Tristement, Adrien se dirigeait vers sa demeure. Il venait de se
convaincre que sa mère ne pouvait être pour lui que comme si elle n’eût
pas été. Séparé d’elle après avoir cru la retrouver, sans illusions
désormais sur Laure Malestra, doutant de l’amitié de Roudier, il
portait, accablé, le fardeau de son isolement. Le souvenir de Jeanne
Mauroy même lui était cruel. Toujours ce souvenir lui rappellerait la
femme qu’entre toutes, il eût préférée. Quoiqu’il lui fût doux de se
répéter qu’elle n’avait pas prononcé des vœux éternels, et que peut-être
il lui serait donné de la revoir, trop précaire était cette espérance
pour le consoler.
En rentrant dans sa maison, il y trouva Roudier, qui, à sa vue, s’écria
avec un accent de reproche:
--Voici plusieurs heures que je t’attends.
--Tu aurais pu m’attendre plus longtemps encore. Je n’ai pas passé la
journée à Paris.
--Tu as voyagé? demanda Roudier vivement. D’où viens-tu?
La curiosité de son ami choqua Adrien.
--C’est mon secret, répondit-il avec froideur.
--Bien, bien, je n’insiste pas. Garde-le, ton secret. Je te ferai
remarquer seulement que tu m’avais accoutumé à plus de confiance.
--Tu l’as détruite, en devenant l’ami de Laure plus que tu n’as jamais
été le mien.
--Ceci est de l’injustice.
--Crois-tu que je n’aie pas surpris tes conciliabules avec elle, votre
intimité, votre entente? Depuis que cette misérable fille m’a révélé sa
nature basse et méchante, toutes les fois qu’une querelle a éclaté entre
elle et moi, tu lui as toujours donné raison.
--Parce que tu l’aimais et que je voulais t’épargner la douleur de la
perdre. Je me suis conduit en véritable ami. Ah! l’éternelle histoire:
«Deux coqs vivaient en paix; une poule survint, et voilà la guerre
allumée.» Qui pouvait prévoir cela: jaloux, toi!
--Non, pas jaloux, mais malheureux, répondit doucement Adrien, honteux
d’avoir adressé des reproches à son ami.
--Malheureux! Tu n’es pas seul à l’être. Depuis hier, cette pauvre femme
est dans les larmes. Elle se désespère, elle regrette de t’avoir irrité;
elle t’appelle. Je suis venu pour te l’apprendre, et je lui ai promis de
te ramener à ses pieds.
--Je n’y veux pas retourner; c’est fini. Je me suis trompé quand j’ai
cru l’aimer et pouvoir vivre à ses côtés. Elle-même ne m’aimera jamais.
Il vaut mieux reconnaître notre erreur que d’en souffrir plus longtemps.
--C’est toi qui parles ainsi, quand il y a moins d’un mois, tu me
confiais que tu ne la quitterais jamais!
--Elle ne s’était pas encore révélée... Du reste, je ne lui dois rien.
Je l’ai trouvée dans la misère, je l’en ai tirée; elle est à l’abri du
besoin. Non, je ne lui dois rien.
--Eh! ce n’est pas de cela qu’il s’agit, reprit Roudier; c’est de son
chagrin. Je te dis qu’elle te ferait pitié, si tu la voyais.
--Elle se consolera... Cesse de me parler d’elle.
Roudier comprit à cet accent résolu qu’une plus longue insistance ne
ferait que fortifier la décision d’Adrien.
--A ton aise; mais tu regretteras ta rigueur. Tu ne trouveras pas une
autre Laure. Elle t’aime, quoi que tu en dises.
Comme Adrien semblait peu disposé à se laisser convaincre, Roudier
renonça pour le moment à obtenir ce qu’il était venu lui demander. Mais
au lieu de s’éloigner, il resta, se contentant de mettre l’entretien sur
un autre sujet. Adrien l’écoutait distraitement, lui répondait à peine.
Sa pensée était ailleurs. Il songeait à sa mère, à Jeanne Mauroy, à tout
le bonheur qu’il aurait goûté s’il eût pu vivre avec elles. Ce bonheur
lui était refusé. Il restait isolé, découragé, désabusé, sans savoir
s’il pourrait jamais trouver une affection plus sincère que celle de
Laure et qui comblât le vide de son cœur. Son accablement le rendait
faible. Roudier le devina. Feignant de vouloir se retirer, il prononça
le nom de mademoiselle Malestra, en poussant un soupir qui exprimait sa
compassion.
