Quelques semaines après son arrivée à Paris, Jeanne Mauroy, enfermée
dans son cloître, se débattait contre le découragement et le doute. Tous
ceux que la vie religieuse a tentés connaissent les amertumes de ces
crises de conscience, soit que, les surmontant, ils aient persévéré dans
leurs desseins, soit au contraire qu’éclairés par les épreuves du
noviciat, ils aient renoncé à ce qui d’abord les avait séduits.
Jeanne était entrée au Carmel, convaincue que Dieu l’appelait. Les
conseils affectueux de la prieure, la bienveillance des sœurs pendant la
durée de son postulat, la paix infinie que l’on goûte dans une existence
détachée du monde, avaient accru ses illusions. C’est de son plein gré
qu’elle avait pris l’habit. Si quelqu’un lui eût dit à l’issue de la
cérémonie que le noviciat n’aurait d’autre effet que de la ramener dans
ce monde qu’elle venait d’abandonner, elle se serait révoltée. Elle
voulait alors être à Dieu et n’être qu’à lui.
Tant qu’elle resta à Beaucaire, sa vocation ne fut pas ébranlée. Là,
sous le ciel de son pays, dans le voisinage de sa famille, elle ne
sentait pas encore le déchirement des séparations éternelles. L’autorité
de la mère Thérèse de Jésus lui était douce. Le petit nombre des novices
permettait des égards quasi maternels envers chacune d’elles. On
mesurait à leur vigueur, à leur sensibilité, les austérités de la règle.
On ne les initiait que lentement à la joie souvent mortelle de souffrir
pour Jésus. Puis, dans ce couvent, Jeanne connaissait toutes les sœurs;
elle était pour elles comme une enfant gâtée, à qui l’on veut rendre
facile l’apprentissage des dures privations.
Mais à Paris, ses illusions s’évanouirent en peu de temps. Entourée de
visages étrangers, placée sous une autorité nouvelle, elle se trouva aux
prises avec toutes les rigueurs de la vie monastique. Ces rigueurs, elle
les croyait légères, quand elle les jugeait par ce qu’on lui en disait;
maintenant qu’elle les subissait, elle en était comme accablée. Tout ce
qu’elle avait cru pouvoir supporter aisément choquait ses délicatesses,
tout, depuis la chaussure qui déchirait ses pieds jusqu’au voile noir
jeté sur son front, depuis le jeûne quotidien rigoureusement observé
jusqu’à la couchette dont la paille durcie meurtrissait ses reins. Puis,
c’était la serge grossière collée au corps et rarement changée, la
discipline dont chaque religieuse se frappait, le vendredi, pour
mortifier sa chair, en ce jour anniversaire de la Passion du Sauveur, la
coulpe où chacune venait confesser à haute voix devant la communauté
réunie les fautes commises contre la règle, les pénitences infligées par
la prieure, les dénonciations des zélatrices, chargées de veiller sur
les sœurs et de dévoiler leurs imperfections, les mortifications
volontaires par où éclatait une mystique ardeur, brûlante et exaspérée.
Ces degrés qui conduisent l’âme à la perfection, elle désespérait de les
gravir. Elle ne pouvait se résigner aux immolations perpétuelles
qu’exige la règle. Elle aurait bien voulu être à Dieu, se consacrer à
son service, mais sous des formes moins âpres et plus humaines. Le
regret de ce qu’elle laissait au dehors éveillait en son cœur de
fréquents et subits attendrissements que ni les avis de son confesseur
ni les exhortations de la mère des novices ne pouvaient dissiper. Quand,
dans le jardin du couvent, aux heures de récréation, ou dans le
réfectoire, elle voyait quelques-unes des sœurs s’infliger une torture,
demeurer à genoux, les bras tendus vers le ciel, s’humilier devant ses
compagnes, leur baiser les pieds, refuser de partager leur repas et
solliciter d’elles l’aumône d’un morceau de pain, Jeanne se demandait
anxieusement si jamais elle saurait s’assujettir à ces pratiques d’une
dévotion exaltée. La pensée qu’elle ne sortirait plus du couvent,
qu’elle ne verrait plus ceux qu’elle aimait, ajoutait à son inquiétude.
Elle interrogeait sa conscience. Dans le silence de ses nuits sans
sommeil, elle lui disait:
--Suis-je faite pour ces mœurs d’ascète?
Sa conscience ne répondait pas, et son imagination, brusquement allumée,
enfantait des rêves dans lesquels elle voyait ce que serait sa vie, si
elle persistait à rester dans le cloître. Cet avenir tout à coup évoqué
la terrifiait, tandis que des visions fiévreuses ouvraient à ses yeux le
monde abandonné par elle, lui en montraient le charme et les séductions.
Sa jeunesse lui disait que prier n’est pas l’unique destinée de la
femme, que le mariage est également une fin ordonnée par le Maître des
choses, que la chasteté n’est pas le seul moyen de sanctifier l’âme, que
la maternité est aussi un devoir. Des tentations étranges, inexpliquées,
troublaient son chaste esprit, répandaient dans son corps un frisson.
L’image d’un mari montait devant ses yeux. Ce mari avait la physionomie
et les traits d’Adrien de Varimpré, le seul homme qu’elle eût rencontré
depuis qu’elle était au couvent.
Chaque matin la trouvait plus découragée, plus anxieuse. D’où naissaient
les troubles de son esprit? Était-ce le démon qui les déchaînait?
