ceux qui croient au Dieu unique; aide-les contre

les Infidèles;

«Protège contre toute atteinte la pauvreté, manteau des Envoyés.»

Et cette pauvreté était ainsi définie:

«On est réellement pauvre lorsque, n’ayant rien, on ne désire pas ce

qu’on n’a pas,--ou lorsque, ayant quelque chose, on considère ce

quelque chose comme n’étant rien.»

Ce n’est pas sans motif que j’écris cette phrase la dernière, en guise

de transition. Il s’est rencontré, dans ces temps passés, des hommes

pour la trouver très ingénieuse. Ils en firent une transition également,

qu’ils adaptèrent à un nouvel état: celui du saint vivant à l’écart,

mais entouré de richesses. Il est si facile, quand on est sûr de les

garder et de les transmettre aux siens, il est si aisé de «regarder ces

biens comme n’étant rien»! De sorte qu’ils prononcèrent désormais, les

soufis, le vœu de pauvreté sans être pauvres, d’humilité sans être

humbles, et de renoncement en ne renonçant à quoi que ce fût: c’étaient

les «saints», les ouali fondateurs des ordres actuels.

Ceci se passait environ au VIe siècle de l’hégire, pour certains ordres

très anciens, tels que les Khadrïa et les Saharaourdïa, «ordres» qui

dérivent eux-mêmes d’autres précédents groupes théologiques. Et comme la

méthode paraissait excellente, il y eut des imitateurs en nombre si

considérable que leur fastidieuse énumération remplirait des pages;

chacun d’eux fondait sa «confrérie» particulière, basée sur des miracles

non moins particuliers, et faisant pressant appel à la libéralité des

fidèles. L’argent affluait, les dons en nature aussi, sous le nom de

_sadaka_ ou _ziara_. Et le «saint», qui, d’ailleurs, avait presque

toujours établi ses doctrines sur des bases mystiques, distribuait les

prières, les conseils et les amulettes, en échange de ces profanes biens

«qui étaient, mais n’existaient pas».

La mort de chacun de ces «saints», habilement mise en scène par ses

enfants et ses proches, attira davantage et mieux l’attention des

croyants. Il n’existait pas alors d’«affiliation», ou fort peu;

seulement de la vénération et des dons réitérés. On venait toucher le

tombeau où reposaient les précieux restes--presque toujours ramenés par

une chamelle bénie près de la fontaine (non moins merveilleuse) jaillie

autrefois sous les pas du pieux disparu. Et c’est là, englobant la

sépulture où s’accomplissaient cent miracles, que s’éleva chaque

zaouïa-mère, chaque «chef-lieu» de confrérie.

Au cours des siècles, l’intérêt, l’ambition, firent surgir encore et

toujours de nouveaux «ordres» d’un enchevêtrement confus.

C’est alors qu’intervint notre domination. Vingt-deux ans d’angoisse,

entre la prise d’Alger et la prise de Laghouat, rapprochèrent les

populations sahariennes de leurs «saints» aux doctrines réconfortantes,

par un phénomène psychique et physiologique tout analogue au mouvement

de dons et de fondations pieuses qui, chez nous, précéda l’an mil.

Les Arabes du désert, nomades ou ksouriens, trouvèrent dans les chériffs

les organisateurs de la résistance--non pas résistance ouvertement

guerrière, comme au Nord-Algérien,--mais ondoyante et rampante, mieux

dans leur goût d’embuscade et de guet. Il y régnait plus de rêve que

d’action--mais l’action cependant éclatait çà et là, brutale--coups de

main, razzias, assassinat de nos officiers ou de nos nationaux.

Puis, à mesure que les «ordres» du Nord, sorte d’organisation féodale,

étaient découronnés par nous, leurs fidèles se rejetaient aux confréries

du Sud, du grand Sahara où la surveillance était mal possible, et dont

les enseignements d’extase répondaient mieux à l’amour du merveilleux.

Ce fut donc la renaissance des «ordres» sahariens; de religieux ils

devenaient politiques et sociaux; ils profitaient de tous nos impairs;

ils s’enrichissaient de toutes nos maladresses; ils nous suscitaient des

difficultés grandes et petites, ouvrant sous nos pas des pièges si bien

cachés que le flair arabe lui-même ne les eût peut-être pas reconnus.

