IX

Quelques semaines après son arrivée à Paris, Jeanne Mauroy, enfermée

dans son cloître, se débattait contre le découragement et le doute. Tous

ceux que la vie religieuse a tentés connaissent les amertumes de ces

crises de conscience, soit que, les surmontant, ils aient persévéré dans

leurs desseins, soit au contraire qu’éclairés par les épreuves du

noviciat, ils aient renoncé à ce qui d’abord les avait séduits.

Jeanne était entrée au Carmel, convaincue que Dieu l’appelait. Les

conseils affectueux de la prieure, la bienveillance des sœurs pendant la

durée de son postulat, la paix infinie que l’on goûte dans une existence

détachée du monde, avaient accru ses illusions. C’est de son plein gré

qu’elle avait pris l’habit. Si quelqu’un lui eût dit à l’issue de la

cérémonie que le noviciat n’aurait d’autre effet que de la ramener dans

ce monde qu’elle venait d’abandonner, elle se serait révoltée. Elle

voulait alors être à Dieu et n’être qu’à lui.

Tant qu’elle resta à Beaucaire, sa vocation ne fut pas ébranlée. Là,

sous le ciel de son pays, dans le voisinage de sa famille, elle ne

sentait pas encore le déchirement des séparations éternelles. L’autorité

de la mère Thérèse de Jésus lui était douce. Le petit nombre des novices

permettait des égards quasi maternels envers chacune d’elles. On

mesurait à leur vigueur, à leur sensibilité, les austérités de la règle.

On ne les initiait que lentement à la joie souvent mortelle de souffrir

pour Jésus. Puis, dans ce couvent, Jeanne connaissait toutes les sœurs;

elle était pour elles comme une enfant gâtée, à qui l’on veut rendre

facile l’apprentissage des dures privations.

Mais à Paris, ses illusions s’évanouirent en peu de temps. Entourée de

visages étrangers, placée sous une autorité nouvelle, elle se trouva aux

prises avec toutes les rigueurs de la vie monastique. Ces rigueurs, elle

les croyait légères, quand elle les jugeait par ce qu’on lui en disait;

maintenant qu’elle les subissait, elle en était comme accablée. Tout ce

qu’elle avait cru pouvoir supporter aisément choquait ses délicatesses,

tout, depuis la chaussure qui déchirait ses pieds jusqu’au voile noir

jeté sur son front, depuis le jeûne quotidien rigoureusement observé

jusqu’à la couchette dont la paille durcie meurtrissait ses reins. Puis,

c’était la serge grossière collée au corps et rarement changée, la

discipline dont chaque religieuse se frappait, le vendredi, pour

mortifier sa chair, en ce jour anniversaire de la Passion du Sauveur, la

coulpe où chacune venait confesser à haute voix devant la communauté

réunie les fautes commises contre la règle, les pénitences infligées par

la prieure, les dénonciations des zélatrices, chargées de veiller sur

les sœurs et de dévoiler leurs imperfections, les mortifications

volontaires par où éclatait une mystique ardeur, brûlante et exaspérée.

Ces degrés qui conduisent l’âme à la perfection, elle désespérait de les

gravir. Elle ne pouvait se résigner aux immolations perpétuelles

qu’exige la règle. Elle aurait bien voulu être à Dieu, se consacrer à

son service, mais sous des formes moins âpres et plus humaines. Le

regret de ce qu’elle laissait au dehors éveillait en son cœur de

fréquents et subits attendrissements que ni les avis de son confesseur

ni les exhortations de la mère des novices ne pouvaient dissiper. Quand,

dans le jardin du couvent, aux heures de récréation, ou dans le

réfectoire, elle voyait quelques-unes des sœurs s’infliger une torture,

demeurer à genoux, les bras tendus vers le ciel, s’humilier devant ses

compagnes, leur baiser les pieds, refuser de partager leur repas et

solliciter d’elles l’aumône d’un morceau de pain, Jeanne se demandait

anxieusement si jamais elle saurait s’assujettir à ces pratiques d’une

dévotion exaltée. La pensée qu’elle ne sortirait plus du couvent,

qu’elle ne verrait plus ceux qu’elle aimait, ajoutait à son inquiétude.

Elle interrogeait sa conscience. Dans le silence de ses nuits sans

sommeil, elle lui disait:

--Suis-je faite pour ces mœurs d’ascète?

Sa conscience ne répondait pas, et son imagination, brusquement allumée,

enfantait des rêves dans lesquels elle voyait ce que serait sa vie, si

elle persistait à rester dans le cloître. Cet avenir tout à coup évoqué

la terrifiait, tandis que des visions fiévreuses ouvraient à ses yeux le

monde abandonné par elle, lui en montraient le charme et les séductions.

Sa jeunesse lui disait que prier n’est pas l’unique destinée de la

femme, que le mariage est également une fin ordonnée par le Maître des

choses, que la chasteté n’est pas le seul moyen de sanctifier l’âme, que

la maternité est aussi un devoir. Des tentations étranges, inexpliquées,

troublaient son chaste esprit, répandaient dans son corps un frisson.

L’image d’un mari montait devant ses yeux. Ce mari avait la physionomie

et les traits d’Adrien de Varimpré, le seul homme qu’elle eût rencontré

depuis qu’elle était au couvent.

Chaque matin la trouvait plus découragée, plus anxieuse. D’où naissaient

les troubles de son esprit? Était-ce le démon qui les déchaînait?

