DE L’UTILITÉ
DE LA FLAGELLATION
DANS LA MÉDECINE
ET DANS LES PLAISIRS DU MARIAGE,
ET DES FONCTIONS
DES LOMBES ET DES REINS;
OUVRAGE SINGULIER,
Traduit du latin de J. H. MEIBOMIUS,
Et enrichi de notes historiques, critiques et
littéraires, d’une introduction et d’un index.
NOUVELLE ÉDITION.
A PARIS,
Chez C. MERCIER, imprimeur-libraire;
rue du Coq-Honoré, Nº. 120.
1795.
[Frontispice: Delicias pariunt Veneri crudelia flagra,
Dum nocet, illa juvat, dum juvat ecce nocet.]
AVERTISSEMENT.
On sait que Jean-Henri Meibomius étoit un savant du dernier siècle, qui
s’est rendu célèbre en médecine, par la découverte des nouveaux
vaisseaux qui prennent leur chemin vers les paupières, et qu’on a
appelés de son nom, _conduits de Meibomius_. Il fut long-temps
professeur de médecine à Helmstadt, sa patrie, et ensuite premier
médecin de Lubeck, ville d’Allemagne dans le duché de Holstein.
Le petit traité que nous publions est très-curieux, et n’est guère connu
que de quelques médecins, et d’un petit nombre de gens de lettres. Il
n’en existe que deux éditions devenues fort rares et fort chères, faites
toutes deux en pays étrangers et fourmillant de fautes d’impression. La
première à Londres 1665, in-64, et la seconde à Francfort 1670, in-8º.
L’une et l’autre étant fautives, nous nous sommes déterminés d’en donner
une troisième purgée de ces fautes; et pour faire connoître cet ouvrage
intéressant et utile aux littérateurs, aux gens du monde, et à ceux qui
ne sont pas familiers avec le grec et le latin, nous avons entrepris de
le traduire, et nous avons accompagné notre version de notes historiques
étroitement liées au sujet, d’observations nouvelles puisées dans des
auteurs modernes, tels que MM. _l’abbé Chappe_, _de Lignac_, _Arnaud de
Villeneuve_, et _Lémery_, etc., et multipliées au point qu’elles
forment, pour ainsi dire, un second ouvrage aussi étendu que celui de
Meibomius.
Nous avons adouci le mieux qu’il a été possible, des expressions trop
libres dans les citations, de manière pourtant à ne pas nuire à la
clarté du sujet, dans un ouvrage dont le but est de développer le
méchanisme des parties auxquelles l’Etre-Suprême a confié l’emploi de la
propagation de l’espèce, et d’indiquer les remèdes nécessaires à les
rendre capables de s’en acquitter, quand un vice dans les organes ou des
excès de volupté ont altéré en elles cette précieuse faculté.
Nous renvoyons ceux qui nous accuseroient d’avoir voulu faire l’apologie
de la flagellation, à ce qu’ont dit dans les mêmes vues, _M. de
Bienville_, dans l’avant-propos de son excellent _traité de la
Nymphomanie_, pages 4 et 5; _M. de Lignac_, dans l’introduction de son
traité de l’amour conjugal, page 19, et _M. Tissot_ dans celle de
_l’Onanisme_, pages 7, 8 et suivantes.
Au reste, nous espérons que le plus grand nombre des lecteurs, nous
saura gré de n’avoir rien négligé pour leur offrir un ouvrage complet.
Il y a des écueils inséparables de la matière, et que le traducteur le
plus chaste ne peut éviter, s’il veut rendre les pensées de son
original; c’est ce que nous avons éprouvé toutes les fois qu’il a été
question de rendre en français les vers libres de Pétrone, Catulle,
Tibulle, Ovide, Martial et Apulée. Il falloit donc abandonner le
travail; non, sans doute: à côté des vers libres, je trouvois des
autorités puisées dans les auteurs ecclésiastiques, les livres sacrés et
les pères de l’église. L’exemple des St.-Augustin, des St.-Jerôme, des
Isidore, des Lactance, des Origène et des Tertullien m’encourageoit dans
mon entreprise, puisqu’écrivant en langues vivantes, ils n’ont pas cru
devoir se taire sur les crimes obscènes, parce qu’on ne peut les
désigner sans mots. Au reste, si nous sommes réprehensibles, notre faute
est celle de Meibomius, et nous nous justifions entièrement par l’aveu
sincère de la faute même, et si c’en est une, nous n’avons eu d’autre
motif en traduisant cet ouvrage, que de nous occuper, de nous amuser, et
de procurer aux littérateurs et aux gens du monde la connoissance d’un
ouvrage que sa rareté leur avoit fait perdre, et leur en faciliter
l’acquisition à moindres frais.
J’ai rassemblé dans l’introduction qui suit, tout ce qui peut servir à
l’histoire de la flagellation, en offrant au lecteur un extrait lumineux
et discuté de l’ouvrage de l’abbé Boileau sur cette matière: et cette
compilation nécessaire à mon ouvrage ne laissera plus rien à désirer.
Nous osons avancer que cet extrait, ceux de Brantôme, et l’étendue des
notes dont nous avons semé l’ouvrage, dans la vue d’égayer l’aridité du
style de Meibomius, ne manqueront pas de rendre ce petit traité aussi
intéressant que curieux.
Quant à la manière dont nous avons traduit le latin, dans lequel il
falloit remédier à des fautes d’impression ou de latinité, et à des
demi-mots qui, si je puis le dire, n’étoient que les premiers linéamens
des pensées de l’auteur qu’il falloit développer, nous supplions le
lecteur de vouloir bien se souvenir de ce précepte d’Horace dont nous
avons tâché de faire notre profit, sur-tout quand il a fallu rendre des
morceaux d’anatomie, qui ne sont plus les mêmes que du temps de
Meibomius, et suivre la marche nouvelle prescrite par nos nouvelles
découvertes en médecine, et à laquelle je me suis le plus possible
conformé.
Nec verbum verbo curabis reddere fidus
lnterpres, nec desilies imitator in arctum.
(HOR. Art. Poët.)
INTRODUCTION.
L’abbé Boileau, docteur de Sorbonne, doyen et grand vicaire de Sens,
sous _de Gondrin_, et ensuite chanoine de la Sainte-Chapelle de Paris,
donna en 1700 un ouvrage intitulé: «Historia Flagellantium de _recto_[1]
et perverso Flagrorum usu apud Christianos, ex antiquis scripturæ,
Patrum, Pontificum, Conciliorum et Scriptorum profanorum monumentis, cum
cura et fide expressa,» imprimé chez _Janisson_, en gros caractères, et
composé de près de 400 pages _in_-12. _Du Cerceau_ et _Thiers_ le
critiquèrent. On en publia une traduction plus indécente que l’original;
elle fut réformée par l’abbé _Granet_, qui la fit réimprimer en 1732.