Était-ce sa jeunesse qui se révoltait et revendiquait sa liberté? Elle
ne savait. A la chapelle, durant les longues oraisons; dans sa cellule,
aux heures des méditations pieuses, les tentations la poursuivaient, lui
rendaient plus intolérable la réalité. La sévérité dont elle était
l’objet, et qui ne se lassait jamais, devenait un supplice. Elle la
trouvait partout, toujours debout, toujours exigeante, acharnée à
humilier l’orgueil, à mater la chair, à paralyser la volonté, à châtier
jusqu’aux goûts les plus innocents.
Il suffisait, par exemple, qu’elle manifestât de l’attachement aux
personnes et aux choses, pour s’en voir aussitôt séparée et privée. Un
jour, peu après son arrivée à Paris, elle avait parlé avec chaleur de sa
filiale tendresse pour la mère Thérèse de Jésus. Dès le lendemain,
celle-ci, docile à des ordres supérieurs, affectait de la fuir. Une
autre fois, elle avait commis l’imprudence de dire tout haut, avec
satisfaction, que sa cellule ouverte sur le jardin recevait, dès l’aube,
les premiers rayons du soleil, et le soir, elle apprenait brusquement
que désormais elle en habiterait une autre où le soleil n’entrait
jamais.
Ces privations n’étaient pas nouvelles dans l’Ordre; on ne les inventait
pas pour la novice. C’est la loi commune; mais elle ne pouvait s’y
résigner. Une sourde rébellion grondait dans son cerveau, éteignait sa
ferveur, la disposait à railler les traits par où se trahissait
l’exaltation de ses compagnes. Vainement, elle voulait se repentir de
ces manquements au devoir; vainement, elle s’en accusait. Sa raison lui
répétait qu’elle n’était pas coupable.
Dès ce moment, il lui semblait que l’épreuve était complète et décisive,
qu’il serait inutile de la prolonger, qu’il ne lui restait qu’à
reconnaître son erreur, qu’à quitter cette maison où elle ne pouvait
trouver le bonheur. Mais une fausse honte, la peur de rentrer dans le
monde, d’y devenir l’objet des railleries de ceux qui la connaissaient,
la retenait, bien qu’elle eût compris déjà qu’elle ne pouvait rester.
Des craintes analogues l’empêchaient de confier à la prieure ou à la
mère des novices l’état de son âme. Dans ses angoisses devinées ou
surprises, celles-ci ne voyaient rien qui différât de ce qu’elles
étaient accoutumées à voir dans les jeunes filles confiées à leur
vigilance. Chez toute novice, il y a les mêmes doutes et les mêmes
anxiétés. Presque toujours, les vœux seuls y mettent fin. Les
supérieures de sœur Nicette de la Croix pensaient qu’il en serait d’elle
comme des autres, que ses inquiétudes s’apaiseraient à l’heure où un
engagement définitif se substituerait à l’engagement provisoire. Elles
se trompaient.
Leur erreur venait du silence gardé envers elles. Si Jeanne eût parlé,
elles auraient compris et renvoyé au monde cette enfant victime d’une
ferveur passagère. La règle des ordres religieux à cet égard est
absolue. Elle ordonne non de séduire les novices pour les retenir, en
atténuant à leurs yeux l’étendue du sacrifice qu’on leur demande, mais
de leur montrer, au risque même de les décourager, la vie monastique
dans toute son austère réalité. Elle ordonne aussi de n’accepter leurs
vœux que lorsqu’il ne peut plus exister de doute sur la sincérité de
leur vocation. Aucun symptôme apparent n’indiquait que cette sincérité
fît défaut à la vocation de Jeanne. Du côté de ses supérieures, elle ne
trouvait donc ni secours ni lumière.
Il n’était qu’une femme à qui elle aurait osé tout dire: la mère Thérèse
de Jésus. Celle-là, c’était l’amie, la confidente des premiers jours.
Elle avait encouragé les aspirations naissantes, conseillé, soutenu,
éclairé cette âme virginale qui cherchait sa voie. Elle en connaissait
la pureté, la docilité, le charme. Elle l’avait toujours aimée, autant
aimée que le lui permettait la règle inexorable qui défend aux
Carmélites de donner à leurs compagnes une trop grande part de leur
cœur, où Dieu seul doit régner. Elle l’aimait plus encore depuis que les
aveux de son fils lui avaient révélé l’inoubliable impression produite
sur lui par l’angélique visage de la novice. Il lui était doux de se
dire que cette enfant de laquelle la loi monastique l’obligeait à
détourner sa maternelle tendresse ne resterait pas dans le cloître. Elle
priait pour que Dieu la rendît au monde et fît d’elle la femme d’Adrien.
Elle aurait pu lui tendre la main, la tirer de la tourmente, lui montrer
la route droite. Mais loin d’encourager ses confidences, elle était
tenue de s’y dérober, la mère des novices ayant blâmé l’attachement
passionné de sœur Nicette de la Croix pour son ancienne prieure.
Il restait, il est vrai, à la jeune religieuse son confesseur. Un saint,
ce vieux prêtre; mais un humble, un timide, qui reculait devant la
nécessité de conseiller un parti décisif, et peu habile à discerner la
réalité des scrupules dont il recevait la confession. Il prêchait la
résignation, la patience. Il voulait que sœur Nicette de la Croix
poursuivît l’épreuve commencée, au moins jusqu’à la fin de son noviciat.
Elle ne résistait pas, se montrait docile à ces ordres qu’on lui
représentait comme les ordres de Dieu. Elle persévérait dans la dure
tâche, imprudemment assumée; mais elle n’y persévérait qu’au prix d’un
violent effort, véritable martyre qui altérait sa santé, effaçait les
roses couleurs de son teint, flétrissait sa jeunesse et torturait son
âme.