Était-ce sa jeunesse qui se révoltait et revendiquait sa liberté? Elle

ne savait. A la chapelle, durant les longues oraisons; dans sa cellule,

aux heures des méditations pieuses, les tentations la poursuivaient, lui

rendaient plus intolérable la réalité. La sévérité dont elle était

l’objet, et qui ne se lassait jamais, devenait un supplice. Elle la

trouvait partout, toujours debout, toujours exigeante, acharnée à

humilier l’orgueil, à mater la chair, à paralyser la volonté, à châtier

jusqu’aux goûts les plus innocents.

Il suffisait, par exemple, qu’elle manifestât de l’attachement aux

personnes et aux choses, pour s’en voir aussitôt séparée et privée. Un

jour, peu après son arrivée à Paris, elle avait parlé avec chaleur de sa

filiale tendresse pour la mère Thérèse de Jésus. Dès le lendemain,

celle-ci, docile à des ordres supérieurs, affectait de la fuir. Une

autre fois, elle avait commis l’imprudence de dire tout haut, avec

satisfaction, que sa cellule ouverte sur le jardin recevait, dès l’aube,

les premiers rayons du soleil, et le soir, elle apprenait brusquement

que désormais elle en habiterait une autre où le soleil n’entrait

jamais.

Ces privations n’étaient pas nouvelles dans l’Ordre; on ne les inventait

pas pour la novice. C’est la loi commune; mais elle ne pouvait s’y

résigner. Une sourde rébellion grondait dans son cerveau, éteignait sa

ferveur, la disposait à railler les traits par où se trahissait

l’exaltation de ses compagnes. Vainement, elle voulait se repentir de

ces manquements au devoir; vainement, elle s’en accusait. Sa raison lui

répétait qu’elle n’était pas coupable.

Dès ce moment, il lui semblait que l’épreuve était complète et décisive,

qu’il serait inutile de la prolonger, qu’il ne lui restait qu’à

reconnaître son erreur, qu’à quitter cette maison où elle ne pouvait

trouver le bonheur. Mais une fausse honte, la peur de rentrer dans le

monde, d’y devenir l’objet des railleries de ceux qui la connaissaient,

la retenait, bien qu’elle eût compris déjà qu’elle ne pouvait rester.

Des craintes analogues l’empêchaient de confier à la prieure ou à la

mère des novices l’état de son âme. Dans ses angoisses devinées ou

surprises, celles-ci ne voyaient rien qui différât de ce qu’elles

étaient accoutumées à voir dans les jeunes filles confiées à leur

vigilance. Chez toute novice, il y a les mêmes doutes et les mêmes

anxiétés. Presque toujours, les vœux seuls y mettent fin. Les

supérieures de sœur Nicette de la Croix pensaient qu’il en serait d’elle

comme des autres, que ses inquiétudes s’apaiseraient à l’heure où un

engagement définitif se substituerait à l’engagement provisoire. Elles

se trompaient.

Leur erreur venait du silence gardé envers elles. Si Jeanne eût parlé,

elles auraient compris et renvoyé au monde cette enfant victime d’une

ferveur passagère. La règle des ordres religieux à cet égard est

absolue. Elle ordonne non de séduire les novices pour les retenir, en

atténuant à leurs yeux l’étendue du sacrifice qu’on leur demande, mais

de leur montrer, au risque même de les décourager, la vie monastique

dans toute son austère réalité. Elle ordonne aussi de n’accepter leurs

vœux que lorsqu’il ne peut plus exister de doute sur la sincérité de

leur vocation. Aucun symptôme apparent n’indiquait que cette sincérité

fît défaut à la vocation de Jeanne. Du côté de ses supérieures, elle ne

trouvait donc ni secours ni lumière.

Il n’était qu’une femme à qui elle aurait osé tout dire: la mère Thérèse

de Jésus. Celle-là, c’était l’amie, la confidente des premiers jours.

Elle avait encouragé les aspirations naissantes, conseillé, soutenu,

éclairé cette âme virginale qui cherchait sa voie. Elle en connaissait

la pureté, la docilité, le charme. Elle l’avait toujours aimée, autant

aimée que le lui permettait la règle inexorable qui défend aux

Carmélites de donner à leurs compagnes une trop grande part de leur

cœur, où Dieu seul doit régner. Elle l’aimait plus encore depuis que les

aveux de son fils lui avaient révélé l’inoubliable impression produite

sur lui par l’angélique visage de la novice. Il lui était doux de se

dire que cette enfant de laquelle la loi monastique l’obligeait à

détourner sa maternelle tendresse ne resterait pas dans le cloître. Elle

priait pour que Dieu la rendît au monde et fît d’elle la femme d’Adrien.

Elle aurait pu lui tendre la main, la tirer de la tourmente, lui montrer

la route droite. Mais loin d’encourager ses confidences, elle était

tenue de s’y dérober, la mère des novices ayant blâmé l’attachement

passionné de sœur Nicette de la Croix pour son ancienne prieure.

Il restait, il est vrai, à la jeune religieuse son confesseur. Un saint,

ce vieux prêtre; mais un humble, un timide, qui reculait devant la

nécessité de conseiller un parti décisif, et peu habile à discerner la

réalité des scrupules dont il recevait la confession. Il prêchait la

résignation, la patience. Il voulait que sœur Nicette de la Croix

poursuivît l’épreuve commencée, au moins jusqu’à la fin de son noviciat.

Elle ne résistait pas, se montrait docile à ces ordres qu’on lui

représentait comme les ordres de Dieu. Elle persévérait dans la dure

tâche, imprudemment assumée; mais elle n’y persévérait qu’au prix d’un

violent effort, véritable martyre qui altérait sa santé, effaçait les

roses couleurs de son teint, flétrissait sa jeunesse et torturait son

âme.

