VIII

Tristement, Adrien se dirigeait vers sa demeure. Il venait de se

convaincre que sa mère ne pouvait être pour lui que comme si elle n’eût

pas été. Séparé d’elle après avoir cru la retrouver, sans illusions

désormais sur Laure Malestra, doutant de l’amitié de Roudier, il

portait, accablé, le fardeau de son isolement. Le souvenir de Jeanne

Mauroy même lui était cruel. Toujours ce souvenir lui rappellerait la

femme qu’entre toutes, il eût préférée. Quoiqu’il lui fût doux de se

répéter qu’elle n’avait pas prononcé des vœux éternels, et que peut-être

il lui serait donné de la revoir, trop précaire était cette espérance

pour le consoler.

En rentrant dans sa maison, il y trouva Roudier, qui, à sa vue, s’écria

avec un accent de reproche:

--Voici plusieurs heures que je t’attends.

--Tu aurais pu m’attendre plus longtemps encore. Je n’ai pas passé la

journée à Paris.

--Tu as voyagé? demanda Roudier vivement. D’où viens-tu?

La curiosité de son ami choqua Adrien.

--C’est mon secret, répondit-il avec froideur.

--Bien, bien, je n’insiste pas. Garde-le, ton secret. Je te ferai

remarquer seulement que tu m’avais accoutumé à plus de confiance.

--Tu l’as détruite, en devenant l’ami de Laure plus que tu n’as jamais

été le mien.

--Ceci est de l’injustice.

--Crois-tu que je n’aie pas surpris tes conciliabules avec elle, votre

intimité, votre entente? Depuis que cette misérable fille m’a révélé sa

nature basse et méchante, toutes les fois qu’une querelle a éclaté entre

elle et moi, tu lui as toujours donné raison.

--Parce que tu l’aimais et que je voulais t’épargner la douleur de la

perdre. Je me suis conduit en véritable ami. Ah! l’éternelle histoire:

«Deux coqs vivaient en paix; une poule survint, et voilà la guerre

allumée.» Qui pouvait prévoir cela: jaloux, toi!

--Non, pas jaloux, mais malheureux, répondit doucement Adrien, honteux

d’avoir adressé des reproches à son ami.

--Malheureux! Tu n’es pas seul à l’être. Depuis hier, cette pauvre femme

est dans les larmes. Elle se désespère, elle regrette de t’avoir irrité;

elle t’appelle. Je suis venu pour te l’apprendre, et je lui ai promis de

te ramener à ses pieds.

--Je n’y veux pas retourner; c’est fini. Je me suis trompé quand j’ai

cru l’aimer et pouvoir vivre à ses côtés. Elle-même ne m’aimera jamais.

Il vaut mieux reconnaître notre erreur que d’en souffrir plus longtemps.

--C’est toi qui parles ainsi, quand il y a moins d’un mois, tu me

confiais que tu ne la quitterais jamais!

--Elle ne s’était pas encore révélée... Du reste, je ne lui dois rien.

Je l’ai trouvée dans la misère, je l’en ai tirée; elle est à l’abri du

besoin. Non, je ne lui dois rien.

--Eh! ce n’est pas de cela qu’il s’agit, reprit Roudier; c’est de son

chagrin. Je te dis qu’elle te ferait pitié, si tu la voyais.

--Elle se consolera... Cesse de me parler d’elle.

Roudier comprit à cet accent résolu qu’une plus longue insistance ne

ferait que fortifier la décision d’Adrien.

--A ton aise; mais tu regretteras ta rigueur. Tu ne trouveras pas une

autre Laure. Elle t’aime, quoi que tu en dises.

Comme Adrien semblait peu disposé à se laisser convaincre, Roudier

renonça pour le moment à obtenir ce qu’il était venu lui demander. Mais

au lieu de s’éloigner, il resta, se contentant de mettre l’entretien sur

un autre sujet. Adrien l’écoutait distraitement, lui répondait à peine.

Sa pensée était ailleurs. Il songeait à sa mère, à Jeanne Mauroy, à tout

le bonheur qu’il aurait goûté s’il eût pu vivre avec elles. Ce bonheur

lui était refusé. Il restait isolé, découragé, désabusé, sans savoir

s’il pourrait jamais trouver une affection plus sincère que celle de

Laure et qui comblât le vide de son cœur. Son accablement le rendait

faible. Roudier le devina. Feignant de vouloir se retirer, il prononça

le nom de mademoiselle Malestra, en poussant un soupir qui exprimait sa

compassion.