Un matin, elle descendit au jardin, comme de coutume, à l’heure de la
récréation, si pâle et si triste que la mère Thérèse de Jésus, qui
depuis longtemps soupçonnait sa détresse, n’en douta plus. Ce que Jeanne
n’osait s’avouer à elle-même, Nicolette le comprit clairement en
observant la physionomie désolée, les traits amaigris de cette enfant
candide et pure. Elle alla vers elle, avec la sollicitude empressée
d’une mère, au mépris des avertissements qu’elle avait reçus.
--Marchez avec moi, mon enfant, lui dit-elle. Je vous sens malheureuse.
Pourquoi l’êtes-vous? N’hésitez pas à m’ouvrir votre cœur.
--Dieu m’éprouve, ma mère, répondit Jeanne, en réglant son pas sur celui
de Nicolette. Voilà longtemps que je voulais vous en avertir, vous
demander conseil. Mais vous restiez éloignée de moi, et j’ai dû me
taire. Votre indifférence a aggravé mon mal.
--Cette indifférence n’est qu’apparente. On me l’a ordonnée; j’ai dû
obéir.
--Étais-je donc coupable, ma mère, en manifestant mon aveugle confiance
en vous?
--Dieu exige qu’on n’ait une telle confiance qu’en lui.
--Alors, pourquoi la trompe-t-il?
--Oh! ma sœur, ne jugez pas ses desseins. Soumettez-vous à ce qu’il
exige.
--Ce qu’il exige! Mais qu’il me le révèle alors! S’il entend que je
reste à son service, pourquoi me refuse-t-il l’énergie dont j’aurais
besoin pour surmonter les tentations qui m’assaillent? S’il veut au
contraire que je quitte cette sainte maison, que ne manifeste-t-il sa
volonté? Je suis toute prête à lui obéir. Mais encore dois-je savoir ce
qu’il veut de moi. Je le lui demande, avec ferveur, avec des larmes,
dans l’effusion d’une âme qui le cherche, et plus je le sollicite, plus
il semble se dérober. Vous, ma mère, allez-vous me répondre?
Bouleversée par ces accents, Nicolette se taisait. Elle le connaissait
pourtant, le mal dont souffrait Jeanne Mauroy: c’était la cruelle
incertitude des vocations fragiles, compagne inévitable du noviciat, qui
exerce son empire sur ces pauvres cœurs troublés par l’excès même de
leur dévotion et les oblige à se demander s’ils ne se sont pas trompés
en choisissant la vie religieuse. Peut-être aurait-il suffi qu’elle
parlât pour verser dans l’âme de Jeanne l’apaisement, pour lui montrer
dans le supplice qu’elle subissait le chemin du ciel et pour l’attacher
à jamais à Dieu, en lui décrivant les douceurs du cloître. Mais le
langage qu’il eût fallu tenir, elle ne le tenait pas. Elle bénissait les
larmes qu’elle voyait couler; elle songeait à son fils, et c’est pour
lui qu’elle voulait délivrer Jeanne de ses chaînes.
--Qu’éprouvez-vous donc? demanda-t-elle tout à coup. Je dois le savoir,
si vous voulez que je vous éclaire.
Alors Jeanne raconta ses souffrances, ses craintes, ses tentations, tout
ce qui choquait ses instincts et blessait sa raison. Elle ne dissimula
pas ses répugnances pour les austérités de la règle. Trop lourd à ses
épaules cet habit de serge, trop acérées les lanières de cuir qui
sillonnent de rougeurs la peau délicate, trop grossière la nourriture
quotidienne, révoltantes enfin ces mortifications volontaires et ces
pénitences imposées, dont elle était témoin chaque jour. La mère Thérèse
de Jésus l’écoutait en silence, heureuse de ce qu’elle entendait et qui
de toute autre l’eût affligée; puis brusquement, elle dit:
--Nous nous sommes trompés; vous n’avez pas la vocation, mon enfant;
tout le démontre, il faut sortir d’ici. Retournez au monde. Vous y ferez
votre salut, si vous voulez vous souvenir de ce que vous avez vu et
entendu au Carmel.
--Est-ce vous, ma mère, qui me conseillez d’en sortir? demanda Jeanne,
toute troublée à la pensée de changer d’existence.
--C’est moi qui vous le conseille, et c’est le chapitre qui vous
l’ordonnera, quand j’aurai répété à nos sœurs ce que je viens
d’entendre. Vous n’êtes pas faite pour nous, ma chère fille.
--Mais si je sors, comment me recevra le monde?
--Avec bienveillance. Un acte sincère et désintéressé est toujours
respectable.
--Que ferai-je une fois hors du Carmel?
--Vous vous marierez!
--Oh! pour cela, non; jamais.
--Gardez-vous de le dire. Savez-vous si vous n’êtes pas destinée à
servir d’exemple à ceux qui contractent mariage? Du reste, quand vous
aurez reconquis votre liberté, rien ne vous pressera de prendre un grand
parti; vous observerez jusqu’à ce que Dieu vous ait montré le chemin où
il veut que vous vous engagiez. Écrivez à votre tuteur. Demandez-lui de
venir vous chercher. Puis, apprêtez-vous à abandonner cette maison.
Quittez-la résolument, le front haut, sans crainte. Vous vous étiez
trompée en y entrant; vous réparez votre erreur; rien de plus honorable
ni de plus légitime.