Un matin, elle descendit au jardin, comme de coutume, à l’heure de la

récréation, si pâle et si triste que la mère Thérèse de Jésus, qui

depuis longtemps soupçonnait sa détresse, n’en douta plus. Ce que Jeanne

n’osait s’avouer à elle-même, Nicolette le comprit clairement en

observant la physionomie désolée, les traits amaigris de cette enfant

candide et pure. Elle alla vers elle, avec la sollicitude empressée

d’une mère, au mépris des avertissements qu’elle avait reçus.

--Marchez avec moi, mon enfant, lui dit-elle. Je vous sens malheureuse.

Pourquoi l’êtes-vous? N’hésitez pas à m’ouvrir votre cœur.

--Dieu m’éprouve, ma mère, répondit Jeanne, en réglant son pas sur celui

de Nicolette. Voilà longtemps que je voulais vous en avertir, vous

demander conseil. Mais vous restiez éloignée de moi, et j’ai dû me

taire. Votre indifférence a aggravé mon mal.

--Cette indifférence n’est qu’apparente. On me l’a ordonnée; j’ai dû

obéir.

--Étais-je donc coupable, ma mère, en manifestant mon aveugle confiance

en vous?

--Dieu exige qu’on n’ait une telle confiance qu’en lui.

--Alors, pourquoi la trompe-t-il?

--Oh! ma sœur, ne jugez pas ses desseins. Soumettez-vous à ce qu’il

exige.

--Ce qu’il exige! Mais qu’il me le révèle alors! S’il entend que je

reste à son service, pourquoi me refuse-t-il l’énergie dont j’aurais

besoin pour surmonter les tentations qui m’assaillent? S’il veut au

contraire que je quitte cette sainte maison, que ne manifeste-t-il sa

volonté? Je suis toute prête à lui obéir. Mais encore dois-je savoir ce

qu’il veut de moi. Je le lui demande, avec ferveur, avec des larmes,

dans l’effusion d’une âme qui le cherche, et plus je le sollicite, plus

il semble se dérober. Vous, ma mère, allez-vous me répondre?

Bouleversée par ces accents, Nicolette se taisait. Elle le connaissait

pourtant, le mal dont souffrait Jeanne Mauroy: c’était la cruelle

incertitude des vocations fragiles, compagne inévitable du noviciat, qui

exerce son empire sur ces pauvres cœurs troublés par l’excès même de

leur dévotion et les oblige à se demander s’ils ne se sont pas trompés

en choisissant la vie religieuse. Peut-être aurait-il suffi qu’elle

parlât pour verser dans l’âme de Jeanne l’apaisement, pour lui montrer

dans le supplice qu’elle subissait le chemin du ciel et pour l’attacher

à jamais à Dieu, en lui décrivant les douceurs du cloître. Mais le

langage qu’il eût fallu tenir, elle ne le tenait pas. Elle bénissait les

larmes qu’elle voyait couler; elle songeait à son fils, et c’est pour

lui qu’elle voulait délivrer Jeanne de ses chaînes.

--Qu’éprouvez-vous donc? demanda-t-elle tout à coup. Je dois le savoir,

si vous voulez que je vous éclaire.

Alors Jeanne raconta ses souffrances, ses craintes, ses tentations, tout

ce qui choquait ses instincts et blessait sa raison. Elle ne dissimula

pas ses répugnances pour les austérités de la règle. Trop lourd à ses

épaules cet habit de serge, trop acérées les lanières de cuir qui

sillonnent de rougeurs la peau délicate, trop grossière la nourriture

quotidienne, révoltantes enfin ces mortifications volontaires et ces

pénitences imposées, dont elle était témoin chaque jour. La mère Thérèse

de Jésus l’écoutait en silence, heureuse de ce qu’elle entendait et qui

de toute autre l’eût affligée; puis brusquement, elle dit:

--Nous nous sommes trompés; vous n’avez pas la vocation, mon enfant;

tout le démontre, il faut sortir d’ici. Retournez au monde. Vous y ferez

votre salut, si vous voulez vous souvenir de ce que vous avez vu et

entendu au Carmel.

--Est-ce vous, ma mère, qui me conseillez d’en sortir? demanda Jeanne,

toute troublée à la pensée de changer d’existence.

--C’est moi qui vous le conseille, et c’est le chapitre qui vous

l’ordonnera, quand j’aurai répété à nos sœurs ce que je viens

d’entendre. Vous n’êtes pas faite pour nous, ma chère fille.

--Mais si je sors, comment me recevra le monde?

--Avec bienveillance. Un acte sincère et désintéressé est toujours

respectable.

--Que ferai-je une fois hors du Carmel?

--Vous vous marierez!

--Oh! pour cela, non; jamais.

--Gardez-vous de le dire. Savez-vous si vous n’êtes pas destinée à

servir d’exemple à ceux qui contractent mariage? Du reste, quand vous

aurez reconquis votre liberté, rien ne vous pressera de prendre un grand

parti; vous observerez jusqu’à ce que Dieu vous ait montré le chemin où

il veut que vous vous engagiez. Écrivez à votre tuteur. Demandez-lui de

venir vous chercher. Puis, apprêtez-vous à abandonner cette maison.

Quittez-la résolument, le front haut, sans crainte. Vous vous étiez

trompée en y entrant; vous réparez votre erreur; rien de plus honorable

ni de plus légitime.