--Réfléchis, ajouta-t-il; es-tu décidé à ne plus la revoir?

Au moment de prendre un parti si grave, de renoncer à son amour et de

briser de ses propres mains son idole, Adrien hésita. Roudier tira

très-habilement parti de cette hésitation.

--Consens à y retourner au moins une fois, dit-il, je t’en prie.

--Pourquoi tiens-tu donc à me ramener vers elle? demanda Adrien

soupçonneux.

--Pourquoi! parce que je suis ton ami, et que Je voudrais t’éviter une

faute dont tu te repentirais longtemps.

Il se donnait des airs affectueux et désintéressés. A l’en croire, il

n’agissait que pour servir Adrien. Mais il mentait, le misérable! Tout

autre était le mobile de sa conduite. Depuis vingt-quatre heures, durant

la courte absence d’Adrien, il avait reçu les aveux de Laure Malestra.

Il savait qu’elle le considérait comme le plus séduisant des hommes. Il

ne pouvait douter de ces sentiments passionnés qui flattaient son

orgueil et réchauffaient sa décrépitude morale. Conquise par ses vices,

Laure lui en avait fourni les preuves les plus éloquentes qu’une femme

puisse donner. Maintenant qu’elle était hors de la misère, elle voulait

vivre avec lui, ne souhaitait rien qu’une union qui les enchaînerait

pour toujours l’un à l’autre.

--Nous aurons des jours heureux et tranquilles, lui disait-elle; on ne

nous connaît pas; nous passerons inaperçus au milieu de la foule;

librement, nous nous aimerons. Je possède assez pour être rassurée au

point de vue matériel pendant quelques années. Nous verrons ensuite.

Jacques Roudier ne disait pas non. Déshabitué du travail, incapable de

gagner son pain, n’attendant de ses parents qu’un mince patrimoine,

l’étrange amour qu’il inspirait lui assurait des ressources dans le

présent, une grasse paresse dans l’avenir. Il s’appliquait cependant à

calmer les impétueuses ardeurs de Laure. Il voulait bien cette maîtresse

qui s’offrait, spontanément attirée par ce qu’elle découvrait en lui de

perversité égale à la sienne. Mais il n’entendait pas la pousser à un

coup de tête qui malgré tout l’appauvrirait, ni s’exposer à porter un

jour la responsabilité de cette exaltation, si jamais elle en regrettait

les suites. Il lui démontra qu’elle avait eu tort de décourager si vite

l’amoureux Adrien, qu’elle devait réparer sa sottise, aller à lui la

première, se faire pardonner, le reprendre, et pour le retenir, au moins

jusqu’à ce qu’elle eût obtenu des libéralités nouvelles, continuer à

jouer la comédie de l’amour. Il inaugura son influence sur elle en

exigeant qu’elle se conformât à ces plans. Elle promit d’obéir.

C’est alors qu’il était accouru chez Adrien, afin d’empêcher que la

rupture survenue entre les amants se consommât. Pendant une heure, il

plaida pour Laure avec une habile éloquence. Il rappela les émotions des

premières rencontres. Il prouva qu’Adrien ne pouvait se détacher aussi

aisément qu’il le croyait d’une fille dont il avait troublé le cœur en

lui parlant d’amour et détournée du devoir en lui parlant d’union

éternelle. Adrien protestait. Il se défendait d’avoir été le premier

amant, d’avoir provoqué la séparation. Il rappelait ses bienfaits, ses

complaisances, toutes les preuves de sa tendresse, méconnues et payées

d’ingratitude. Mais Roudier lui fermait la bouche en lui parlant de la

beauté de Laure, de cette beauté au pouvoir de laquelle Adrien ne

s’était pas si complétement dérobé que le souvenir des joies qu’il lui

devait pût le laisser insensible. Puis, quand il vit son ami ébranlé par

ses accents, il lui porta le dernier coup en lui montrant Laure

malheureuse de son départ, triste à en mourir. Adrien finit par se

laisser toucher. Roudier l’entraîna.