Les Tidjanïa, qui, depuis, nous sont devenus favorables, étaient encore

hésitants; tous les autres s’agitaient, hostiles, et Si-Snoussi, notre

terrible ennemi, commença à préparer ses embûches. Né dans la province

d’Oran, à l’Hillil, près de Relizane et de Mostaganem, il était parti à

la Mecque, poussé par des idées d’ambition religieuse. Il s’y trouvait

quand nous enlevâmes Alger. Avec une intuitive pénétration, il comprit

qu’au Sahara était l’avenir des «ordres» mystiques; revenu se poster en

Tripolitaine, il attendit, il nous surveilla, fondant sa première

_zaouïa_ vers 1843, presque au sud de la Tunisie actuelle. Puis, quand

nous fûmes enfin au seuil du Désert, il agit: ses doctrines se

répandirent avec une rapidité déconcertante à partir de 1855. Leur

maximum d’influence, semble-t-il, fut vers 1895; mais leur force,

appuyée sur de très ingénieux miracles, est toujours immense,--la même

nous ayant coûté tant de vies précieuses--puissance occulte qui met en

branle d’invisibles rouages jusqu’au Maroc et dans tout notre rivage

d’Afrique, et qui, en dehors de ses trente-trois _zaouïas_ succursales

(ou vastes établissements socialo-théologiques) élevées parmi les sables

de l’antique Cyrénaïque, en possède six en Tripolitaine, cinq au Soudan,

quatorze au Baghirmi et à l’Ouadaï, trois en Égypte, deux à

Constantinople, vingt et une en Arabie, sept en Asie Mineure, et

plusieurs en Perse, au Turkestan, l’on ne sait ni combien ni où!...

Les autres «ordres» importants ont, avec moins d’action peut-être, un

nombre de zaouïas également considérable; même de petites confréries

secondaires en possèdent chacune une dizaine: on voit donc quelle

multiplication de foyers d’influence d’où sortent les messages du

spirituel et du temporel, les avis de charité et de politique, les

intrigues inavouables et les appels à la vertu.

Appels à l’argent également. Et, dès que le chériff demande, on lui

donne: des _douros_ aussi bien que des âmes ou le concours à la Guerre

Sainte. C’est pourquoi l’impôt nous échappe si souvent au Sahara. C’est

pourquoi notre influence sur les indigènes, au lieu d’augmenter, semble

décroître depuis quatre ou cinq ans...

* * * * *

Malgré la jalousie qui souvent frémit entre ces divers

«ordres»--jalousie d’ambition financière--leur action devient commune

aussitôt que le conseille l’intérêt supérieur. Et cet intérêt supérieur

ne peut guère être que de deux sortes, constituant chacun un péril:

1º L’extension du mysticisme;

2º Les torts à causer au Roumi, au chrétien qui souille les terres

d’Islam, au fils de chien qu’Allah confonde...

Par l’expression «torts à causer», j’entends les grands dommages et les

petits pouvant résulter de l’union des khouan. Elle se produit parfois,

cette union, de façon tout inattendue, comme à Margueritte en avril

1901. Je ne sais si la justice requérante, dans l’extraordinaire procès

des insurgés du Zaccar remis de semestre en semestre, gardera ceci entre

les griefs de l’acte d’accusation; mais j’espère qu’on «voudra bien

croire» un observateur, un témoin oculaire des tragiques événements et

qui, les jours de leurs préambules, crut devoir avertir quelques

personnalités qualifiées, lesquelles sourirent et _ne crurent pas_.

Bref, en ces montagnes du nord de l’Algérie, si près de la mer et

d’Alger pourtant, arrivèrent un soir--et c’était la semaine d’avant la

révolte--des beurnouss étrangers que nul ne remarqua. Cependant leur

aspect me frappa prodigieusement, quand j’aperçus ceux d’entre eux qu’un

hasard mit en ma présence: par exemple, deux hommes se donnant l’allure

de marchands, vêtus comme on l’est seulement entre Ouargla et le Touat;

puis, le lendemain,--se cachant si peu qu’il cherchait abri dans les

auberges françaises,--un saint homme, suivi de son khodjah ou

secrétaire, tous deux portant le turban du Figuig dont j’arrivais alors.

Dès l’_avant-veille_ du massacre, un cafetier maure me dit: «C’est un

mokaddème[4] de Bou-Amama.» Aussi j’eus moins d’étonnement, quand

l’insurrection fut en marche, d’apprendre que le premier acte du chef

Yacoub avait été d’envoyer quatre chevaux de _gada_[5] au même

Bou-Amama, le vieux chériff qui guettait au loin, dans les palmeraies du

grand sud.

[4] Envoyé, missionnaire.

[5] Hommage et soumission.

Qu’on se rassure: je ne vais pas conter l’insurrection dans ses détails,

j’en reste au fait qui tient directement à mon sujet: les confréries

religieuses sahariennes, et se rattache mieux encore au point

particulier des alliances de mokaddèmes issus d’«Ordres» variés.

Il y avait donc, à Milianah et à Margueritte, le mokaddème de Bou-Amama,

confrérie des Amamïa. Il y avait ces deux Touatiens, qui me furent

révélés plus tard comme venant des parages de l’est et d’un ordre dont

on devine facilement le nom, puisque c’est le plus menaçant de tous.

Il y avait aussi, vêtu d’une veste de soie verte sous ses draperies

blanches, un mokaddème de troisième origine, que le public crut être de

_Bagdad_, par ignorance des filiations, et qui se trouvait, je crois,

simplement de Tripolitaine, de ces sous-rameaux qui nous aiment peu

parmi les Khadrïa, disciples du défunt saint qui vécut en effet à

Bagdad, mais il y a mille ans passés: Sidi-Abd-el-Khader-ed-Djilani...