[1] L’auteur fut obligé d’ajouter ce mot _recto_ au titre, et de
retrancher des choses qui choqueroient même dans un traité de
chirurgie.
Un auteur anonyme déchargea sa bile sur ce livre, dans un petit ouvrage
_in_-12, de 43 pages, et qui a pour titre: Lettre à M. L. C. P. D. B.
sur le livre intitulé: _Historia Flagellantium_. Cette lettre est une
véritable satyre, et qui attaque M. l’abbé Boileau, d’une manière hardie
et peu honnête. L’éclipse, dit le critique, que souffrit l’histoire des
flagellans, dès qu’elle commença à voir le jour, vint d’une suppression
tacite ou de l’avidité des libraires de Hollande et d’Angleterre, et de
l’empressement à enlever toute l’édition d’un ouvrage qui devoit être
d’un grand débit chez eux. On m’a assuré depuis peu, dit-il, qu’on en
faisoit une nouvelle édition en faveur des mousquetaires et autres
jeunes gens d’agréable humeur, qui le trouvent fort à leur gré. Il est
en effet très-divertissant, et peut tenir son rang dans leur
bibliothèque, entre Rabelais, Bocace et les contes de Lafontaine. Il
ajoute que cet ouvrage a mérité à M. Boileau le surnom de _Flagellant_,
pour le distinguer des autres abbés Boileau, fort connus dans le monde
par leur réputation et leur mérite. Dans tout le cours de la satyre, le
critique appelle M. Boileau de ce nom de Flagellant ou de petit
Flagellant. Le portrait qu’il en fait est trop injurieux pour être
rapporté ici. Je dirai seulement que ce critique n’épargne ni le livre
ni la personne. Sa satyre est pleine d’invectives, de railleries,
d’ironies et de réflexions mordantes, et son ouvrage peut être mis, avec
justice, au rang des libelles diffamatoires. Car, après tout, dit
l’auteur des nouvelles de la république des lettres, (décembre 1700,
page 695,) quand il y auroit quelque chose à reprendre ou dans le choix
de la matière du livre de M. Boileau, ou dans la manière dont il l’a
traitée, cela n’empêche pas que l’auteur ne soit un honnête homme et de
bonnes mœurs[2].
[2] Le traducteur du traité de Meibomius n’a pas d’autre réponse à
faire à tous ceux qui voudroient lui faire éprouver les désagrémens
auxquels M. l’abbé Boileau a été en proie.
Les jésuites attaquèrent aussi cet ouvrage, et ont extrait de ce livre
ou de ceux qu’il a approuvés, diverses propositions qu’ils croyoient
censurables. Il y en a une qui le paroît effectivement, et la voici en
français: _Les écrivains sacrés ont fait mention onze fois des
flagellations, cinq fois principalement en parlant de J. C. notre
sauveur, qui fut flagellé malgré lui et contre sa volonté._ Cette
expression paroît trop forte, mais on voit bien pourtant ce que l’auteur
veut dire; c’est que si J. C. a été flagellé par ses ennemis, il ne
s’est jamais donné volontairement la discipline, comme font les moines.
Voici une autre proposition que je ne rapporterai qu’en latin: _Nec esse
est cum musculi lumbares virgis aut flagellis diverberantur, spiritus
vitales revelli, adeò que salaces motus ob viciniam partium genitalium
et testium excitari, qui venereis imaginibus ac illecebris cerebrum
mentem que fascinant ac virtutem castitatis ad extremas augustias
redigunt._
Si cette proposition n’est pas fausse, il est du moins sûr qu’elle
auroit beaucoup mieux sa place dans un ouvrage de quelque médecin, que
dans celui d’un prêtre docteur en théologie; mais il sied mal aux
jésuites de relever de semblables propositions, puisque plusieurs de
leurs auteurs ont avancé des choses beaucoup plus capables de blesser
les imaginations foibles et délicates.
Le dessein général de l’auteur étoit de faire voir que l’usage des
disciplines volontaires est une superstition qui s’est introduite chez
les moines, et qui tire son origine du Paganisme, et qu’elle est
pernicieuse à la santé du corps et de l’âme. Il loue l’exercice de la
mortification de la chair comme un acte saint et méritoire, lorsqu’il
est autorisé par la loi divine ou établi par l’église. Or, celui dont il
s’agit n’est point autorisé par la loi divine. Il n’en est point fait
mention dans l’ancien testament. La loi de Moïse, au contraire, (Deut.
25, 2, 3.) défendoit de donner aux criminels plus de quarante coups de
fouet, d’où il suit qu’elle ne permet pas aux moines ni à aucun autre
particulier, de s’appliquer plus de quarante coups de fouet, ni de se
déchirer la peau d’une manière si cruelle, pendant que l’on chante
lentement _miserere_, _de profundis_ et l’antienne _salve regina_. La
loi naturelle nous défend de faire à autrui ce que nous ne voudrions pas
qui nous fût fait; et la loi de Moïse nous défend de nous faire à
nous-mêmes ce qu’elle ne veut pas que nous fassions à un autre. Dans
l’évangile, J. C. ni les apôtres n’ont pas fait mention de la
flagellation, car, par le passage de St.-Paul, je _mortifie ma chair_
(Corinth. 9, 27.), l’auteur fait voir qu’il ne favorise point la
discipline que se donnent les moines. Il remarque que la flagellation
involontaire est fort ancienne, puisqu’elle étoit en usage parmi les
payens, avant la fondation de Rome. Elle étoit même établie par la loi
divine, (proverb. 13, 24 et 23, 13) pour punir les enfans et ceux qui
faisoient quelque faute qui méritât cette punition. Mais outre ces
flagellations involontaires, il y en avoit de volontaires et de libres.
Tertullien rapporte que c’étoit une coutume parmi les Lacédémoniens de
célébrer de certaines fêtes en l’honneur de Diane, et que ce jour-là,
pour honorer la déesse, les jeunes gens se fouettoient eux-mêmes devant
son autel, et quelquefois jusqu’au sang. Environ l’an 476 de J. C., les
juifs rabins mirent au nombre de leurs cérémonies une espèce de
flagellation volontaire, mais elle étoit mutuelle, et ils se
flagelloient les uns les autres alternativement. Dans les premiers temps
de l’église, où la pénitence étoit dans sa plus grande ferveur, l’usage
de la discipline étoit une chose inouïe. Du temps de St.-Augustin, on
avoit coutume de flageller les hérétiques et les criminels, mais les
chrétiens ne se flagelloient point eux-mêmes. Ceux qui ont écrit la vie
austère des anciens anachorètes ne parlent point de disciplines ni de
flagellations volontaires. M. Boileau répond à un passage de St.-Jérôme,
à un autre de St.-Jean Climaque, et à un troisième de St.-Cyrille
d’Alexandrie, que les moines croient leur être favorables.