Il avait fait la leçon à Laure. Celle-ci voulait passionnément tout ce

qu’il voulait, parce que c’était le plus sûr moyen de lui plaire. Restée

seule, tandis qu’il allait chez Adrien, elle s’était demandé avec

angoisse si l’entreprise réussirait. Elle attendait anxieuse. Quand elle

vit entrer Roudier traînant Adrien derrière soi, elle fut saisie d’une

si réelle émotion qu’elle n’eut à feindre ni la joie ni les larmes. Elle

se jeta dans les bras de son amant, repentante, docile, humiliée, en

promettant de l’aimer toujours. Il fut dupe de cette comédie. Elle le

disposa à laisser se renouer les chaînes qu’il avait voulu briser. La

réconciliation fut complète. Pendant quelques heures, après que Jacques

Roudier les eut laissés seuls, il put croire aux transports de Laure, à

sa propre ivresse, que l’amour renaissait pour ne plus mourir.

Mais le charme était rompu. Jusque dans les ardeurs rallumées, jusque

dans les baisers donnés et reçus, il retrouvait l’âcreté de ses

premières souffrances et de ses désillusions. Non, la maîtresse qu’il

tenait pressée entre ses bras, cette échevelée qui ne parlait qu’à ses

sens et à qui son cœur se dérobait malgré lui, n’était pas, ne serait

jamais la compagne qui embellit et honore la vie. De celle-là, il avait

vu l’image vivante sous les traits de Jeanne Mauroy. Ces souvenirs le

poursuivaient dans le déchaînement des fiévreuses ardeurs, empoisonnait

ces heures de délire et paralysait sa passion. Il tentait cependant de

faire revivre encore ce qui était mort. Mais ce qui est mort ne revit

pas. A la fin de cette nuit, durant laquelle Laure se flattait de

l’avoir repris, il ne serait pas revenu s’il n’eût été convaincu de la

sincérité de ces sentiments qu’il ne partageait plus. L’amour avait

cessé d’être assez puissant pour le retenir; la pitié seule allait le

ramener auprès de sa maîtresse.

En la quittant ce matin-là, il courut au couvent de la rue d’Enfer. Il

avait hâte de revoir sa mère. Quand il se présenta pour la demander, les

religieuses étaient au chœur. En attendant qu’elles eussent fini leurs

oraisons, il entra dans la chapelle. Par ce brumeux matin d’hiver, le

jour pâle qui pénétrait dans la nef la laissait assombrie. Les ors et

les marbres restaient sans éclat. Les cierges qui se consumaient sur

l’autel ne répandaient qu’une lumière brouillassée et rougeâtre. Tout

frissonnant, il s’assit dans un coin, caché dans l’ombre d’un

confessionnal.

Un calme chargé de mélancolie montait autour de lui. Quelques rares

fidèles agenouillés priaient en silence, et là-bas, derrière la grille,

la psalmodie monotone traînait sur les lèvres grelottantes. Alors dans

cette paix suave, succédant aux orages d’une passion malsaine, il

ressentit une saisissante impression de bien-être et de béatitude, comme

s’il se fût trouvé tout à coup transporté dans un refuge d’où il pouvait

braver les malheurs qu’il redoutait et se laisser emporter par les

espérances que lui suggérait son imagination surexcitée. Les chants

berçaient sa somnolence, entretenue par les teintes grises du matin. Il

prêtait l’oreille, et, l’illusion aidant, entre les voix qui éveillaient

les voûtes, il croyait entendre la voix de Jeanne Mauroy. Elle le

ravissait, déchaînait l’amour dans son cœur meurtri.

Il demeura là jusqu’au moment où la tourière vint l’avertir que la mère

Thérèse de Jésus descendait au parloir. Il se leva et alla l’y

rejoindre. Il resta longtemps avec elle. La grille les séparait; mais

ils pouvaient se voir, et c’était une grande douceur. Malheureusement,

la mise en scène de ces entrevues, imposante dans sa simplicité, la

nudité des murailles, le sévère habit que portait sa mère, la retenue

imposée à leurs entretiens par la grille, ne favorisaient guère les

effusions de cœur, qui lui eussent été salutaires dans ce moment de

détresse. Elles étaient paralysées. Sa mère l’interrogeait, car elle

comprenait bien que de graves soucis le poursuivaient. Mais il

protestait contre ses soupçons, ne répondait pas à ses demandes, n’osant

entretenir la carmélite ni de l’amour qui expirait, ni de celui qui

venait de naître.