Jeanne écoutait silencieuse et les yeux baissés. Soudain, elle releva la

tête en murmurant:

--Je suivrai vos avis, ma mère, et je partirai convaincue qu’en agissant

ainsi, je ne fais rien que puisse blâmer ma conscience. Hélas!

pouvais-je prévoir que je prendrais un jour ce parti si peu conforme à

ce que j’avais espéré?

--Vous n’en pouvez prendre d’autre, insista Nicolette.

Son regard trahissait la joie que lui causait la résolution de Jeanne.

Elle songeait déjà aux moyens de la rapprocher de son fils et de la

retenir assez longtemps à Paris pour qu’Adrien eût le loisir d’apprendre

ce qu’était et ce que valait cette jeune fille.

--Je partirais sans regrets, ma mère, ajouta Jeanne Mauroy, oui, sans

regrets, si je ne vous laissais derrière moi. Oh! plus d’une fois, en

pensant à ma mère spirituelle, je verserai des larmes.

--Peut-être vous trompez-vous, mon enfant. Peut-être aussi est-ce à

l’heure où vous gémissez sur notre séparation qu’à votre insu, Dieu

prépare des événements qui créeront entre vous et moi un lien durable et

fort.

Jeanne regarda la mère Thérèse de Jésus en l’interrogeant des yeux, car

elle ne comprenait pas ces énigmatiques paroles. La mère n’en dit pas

plus long et demeura impénétrable. Mais dans le fond de l’âme, elle se

réjouissait. Il lui semblait qu’en enlevant cette âme au Carmel, elle

venait de jeter les fondements du bonheur de son fils.

Elle n’en aurait pas douté si elle avait connu les causes et l’étendue

du mal dont souffrait Adrien. C’était un supplice intolérable que chaque

jour rendait plus aigu, car de plus en plus l’influence de Laure

Malestra pesait sur ce cœur malade, qui n’osait s’y soustraire, bien

qu’il eût cessé d’aimer. Sa loyauté habilement exploitée par Laure le

fixait à sa chaîne, en lui rappelant les engagements pris par lui,

lorsque, dans une heure de faiblesse et d’erreur, il avait associé cette

femme à sa vie.

La misérable créature comprenait bien que les témoignages de sa

tendresse feinte devenaient odieux à son amant. Mais plus elle en

recueillait de preuves, et plus elle s’attachait à sa victime, poussée

non par l’amour, mais par les féroces et vils calculs dont Jacques

Roudier s’était fait l’inspirateur et le complice. Elle exerçait tous

les droits d’une maîtresse impérieuse et jalouse, et ne les exerçait que

pour être payée d’un plus haut prix, le jour où elle y renoncerait.

Ce fut pour Adrien une suite de jours remplis d’amertume, durant

lesquels il connut les orages des passions malsaines, scènes de violence

où se révélait dans les reproches mutuels l’impossibilité de vivre en

commun, et que dénouaient des réconciliations dépourvues de sincérité,

auxquelles les sens seuls avaient part, et qui laissaient les cœurs

excités l’un contre l’autre. Il sortait de ces querelles honteux, brisé,

avec le sentiment de sa dégradation. Il voulait rompre, et demeurait,

n’ayant même plus l’énergie de l’effort qu’il eût fallu faire pour se

délivrer. Ah! Laure le connaissait bien. A tout instant, elle lui

rappelait qu’il était allé à elle le premier, et que si elle avait

succombé, c’est qu’il parlait d’amour éternel. Elle lui reprochait ses

visites à sa mère, elle l’accusait de puiser là le dégoût de l’amour.

--Tu as cessé de m’aimer le jour où ta mère est arrivée, disait-elle;

c’est ta mère qui t’entraîne loin de moi.

--Elle ne te connaît pas, répondait-il pour sa défense.

--Tu l’affirmes; mais est-ce vrai? J’ai mesuré l’étendue de ta

faiblesse, et peut-être me caches-tu que tu lui as tout avoué et qu’elle

veut me disputer ton cœur.

Il protestait; mais Laure se retranchait dans son argumentation; elle

affectait de ne tolérer qu’avec impatience les relations de la mère et

du fils; elle attribuait à ces relations les troubles quotidiens dont il

était seul à souffrir, puisque c’est elle qui les provoquait pour amener

son amant à la rupture qu’elle souhaitait, sans vouloir en prendre

l’initiative. Ces luttes sourdes incessamment recommençaient. Que

n’eût-elle pas dit, si elle avait su qu’en même temps qu’il cessait de

l’aimer, son amant commençait à aimer la novice! Mais cette affection

naissante était le secret d’Adrien, son unique consolation, la meilleure

part de sa vie. Il s’enfermait dans son espérance; il y puisait la force

de supporter les épreuves dont il appelait la fin. Au parloir des

Carmélites seulement, il trouvait la paix intérieure qui partout

ailleurs lui faisait défaut. S’il la trouvait dans cet asile, où chaque

matin le ramenait l’habitude, c’est que là tout lui parlait de Jeanne

Mauroy, c’est qu’il s’y sentait rapproché d’elle, encore qu’il ne pût la

voir et n’osât prononcer son nom.

Cependant, la santé d’Adrien s’altérait. Nicolette le constatait avec

inquiétude. Elle s’apercevait du dépérissement de son fils sans en

connaître les causes, et ne songeait qu’au moyen d’en arrêter les

progrès. Ce moyen consistait à son avis dans un amour partagé. Cette

conviction l’avait déterminée à entreprendre de décider Jeanne à

abandonner la vie religieuse, et son entreprise menée à bonne fin, elle

commençait à croire que son fils allait être heureux.