L’usage de se flageller soi-même ne fut introduit qu’environ l’an 1047
ou 1056, du temps de _Pierre Damiens_, et il ne fut toléré des personnes
sages qu’avec beaucoup de répugnance. L’auteur rapporte divers exemples,
tous propres à faire avoir en horreur et à tourner en ridicule la
flagellation.
Voici une anecdote très-plaisante à ce sujet, tirée de _Michaël Scotus_.
Un dévot accompagnait sa femme à confesse: voyant que le confesseur la
menoit derrière l’autel pour la flageller, il s’écria: Monsieur, elle
est très-délicate, je reçois la discipline pour elle: cela dit, il se
mit à genoux, et le confesseur fit son office; pendant la cérémonie, la
femme crioit de toute sa force: frappez fortement, car je suis grande
pécheresse. Il y avoit peut-être un motif de jalousie dans le dévouement
du mari, et une petite vengeance de cette jalousie, dans la femme.
Cette coutume devint fort ordinaire dans la suite, et on la pratiqua
jusques dans les rues. Un cordelier un jour donna le fouet en plein
midi, sur les fesses, à un docteur en théologie qui avoit prêché contre
la conception immaculée de la Ste.-Vierge, et les femmes crioient: mon
père, donnez-lui en quatre coups pour chacune de nous.
Vers l’an 1260, vint la superstition inouïe de se fouetter soi-même, et
la secte des flagellans commença en Italie. Ils alloient tout nuds en
procession deux à deux, se flagellant dans les rues et dans les places
publiques. Cette secte n’avoit point d’ailleurs de sentimens opposés à
ceux de l’église romaine. Cependant Alexandre IV ne voulut pas
l’autoriser, et plusieurs princes chassèrent ces flagellans de leurs
états.
Ces observations suffisent pour mettre le lecteur en état de juger de
l’histoire des flagellans par l’abbé Boileau, s’il ne la connoît pas; et
je renvoie ceux qui la connoîtroient au livre lui-même, où ils
trouveront des choses curieuses et des détails plus étendus.
Je ne puis me refuser au désir d’augmenter la foule des exemples qu’on
pourroit citer de la flagellation volontaire, par celui de
St.-Dominique, surnommé _l’Encuirassé_. Cet hermite ne se flagelloit pas
seulement pour lui, mais pour expier les iniquités des autres. On
croyoit alors que cent ans de pénitence pouvoient se racheter par vingt
pseautiers, accompagnés de coups de fouet. Trois mille coups valoient un
an de pénitence, et les vingt pseautiers faisoient trois cent mille
coups, à raison de mille coups par dixaine de pseaumes. Dominique
accomplissoit cette pénitence de cent ans, en six jours. Il acquittoit
ainsi les péchés du peuple; mais cette flagellation continuelle rendit
sa peau aussi noire que celle d’un nègre. L’usage de ces sortes de
pénitence occasionna l’abolissement des pénitences canoniques. Le
principal avantage de celles-ci étoit de détruire les plus mauvaises
habitudes, en faisant pratiquer long-temps les vertus contraires, et non
pas en faisant flageller un hermite qui n’étoit pas coupable. En effet,
a dit un certain auteur, le péché n’est pas comme une dette pécuniaire
que tout autre peut payer à la décharge du débiteur, en quelque monnoie
que ce soit; c’est une maladie dangereuse qu’il faut guérir dans la
personne même du malade.
Je serois tenté de croire que ces flagellans, animés d’abord d’un saint
zèle et du désir de se mortifier, ont employé la fustigation dans la vue
de matter leur chair et de faire pénitence; mais dupes peut-être de ce
même zèle, et la nature ne perdant jamais ses droits, ils ont continué,
avec une espèce de fureur, cette douce torture qui les dédommageoit du
plaisir que leur solitude leur défendoit; car enfin, c’étoit toujours un
plaisir goûté physiquement, même à l’insu du moral.
Brantôme, dans la graveleuse et cynique simplicité de son style[3], dit
qu’il a ouï parler d’une grande dame de par le monde, qui ne se
contentant de lasciveté naturelle, car elle étoit grande putain et étant
mariée et veuve, aussi étoit-elle très-belle; pour la provoquer et
exciter davantage, elle faisoit dépouiller ses dames et filles, je dis
les plus belles, et se délectoit fort à les voir, et puis elle les
battoit du plat de la main sur les fesses avec de grandes claquades et
_blamuses_ assez rudes; et les filles qui avoient délinqué en quelque
chose, avec de bonnes verges, et alors son contentement étoit de les
voir remuer et faire des _tordions_ de leurs corps et fesses, lesquels
selon les coups qu’elles recevoient, en montroient de bien étranges et
plaisans. Autrefois, sans les dépouiller, les faisoit trousser en robe,
car pour lors elles ne portoient point de caleçons, et les claquetoit et
fouettoit sur les fesses, selon le sujet qu’elles lui donnoient, ou pour
les faire rire ou pleurer, etc. etc. etc.
[3] Page 370, tom. I. des vies des dames galantes de son temps, édit.
de Leyde, 1666, _in_-12.
Plus loin, il raconte qu’un grand prenoit ainsi plaisir à voir sa femme
nue ou habillée, et à la fouetter de claquades, et à la voir manier de
son corps.
Qu’une fort honnête dame, étant fille, était fouettée par sa mère quatre
fois tous les deux jours, non pour avoir _forfait_, mais parce que sa
mère prenoit plaisir à la voir remuer ainsi les fesses et le corps, pour
autant en prendre d’appétit ailleurs, et tant plus elle alla sur l’âge
de quatorze ans, elle persista et s’y acharna de telle façon, qu’à
mesure qu’elle l’acostoit, elle la contemploit encore plus. Il dit plus
bas, qu’un très-grand seigneur et prince, il y a plus de quatre-vingt
ans, avant d’aller habiter avec sa femme, se faisoit fouetter, ne
pouvant s’émouvoir ni relever sa nature baissante, sans ce sot remède.
Je désirerois volontiers qu’un médecin excellent m’en dît la raison.
Voilà de terribles humeurs de personnes, dit naïvement Brantôme, en
parlant de l’homme cité par Pic de la Mirandole, et dont nous avons
rapporté l’exemple dans cet ouvrage.
NOTE.