Malgré tout, cependant, il emporta de cette entrevue un apaisement

salutaire. A force de lui répéter, avec l’accent d’une indestructible

confiance dans la miséricorde de Dieu, qu’elle priait pour lui, sa mère

avait ébranlé ses doutes. Si ces prières d’une âme pure, en vue de son

bonheur, allaient porter des fruits! Cette espérance le ramena au

couvent le lendemain, puis tous les jours. Il venait de bonne heure. Il

restait longtemps dans la chapelle, assis dans un coin obscur, se

pénétrant de la paix réparatrice de ces lieux.

Il allait toujours chez sa maîtresse. Mais il était obsédé par le désir

de rompre une liaison qui ne lui donnait rien de ce qu’il en avait

espéré et ne répondait plus aux aspirations de son cœur. Ce désir

fortifié, il le dissimulait encore, quoique de plus en plus il devînt

indifférent aux efforts incessants de Laure Malestra pour reconquérir

toute son influence sur lui. Il ne songeait qu’aux moyens de s’y

dérober. Encouragée et conseillée par son complice, dupe comme elle de

l’apparente docilité d’Adrien, elle croyait son pouvoir solidement

rétabli. Elle trouvait facile et douce son existence, heureux son

destin. Elle feignait d’aimer Adrien; en réalité, c’est Roudier qu’elle

aimait; elle saisissait toutes les occasions de le lui dire et de le lui

prouver, menait avec cynisme cette odieuse intrigue, devenue très-habile

à ce métier dont son préféré partageait allègrement la honte. Mais cette

situation ne pouvait se prolonger. Adrien n’en portait plus le fardeau

qu’avec impatience. Quand ce fardeau fut devenu trop lourd pour ses

épaules, elle se dénoua.

Ce jour-là, Adrien se trouvait auprès de sa mère, à l’heure où il avait

l’habitude de la voir. Il lui parlait de ses études qu’il essayait de

continuer, en leur demandant l’oubli de ce qui le torturait. Nicolette

écoutait son fils, cherchant avec persévérance à surprendre les causes

du mal dont il souffrait. Ce mal, quelque effort qu’il fît pour le

cacher, ses traits en gardaient la trace de plus en plus accentuée. En

quelques semaines, il avait beaucoup maigri; des rides creusaient son

front; une tristesse poignante s’était figée dans son regard. Des larmes

qu’il essayait de retenir oppressaient sa poitrine, rougissaient ses

yeux, communiquaient à tout son être une sensibilité maladive. Sa mère

s’alarmait de cet état, dont elle fut frappée alors plus qu’elle ne

l’avait été jusque-là. Elle trahit son inquiétude dans des questions

réitérées auxquelles Adrien tenta d’abord de se soustraire. Mais ces

questions devenaient pressantes, et comme il y résistait encore, un

reproche, pour la première fois, tomba des lèvres de Nicolette.

--Tu as des secrets pour moi, dit-elle avec amertume; ils me causent

mille tourments. Ce sera ainsi tant que tu ne me les auras pas révélés.

C’est mal de nier, quand la dénégation constitue un mensonge. Confie-toi

à ta mère, mon enfant. A qui ouvriras-tu ton cœur, si ce n’est à elle?

Ces supplications, cette fois, le trouvaient à bout de force. Mais il ne

pouvait confesser sa liaison avec Laure Malestra, la honte qui

l’accablait, son dessein d’en finir. Un fils respectueux n’avoue pas ces

choses à sa mère. Il redoutait non les reproches de la sienne, mais les

manifestations de sa douleur. Nicolette ne sut donc rien de cette

douloureuse histoire. Il n’avait pas les mêmes raisons pour cacher son

amour naissant; il en fit l’aveu. Nicolette respira soulagée; elle

s’attendait à des révélations plus graves.

--Celle que tu aimes est-elle digne de toi? demanda-t-elle.

--Plus digne de moi que je ne suis digne d’elle.

--Il faut lui faire partager tes sentiments et l’épouser.

--Elle n’est pas libre, objecta Adrien.

--Tu aimes une femme mariée?

En poussant ce cri, avec un accent de surprise et d’effroi, la Carmélite

s’était levée, pâle, l’indignation dans les yeux, les mains jointes.