Jeanne écoutait silencieuse et les yeux baissés. Soudain, elle releva la
tête en murmurant:
--Je suivrai vos avis, ma mère, et je partirai convaincue qu’en agissant
ainsi, je ne fais rien que puisse blâmer ma conscience. Hélas!
pouvais-je prévoir que je prendrais un jour ce parti si peu conforme à
ce que j’avais espéré?
--Vous n’en pouvez prendre d’autre, insista Nicolette.
Son regard trahissait la joie que lui causait la résolution de Jeanne.
Elle songeait déjà aux moyens de la rapprocher de son fils et de la
retenir assez longtemps à Paris pour qu’Adrien eût le loisir d’apprendre
ce qu’était et ce que valait cette jeune fille.
--Je partirais sans regrets, ma mère, ajouta Jeanne Mauroy, oui, sans
regrets, si je ne vous laissais derrière moi. Oh! plus d’une fois, en
pensant à ma mère spirituelle, je verserai des larmes.
--Peut-être vous trompez-vous, mon enfant. Peut-être aussi est-ce à
l’heure où vous gémissez sur notre séparation qu’à votre insu, Dieu
prépare des événements qui créeront entre vous et moi un lien durable et
fort.
Jeanne regarda la mère Thérèse de Jésus en l’interrogeant des yeux, car
elle ne comprenait pas ces énigmatiques paroles. La mère n’en dit pas
plus long et demeura impénétrable. Mais dans le fond de l’âme, elle se
réjouissait. Il lui semblait qu’en enlevant cette âme au Carmel, elle
venait de jeter les fondements du bonheur de son fils.
Elle n’en aurait pas douté si elle avait connu les causes et l’étendue
du mal dont souffrait Adrien. C’était un supplice intolérable que chaque
jour rendait plus aigu, car de plus en plus l’influence de Laure
Malestra pesait sur ce cœur malade, qui n’osait s’y soustraire, bien
qu’il eût cessé d’aimer. Sa loyauté habilement exploitée par Laure le
fixait à sa chaîne, en lui rappelant les engagements pris par lui,
lorsque, dans une heure de faiblesse et d’erreur, il avait associé cette
femme à sa vie.
La misérable créature comprenait bien que les témoignages de sa
tendresse feinte devenaient odieux à son amant. Mais plus elle en
recueillait de preuves, et plus elle s’attachait à sa victime, poussée
non par l’amour, mais par les féroces et vils calculs dont Jacques
Roudier s’était fait l’inspirateur et le complice. Elle exerçait tous
les droits d’une maîtresse impérieuse et jalouse, et ne les exerçait que
pour être payée d’un plus haut prix, le jour où elle y renoncerait.
Ce fut pour Adrien une suite de jours remplis d’amertume, durant
lesquels il connut les orages des passions malsaines, scènes de violence
où se révélait dans les reproches mutuels l’impossibilité de vivre en
commun, et que dénouaient des réconciliations dépourvues de sincérité,
auxquelles les sens seuls avaient part, et qui laissaient les cœurs
excités l’un contre l’autre. Il sortait de ces querelles honteux, brisé,
avec le sentiment de sa dégradation. Il voulait rompre, et demeurait,
n’ayant même plus l’énergie de l’effort qu’il eût fallu faire pour se
délivrer. Ah! Laure le connaissait bien. A tout instant, elle lui
rappelait qu’il était allé à elle le premier, et que si elle avait
succombé, c’est qu’il parlait d’amour éternel. Elle lui reprochait ses
visites à sa mère, elle l’accusait de puiser là le dégoût de l’amour.
--Tu as cessé de m’aimer le jour où ta mère est arrivée, disait-elle;
c’est ta mère qui t’entraîne loin de moi.
--Elle ne te connaît pas, répondait-il pour sa défense.
--Tu l’affirmes; mais est-ce vrai? J’ai mesuré l’étendue de ta
faiblesse, et peut-être me caches-tu que tu lui as tout avoué et qu’elle
veut me disputer ton cœur.
Il protestait; mais Laure se retranchait dans son argumentation; elle
affectait de ne tolérer qu’avec impatience les relations de la mère et
du fils; elle attribuait à ces relations les troubles quotidiens dont il
était seul à souffrir, puisque c’est elle qui les provoquait pour amener
son amant à la rupture qu’elle souhaitait, sans vouloir en prendre
l’initiative. Ces luttes sourdes incessamment recommençaient. Que
n’eût-elle pas dit, si elle avait su qu’en même temps qu’il cessait de
l’aimer, son amant commençait à aimer la novice! Mais cette affection
naissante était le secret d’Adrien, son unique consolation, la meilleure
part de sa vie. Il s’enfermait dans son espérance; il y puisait la force
de supporter les épreuves dont il appelait la fin. Au parloir des
Carmélites seulement, il trouvait la paix intérieure qui partout
ailleurs lui faisait défaut. S’il la trouvait dans cet asile, où chaque
matin le ramenait l’habitude, c’est que là tout lui parlait de Jeanne
Mauroy, c’est qu’il s’y sentait rapproché d’elle, encore qu’il ne pût la
voir et n’osât prononcer son nom.
Cependant, la santé d’Adrien s’altérait. Nicolette le constatait avec
inquiétude. Elle s’apercevait du dépérissement de son fils sans en
connaître les causes, et ne songeait qu’au moyen d’en arrêter les
progrès. Ce moyen consistait à son avis dans un amour partagé. Cette
conviction l’avait déterminée à entreprendre de décider Jeanne à
abandonner la vie religieuse, et son entreprise menée à bonne fin, elle
commençait à croire que son fils allait être heureux.