On a vu dans cette introduction que de tous temps les prêtres faisant
servir la religion à leurs plaisirs, ont su couvrir de ce masque
redoutable les excès honteux où les portoit un tempérament fougueux
qu’allumoient encore la macération qui tendoit à les rendre plus
lubriques, l’oisiveté, la tranquillité des cloîtres, et la confiance
aveugle qu’ils avoient inspirés à leurs sots pénitens.
Le traducteur, n’ayant entrepris que le seul ouvrage de Meibomius, et
non l’effrayant tableau des crimes du clergé, et l’histoire générale de
la flagellation, prie les lecteurs qui désireroient de plus grands
éclaircissemens sur cette matière, de consulter:
1º. Essai philosophique sur le monachisme, par Linguet, 1776, 1 vol.
_in_-8º.
2º. Nécessité de supprimer et d’éteindre les ordres religieux en France,
prouvée par l’hist. philos. du monachisme, ou exposition abrégée de ce
que l’on trouve de plus singulier et de plus curieux dans l’institution,
la règle, l’établissement et la vie des moines de tous les cultes et de
tous les pays. _Londres_ 1789, 2 vol. _in_-8º.
3º. Les prêtres démasqués, ou les iniquités du clergé chrétien. Ouvr.
trad. de l’anglais. 1767, _in_-8º. 1 vol.
DE L’UTILITÉ
DE LA FLAGELLATION
DANS LA MÉDECINE
ET DANS LES PLAISIRS DU MARIAGE,
ET DES FONCTIONS
DES LOMBES ET DES REINS.
Voici enfin, mon cher Cassius, le petit traité que je vous ai promis
dans une orgie bachique. Vous vous convaincrez, en le lisant, que
l’usage de la flagellation n’est pas aussi extraordinaire qu’il le
paroît au premier coup d’œil. Je me souviens très-bien de l’engagement
que j’ai pris de vous communiquer mes réflexions sur cet objet. Ce fut
lorsque nous nous trouvâmes dernièrement à table chez notre ami commun
Martinus Gerdesius, conseiller du prince, et votre collègue, mais je ne
me rappelle pas précisément à quelle occasion je vous dis que les coups
et la flagellation servoient quelquefois à la guérison de plusieurs
maladies, ce qui vous parut un paradoxe. Quoi qu’il en soit, je vais
vous démontrer que l’expérience a confirmé la bonté de ce remède, en
m’appuyant sur l’autorité des médecins qui l’ont enseigné et pratiqué.
Titus, disciple d’Asclépiade (A) qui vivoit sous le règne d’Auguste,
comme je l’ai dit dans mon ouvrage intitulé: _Vies des médecins_,
prétend, livre 2, de _l’âme_, que _les Maniaques doivent être fouettés
pour leur rendre le bon sens_.
_Cœlius Aurelianus_, livre 1, _des passions lentes_, chap. 5, dit que
les personnes attaquées de la _mélancolie érotique_, ou qui sont dans le
délire, doivent être aussi fouettées, quand les autres moyens n’ont rien
fait, et que dans plusieurs individus, cette opération a guéri
l’aliénation d’esprit.
Rhazès, livre 1, _de la continence_, chapitre IV, d’après un célèbre
médecin juif dont il invoque le témoignage, ordonne de lier la personne
attaquée de la manie érotique et de la frapper à grands coups de poing
ou de verges, si les autres remèdes ont été infructueux, et
d’administrer ce topique à plusieurs reprises, si le bien ne s’opère pas
dès la première fois; une seule hirondelle, pour me servir de ses
termes, ne faisant pas le printemps.
Antoine Gaignier pense[4] comme Rhazès, et Valescus de Tarente s’exprime
ainsi[5]: «si le malade est jeune, il faut le frapper sur les fesses à
grands coups de verges, et si l’érection ne se fait pas, l’enfermer dans
un cul de basse fosse, l’y tenir au pain et à l’eau jusqu’à ce qu’il
demande pardon de son invergence, et lui faire observer un régime
rigoureux.»
[4] _Pract. Tract._ XV. cap. XII.
[5] _Philonium_. lib. I. c. XI.
Si nous en croyons Sénèque, livre 6, _des Bienfaits_, chapitre 8, la
flagellation dissipe la fièvre quarte, parce que le mouvement réchauffe
et divise l’humeur âcre, épaisse et noire, qui étoit stagnante dans les
viscères, comme le dit fort bien Juste Lipse dans ses commentaires.
Jérôme Mercurialis[6], (B) nous apprend que plusieurs médecins ont
ordonné la flagellation à des personnes maigres, pour les engraisser et
leur donner de l’embonpoint.
[6] Lib. IV _de arte gymnasticâ_, cap. IX.
Galien[7] citant à ce sujet les stratagèmes des marchands d’esclaves,
qui se servoient de ce moyen pour les faire paroître plus brillans de
fraîcheur et d’embonpoint, ne laisse aucun doute sur l’efficacité de ce
remède[8]. Il est certain qu’il fait gonfler la chair et attire à elle
les alimens. Personne n’ignore que la flagellation avec des orties
vertes a le plus grand succès pour raffermir les membres et rappeler la
chaleur et le sang dans les parties qui en sont privées.
[7] _Meth. med._ lib. XIV, c. XVI.
[8] Combien de nourrices, sans avoir consulté Jérôme Mercurialis, ni
Galien, ont recours à ce stratagême qu’elles connoissent par
tradition, et claquant les enfans sur les fesses, avant de les
rendre à leurs mères, trompent par cet embonpoint factice et
momentané, la confiance des tendres parens qui leur ont livré ces
intéressantes créatures.
Cælius Aurelianus[9] et Thémison, liv. 1 _des Passions lentes_, veulent
que ce soit avec de la férule.
[9] Lib. II, _Chr._ c. I.
Elidæus de Padoue[10] n’hésite pas d’ordonner la flagellation avec des
orties vertes sur les membres tendres et délicats des petits enfans,
pour hâter l’éruption de la petite vérole.
[10] _Consil. Med._ 282.
Thomas Campanella, (C) que nous avons autrefois connu à Naples, semble
mettre en avant une opinion nouvelle et inadmissible, en attribuant à la
flagellation la vertu de guérir les obstructions du bas ventre. Il
raconte[11] que le prince de Venuse[12] un des meilleurs musiciens de
son siècle, ne pouvoit aller à la garde-robe sans avoir été
préalablement fustigé par un valet gagé pour remplir cette fonction;
ajoutant qu’il seroit dangereux de retenir sa respiration pendant qu’on
se feroit administrer ce remède, et j’en conviens.
[11] Lib. III. _Medicinalium_. c. V. art. XII.