Tous, unissant leur triple influence, prêchèrent la révolte dans les

ravins touffus qui se creusent derrière le village de Margueritte. Ils

annoncèrent l’Heure venue. Et sur leur invitation le sang coula...

Lorsqu’on cerna les insurgés, un peu tard, les mokaddèmes avaient

disparu. Mais ils avaient été vus par environ cinq mille Arabes et par

plusieurs centaines d’Européens, dont moi, qui signe ces lignes. Et sans

avoir bien compris, encore aujourd’hui, pourquoi les Confréries

lointaines _voulurent_ cette révolte en ce jour, en ce lieu, à cette

heure, je m’émerveille néanmoins de l’entente qui se fit là de trois

«Ordres» si éloignés, fils de sables si peu voisins, pour égorger au

Nord quelques colons de la race étrangère.

Il est vrai que, possiblement, le projet fut d’en égorger davantage;

mais ceci, nul ne le sait de façon à proclamer: je suis sûr. La seule

réalité prouvée, c’est l’harmonie des khouan divers lorsque les désirs

sont communs, et c’est aussi (mais on ne l’ignorait point) l’influence

occulte des zaouïas lointaines se faisant sentir--désagréablement--aux

endroits les mieux «en nos mains».

Du Sud vient l’étincelle, et le Nord flambe; mais il flambe--ou peut

flamber--parce qu’il est bien préparé; dans nos administrations, nos

bureaux, aux eaux et forêts, aux ponts et chaussées, partout où nous

employons des indigènes, les Ordres cherchent à recruter le plus

possible d’affiliés, pour en faire autant d’agents secrets. A plus forte

raison parmi les indépendants, charbonniers de la montagne, artisans des

échoppes de la ville, où la civilisation pénètre avec tous ses

inconvénients, sans aucun de ses avantages moraux. Nous apportons ainsi

aux Arabes et aux Berbères nos vices européens qu’ils joignent à la

collection des leurs. Mais dans ces cafés maures où revient toujours

l’indigène (même s’il est allé boire l’absinthe dans un cabaret maltais

ou espagnol), dans ces cafés maures on croit autant qu’autrefois, plus

qu’autrefois, à la venue d’un Maître de l’heure qui, précédant le Génie

de la destruction ou Antéchrist, jettera comme première œuvre tous les

Roumis à la mer. Et ce Maître de l’heure, chacun des croyants se demande

s’il ne sera pas le cheikh et chériff de sa confrérie personnelle...

Il faut donc veiller, au Nord et au Sud, et veiller ne veut pas dire

conquérir de nouveaux sables. La question d’extension de nos

territoires, de nos postes d’occupation, n’est pas primordiale:

l’essentiel, je le répète, c’est de comprendre, de se défier--oh!

toujours se défier. Et ne pas compter, pour prendre des mesures, sur je

ne sais quels lendemains qui peuvent luire en des aubes de sang.

«_Qu’attendent-ils donc? Est-ce l’heure qui les surprendra à

l’improviste? Elle les détruira quand ils ne s’en douteront point._»

Ce n’est pas moi qui parle ainsi dans un mouvement de prophétie vain

comme ceux de Cassandre. C’est le Koran, le «Livre», de nos sujets mal

soumis; on trouvera ces paroles, chapitre XLIII, dans la sourate dite

des _Ornements d’Or_, au sujet de l’Heure redoutable, nommée aussi

l’Assistance et la Décision.

* * * * *

Pour comprendre, hélas! il faut apprendre. Je l’ai essayé dans la mesure

de mes modestes moyens, pendant des années de patience, de séjours

difficiles, d’errances fatigantes, et de fièvre, et de privations. Et ce

peu que j’appris, je le rapporte dans ces pages à ceux qui souhaiteront,

de leur fauteuil, vivre quelques impressions musulmanes. Et je réponds

maintenant à la question de mes premiers lecteurs, en lesquels je

voudrais trouver de bienveillants amis:

--Mozafrane n’est nulle part. Les Djazerti n’existent point. Mais y a,

du Nord au Sud, de l’Est à l’Ouest du grand Sah’ra, combien de

Mozafrane? Mais il y a, parmi les «Ordres» du Sud, combien de Djazerti?

Et les doctrines soufiques (presque partout semblables) ne

paraîtront-elles pas plus claires, plus «objectives» ainsi animées, que

languissamment éparses dans des aperçus spéciaux à chaque zaouïa, fût-ce

zaouïa snoussienne?

D’ailleurs, ces notes particulières on les découvrira, si l’on est

curieux de documents, à la fin du présent volume: mais j’y donne la

priorité aux sensations éprouvées. Voici leur gerbe. Sous le voile de

noms fictifs, pas un fait ne se développe en ces lignes qui n’ait été

observé directement. Pas un renseignement n’y figure qui n’ait été puisé

aux sources les plus authentiques, puis corroboré en l’existence vraie

de l’Islam mystique. Et--si j’ose terminer celle préface peut-être

ennuyeuse par une tournure arabe--j’ai su ce que j’ai su... et j’ai vu

ce que j’ai vu...

Islam saharien · 第 4 / 103 题