--Réfléchis, ajouta-t-il; es-tu décidé à ne plus la revoir?
Au moment de prendre un parti si grave, de renoncer à son amour et de
briser de ses propres mains son idole, Adrien hésita. Roudier tira
très-habilement parti de cette hésitation.
--Consens à y retourner au moins une fois, dit-il, je t’en prie.
--Pourquoi tiens-tu donc à me ramener vers elle? demanda Adrien
soupçonneux.
--Pourquoi! parce que je suis ton ami, et que Je voudrais t’éviter une
faute dont tu te repentirais longtemps.
Il se donnait des airs affectueux et désintéressés. A l’en croire, il
n’agissait que pour servir Adrien. Mais il mentait, le misérable! Tout
autre était le mobile de sa conduite. Depuis vingt-quatre heures, durant
la courte absence d’Adrien, il avait reçu les aveux de Laure Malestra.
Il savait qu’elle le considérait comme le plus séduisant des hommes. Il
ne pouvait douter de ces sentiments passionnés qui flattaient son
orgueil et réchauffaient sa décrépitude morale. Conquise par ses vices,
Laure lui en avait fourni les preuves les plus éloquentes qu’une femme
puisse donner. Maintenant qu’elle était hors de la misère, elle voulait
vivre avec lui, ne souhaitait rien qu’une union qui les enchaînerait
pour toujours l’un à l’autre.
--Nous aurons des jours heureux et tranquilles, lui disait-elle; on ne
nous connaît pas; nous passerons inaperçus au milieu de la foule;
librement, nous nous aimerons. Je possède assez pour être rassurée au
point de vue matériel pendant quelques années. Nous verrons ensuite.
Jacques Roudier ne disait pas non. Déshabitué du travail, incapable de
gagner son pain, n’attendant de ses parents qu’un mince patrimoine,
l’étrange amour qu’il inspirait lui assurait des ressources dans le
présent, une grasse paresse dans l’avenir. Il s’appliquait cependant à
calmer les impétueuses ardeurs de Laure. Il voulait bien cette maîtresse
qui s’offrait, spontanément attirée par ce qu’elle découvrait en lui de
perversité égale à la sienne. Mais il n’entendait pas la pousser à un
coup de tête qui malgré tout l’appauvrirait, ni s’exposer à porter un
jour la responsabilité de cette exaltation, si jamais elle en regrettait
les suites. Il lui démontra qu’elle avait eu tort de décourager si vite
l’amoureux Adrien, qu’elle devait réparer sa sottise, aller à lui la
première, se faire pardonner, le reprendre, et pour le retenir, au moins
jusqu’à ce qu’elle eût obtenu des libéralités nouvelles, continuer à
jouer la comédie de l’amour. Il inaugura son influence sur elle en
exigeant qu’elle se conformât à ces plans. Elle promit d’obéir.
C’est alors qu’il était accouru chez Adrien, afin d’empêcher que la
rupture survenue entre les amants se consommât. Pendant une heure, il
plaida pour Laure avec une habile éloquence. Il rappela les émotions des
premières rencontres. Il prouva qu’Adrien ne pouvait se détacher aussi
aisément qu’il le croyait d’une fille dont il avait troublé le cœur en
lui parlant d’amour et détournée du devoir en lui parlant d’union
éternelle. Adrien protestait. Il se défendait d’avoir été le premier
amant, d’avoir provoqué la séparation. Il rappelait ses bienfaits, ses
complaisances, toutes les preuves de sa tendresse, méconnues et payées
d’ingratitude. Mais Roudier lui fermait la bouche en lui parlant de la
beauté de Laure, de cette beauté au pouvoir de laquelle Adrien ne
s’était pas si complétement dérobé que le souvenir des joies qu’il lui
devait pût le laisser insensible. Puis, quand il vit son ami ébranlé par
ses accents, il lui porta le dernier coup en lui montrant Laure
malheureuse de son départ, triste à en mourir. Adrien finit par se
laisser toucher. Roudier l’entraîna.