[12] _Venuse_, aujourd’hui _Venosa_, ville de l’Italie méridionale,
dans la Basilicate, près Naples, au pied de l’Apennin. Elle fut la
patrie d’Horace.
Il est des personnes qui ne peuvent goûter les plaisirs de l’amour, si
elles ne sont aiguillonnées par la fustigation. Cette cérémonie étrange
les embrâse des feux de la lubricité, jusques à les faire écumer, et
fait dresser vers le ciel cette partie qui constitue la virilité, de
manière que son oscillation suit le nombre et le son des coups
appliqués, pour ainsi dire, en cadence; et voilà précisément ce que vous
rejettiez comme une plaisanterie et une chose incroyable, quand j’en
parlai la première fois. Je vais pourtant mettre en usage, mon cher
Cassius, tout ce que je crois capable de vous en convaincre, en
m’étayant du témoignage des auteurs les plus dignes de foi, pour vous
prouver que ceci n’est point une innovation, et que le caprice n’a
aucune part à cet usage, et j’y joindrai les raisons et les exemples,
d’après lesquels divers médecins et moi avons trouvé la chose
vraisemblable. Je ne m’étendrai cependant pas beaucoup dans ce moment-ci
sur la nécessité d’employer les orties vertes, pour en frapper les
parties génitales.
Menghus Faventinus[13] assure qu’elles ont une propriété merveilleuse
pour allonger, tendre, grossir et ériger le membre viril, qui, par une
parcimonie de la nature, feroit craindre la stérilité.
[13] Pract. part. II cap. _de passion. membr. genital._
Pétrone vous apprendra, si vous le consultez, combien elles sont utiles
pour guérir l’impuissance, et rendre aux amans leurs forces éteintes par
de trop fréquentes jouissances en faisant parler Encolpe de cette
manière:
«Cette partie de mon corps par laquelle j’étois autrefois un Achille,
étoit alors entièrement morte et plus froide que la neige, et sembloit
s’être retirée au fond de mes entrailles, sillonnée de mille rides. Ma
verge ressembloit à du cuir détrempé dans de l’eau, etc.»
Je ne fais ici que transcrire l’auteur qui continue ainsi:
«Enothée, prêtresse de Priape, lui ayant promis de la lui rendre aussi
dure que de la corne, mêle du cresson alenois avec de l’avrône, en forme
un onguent qu’elle applique sur ses testicules, et armant ses mains
d’une poignée d’orties vertes, l’en frappe légèrement au-dessous du
nombril, sur les reins et sur les fesses.»
Mais pour revenir à la grande et véritable flagellation, écoutons ce que
raconte à ce sujet _Jean Pic, comte de la Mirandole_, (D) qui vivoit, il
y a 150 ans. Il fait ainsi, livre 3, chap. 27, de son ouvrage _contre
les astrologues_, l’histoire d’un de ses amis.
«Je connois, dit-il, et il existe encore, un homme dont le tempérament
amoureux, et les excès n’ont peut-être jamais eu d’exemple. Il ne peut
caresser une femme, malgré la violence de ses desirs, s’il n’est
auparavant fustigé. En vain sa raison lui fait regarder comme un crime
ce rafinement de volupté, sa fureur pour ce cruel plaisir est telle
qu’il encourage lui-même, et accuse de mollesse et de lâcheté celui qui
le fouette, lorsque la fatigue ou la pitié lui font ralentir ses
efforts. Le patient n’est au comble de ses plaisirs, qu’en voyant
ruisseler le sang dont une grêle affreuse de coups, a couvert les
membres innocens du libertin le plus effréné. Ce malheureux reclame
ordinairement pour ce service, avec les plus instantes supplications, la
main de la femme avilie dont il veut jouir, lui donne lui-même les
verges qu’il a fait tremper dès la veille, dans le vinaigre, et lui
demande à genoux la faveur insigne d’être ainsi déchiré. Plus elle
frappe avec violence, plus elle acquiert de droits à son amour et à sa
reconnoissance, en lui rendant des feux qu’il n’avoit plus, jusqu’à ce
que le dernier période de la souffrance et l’épuisement total de ses
forces, lui fassent goûter la plénitude de la volupté en égale
proportion. Trouvez un seul homme pour qui le comble de la douleur, et
cette espèce de torture doivent être celui du plaisir, et si d’ailleurs
il n’est pas entièrement corrompu, lorsque, de sang froid, il connoîtra
sa maladie, il rougira de ses excès et les détestera». Jusqu’ici c’est
Pic de la Mirandole qui a parlé, mais la même chose est rapportée par
_Thomas Campanella_ déjà cité, et _Jean Névisan_ (E) livre 1 de ses
_Sylves Nuptiales_, art. 130. Si je ne me trompe, l’homme dont parle
_Cælius Rhodiginus_ (F) livre 2, chap. 15 de _ses anciennes leçons_,
avoit ce goût-là de commun avec l’ami de Pic de la Mirandole; et d’après
Cœlius, _André Tiraqueau_ (G), art. V de son _Traité des Loix du
Mariage_. Mais écoutons Cœlius.
Des personnes dignes de foi, dit-il, assureront avoir connu, il y a
quelques années, un homme qui par un contraste bien étonnant et qu’on
aura peine à croire, joignoit au physique le plus froid et le plus
inhabile aux plaisirs de Vénus, l’imagination la plus érotique et le
génie le plus ardent. Il n’avoit d’aptitude, de chaleur et de force pour
la lutte amoureuse, qu’à proportion des coups de verge qu’il avoit
reçus, et vous n’eussiez pu savoir lequel lui causoit le plus de volupté
ou de la volupté elle-même, ou de la douleur qui en étoit la source et
l’agent: à moins que la juste proportion de la seconde ne le conduisît à
la perfection des délices de la première. Il s’abaissoit jusqu’aux
prières pour être frappé de verges qu’il avoit fait durcir, depuis la
veille, dans du vinaigre. La rage qu’allumoient en lui les desirs, le
portoit à accabler de reproches et d’injures celui qu’il avoit chargé de
cet office, dès qu’il frappoit trop mollement, et lui faisoit regarder
comme imparfaite, infructueuse et nulle, toute séance qui n’étoit pas
terminée par une effusion de sang. Cet homme est, je crois, le seul qui
également avide de plaisirs et de souffrances, ne savouroit l’un qu’au
moyen de l’autre, et pour qui les plaies, les déchiremens et l’effusion
de sang fussent et le prélude et le complément des titillations et de la
jouissance[14]. _Othon Brunsfeld_ (H) médecin célèbre, dans son
_Onomastic. Medic._, rapporte l’anecdote suivante:
[14] Tamerlan, ce fameux empereur d’Asie, qui se faisait appeller _le
Fils de Dieu_, fut père de cent enfans et vainqueur de cent peuples,
se faisoit fustiger par esprit de débauche.