Le soir de ce jour, après avoir averti la prieure des résolutions de

Jeanne Mauroy, elle les fit connaître à la communauté réunie pour la

coulpe, quand les novices et les converses se furent retirées, et que

les professes se trouvèrent seules. Elle déclara qu’en sa qualité

d’ancienne prieure du Carmel de Beaucaire et de première confidente de

sœur Nicette de la Croix, elle avait considéré comme un devoir de

provoquer ces résolutions. Autorisée à la conduire à Paris, quand

elle-même avait obtenu la faveur de s’y fixer, elle connaissait mieux

que personne l’âme de cette jeune fille; elle en restait responsable

devant Dieu.

Si grandes étaient dans l’Ordre la réputation de prudence et l’autorité

de la mère Thérèse de Jésus qu’aucune de ses sœurs ne songea à blâmer sa

conduite. Dès ce moment, Jeanne Mauroy devenait libre. Après s’être

dépouillée de l’habit de l’Ordre, elle ne devait rester dans la

communauté qu’à titre provisoire, comme pensionnaire, parmi les

postulantes, en attendant que sa famille vînt la chercher.

X

Jamais les heures n’avaient paru plus longues à la mère Thérèse de

Jésus. C’est en vain qu’à tout instant, elle s’attendait à être appelée

au parloir. Le temps passait, et pour la première fois, la matinée

allait s’achever sans qu’elle eût vu son fils.

La veille, elle lui avait annoncé les résolutions de Jeanne Mauroy, elle

lui avait promis de disposer la jeune fille à l’accueillir et à

l’écouter, dès que son tuteur serait arrivé. Adrien s’était retiré en

manifestant à sa mère le bonheur que lui causait cette nouvelle, et en

annonçant pour le lendemain sa visite accoutumée. Et voilà que malgré sa

promesse, il ne venait pas. Nicolette ne savait que penser de ce

manquement à une douce habitude; elle en était bouleversée. Le cœur des

mères est prompt à s’alarmer. Une sensibilité maladive remplissait le

sien, la disposait à trembler sans cesse sur son bonheur qu’elle ne

semblait avoir ressaisi que pour souffrir de ne pas le goûter

pleinement, obligée qu’elle était de le sacrifier sans cesse aux devoirs

de son état. Elle voyait déjà son fils malade ou victime d’un accident,

mort peut-être. Une sueur glacée baignait son front, et l’angoisse

étreignait son cœur.

A midi, la cloche appela les religieuses au réfectoire. La mère Thérèse

de Jésus se rendit à cet appel. Mais l’inquiétude lui ôtait l’appétit.

Avec l’autorisation de la prieure, elle alla s’agenouiller au milieu de

la salle, demandant humblement à ses sœurs de prier Dieu pour une âme en

proie à une grande affliction. Cette âme, c’était la sienne, malade et

toute meurtrie par l’absence d’Adrien.

Ah! comme en ce moment la règle lui paraissait cruelle! Quoi! peut-être

son fils sollicitait son secours, avait besoin de sa tendresse, et elle

était retenue loin de lui? Une mère emprisonnée ainsi, quand ce qu’elle

aime souffre et l’appelle! Et s’il allait mourir, serait-elle condamnée

à le laisser expirer sans le revoir? C’était un commencement de révolte

que ces questions se succédant dans sa tête en feu. Malgré tout, elle se

sentait mère. Longtemps annihilée dans la collectivité de l’Ordre, sa

personnalité se dégageait et s’affirmait sous l’empire de ses anxiétés.

Sa volonté renaissait après une longue abdication. Elle se demandait ce

qu’elle ferait si tout à coup on venait lui apprendre que son fils avait

besoin d’elle. Elle n’hésitait pas, elle était prête à sortir;

mentalement, elle désobéissait à la règle pour obéir au cri de son âme.

Avant d’être la sœur Thérèse de Jésus, elle était Nicolette de Varimpré.

C’est de cela surtout qu’elle se souvenait, et elle énumérait dans sa

pensée les devoirs qui s’imposaient à elle à ce titre.

Cependant, cette rébellion involontaire brusquement lui fit peur. Pour

une religieuse accoutumée à scruter sa conscience vingt fois par jour, à

considérer comme un péché la plus légère infraction à la règle et à s’en

accuser publiquement, c’était une faute grave que ce désir soudainement

conçu de franchir le seuil du couvent et de savoir ce qui se passait au

dehors. Effrayée de son audace, elle se prosterna, les yeux remplis de

larmes, et demeura ainsi dans une attitude de pénitence expiatoire. Mais

presque aussitôt le souvenir de son fils lui revint, lui fit comprendre

la légitimité de sa fiévreuse impatience, et lui rendit quelque énergie.

Jeanne Mauroy, de la place où elle prenait son repas parmi les

postulantes, voyait son ancienne prieure s’humilier et pleurer.

Attristée déjà en pensant qu’elle allait pour toujours se séparer

d’elle, Jeanne s’affligeait encore d’une douleur dont elle devinait la

violence, sans en connaître les motifs. En quittant l’habit des

Carmélites, elle avait reconquis la liberté de céder aux entraînements

de son cœur. Lorsque les religieuses sortirent de table pour se rendre

au jardin, elle se rapprocha de la mère Thérèse de Jésus, et lui dit

craintive:

--Je souffre de vous savoir malheureuse, ma mère; ne puis-je rien pour

soulager votre peine?