Il avait fait la leçon à Laure. Celle-ci voulait passionnément tout ce
qu’il voulait, parce que c’était le plus sûr moyen de lui plaire. Restée
seule, tandis qu’il allait chez Adrien, elle s’était demandé avec
angoisse si l’entreprise réussirait. Elle attendait anxieuse. Quand elle
vit entrer Roudier traînant Adrien derrière soi, elle fut saisie d’une
si réelle émotion qu’elle n’eut à feindre ni la joie ni les larmes. Elle
se jeta dans les bras de son amant, repentante, docile, humiliée, en
promettant de l’aimer toujours. Il fut dupe de cette comédie. Elle le
disposa à laisser se renouer les chaînes qu’il avait voulu briser. La
réconciliation fut complète. Pendant quelques heures, après que Jacques
Roudier les eut laissés seuls, il put croire aux transports de Laure, à
sa propre ivresse, que l’amour renaissait pour ne plus mourir.
Mais le charme était rompu. Jusque dans les ardeurs rallumées, jusque
dans les baisers donnés et reçus, il retrouvait l’âcreté de ses
premières souffrances et de ses désillusions. Non, la maîtresse qu’il
tenait pressée entre ses bras, cette échevelée qui ne parlait qu’à ses
sens et à qui son cœur se dérobait malgré lui, n’était pas, ne serait
jamais la compagne qui embellit et honore la vie. De celle-là, il avait
vu l’image vivante sous les traits de Jeanne Mauroy. Ces souvenirs le
poursuivaient dans le déchaînement des fiévreuses ardeurs, empoisonnait
ces heures de délire et paralysait sa passion. Il tentait cependant de
faire revivre encore ce qui était mort. Mais ce qui est mort ne revit
pas. A la fin de cette nuit, durant laquelle Laure se flattait de
l’avoir repris, il ne serait pas revenu s’il n’eût été convaincu de la
sincérité de ces sentiments qu’il ne partageait plus. L’amour avait
cessé d’être assez puissant pour le retenir; la pitié seule allait le
ramener auprès de sa maîtresse.
En la quittant ce matin-là, il courut au couvent de la rue d’Enfer. Il
avait hâte de revoir sa mère. Quand il se présenta pour la demander, les
religieuses étaient au chœur. En attendant qu’elles eussent fini leurs
oraisons, il entra dans la chapelle. Par ce brumeux matin d’hiver, le
jour pâle qui pénétrait dans la nef la laissait assombrie. Les ors et
les marbres restaient sans éclat. Les cierges qui se consumaient sur
l’autel ne répandaient qu’une lumière brouillassée et rougeâtre. Tout
frissonnant, il s’assit dans un coin, caché dans l’ombre d’un
confessionnal.
Un calme chargé de mélancolie montait autour de lui. Quelques rares
fidèles agenouillés priaient en silence, et là-bas, derrière la grille,
la psalmodie monotone traînait sur les lèvres grelottantes. Alors dans
cette paix suave, succédant aux orages d’une passion malsaine, il
ressentit une saisissante impression de bien-être et de béatitude, comme
s’il se fût trouvé tout à coup transporté dans un refuge d’où il pouvait
braver les malheurs qu’il redoutait et se laisser emporter par les
espérances que lui suggérait son imagination surexcitée. Les chants
berçaient sa somnolence, entretenue par les teintes grises du matin. Il
prêtait l’oreille, et, l’illusion aidant, entre les voix qui éveillaient
les voûtes, il croyait entendre la voix de Jeanne Mauroy. Elle le
ravissait, déchaînait l’amour dans son cœur meurtri.
Il demeura là jusqu’au moment où la tourière vint l’avertir que la mère
Thérèse de Jésus descendait au parloir. Il se leva et alla l’y
rejoindre. Il resta longtemps avec elle. La grille les séparait; mais
ils pouvaient se voir, et c’était une grande douceur. Malheureusement,
la mise en scène de ces entrevues, imposante dans sa simplicité, la
nudité des murailles, le sévère habit que portait sa mère, la retenue
imposée à leurs entretiens par la grille, ne favorisaient guère les
effusions de cœur, qui lui eussent été salutaires dans ce moment de
détresse. Elles étaient paralysées. Sa mère l’interrogeait, car elle
comprenait bien que de graves soucis le poursuivaient. Mais il
protestait contre ses soupçons, ne répondait pas à ses demandes, n’osant
entretenir la carmélite ni de l’amour qui expirait, ni de celui qui
venait de naître.