Lucien, tome 3, de la traduction de Perrot d’Ablancourt, parle d’un
certain Pérégrinus qui avoit le même goût. Ce philosophe se
fouettoit en public au milieu de tout un peuple et se débarrassoit
d’une surabondance de liqueur seminale aussi effrontément que
Diogène: ce qui leur fit donner à tous deux le nom de _Cynique_. Ce
même Pérégrinus, surnommé _Protée_, se fit chrétien, ensuite
apostat, et finit par se brûler publiquement aux jeux Olympiques.
«Lorsque sur un bûcher Pérégrin las du jour,
»D’un trépas éclatant cherche la renommée,
»Un _Cynique_ orgueilleux s’évapore en fumée.
(Racine. Poëme de la Religion, chant 4. pag. 133, vers 306.)
De son temps vivoit à Munich, résidence des ducs de Bavière, un homme
qui ne pouvoit s’acquitter envers sa femme du devoir conjugal, s’il
n’étoit pas auparavant fustigé à toute outrance. Un fait qui s’est passé
sous nos yeux tout récemment et à Lubeck même, vient à l’appui de ce que
j’ai déjà raconté.
Un citoyen de cette ville, marchand de beurre et de fromage, demeurant
sur la place des moulins, fut, entr’autres crimes dont on le chargeoit,
accusé d’adultère, dénoncé aux magistrats et le procès fait, condamné au
bannissement. Une fille de joie avec laquelle cet homme avoit depuis
long-temps un commerce de libertinage, traduite devant les sénateurs
chargés de la justice criminelle, et qu’on nomme _die Gerichts herren_,
avoua qu’il n’avoit jamais été habile à consommer l’acte de la
génération, sans être auparavant fustigé, et qu’après une première
course, il lui étoit impossible d’aller plus loin, si elle ne réitéroit
l’opération douloureuse et salutaire, en doublant la dose[15]. Le
coupable nia d’abord le fait; mais pressé par des interrogatoires
fréquens et sévères, il fut contraint de tout avouer. J’ai pour garans
de la verité de cette anecdote, les juges eux-mêmes, Thomas _Storning_
et Adrien _Moller_, mes amis, et qui, comme vous le savez, vivent
encore. Il y a très-peu de temps qu’une personne occupant une des
premières places à Amsterdam, fut accusée d’avoir une liaison de
débauche avec une fille que pourtant il ne pouvoit exploiter, sans avoir
été préalablement excité par une ample flagellation. L’affaire ayant été
portée devant les tribunaux, la perte de son emploi fut le châtiment de
sa lubricité, et long-temps après son aventure, il étoit encore la fable
de la ville. Ainsi, vous ne voudrez, ni ne pourrez, je crois, vous
refuser à l’évidence des preuves dont je m’environne pour vous
persuader. Tâchons donc de rendre raison, s’il est possible, d’une chose
qui paroît, au premier coup d’œil, si extraordinaire. Si vous consultez
les astrologues, ils allégueront l’influence des astres, et diront
qu’une puissance occulte et particulière du ciel, est l’unique cause de
cette manie aussi extraordinaire que dépravée de certains êtres. Ils
vous diront sans doute, avec Pic de la Mirandole, que la planète de
Vénus présidant à la conception de l’homme a été croisée et pour ainsi
dire frappée par les rayons opposés d’un autre astre, dont elle a
contracté la malignité.
[15] Sénèque parle aussi d’une courtisanne qui n’employoit d’autre
moyen que la fustigation pour réveiller l’amour de son galant,
lorsqu’il se refroidissoit.
_Francisc. Junctinus_[16] (I) fait sur cela un très-long commentaire;
mais le ciel et les astres étant des causes universelles, et ne pouvant
produire dans tel ou tel autre individu des effets si particuliers, Pic
de la Mirandole les rejette avec raison et cherche une cause plus
immédiate. Il attribue donc le goût dépravé de son ami à une longue
habitude, et continue ainsi son histoire: «Lui demandant l’origine d’une
passion aussi inouïe, il me répondit qu’il la devoit à un enfant: ce
début piquant de plus en plus ma curiosité, sur les instances réitérées
que je lui fis, pour qu’il m’en développât davantage les causes
principales et accessoires, il ajouta qu’il avoit passé ses premières
années de collége avec des enfans très-débauchés, parmi lesquels le
plaisir de se fouetter étoit très-commun et qui attachoient un certain
prix à se rendre réciproquement ce service qui prostituoit leur pudeur.»
[16] Chap. 6 de _Judiciis Nativ._
Cœlius est du même avis que Pic de la Mirandole, dont il n’a fait que
copier l’anecdote, en adoptant son opinion sur les causes de cet étrange
déréglement. «Ce qui n’est pas moins surprenant, ajoute ce dernier,
c’est que cet homme connoissoit toute la turpitude de cette habitude
infâme et bizarre, la détestoit sincèrement et la réprouvoit avec toute
la sévérité d’un juge inflexible; mais la force de l’habitude
l’emportant sur sa raison, il se livroit à son invincible penchant, dans
l’instant même qu’il le condamnoit. Cette habitude s’étoit invétérée et
avoit jetté des racines d’autant plus profondes, qu’elle avoit été
contractée dès l’âge le plus tendre, et s’étoit considérablement accrue
par les charmes du plaisir qu’il avoit trouvé à se fouetter dans le
commerce criminel de ses camarades. Exemple frappant de l’importance de
l’éducation, qui montre combien elle est précieuse et combien elle
décide de nos mœurs et de notre condition, pour le reste de la vie».
J’avoue, lui dis-je, que l’habitude est si puissante qu’elle devient,
pour ainsi dire, une seconde nature. Aristote[17] l’a dit, et Ennius
après lui l’a répété dans ces termes:
[17] _Libr._ de _Memor._ et _reminisc._ c. 3 libr. 7. et c. 10.
_Ethic._
«Un long usage devient coutume; cette coutume s’accroît par les
réflexions, devient habitude, et cette habitude, par succession de
temps, devient enfin pour les hommes une seconde nature.»
Galien dans son traité de l’habitude, chap. 2 et 3, a démontré avec
beaucoup d’élégance, avec quelle force et quelle tyrannie l’habitude
maîtrise toutes nos actions, en l’appelant une seconde nature[18].