--Non, ma pauvre enfant, non, vous ne pouvez rien; je suis dans

l’angoisse parce que je n’ai pas vu mon fils ce matin, bien qu’il ait

coutume de venir tous les jours et qu’il m’ait promis hier de venir

aujourd’hui.

--Mais il peut venir encore, ma mère.

--Je pressens une catastrophe.

Comme elle prononçait ces mots, la sœur tourière entrait dans le jardin,

une lettre à la main. Elle s’avança vers la prieure, s’agenouilla et lui

remit la lettre. La prieure la lui rendit aussitôt sans l’ouvrir, après

avoir jeté les yeux sur l’adresse et en lui désignant la mère Thérèse de

Jésus.

--C’est pour moi! s’écria celle-ci.

Elle se précipita au-devant de la tourière; d’un geste rapide, elle lui

enleva le pli dont elle déchira vivement l’enveloppe. Elle dévora d’un

regard les quelques lignes tracées sur la page blanche. Son fils lui

écrivait pour expliquer son absence. Une légère indisposition le

retenait chez lui et l’empêchait de venir voir sa mère. Mais il

s’annonçait pour le lendemain, convaincu, disait-il, que cette

indisposition ne durerait pas.

Nicolette soupira longuement. Un doux et triste sourire éclaira son

regard.

--Avez-vous lieu d’être rassurée, ma mère? demanda Jeanne timidement.

--Rassurée! s’écria Nicolette; je ne saurais l’être avant d’avoir vu mon

fils. Il est souffrant, il me l’écrit, sa lettre ne manifeste aucune

inquiétude; mais qui sait s’il ne me cache pas la vérité? Ah! mon

enfant, soupira-t-elle, combien je vous envie votre liberté...

Elle allait continuer, quand, se détachant d’un groupe de religieuses

parmi lesquelles elle causait en riant, la prieure se dirigea de son

côté. Discrètement, Jeanne s’éloigna. Les deux mères restèrent en

présence.

--Vous venez de manifester une impatience qui n’est d’un bon exemple

pour personne, ma sœur, dit la prieure d’un accent sous lequel se

dissimulait mal un reproche.

Nicolette était tombée à genoux. Un geste de la prieure la releva.

Debout, les bras croisés sous son scapulaire, les yeux baissés, elle

répondit:

--C’est vrai, ma mère; mais peut-être ai-je une excuse. Depuis hier,

j’étais sans nouvelles de mon fils.

--Il est fâcheux que vos préoccupations maternelles troublent à ce point

votre vie. A diverses reprises déjà, je me suis aperçue des distractions

et des vivacités qu’elles vous causent.

La mère Thérèse de Jésus ne put contenir un mouvement de surprise et

d’impatience. Mais il fut aussitôt réprimé. Elle baissa la tête, en

murmurant, résignée:

--Si j’ai péché, ma mère, punissez-moi.

--Rentrez dans votre cellule, continua la prieure, et priez pour que

Dieu vous rende docile à sa sainte volonté.

La religieuse admonestée s’inclina, et, traversant le jardin où ses

sœurs marchaient pour réchauffer leurs membres engourdis par le froid,

elle disparut, sans qu’aucune d’elles se permît une réflexion sur

l’incident. Jeanne l’accompagna des yeux, impressionnée par ce qu’elle

venait de voir et d’entendre.

En arrivant dans sa cellule sans feu, toute glacée des rigueurs de

l’hiver, Nicolette s’agenouilla pour prier, conformément à l’ordre

qu’elle venait de recevoir. Mais, hélas! ce n’étaient pas des prières

qui de son cœur troublé montaient à ses lèvres blêmies. En dépit de ses

efforts, sa pensée l’entraînait loin du calme asile où elle avait juré

de vivre toujours.

Le supplice dont elle souffrait, jamais, avant elle, aucune Carmélite ne

l’avait enduré. Nulle ne s’était trouvée dans cette extrême détresse,

placée entre un devoir rigoureux et les angoisses légitimes de l’amour

maternel. Quelque sincère qu’eût été la vocation qui l’avait conduite au

couvent, elle regrettait à cette heure d’avoir cédé aux entraînements de

sa ferveur. Hélas! quand, obéissant à la voix impérieuse qui lui

parlait, elle s’était consacrée à Dieu, pouvait-elle prévoir qu’un jour

son fils lui serait rendu et aurait besoin de sa sollicitude? Elle avait

alors tout prévu, sauf ce qui arrivait. Elle se trouvait maintenant en

présence de devoirs nouveaux. Que devait-elle faire?

La règle des Carmélites est rigoureuse. Elle ne permet pas les sorties

accidentelles. Sous aucun prétexte, quelque sacré qu’il puisse être, les

religieuses ne peuvent être autorisées à s’éloigner de leur cloître.

Elles y sont comme dans une prison, enchaînées par les vœux prononcés.

S’il arrive que quelque circonstance grave les appelle dans leur

famille, elles n’ont d’autre ressource que de solliciter de l’autorité

ecclésiastique, souverainement juge de l’opportunité de leur demande, la

faveur d’être relevées de ces vœux solennels. On a vu quelquefois des

religieuses cloîtrées abandonner, à la suite d’événements inattendus, le

couvent pour n’y plus rentrer. On n’en a jamais vu s’en éloigner pour y

revenir. Si donc elle voulait aller au secours de son fils, elle devait

changer de vie, retourner au monde, après avoir obtenu l’agrément de ses

supérieurs spirituels. Et encore, pour en arriver là, fallait-il du

temps, des démarches, une enquête, des formalités minutieuses, trop

longues au gré de son impatience.