--Non, ma mère, non, reprit son fils; celle que j’aime et que j’eusse

voulu pour femme n’est pas mariée... Elle est religieuse; elle habite

près de vous, dans ce couvent; vous la connaissez bien. Elle se nomme

Jeanne Mauroy.

--Sœur Nicette! Comment peux-tu l’aimer à en être si triste? tu la

connais à peine.

--Je l’ai vue deux fois, ma mère, et en ces deux fois, assez longtemps

pour être convaincu que c’est une telle compagne qu’il m’eût fallu.

Complétant son récit, il raconta comment il avait rencontré la novice,

l’inoubliable souvenir que sa mémoire conservait d’elle, le faible

espoir qu’il caressait depuis qu’il avait appris par sa mère que

peut-être cette jeune fille quitterait le couvent. Ah! si cet espoir se

transformait en une certitude, il redeviendrait joyeux et heureux. Il

tacherait de se faire aimer; il y réussirait peut-être, et alors c’était

de la félicité pour toute sa vie, car l’amour sincère et pur auquel il

aspirait effacerait les souffrances du passé. Malheureusement, il

n’osait espérer; le doute le mettait au supplice; et c’est ce supplice

qui détruisait la santé de son corps et la sérénité de son âme.

Nicolette écoutait silencieusement, un peu dédaigneuse de cette passion

tout humaine, où les sens avaient leur part, ne comprenant pas, elle,

qui si souvent s’était immolée dans son cœur et dans sa chair, que son

fils fût incapable de l’imiter, d’offrir à Dieu sa souffrance et de s’y

résigner. Mais c’était son fils, et puisqu’elle le voyait malheureux,

elle avait le devoir de lui venir en aide.

--Si tu m’as dit toute la vérité, mon enfant, fit-elle, je suis

rassurée. Puisque, sans prévoir les conséquences de mes paroles, je t’ai

révélé les scrupules de mademoiselle Mauroy, l’espoir que tu as conçu

n’est pas coupable. A ton âge, on peut penser sans rougir à un honnête

amour, tout en se tenant prêt à le sacrifier, si Dieu l’exige. Il ne

nous a pas révélé ses desseins. Celle dont nous parlons ne se trouve pas

encore assez éclairée pour prendre un parti.

--Mais vous qui vivez auprès d’elle et à qui elle a accordé sa

confiance, ma mère, ne prévoyez-vous pas celui qu’elle prendra?

Nicolette hésitait à répondre. Ce que lui demandait son fils, c’était le

secret d’une autre. Avait-elle le droit de le révéler? Mais tandis

qu’elle interrogeait sa conscience, elle voyait le regard d’Adrien

anxieusement fixé sur elle; elle comprenait que de ce qu’elle allait

répondre dépendait le repos de son enfant. D’un mot, elle pouvait

l’apaiser, comme aussi le rejeter dans ses cruelles incertitudes.

L’amour maternel lui arracha les paroles qu’elle n’osait prononcer.

--Je prévois que mademoiselle Mauroy ne persistera pas, et rentrera dans

le monde, dit-elle.

--Et si cette prévision se réalise, ma mère, reprit Adrien dont

l’angoisse se dissipait; si je parviens à faire agréer mes sentiments,

consentirez-vous à ce que j’épouse cette jeune fille?

--Oui, j’y consentirai, et je bénirai le ciel qui t’aura poussé vers

elle. Je ne connais pas une âme plus pure ni plus aimante. Épouse et

mère, elle sera dévouée à son devoir, dévouée jusqu’à la mort, aussi

bien que si elle fût restée dans le cloître.

--Alors, ma mère, priez afin que mes vœux soient exaucés, car je sens

bien que mon bonheur est dans l’amour que Dieu m’a mis au cœur.

--Espère, mon fils! espère! murmura Nicolette remuée par ce cri. Elle

le regardait s’éloigner, tremblante et toute troublée, et

murmurait:--Serai-je coupable à vos yeux, Seigneur, si j’enlève à vos

autels une angélique créature pour la donner à mon enfant? Révélez-moi

votre volonté, mon divin Maître. Vous m’avez pétrie pour l’obéissance;

faites qu’en vous obéissant, j’assure le bonheur de l’être que j’ai le

plus aimé après vous.

La Carmélite · 第 19 / 22 题