Peut-être aussi que, dans le fait mentionné dans Cœlius et Pic de la
Mirandole, l’habitude a pu, par succession de temps, faire beaucoup à la
chose; mais il n’en est pas de même des hommes de Munich et de Lubeck,
cités par Brunsfels et moi. Pourquoi, dit Campanella, qui a déjà parlé
plus haut, l’ami de Pic de la Mirandole est-il le seul des compagnons de
ses premières fredaines, qui en ait conservé le souvenir et la
dangereuse habitude, et pourquoi ceux-ci n’ont-ils pas la même ardeur
que lui pour la fustigation? Les effets et les vices d’une habitude
quelconque sont uniformes et doivent être particuliers à chacun des
individus qui l’ont adoptée. Il n’est pas vraisemblable que ceux dont
nous avons parlé, se soient ainsi prostitués dès leur première enfance,
en cherchant à se faire une foible image des plaisirs qu’ils ne
connoissoient pas, par des flagellations réciproques. Je félicite au
contraire notre vertueuse Allemagne d’ignorer ces rafinemens honteux de
la débauche, ces pollutions, ces attouchemens impurs et scandaleux entre
les enfans d’un même sexe; ou quand, par hasard, quelqu’un s’en est
rendu coupable, (si tant est qu’on en puisse citer un exemple) d’en
punir sévèrement les auteurs et en effacer l’opprobre au milieu des
flammes. Quintilien, dans sa déclamation pour le soldat Marianus dont un
tribun avoit voulu faire son Ganymède, s’exprimoit ainsi jadis, en
parlant de nos ancêtres: «Les Germains ne connoissent pas même le nom de
ce crime abominable, et l’on vit plus saintement sur les bords de
l’Océan[19]». Nous en avons parlé plus amplement dans nos commentaires
sur le serment d’Hyppocrate, chap. 19.
[18] Liv. 2, la Tempérance, chap. 4 et liv. 3 _de Simpl._ c. 19.
[19] Vessius pense que les déclamations attribuées ici à Quintilien
l’orateur, ne sont ni de lui ni de son grand père, quoique ce
dernier en ait laissé 145. Il les attribue au jeune Posthume qui
prit, dit-on, le nom de César et d’Auguste dans les Gaules, avec
Posthume son père, l’an 260 de J. C.
L’influence des planètes et celle de l’habitude n’étant point capables
de donner à la flagellation la vertu d’exciter à l’amour, voyons enfin à
lui chercher une autre cause plus directe et plus naturelle: il faut
donc pour cela reprendre les choses de plus haut, et remarquer
premièrement que cette flagellation ne se fait que sur le dos; vérité
dont la déposition de la courtisanne de Lubeck et autres ne permettent
pas de douter; les parties génitales de l’homme étant de nature par leur
délicatesse et leur extrême sensibilité, à ne pouvoir endurer des coups
de verges, et à plus forte raison jusqu’à l’effusion de sang. C’est donc
ordinairement sur le dos que se fait cette opération. Les lombes
occupent la plus grande partie du dos. Cette partie a pour base cinq
vertèbres qui, placées au-dessous de celle de la poitrine, se prolongent
et aboutissent à _l’os sacrum_. Elles sont couvertes au-dehors de
muscles et d’une peau épaisse et grasse, et au-dedans des muscles qui
l’enveloppent et forment sa partie haute, nommés par les grecs _Psoas_,
d’un muscle de même nom, et par les latins _pulpa_ de _palpare_. Ils
soutiennent les reins de droite et de gauche, remplissent par leur
étendue, l’espace de quatre vertèbres et se joignent à la veine cave et
à la grande artère. De la veine cave et de la grande artère, les
reins[20] reçoivent les grands vases, qu’on nomme émulgens, spermatiques
ou lombaires. Il y en a un de chaque côté. Viennent ensuite la veine et
l’artère dont les ramifications s’étendent sur toute la substance de ces
vases. A droite de la veine cave et sous l’émulgente, la veine droite
séminaire prend naissance, et l’artère séminaire qui, partant de la
grande artère, descend dans le testicule droit. A gauche, l’artère
séminaire descendant du tronc de la grande artère, et la veine séminaire
de la veine gauche émulgente, se rendent dans le testicule gauche. Ces
parties sont composées d’une infinité de nerfs qui prennent leur source
dans la moëlle de l’épine, et par lesquels les sucs contenus dans les
vertèbres sont filtrés dans les reins dont ils pénètrent non-seulement
l’enveloppe, mais encore la substance. De la cavité des reins, les
canaux uretères se prolongent jusques à la vessie à laquelle ils sont
attachés. Toutes ces parties ayant la même tâche à remplir dans l’acte
de la génération, on les a désignées sous la dénomination de _lombes_,
et c’est le sentiment de Marsilio Cagnati, (K) livre 4, chapitre 7 de
ses diverses leçons. Les auteurs ont fait d’assez exactes recherches sur
les fonctions assignées à chacune de ces parties; savoir: les os, les
muscles, les reins et les vases, et tous sont d’accord. Cagnati[21] dit
qu’elles concourent, chacune selon son emploi, à élaborer la semence et
perfectionner l’ouvrage de la génération, suivant les loix immuables de
la nature. Jérôme _Montuus_[22] et André Tiraqueau, le plus célèbre de
vos jurisconsultes, livre 15, de son traité _de la loi des mariages_,
art. 40, 41 et 42, sont du même avis, après l’examen le plus scrupuleux
de cet objet. Consultez l’écriture sainte, toute l’antiquité, les
auteurs sacrés et profanes, tous n’ont qu’une voix sur la destination
des lombes, des reins et des flancs. Plusieurs passages de l’écriture
sainte nous prouvent que les lombes sont les instrumens de la
génération. On lit dans la Génèse, chap. 31, verset XI: «des rois
sortiront de vos lombes.» Dans l’épitre de St. Paul aux Hébreux, chap.
7, vers. 5: «_vous êtes les enfans d’Abraham et sortis de ses lombes._»
et verset 10: «Levi sortit du même endroit.»
[20] Le mot de REINS, en Latin REN, RENES, vient du Grec _Reein_, qui
signifie couleur, parce que c’est des reins que l’urine coule. Ils
sont deux, et ressemblent à ces légumes appellés phaséoles. Leur
substance est rouge et dure, couverte d’une membrane déliée et d’une
autre grasse, qui est un replis du péritoine. Leur longueur est de 4
ou 7 travers de doigt, leur largeur presque de trois et leur
épaisseur de deux. Les Grecs nomment encore les reins OURETERES,
c’est-à-dire, canaux uretères, parce qu’ils y sont contenus, comme
il est dit plus bas.
[21] Lib. 2. _de anim._ texte 35.
[22] _Pract. part._ I. lib. IV, chap. dernier.