La gravité des résolutions à prendre l’épouvantait. Depuis qu’elle avait

retrouvé son fils, elle souffrait de ne pouvoir vivre à ses côtés,

d’être retenue loin de lui. Mais elle s’était résignée, convaincue que

le bonheur de le voir tous les jours lui donnerait le courage.

Malheureusement, il suffisait qu’il eût manqué une fois à leur

rendez-vous quotidien pour lui enlever l’énergie. Elle relisait sa

lettre; elle en interrogeait chaque ligne, et telle était l’exaltation

de son esprit qu’elle se figurait que la mort s’installait au chevet

d’Adrien.

Hors d’état de prendre un parti, elle resta jusqu’au soir accablée par

la peur. Elle traîna derrière soi ses préoccupations, à la coulpe, dans

la salle capitulaire, à la chapelle, sans pouvoir recouvrer la sérénité

d’âme indispensable à la méditation et à la prière. Et cependant, elle

voulait prier, et lorsque son pauvre corps las et meurtri fléchissait

sous le poids de sa fatigue, elle se suspendait aux grilles du chœur

pour se tenir éveillée. Enfin, quand elle étendit sur son dur matelas de

paille ses membres exténués, elle ne parvint pas à trouver le sommeil,

poursuivie toujours par une mortelle inquiétude et tiraillée entre les

partis contraires que lui suggérait son imagination affolée.

Vers le matin, cependant, sa fièvre s’apaisa. La nuit écoulée la

rapprochait du moment où elle espérait voir son fils. Elle assista aux

offices, distraite, impatiente. Après la messe, elle attendit anxieuse.

Mais, comme la veille, le temps passa sans qu’elle fût appelée au

parloir. Elle espérait au moins une lettre. Elle ne la reçut pas. Alors

ses craintes s’aggravèrent. Le silence d’Adrien rendait plus pénible son

absence. Elle le devinait couché, pâle et malade, livré à des soins

mercenaires, appelant sa mère, et peut-être expirant sans l’avoir revue.

C’en était trop pour ses forces épuisées par l’insomnie. Elle alla

trouver la prieure, lui fit part de son malheur, et tout en larmes, lui

demanda conseil. Pour la rassurer, la prieure promit de faire prendre

des nouvelles d’Adrien. Une postulante converse reçut l’ordre de se

transporter chez lui et de s’enquérir de la vérité. En attendant son

retour, Nicolette resta dans la chapelle, le front sur les dalles

froides, suppliant Dieu de lui rendre son fils. C’est là que la tourière

lui rapporta la réponse. Depuis deux jours, Adrien était alité, en proie

à la fièvre, sans que le médecin qui lui donnait des soins eût pu

préciser la nature du mal. La tourière tenait ces détails d’un ami du

malade, installé chez lui, et qui n’avait pas voulu permettre qu’elle

lui parlât.

Ces renseignements, loin de calmer les angoisses de Nicolette,

achevèrent de la troubler. Sûrement, on lui cachait la vérité. Son

enfant était plus mal qu’on ne le lui disait. Son visage exprimait une

douleur si violente, que la prieure, prise de compassion, lui prodigua

les plus vifs témoignages de la fraternelle affection qui unit les

religieuses entre elles. Elle essaya de la consoler. Mais la mère ne

voulait rien entendre. Son regard fixé devant elle semblait percer les

murailles, et franchir la distance qui la séparait de son fils. Il

s’agissait bien vraiment, comme on le lui conseillait, d’offrir cette

torture au Sauveur, en expiation des péchés de l’humanité! La foi de la

Carmélite n’était plus assez ardente pour que ce langage pût l’apaiser.

Elle écoutait, et n’entendait rien, en proie à la préoccupation qui de

plus en plus l’étreignait. Pour dérober le spectacle de ses larmes à la

communauté, la prieure l’engagea à rentrer dans sa cellule.

--Est-ce un ordre, ma mère, ou un conseil? demanda-t-elle, la fièvre aux

yeux et dans la voix.

--Un ordre, répliqua sévèrement la prieure, choquée par le ton de cette

question.

--J’obéis, alors, oui, j’obéis... Et plus bas elle ajouta:--Pour la

dernière fois.

Elle s’éloignait, cédant à des résolutions spontanées, la tête haute et

d’un pas pressé. Son absence dura peu. Quelques instants après, au

moment où la lumière du jour déclinait, elle reparaissait devant la

prieure, mais transformée. Elle ne portait plus l’habit du Carmel. Elle

l’avait quitté pour se vêtir de la pauvre robe noire et du manteau sous

lesquels, quelques semaines avant, elle avait fait le voyage de

Beaucaire à Paris.

--Que signifie ce costume? demanda la prieure stupéfaite.

--Il signifie, ma mère, que mon fils m’appelle et que je vais à lui.

--Vous voulez sortir du cloître!

--J’en veux sortir.

--Vous savez qu’une fois hors de la maison, vous n’y pourrez plus

rentrer.

--Je n’y rentrerai pas.

--Si c’est votre liberté que vous voulez reprendre, vous ne le pouvez

faire qu’avec l’autorisation de vos supérieurs ecclésiastiques. Seuls,

ils peuvent vous relever de vos vœux.

--Ils m’en relèveront.

--Sans doute; mais vous devez attendre ici leur décision.

--Attendre! quand mon fils, peut-être, meurt faute de mes soins.