Malgré tout, cependant, il emporta de cette entrevue un apaisement
salutaire. A force de lui répéter, avec l’accent d’une indestructible
confiance dans la miséricorde de Dieu, qu’elle priait pour lui, sa mère
avait ébranlé ses doutes. Si ces prières d’une âme pure, en vue de son
bonheur, allaient porter des fruits! Cette espérance le ramena au
couvent le lendemain, puis tous les jours. Il venait de bonne heure. Il
restait longtemps dans la chapelle, assis dans un coin obscur, se
pénétrant de la paix réparatrice de ces lieux.
Il allait toujours chez sa maîtresse. Mais il était obsédé par le désir
de rompre une liaison qui ne lui donnait rien de ce qu’il en avait
espéré et ne répondait plus aux aspirations de son cœur. Ce désir
fortifié, il le dissimulait encore, quoique de plus en plus il devînt
indifférent aux efforts incessants de Laure Malestra pour reconquérir
toute son influence sur lui. Il ne songeait qu’aux moyens de s’y
dérober. Encouragée et conseillée par son complice, dupe comme elle de
l’apparente docilité d’Adrien, elle croyait son pouvoir solidement
rétabli. Elle trouvait facile et douce son existence, heureux son
destin. Elle feignait d’aimer Adrien; en réalité, c’est Roudier qu’elle
aimait; elle saisissait toutes les occasions de le lui dire et de le lui
prouver, menait avec cynisme cette odieuse intrigue, devenue très-habile
à ce métier dont son préféré partageait allègrement la honte. Mais cette
situation ne pouvait se prolonger. Adrien n’en portait plus le fardeau
qu’avec impatience. Quand ce fardeau fut devenu trop lourd pour ses
épaules, elle se dénoua.
Ce jour-là, Adrien se trouvait auprès de sa mère, à l’heure où il avait
l’habitude de la voir. Il lui parlait de ses études qu’il essayait de
continuer, en leur demandant l’oubli de ce qui le torturait. Nicolette
écoutait son fils, cherchant avec persévérance à surprendre les causes
du mal dont il souffrait. Ce mal, quelque effort qu’il fît pour le
cacher, ses traits en gardaient la trace de plus en plus accentuée. En
quelques semaines, il avait beaucoup maigri; des rides creusaient son
front; une tristesse poignante s’était figée dans son regard. Des larmes
qu’il essayait de retenir oppressaient sa poitrine, rougissaient ses
yeux, communiquaient à tout son être une sensibilité maladive. Sa mère
s’alarmait de cet état, dont elle fut frappée alors plus qu’elle ne
l’avait été jusque-là. Elle trahit son inquiétude dans des questions
réitérées auxquelles Adrien tenta d’abord de se soustraire. Mais ces
questions devenaient pressantes, et comme il y résistait encore, un
reproche, pour la première fois, tomba des lèvres de Nicolette.
--Tu as des secrets pour moi, dit-elle avec amertume; ils me causent
mille tourments. Ce sera ainsi tant que tu ne me les auras pas révélés.
C’est mal de nier, quand la dénégation constitue un mensonge. Confie-toi
à ta mère, mon enfant. A qui ouvriras-tu ton cœur, si ce n’est à elle?
Ces supplications, cette fois, le trouvaient à bout de force. Mais il ne
pouvait confesser sa liaison avec Laure Malestra, la honte qui
l’accablait, son dessein d’en finir. Un fils respectueux n’avoue pas ces
choses à sa mère. Il redoutait non les reproches de la sienne, mais les
manifestations de sa douleur. Nicolette ne sut donc rien de cette
douloureuse histoire. Il n’avait pas les mêmes raisons pour cacher son
amour naissant; il en fit l’aveu. Nicolette respira soulagée; elle
s’attendait à des révélations plus graves.
--Celle que tu aimes est-elle digne de toi? demanda-t-elle.
--Plus digne de moi que je ne suis digne d’elle.
--Il faut lui faire partager tes sentiments et l’épouser.
--Elle n’est pas libre, objecta Adrien.
--Tu aimes une femme mariée?
En poussant ce cri, avec un accent de surprise et d’effroi, la Carmélite
s’était levée, pâle, l’indignation dans les yeux, les mains jointes.