Le soir de ce jour, après avoir averti la prieure des résolutions de
Jeanne Mauroy, elle les fit connaître à la communauté réunie pour la
coulpe, quand les novices et les converses se furent retirées, et que
les professes se trouvèrent seules. Elle déclara qu’en sa qualité
d’ancienne prieure du Carmel de Beaucaire et de première confidente de
sœur Nicette de la Croix, elle avait considéré comme un devoir de
provoquer ces résolutions. Autorisée à la conduire à Paris, quand
elle-même avait obtenu la faveur de s’y fixer, elle connaissait mieux
que personne l’âme de cette jeune fille; elle en restait responsable
devant Dieu.
Si grandes étaient dans l’Ordre la réputation de prudence et l’autorité
de la mère Thérèse de Jésus qu’aucune de ses sœurs ne songea à blâmer sa
conduite. Dès ce moment, Jeanne Mauroy devenait libre. Après s’être
dépouillée de l’habit de l’Ordre, elle ne devait rester dans la
communauté qu’à titre provisoire, comme pensionnaire, parmi les
postulantes, en attendant que sa famille vînt la chercher.
X
Jamais les heures n’avaient paru plus longues à la mère Thérèse de
Jésus. C’est en vain qu’à tout instant, elle s’attendait à être appelée
au parloir. Le temps passait, et pour la première fois, la matinée
allait s’achever sans qu’elle eût vu son fils.
La veille, elle lui avait annoncé les résolutions de Jeanne Mauroy, elle
lui avait promis de disposer la jeune fille à l’accueillir et à
l’écouter, dès que son tuteur serait arrivé. Adrien s’était retiré en
manifestant à sa mère le bonheur que lui causait cette nouvelle, et en
annonçant pour le lendemain sa visite accoutumée. Et voilà que malgré sa
promesse, il ne venait pas. Nicolette ne savait que penser de ce
manquement à une douce habitude; elle en était bouleversée. Le cœur des
mères est prompt à s’alarmer. Une sensibilité maladive remplissait le
sien, la disposait à trembler sans cesse sur son bonheur qu’elle ne
semblait avoir ressaisi que pour souffrir de ne pas le goûter
pleinement, obligée qu’elle était de le sacrifier sans cesse aux devoirs
de son état. Elle voyait déjà son fils malade ou victime d’un accident,
mort peut-être. Une sueur glacée baignait son front, et l’angoisse
étreignait son cœur.
A midi, la cloche appela les religieuses au réfectoire. La mère Thérèse
de Jésus se rendit à cet appel. Mais l’inquiétude lui ôtait l’appétit.
Avec l’autorisation de la prieure, elle alla s’agenouiller au milieu de
la salle, demandant humblement à ses sœurs de prier Dieu pour une âme en
proie à une grande affliction. Cette âme, c’était la sienne, malade et
toute meurtrie par l’absence d’Adrien.
Ah! comme en ce moment la règle lui paraissait cruelle! Quoi! peut-être
son fils sollicitait son secours, avait besoin de sa tendresse, et elle
était retenue loin de lui? Une mère emprisonnée ainsi, quand ce qu’elle
aime souffre et l’appelle! Et s’il allait mourir, serait-elle condamnée
à le laisser expirer sans le revoir? C’était un commencement de révolte
que ces questions se succédant dans sa tête en feu. Malgré tout, elle se
sentait mère. Longtemps annihilée dans la collectivité de l’Ordre, sa
personnalité se dégageait et s’affirmait sous l’empire de ses anxiétés.
Sa volonté renaissait après une longue abdication. Elle se demandait ce
qu’elle ferait si tout à coup on venait lui apprendre que son fils avait
besoin d’elle. Elle n’hésitait pas, elle était prête à sortir;
mentalement, elle désobéissait à la règle pour obéir au cri de son âme.
Avant d’être la sœur Thérèse de Jésus, elle était Nicolette de Varimpré.
C’est de cela surtout qu’elle se souvenait, et elle énumérait dans sa
pensée les devoirs qui s’imposaient à elle à ce titre.
Cependant, cette rébellion involontaire brusquement lui fit peur. Pour
une religieuse accoutumée à scruter sa conscience vingt fois par jour, à
considérer comme un péché la plus légère infraction à la règle et à s’en
accuser publiquement, c’était une faute grave que ce désir soudainement
conçu de franchir le seuil du couvent et de savoir ce qui se passait au
dehors. Effrayée de son audace, elle se prosterna, les yeux remplis de
larmes, et demeura ainsi dans une attitude de pénitence expiatoire. Mais
presque aussitôt le souvenir de son fils lui revint, lui fit comprendre
la légitimité de sa fiévreuse impatience, et lui rendit quelque énergie.
Jeanne Mauroy, de la place où elle prenait son repas parmi les
postulantes, voyait son ancienne prieure s’humilier et pleurer.
Attristée déjà en pensant qu’elle allait pour toujours se séparer
d’elle, Jeanne s’affligeait encore d’une douleur dont elle devinait la
violence, sans en connaître les motifs. En quittant l’habit des
Carmélites, elle avait reconquis la liberté de céder aux entraînements
de son cœur. Lorsque les religieuses sortirent de table pour se rendre
au jardin, elle se rapprocha de la mère Thérèse de Jésus, et lui dit
craintive:
--Je souffre de vous savoir malheureuse, ma mère; ne puis-je rien pour
soulager votre peine?