La prieure n’en revenait pas. Quoi, révoltée, cette sœur Thérèse de

Jésus, une des lumières de l’Ordre, cette religieuse modèle dont on

rappelait sans cesse aux novices le nom et les vertus! C’était à n’y pas

croire. Il fallait que l’esprit de Dieu se fût retiré d’elle et l’eût

abandonnée au démon.

--Ma sœur, supplia la prieure, revenez à vous. Songez aux suites du

scandale que causera votre départ; songez surtout à la responsabilité

qui va peser sur votre âme, si vous abandonnez cette maison malgré moi.

Vous aurez à rendre compte, un jour, de votre désobéissance, et ce sera

terrible.

--Je suis mère, et Dieu me comprendra, objecta froidement Nicolette.

--Vous avez fait le serment de demeurer à son service.

--Je ne savais pas alors qu’il me rendrait mon fils. Pourquoi me

l’a-t-il rendu, si ce n’était pour me rappeler que la maternité crée

aussi des devoirs sacrés? Il est clément, il est miséricordieux, et sa

bonté ne me fera pas défaut.

--Sœur Thérèse de Jésus, insista la prieure, je vous ordonne de rentrer

dans votre cellule, de reprendre l’habit que vous n’aviez pas le droit

de quitter, et d’attendre parmi nous les décisions que je vais

provoquer. Je vous l’ordonne, et vous adjure de ne pas enfreindre mes

ordres.

--Ce que vous me demandez, ma mère, est impossible. Ah! si vous aviez un

fils, vous ne me parleriez pas ainsi que vous le faites. Mais, hélas!

vous ne pouvez me comprendre; votre cœur n’a jamais éprouvé ce

qu’éprouve le mien en ce moment. Aucune volonté, entendez-le, aucune

n’est assez puissante pour me retenir ici malgré moi.

--Aucune volonté, dites-vous! Mais le souci de votre salut!

--Il est moins exigeant que le souci du salut ce mon fils!

--Encore une fois, je vous supplie, obéissez à votre prieure, sœur

Thérèse de Jésus.

--Je ne peux obéir, ma mère.

--Mais l’enfer, malheureuse, l’enfer!

--Il ne me fait pas peur. Non! Je ne crains pas d’être châtiée pour

avoir refusé de fermer l’oreille aux appels de mon enfant. Si je me

trompe, j’aime mieux encore être damnée pour toute l’éternité que

d’abandonner le cher être qui me tend les bras. La prieure, à ces mots,

baissa la tête, et toute gémissante, fit le signe de la croix. En les

entendant, elle venait de comprendre qu’elle ne parviendrait pas à

briser la rébellion de la mère Thérèse de Jésus. Il n’y avait qu’à se

résigner et à prier Dieu de pardonner l’offense commise contre son nom.

La révoltée ajouta:--Ce soir, je cours où le devoir m’appelle; demain,

j’écrirai à mes supérieurs pour expliquer ma conduite, prête à me

soumettre à ce qu’ils décideront, soit qu’ils exigent que le Carmel me

reste à jamais fermé, soit qu’ils me permettent d’y rentrer, quand mon

fils n’aura plus besoin de mon amour et de mon dévouement. Adieu, ma

mère!

La nuit était venue. Après s’être inclinée devant la prieure pétrifiée,

Nicolette s’éloignait par les corridors, où des quinquets répandaient

une lueur tremblante et pâle. Sur son passage, des ombres silencieuses

se rangeaient en allongeant sur les murs blancs leur silhouette noire,

et se garaient de la fugitive comme d’une pestiférée. Quand elle arriva

au bas de l’escalier, elle se trouva seule sur le seuil de la chapelle

entr’ouverte. A la vue du chœur silencieux, sombre et froid, elle

s’arrêta haletante, comme si les souvenirs qu’elle retrouvait à cette

place fussent redevenus tout à coup assez puissants pour la retenir. Les

battements de son cœur se précipitèrent. Dans le silence, elle entendit

alors, venant du premier étage, la rumeur confuse et faible des

gémissements provoqués par sa révolte. Le froid de la mort glaça son

cœur. Elle chancela défaillante. Encore une minute, et c’en était fait

de son énergie. Le passé allait la reprendre, l’envelopper de nouveau

dans les exigences de la règle, et son fils l’appellerait en vain. La

peur de ne pas le revoir si elle n’allait à lui la redressa. Elle se

remit en marche. Comme elle arrivait à la grille de clôture, une voix

faible l’appela. Elle se retourna. La voix reprit, légère comme un

souffle:

--Puisque vous partez, ma mère, emmenez-moi.

--Ah! chère enfant! soupira-t-elle en pressant Jeanne sur son cœur, vous

emmener! Je le voudrais. Mais votre famille compte vous retrouver ici;

elle me blâmerait peut-être de vous avoir associée au scandale que va

causer mon départ; je ne peux pas, je ne dois pas vous emmener. Mais

lorsque vous serez hors de cette maison, rien ne s’opposera à ce que

vous veniez me voir.

--Où serez-vous, ma mère?

--Chez mon fils, si, comme j’en ai le ferme espoir, le Seigneur me l’a

conservé.

--Alors, à bientôt, ma mère.

--A bientôt, ma fille!

Ce fut tout. Nicolette hâta le pas, et, ayant passé devant la loge d’où

la tourière effarée la regardait fuir, elle s’élança au dehors,

consommant ainsi sa rupture avec ce Carmel bien-aimé où jadis elle

n’était entrée que pour y mourir, et d’où elle s’échappait maintenant

parce qu’elle voulait vivre, vivre pour son fils.

La Carmélite · 第 20 / 22 题