--Non, ma mère, non, reprit son fils; celle que j’aime et que j’eusse
voulu pour femme n’est pas mariée... Elle est religieuse; elle habite
près de vous, dans ce couvent; vous la connaissez bien. Elle se nomme
Jeanne Mauroy.
--Sœur Nicette! Comment peux-tu l’aimer à en être si triste? tu la
connais à peine.
--Je l’ai vue deux fois, ma mère, et en ces deux fois, assez longtemps
pour être convaincu que c’est une telle compagne qu’il m’eût fallu.
Complétant son récit, il raconta comment il avait rencontré la novice,
l’inoubliable souvenir que sa mémoire conservait d’elle, le faible
espoir qu’il caressait depuis qu’il avait appris par sa mère que
peut-être cette jeune fille quitterait le couvent. Ah! si cet espoir se
transformait en une certitude, il redeviendrait joyeux et heureux. Il
tacherait de se faire aimer; il y réussirait peut-être, et alors c’était
de la félicité pour toute sa vie, car l’amour sincère et pur auquel il
aspirait effacerait les souffrances du passé. Malheureusement, il
n’osait espérer; le doute le mettait au supplice; et c’est ce supplice
qui détruisait la santé de son corps et la sérénité de son âme.
Nicolette écoutait silencieusement, un peu dédaigneuse de cette passion
tout humaine, où les sens avaient leur part, ne comprenant pas, elle,
qui si souvent s’était immolée dans son cœur et dans sa chair, que son
fils fût incapable de l’imiter, d’offrir à Dieu sa souffrance et de s’y
résigner. Mais c’était son fils, et puisqu’elle le voyait malheureux,
elle avait le devoir de lui venir en aide.
--Si tu m’as dit toute la vérité, mon enfant, fit-elle, je suis
rassurée. Puisque, sans prévoir les conséquences de mes paroles, je t’ai
révélé les scrupules de mademoiselle Mauroy, l’espoir que tu as conçu
n’est pas coupable. A ton âge, on peut penser sans rougir à un honnête
amour, tout en se tenant prêt à le sacrifier, si Dieu l’exige. Il ne
nous a pas révélé ses desseins. Celle dont nous parlons ne se trouve pas
encore assez éclairée pour prendre un parti.
--Mais vous qui vivez auprès d’elle et à qui elle a accordé sa
confiance, ma mère, ne prévoyez-vous pas celui qu’elle prendra?
Nicolette hésitait à répondre. Ce que lui demandait son fils, c’était le
secret d’une autre. Avait-elle le droit de le révéler? Mais tandis
qu’elle interrogeait sa conscience, elle voyait le regard d’Adrien
anxieusement fixé sur elle; elle comprenait que de ce qu’elle allait
répondre dépendait le repos de son enfant. D’un mot, elle pouvait
l’apaiser, comme aussi le rejeter dans ses cruelles incertitudes.
L’amour maternel lui arracha les paroles qu’elle n’osait prononcer.
--Je prévois que mademoiselle Mauroy ne persistera pas, et rentrera dans
le monde, dit-elle.
--Et si cette prévision se réalise, ma mère, reprit Adrien dont
l’angoisse se dissipait; si je parviens à faire agréer mes sentiments,
consentirez-vous à ce que j’épouse cette jeune fille?
--Oui, j’y consentirai, et je bénirai le ciel qui t’aura poussé vers
elle. Je ne connais pas une âme plus pure ni plus aimante. Épouse et
mère, elle sera dévouée à son devoir, dévouée jusqu’à la mort, aussi
bien que si elle fût restée dans le cloître.
--Alors, ma mère, priez afin que mes vœux soient exaucés, car je sens
bien que mon bonheur est dans l’amour que Dieu m’a mis au cœur.
--Espère, mon fils! espère! murmura Nicolette remuée par ce cri. Elle
le regardait s’éloigner, tremblante et toute troublée, et
murmurait:--Serai-je coupable à vos yeux, Seigneur, si j’enlève à vos
autels une angélique créature pour la donner à mon enfant? Révélez-moi
votre volonté, mon divin Maître. Vous m’avez pétrie pour l’obéissance;
faites qu’en vous obéissant, j’assure le bonheur de l’être que j’ai le
plus aimé après vous.