--Non, ma pauvre enfant, non, vous ne pouvez rien; je suis dans
l’angoisse parce que je n’ai pas vu mon fils ce matin, bien qu’il ait
coutume de venir tous les jours et qu’il m’ait promis hier de venir
aujourd’hui.
--Mais il peut venir encore, ma mère.
--Je pressens une catastrophe.
Comme elle prononçait ces mots, la sœur tourière entrait dans le jardin,
une lettre à la main. Elle s’avança vers la prieure, s’agenouilla et lui
remit la lettre. La prieure la lui rendit aussitôt sans l’ouvrir, après
avoir jeté les yeux sur l’adresse et en lui désignant la mère Thérèse de
Jésus.
--C’est pour moi! s’écria celle-ci.
Elle se précipita au-devant de la tourière; d’un geste rapide, elle lui
enleva le pli dont elle déchira vivement l’enveloppe. Elle dévora d’un
regard les quelques lignes tracées sur la page blanche. Son fils lui
écrivait pour expliquer son absence. Une légère indisposition le
retenait chez lui et l’empêchait de venir voir sa mère. Mais il
s’annonçait pour le lendemain, convaincu, disait-il, que cette
indisposition ne durerait pas.
Nicolette soupira longuement. Un doux et triste sourire éclaira son
regard.
--Avez-vous lieu d’être rassurée, ma mère? demanda Jeanne timidement.
--Rassurée! s’écria Nicolette; je ne saurais l’être avant d’avoir vu mon
fils. Il est souffrant, il me l’écrit, sa lettre ne manifeste aucune
inquiétude; mais qui sait s’il ne me cache pas la vérité? Ah! mon
enfant, soupira-t-elle, combien je vous envie votre liberté...
Elle allait continuer, quand, se détachant d’un groupe de religieuses
parmi lesquelles elle causait en riant, la prieure se dirigea de son
côté. Discrètement, Jeanne s’éloigna. Les deux mères restèrent en
présence.
--Vous venez de manifester une impatience qui n’est d’un bon exemple
pour personne, ma sœur, dit la prieure d’un accent sous lequel se
dissimulait mal un reproche.
Nicolette était tombée à genoux. Un geste de la prieure la releva.
Debout, les bras croisés sous son scapulaire, les yeux baissés, elle
répondit:
--C’est vrai, ma mère; mais peut-être ai-je une excuse. Depuis hier,
j’étais sans nouvelles de mon fils.
--Il est fâcheux que vos préoccupations maternelles troublent à ce point
votre vie. A diverses reprises déjà, je me suis aperçue des distractions
et des vivacités qu’elles vous causent.
La mère Thérèse de Jésus ne put contenir un mouvement de surprise et
d’impatience. Mais il fut aussitôt réprimé. Elle baissa la tête, en
murmurant, résignée:
--Si j’ai péché, ma mère, punissez-moi.
--Rentrez dans votre cellule, continua la prieure, et priez pour que
Dieu vous rende docile à sa sainte volonté.
La religieuse admonestée s’inclina, et, traversant le jardin où ses
sœurs marchaient pour réchauffer leurs membres engourdis par le froid,
elle disparut, sans qu’aucune d’elles se permît une réflexion sur
l’incident. Jeanne l’accompagna des yeux, impressionnée par ce qu’elle
venait de voir et d’entendre.
En arrivant dans sa cellule sans feu, toute glacée des rigueurs de
l’hiver, Nicolette s’agenouilla pour prier, conformément à l’ordre
qu’elle venait de recevoir. Mais, hélas! ce n’étaient pas des prières
qui de son cœur troublé montaient à ses lèvres blêmies. En dépit de ses
efforts, sa pensée l’entraînait loin du calme asile où elle avait juré
de vivre toujours.
Le supplice dont elle souffrait, jamais, avant elle, aucune Carmélite ne
l’avait enduré. Nulle ne s’était trouvée dans cette extrême détresse,
placée entre un devoir rigoureux et les angoisses légitimes de l’amour
maternel. Quelque sincère qu’eût été la vocation qui l’avait conduite au
couvent, elle regrettait à cette heure d’avoir cédé aux entraînements de
sa ferveur. Hélas! quand, obéissant à la voix impérieuse qui lui
parlait, elle s’était consacrée à Dieu, pouvait-elle prévoir qu’un jour
son fils lui serait rendu et aurait besoin de sa sollicitude? Elle avait
alors tout prévu, sauf ce qui arrivait. Elle se trouvait maintenant en
présence de devoirs nouveaux. Que devait-elle faire?
La règle des Carmélites est rigoureuse. Elle ne permet pas les sorties
accidentelles. Sous aucun prétexte, quelque sacré qu’il puisse être, les
religieuses ne peuvent être autorisées à s’éloigner de leur cloître.
Elles y sont comme dans une prison, enchaînées par les vœux prononcés.
S’il arrive que quelque circonstance grave les appelle dans leur
famille, elles n’ont d’autre ressource que de solliciter de l’autorité
ecclésiastique, souverainement juge de l’opportunité de leur demande, la
faveur d’être relevées de ces vœux solennels. On a vu quelquefois des
religieuses cloîtrées abandonner, à la suite d’événements inattendus, le
couvent pour n’y plus rentrer. On n’en a jamais vu s’en éloigner pour y
revenir. Si donc elle voulait aller au secours de son fils, elle devait
changer de vie, retourner au monde, après avoir obtenu l’agrément de ses
supérieurs spirituels. Et encore, pour en arriver là, fallait-il du
temps, des démarches, une enquête, des formalités minutieuses, trop
longues au gré de son impatience.