Basile le grand, dans son commentaire sur Esaïe, chap. XVI, dit que dans
plusieurs passages de l’écriture, l’expression de lombes est employée
pour désigner les membres servans à la génération.
Origène, (L) Homelie 1, commentant le verset 109, pseaume 37: «mes
lombes sont remplis d’illusion,» l’explique ainsi: les lombes étant les
réservoirs de la semence, le psalmiste indique la nature du péché, en se
servant du nom de la partie qui sert à le commettre. L’expression de
ceindre ses reins étoit passée en proverbe chez les Hébreux, pour
signifier la continence et l’éloignement des voluptés charnelles.
Jehovah, livre de Job[23] dit en y faisant allusion. «Ceins tes reins
comme un homme courageux;» c’est-à-dire, reprime la luxure en homme
courageux. Isidore (M) livre XI, chap. I de ses ORIGINES, dit qu’il faut
l’interprêter ainsi: que le moyen de résister et le préservatif contre
la luxure doit être appliqué aux parties dont la rébellion et la
complexion brûlante nous portent à ce crime. Voyez Suidas, au mot PSOA.
[23] Chap. 39, v. III. et c. XL, v. II.
Saint Jérôme dans son commentaire sur Nahum, chap. II, v. 1, parle
ainsi: «Regarde ton chemin, affermis tes lombes et arme-toi de courage.»
Saint Mathieu, chap. 3, vers. 4, dit en parlant de St.-Jean Baptiste:
«Il portoit une ceinture de peau autour des reins.» St.-Grégoire de
Nazianze, discours 42, et Nicétas dans ses commentaires, sur _idem_,
nous disent la même chose. C’est aussi dans le même sens qu’il faut
interprêter Esaïe[24] Jérémie[25], St. Paul[26] et Salomon qui dit en
parlant de la femme forte et chaste: «_elle a ceint ses lombes de
courage_»[27] St.-Pierre[28] dit «_ceindre les reins de son âme_», ce
que Montuus déjà cité traduit par «_écarter de son âme toute pensée
impure et lascive_». Si je ne me trompe, les Romains ont fait allusion à
ces allégories, lorsqu’ils ont dit, _être ceint, porter la ceinture_,
pour désigner la sagesse, la modestie et la pureté virginale, et
_délier_ sa ceinture, pour être au contraire, l’emblême de la
dissolution des mœurs, comme je l’ai plus amplement décrit dans la vie
de Mœcènes. On observe encore aujourd’hui dans les Gaules l’usage de
ceindre d’un ruban, cordon ou écharpe de soie, ceux à qui l’on décerne
le triomphe littéraire, et qu’ils portent comme un monument glorieux des
talens qui les distinguent du vulgaire. Ce qui, selon François
Ranchin[29], dénote sur-tout dans les médecins, la nécessité d’être
chaste. La ceinture annonce la contraction des reins, leur inaction, et
partant la sagesse qui reprime la rébellion et l’effervescence des
lombes qui nous portent à la débauche. C’est ce qui a fait croire aux
anciens que Diane, déesse de la chasteté, portoit toujours une ceinture.
La délier étoit chez eux le premier effet du mariage, et annonçoit la
désertion de la fleur virginale[30], et cette commission étoit donnée à
l’époux. Aëtius (N) dit[31] que les plaisirs du mariage sont funestes à
ceux qui ont les reins ou les lombes foibles, et nommés pour cela
_Elumbes_, c’est-à-dire, _éreinté, érené_. Eustathe a fait passer ce mot
en proverbe, en disant _efflanqué comme un âne de Mysie_. Elumbis, _qui
se se erigere non potest_. En italien, _dilumbato_; en espagnol,
_flaco_; en anglais, _he that hath feble loynes_. Hadrianus Junius,
cent. 6. ad. 48. donne le nom d’âne de Mysie aux éreintés; ce qui a fait
dire à Pétrone que les personnes ruinées par leurs fréquens sacrifices à
Vénus, ont les reins lâches, c’est-à-dire, _sans ceinture_. «Encolpe,
dit-il, avoit publié par-tout qu’il avoit la goutte et les reins de la
plus grande foiblesse.» Catulle, épigramme XVI, parle de ceux qui ne
peuvent donner un mouvement souple et facile à leurs lombes endurcis. Et
Martial, au contraire, livre 5, épigramme 79, dit: «donner à ses lombes
souples et lascifs un tremblement voluptueux.»
[24] C. 32 v. 11.
[25] Chap. I, vers. 17.
[26] Epitr. aux Ephésiens, c. IV v. 14.
[27] Prov. ult. vers. 17.
[28] Epit. I. chap. I. vers. XIII.
[29] _Commentaires sur le serment d’Hyppocrate_.
[30] Horace nomme les Grâces _decentes, pudicas_, lorsqu’elles ont
leur ceinture, et _solutis zonis_, quand il veut qu’elles président
à ses orgies et aux mystères de la voluptueuse déesse d’Amathonte.
Voyez l’ode XXX. liv. I. _O Venus, regina Gnidi Paphique_, etc.
La ceinture ayant de tout temps été l’emblême de la virginité, une
femme ne doit plus la porter. Nos élégantes et nos impures nous en
imposent donc bien effrontément, en ceignant leurs tailles, même à
40 ans, d’un large ruban bleu, noir, aurore ou coquelicot. C’est
ainsi que la manie des modes nous fait perdre de vue, lors même
qu’elle conserve celles que nous avons reçues des anciens, leur
sagesse qui cachoit toujours des maximes de morale et des emblêmes
de vertu dans tout ce qu’ils adoptoient, pour tous les détails qui
ont rapport à la vie et au vêtement.
[31] Disc. 3, chap. 8, de son _Tetrabiblos_.
L’auteur anonyme de l’épigramme XVIII du _Priapeia_, s’exprime ainsi:
«Quand la courtisanne Téléthuse agitera-t-elle voluptueusement sur toi
ses reins souples et lubriques?»
Le mot _fluctuare_ peint le mouvement d’oscillation et la manière de
s’agiter et de se soulever de bas en haut, comme les flots, en grec,
_ricnoustai_, en latin _crissare_[32]. C’est de-là qu’on a donné le nom
de _ricnoma_ à une sorte de danse grecque fort lascive[33]. Telle est de
nos jours celle que nous appellons la _bergamasque_, qui ne se danse que
sur les théâtres, ou par des personnes masquées. Juvenal paroît y faire
allusion, lorsqu’il parle, satyre 2, des jeunes Romaines, dont on
applaudissoit l’adresse à se laisser doucement aller à terre, en agitant
leurs fesses avec un tremblement voluptueux.
[32] _Indecenter flecti, curvari_, s’agiter, se plier, se courber
d’une manière indécente et lubrique.