HENRI DE RÉGNIER ET SON ŒUVRE, par Jean de Gourmont,
avec un portrait et un autographe 1 vol.
I
Le but de cette conférence[1] est de vous raconter une merveilleuse et
étrange histoire, qu’il y a dix ans à peine la science ne soupçonnait
pas. Cette histoire est celle d’un morceau de matière quelconque, de la
pierre que vous heurtez sur votre chemin, du papier qui est devant moi,
des fragments de métal que vous maniez chaque jour.
[1] Conférence faite à Ostende en août 1907.
La science croyait autrefois, et beaucoup de personnes croient encore,
que la matière se compose d’éléments inertes et indestructibles. Créés à
l’origine des choses, ils devaient conserver à travers tous les
changements une durée éternelle. Rien ne se crée, rien ne se perd,
disait la chimie, et elle était fondée à le dire, puisque, malgré toutes
les transformations qu’on lui faisait subir, la matière paraissait
toujours conserver le même poids.
La science nous apprend tout autre chose aujourd’hui. Elle nous montre
la matière composée de petits systèmes solaires en miniature, formés
d’éléments gravitant les uns autour des autres avec une immense vitesse
et ne devant leur stabilité qu’à cette vitesse même. Elle nous dit que
l’atome est le siège de forces colossales auprès desquelles ne sont rien
celles que l’industrie manie et que peut-être cette même industrie
pourra utiliser un jour. Elle nous dit encore que cette matière, siège
d’une vie intense, possède une sensibilité invraisemblable qui la fait
se modifier sous les influences les plus légères. Elle nous dit enfin
que, loin d’être éternelle, la matière obéit à cette loi fatale qui
condamne les choses et les êtres à mourir.
Ne pouvant approfondir en une heure un pareil sujet, je me bornerai,
dans cette conférence, à vous montrer quelques-unes des conséquences des
recherches que je poursuis depuis plus de dix ans sur la dissociation de
la matière et que j’ai développées dans deux ouvrages récents[2].
[2] _L’Évolution de la matière_, in-18 de 400 pages, avec 62 figures
(15e édition), et _l’Évolution des forces_, in-18 de 400 pages avec
40 figures (6e édition), Flammarion, éditeur, 1908.
Ces recherches, dont le résultat fondamental, très imprévu il y a bien
peu d’années encore, fut de montrer que la matière n’était pas
indestructible, se sont rapidement répandues dans les laboratoires.
Quelques-unes de nos propositions, considérées comme très
révolutionnaires quand nous les formulâmes pour la première fois,
commencent à devenir presque banales aujourd’hui, bien que très
éloignées cependant d’avoir porté toutes leurs conséquences. Lorsque
celles-ci se dérouleront, elles conduiront à renouveler un édifice
scientifique dont la stabilité semblait éternelle.
Voici d’ailleurs l’énoncé des principes fondamentaux que j’ai tâché de
mettre en évidence en me basant sur mes expériences:
1º La matière, supposée jadis indestructible, s’évanouit lentement par
la dissociation continuelle des atomes qui la composent;
2º Les produits de la dématérialisation de la matière constituent des
substances intermédiaires par leurs propriétés entre les corps
pondérables et l’éther impondérable, c’est-à-dire entre deux mondes que
la science avait profondément séparés jusqu’ici;
3º La matière, jadis envisagée comme inerte et ne pouvant restituer que
l’énergie d’abord fournie, est, au contraire, un colossal réservoir
d’énergie--l’énergie intra-atomique--qu’elle peut dépenser sans rien
emprunter au dehors;
4º C’est de l’énergie intra-atomique libérée pendant la dissociation de
la matière que résultent la plupart des forces de l’univers,
l’électricité et la chaleur solaire notamment;
5º La force et la matière sont deux formes diverses d’une même chose. La
matière représente une forme stable de l’énergie intra-atomique. La
chaleur, la lumière, l’électricité, etc., représentent des formes
instables de la même énergie;
6º En dissociant les atomes, c’est-à-dire en dématérialisant la matière,
on ne fait que transformer la forme stable de l’énergie, nommée matière,
en ces formes instables connues sous les noms d’électricité, de lumière,
de chaleur, etc. La matière se transforme donc continuellement en
énergie;
7º La loi d’évolution applicable aux êtres vivants l’est également aux
corps simples. Les espèces chimiques, pas plus que les espèces vivantes,
ne sont invariables;
8º L’énergie n’est pas plus indestructible que la matière dont elle
émane.
La science d’hier était fondée sur l’éternité de la matière, celle de
demain sera basée sur la désintégration de la matière. Elle aura pour
but principal de trouver des moyens faciles d’augmenter cette
désintégration et mettre ainsi dans les mains de l’homme une source de
forces presque infinie.