La gravité des résolutions à prendre l’épouvantait. Depuis qu’elle avait
retrouvé son fils, elle souffrait de ne pouvoir vivre à ses côtés,
d’être retenue loin de lui. Mais elle s’était résignée, convaincue que
le bonheur de le voir tous les jours lui donnerait le courage.
Malheureusement, il suffisait qu’il eût manqué une fois à leur
rendez-vous quotidien pour lui enlever l’énergie. Elle relisait sa
lettre; elle en interrogeait chaque ligne, et telle était l’exaltation
de son esprit qu’elle se figurait que la mort s’installait au chevet
d’Adrien.
Hors d’état de prendre un parti, elle resta jusqu’au soir accablée par
la peur. Elle traîna derrière soi ses préoccupations, à la coulpe, dans
la salle capitulaire, à la chapelle, sans pouvoir recouvrer la sérénité
d’âme indispensable à la méditation et à la prière. Et cependant, elle
voulait prier, et lorsque son pauvre corps las et meurtri fléchissait
sous le poids de sa fatigue, elle se suspendait aux grilles du chœur
pour se tenir éveillée. Enfin, quand elle étendit sur son dur matelas de
paille ses membres exténués, elle ne parvint pas à trouver le sommeil,
poursuivie toujours par une mortelle inquiétude et tiraillée entre les
partis contraires que lui suggérait son imagination affolée.
Vers le matin, cependant, sa fièvre s’apaisa. La nuit écoulée la
rapprochait du moment où elle espérait voir son fils. Elle assista aux
offices, distraite, impatiente. Après la messe, elle attendit anxieuse.
Mais, comme la veille, le temps passa sans qu’elle fût appelée au
parloir. Elle espérait au moins une lettre. Elle ne la reçut pas. Alors
ses craintes s’aggravèrent. Le silence d’Adrien rendait plus pénible son
absence. Elle le devinait couché, pâle et malade, livré à des soins
mercenaires, appelant sa mère, et peut-être expirant sans l’avoir revue.
C’en était trop pour ses forces épuisées par l’insomnie. Elle alla
trouver la prieure, lui fit part de son malheur, et tout en larmes, lui
demanda conseil. Pour la rassurer, la prieure promit de faire prendre
des nouvelles d’Adrien. Une postulante converse reçut l’ordre de se
transporter chez lui et de s’enquérir de la vérité. En attendant son
retour, Nicolette resta dans la chapelle, le front sur les dalles
froides, suppliant Dieu de lui rendre son fils. C’est là que la tourière
lui rapporta la réponse. Depuis deux jours, Adrien était alité, en proie
à la fièvre, sans que le médecin qui lui donnait des soins eût pu
préciser la nature du mal. La tourière tenait ces détails d’un ami du
malade, installé chez lui, et qui n’avait pas voulu permettre qu’elle
lui parlât.
Ces renseignements, loin de calmer les angoisses de Nicolette,
achevèrent de la troubler. Sûrement, on lui cachait la vérité. Son
enfant était plus mal qu’on ne le lui disait. Son visage exprimait une
douleur si violente, que la prieure, prise de compassion, lui prodigua
les plus vifs témoignages de la fraternelle affection qui unit les
religieuses entre elles. Elle essaya de la consoler. Mais la mère ne
voulait rien entendre. Son regard fixé devant elle semblait percer les
murailles, et franchir la distance qui la séparait de son fils. Il
s’agissait bien vraiment, comme on le lui conseillait, d’offrir cette
torture au Sauveur, en expiation des péchés de l’humanité! La foi de la
Carmélite n’était plus assez ardente pour que ce langage pût l’apaiser.
Elle écoutait, et n’entendait rien, en proie à la préoccupation qui de
plus en plus l’étreignait. Pour dérober le spectacle de ses larmes à la
communauté, la prieure l’engagea à rentrer dans sa cellule.
--Est-ce un ordre, ma mère, ou un conseil? demanda-t-elle, la fièvre aux
yeux et dans la voix.
--Un ordre, répliqua sévèrement la prieure, choquée par le ton de cette
question.
--J’obéis, alors, oui, j’obéis... Et plus bas elle ajouta:--Pour la
dernière fois.
Elle s’éloignait, cédant à des résolutions spontanées, la tête haute et
d’un pas pressé. Son absence dura peu. Quelques instants après, au
moment où la lumière du jour déclinait, elle reparaissait devant la
prieure, mais transformée. Elle ne portait plus l’habit du Carmel. Elle
l’avait quitté pour se vêtir de la pauvre robe noire et du manteau sous
lesquels, quelques semaines avant, elle avait fait le voyage de
Beaucaire à Paris.
--Que signifie ce costume? demanda la prieure stupéfaite.
--Il signifie, ma mère, que mon fils m’appelle et que je vais à lui.
--Vous voulez sortir du cloître!
--J’en veux sortir.
--Vous savez qu’une fois hors de la maison, vous n’y pourrez plus
rentrer.
--Je n’y rentrerai pas.
--Si c’est votre liberté que vous voulez reprendre, vous ne le pouvez
faire qu’avec l’autorisation de vos supérieurs ecclésiastiques. Seuls,
ils peuvent vous relever de vos vœux.
--Ils m’en relèveront.
--Sans doute; mais vous devez attendre ici leur décision.
--Attendre! quand mon fils, peut-être, meurt faute de mes soins.
La prieure n’en revenait pas. Quoi, révoltée, cette sœur Thérèse de
Jésus, une des lumières de l’Ordre, cette religieuse modèle dont on
rappelait sans cesse aux novices le nom et les vertus! C’était à n’y pas
croire. Il fallait que l’esprit de Dieu se fût retiré d’elle et l’eût
abandonnée au démon.
--Ma sœur, supplia la prieure, revenez à vous. Songez aux suites du
scandale que causera votre départ; songez surtout à la responsabilité
qui va peser sur votre âme, si vous abandonnez cette maison malgré moi.
Vous aurez à rendre compte, un jour, de votre désobéissance, et ce sera
terrible.
--Je suis mère, et Dieu me comprendra, objecta froidement Nicolette.
--Vous avez fait le serment de demeurer à son service.
--Je ne savais pas alors qu’il me rendrait mon fils. Pourquoi me
l’a-t-il rendu, si ce n’était pour me rappeler que la maternité crée
aussi des devoirs sacrés? Il est clément, il est miséricordieux, et sa
bonté ne me fera pas défaut.
--Sœur Thérèse de Jésus, insista la prieure, je vous ordonne de rentrer
dans votre cellule, de reprendre l’habit que vous n’aviez pas le droit
de quitter, et d’attendre parmi nous les décisions que je vais
provoquer. Je vous l’ordonne, et vous adjure de ne pas enfreindre mes
ordres.
--Ce que vous me demandez, ma mère, est impossible. Ah! si vous aviez un
fils, vous ne me parleriez pas ainsi que vous le faites. Mais, hélas!
vous ne pouvez me comprendre; votre cœur n’a jamais éprouvé ce
qu’éprouve le mien en ce moment. Aucune volonté, entendez-le, aucune
n’est assez puissante pour me retenir ici malgré moi.
--Aucune volonté, dites-vous! Mais le souci de votre salut!
--Il est moins exigeant que le souci du salut ce mon fils!
--Encore une fois, je vous supplie, obéissez à votre prieure, sœur
Thérèse de Jésus.
--Je ne peux obéir, ma mère.
--Mais l’enfer, malheureuse, l’enfer!
--Il ne me fait pas peur. Non! Je ne crains pas d’être châtiée pour
avoir refusé de fermer l’oreille aux appels de mon enfant. Si je me
trompe, j’aime mieux encore être damnée pour toute l’éternité que
d’abandonner le cher être qui me tend les bras. La prieure, à ces mots,
baissa la tête, et toute gémissante, fit le signe de la croix. En les
entendant, elle venait de comprendre qu’elle ne parviendrait pas à
briser la rébellion de la mère Thérèse de Jésus. Il n’y avait qu’à se
résigner et à prier Dieu de pardonner l’offense commise contre son nom.
La révoltée ajouta:--Ce soir, je cours où le devoir m’appelle; demain,
j’écrirai à mes supérieurs pour expliquer ma conduite, prête à me
soumettre à ce qu’ils décideront, soit qu’ils exigent que le Carmel me
reste à jamais fermé, soit qu’ils me permettent d’y rentrer, quand mon
fils n’aura plus besoin de mon amour et de mon dévouement. Adieu, ma
mère!
La nuit était venue. Après s’être inclinée devant la prieure pétrifiée,
Nicolette s’éloignait par les corridors, où des quinquets répandaient
une lueur tremblante et pâle. Sur son passage, des ombres silencieuses
se rangeaient en allongeant sur les murs blancs leur silhouette noire,
et se garaient de la fugitive comme d’une pestiférée. Quand elle arriva
au bas de l’escalier, elle se trouva seule sur le seuil de la chapelle
entr’ouverte. A la vue du chœur silencieux, sombre et froid, elle
s’arrêta haletante, comme si les souvenirs qu’elle retrouvait à cette
place fussent redevenus tout à coup assez puissants pour la retenir. Les
battements de son cœur se précipitèrent. Dans le silence, elle entendit
alors, venant du premier étage, la rumeur confuse et faible des
gémissements provoqués par sa révolte. Le froid de la mort glaça son
cœur. Elle chancela défaillante. Encore une minute, et c’en était fait
de son énergie. Le passé allait la reprendre, l’envelopper de nouveau
dans les exigences de la règle, et son fils l’appellerait en vain. La
peur de ne pas le revoir si elle n’allait à lui la redressa. Elle se
remit en marche. Comme elle arrivait à la grille de clôture, une voix
faible l’appela. Elle se retourna. La voix reprit, légère comme un
souffle:
--Puisque vous partez, ma mère, emmenez-moi.
--Ah! chère enfant! soupira-t-elle en pressant Jeanne sur son cœur, vous
emmener! Je le voudrais. Mais votre famille compte vous retrouver ici;
elle me blâmerait peut-être de vous avoir associée au scandale que va
causer mon départ; je ne peux pas, je ne dois pas vous emmener. Mais
lorsque vous serez hors de cette maison, rien ne s’opposera à ce que
vous veniez me voir.
--Où serez-vous, ma mère?
--Chez mon fils, si, comme j’en ai le ferme espoir, le Seigneur me l’a
conservé.
--Alors, à bientôt, ma mère.
--A bientôt, ma fille!
Ce fut tout. Nicolette hâta le pas, et, ayant passé devant la loge d’où
la tourière effarée la regardait fuir, elle s’élança au dehors,
consommant ainsi sa rupture avec ce Carmel bien-aimé où jadis elle
n’était entrée que pour y mourir, et d’où elle s’échappait maintenant
parce qu’elle voulait vivre, vivre pour son fils.