I
Les premiers rayons d’un chaud soleil d’été, empourprant un ciel clair,
doraient les toitures vermoulues et les murailles grises du couvent. Par
les larges croisées aux vitres étroites, entr’ouvertes derrière leurs
grilles de fer, ils pénétraient dans les profondeurs de la pieuse
maison, où circulait librement l’air matinal, tout imprégné de la
fraîcheur du Rhône montant, dans un flot de vapeurs roses, au long du
roc au sommet duquel le Carmel dresse ses vieilles tours.
En bas, dans la plaine, la ville s’éveillait. Des clochers de Beaucaire
tombait, dans le silence du jour naissant, la sonnerie de l’_Angelus_ à
laquelle répondait, franchissant le fleuve comme un vol d’oiseaux
invisibles, la sonnerie des cloches de Tarascon. Au delà de la ville, la
lumière embrasait déjà l’espace des champs, les prairies roussies et
calcinées en cette brûlante saison par les feux du ciel, les cyprès, les
oliviers et les saules, au feuillage tout poudreux de la poussière
blanchâtre que soulève le mistral.
Quelques instants avant cinq heures, une sœur sortit de sa cellule. Sur
sa chemise de serge et son jupon de laine, elle portait une robe de bure
brune, serrée à la taille par une ceinture de cuir; sur la robe, un long
scapulaire. Chaussée de bas en étoffe grossière et d’alpagattes, elle
avait sur ses cheveux coupés ras une guimpe et un voile. Sous ce
vêtement tombant autour du corps en longs plis roidis comme s’ils
eussent été pétrifiés, la grâce du sexe s’évanouissait. En se consacrant
à Dieu, la religieuse abdique tout ce qui fait le charme de la femme.
Celle-ci marchait à grands pas dans les couloirs où l’ombre se
dissipait. Sa main droite tenait, en l’agitant, une matraque, petite
planchette revêtue de deux barrettes d’acier qui frappaient le bois de
coups secs et résonnants.
A ce bruit, les Carmélites subitement réveillées sautaient à bas de leur
dure couchette, posant leurs pieds nus sur les carreaux froids. Le jour
entrait joyeux dans les cellules; il resplendissait sur la nudité des
murs blanchis à la chaux, ornés d’une croix et de deux images de piété.
En quelques instants, les religieuses eurent procédé à leur toilette,
retourné les draps en laine sur leur matelas de paille soutenu par deux
planches. Au coup de cinq heures, toutes les portes s’ouvrant à la fois,
les saintes filles apparurent ensemble dans les couloirs, remplis
soudain du frôlement de leurs sandales sur la pierre. Elles descendaient
à la chapelle, toutes frissonnantes dans leur chair macérée, accablées
sous la lassitude un moment vaincue par le sommeil, et renaissante avec
le jour qui allait de nouveau faire peser sur leurs membres exténués le
fardeau des longues privations, du jeûne et des maigres repas.
Maintenant, dans le chœur de la chapelle, derrière la haute grille à
gauche de l’autel, les sœurs étaient agenouillées. Durant une heure,
elles restèrent en oraison. Sur l’autel, deux cierges se consumaient;
leur flamme tremblante rougissait sous la lumière du dehors entrant par
les vitraux. Tandis que dans la maison tout était pauvre et nu, dans
l’oratoire plein de plantes vertes et de fleurs épanouies, la pourpre
des étoffes, la finesse des dentelles, la blancheur des marbres, les ors
des statues flamboyaient. On devinait que tout le luxe de la communauté
se déployait là, pour Dieu seul, et qu’à ses pieds seulement les
religieuses retrouvaient un souvenir affaibli du bien-être auquel elles
avaient renoncé en renonçant au monde. La nappe de l’autel, taillée dans
un lambeau de robe blanche, rappelait à quelqu’une d’entre elles le
vêtement qui jadis, avant qu’elle eût fait vœu d’éternelle pauvreté,
parait sa beauté sacrifiée depuis; à quelque autre, le tapis déroulé sur
les marches redisait les jeux de la maison paternelle où elle l’avait
foulé, sous ses pieds d’enfant, avant d’en faire don au couvent, en y
entrant. Les plantes et les fleurs parlaient aussi à ces âmes subjuguées
par la folie de la croix; dans les couleurs éclatantes des pétales et
dans les parfums des calices, elles aspiraient le passé auquel elles ne
songeaient plus que pour en expier les innocentes joies et les rêves
d’avenir, qu’avait brisés l’implacable vocation dont elles subissaient
les lois rigoureuses.
Au bout d’une heure, pendant laquelle le bruit des respirations
contenues troubla seul la quiétude silencieuse du couvent, une sœur se
leva. D’une voix douce et simple, elle entonna le chant des psaumes
sacrés. Toutes s’unirent à elle aussitôt. Rien de joyeux ni d’expressif
dans cette psalmodie. C’était une mélopée traînante et monotone, d’une
mélancolie maladive. Les paroles latines tombaient des bouches sans
accent de ferveur, avec une naïveté enfantine, comme un texte incompris,
récité par habitude et par devoir. Mais de la froideur apparente de ce
chant, l’ardeur de la prière se dégageait.
La messe succéda à l’office psalmodié. De la sacristie, un prêtre était
sorti précédé d’un enfant de chœur, pour célébrer le saint sacrifice. De
toutes parts, autour de lui, ce n’étaient qu’extases et soupirs. Quand
la communion groupa les religieuses derrière la grille à travers
laquelle il devait déposer l’hostie sur leur langue en récitant les
paroles saintes, il y avait dans l’attitude des corps penchés une
expression d’adoration passionnée et de fiévreuse attente, comme si
l’amant divin que sollicitaient ces vierges béatifiées et qu’elles
allaient recevoir, devait éteindre leurs désirs, combler le vide de
leurs cœurs exaspérés par la contemplation et l’espoir des jouissances
éternelles qu’elles cherchaient à mériter et dont cette union solennelle
avec Jésus leur révélait déjà, quoique imparfaitement, l’ineffable
volupté.
Tout en haut du chœur, dans une stalle, près de l’autel, se tenait la
prieure. La croix abbatiale qui brillait sur sa poitrine la distinguait
des sœurs sur qui elle régnait canoniquement et dont elle était l’élue
pour trois années, conformément à la règle. Quoiqu’elle fût de petite
taille et qu’on devinât, sous les amples plis de sa robe, un corps
amaigri, l’autorité qu’elle exerçait se manifestait visiblement, révélée
par la place où elle se tenait, par son geste, par des regards rapides
jetés sur son troupeau. Lorsque, la messe terminée, le prêtre eut quitté
l’autel, les religieuses, après de courtes actions de grâces, sortirent
de la chapelle. Avant de sortir, elles défilèrent toutes devant la
prieure, en faisant une longue génuflexion. La prieure ne quitta sa
stalle que lorsqu’elle eut ainsi reçu de toutes ses sœurs cet humble
salut. Elle les suivit dans le jardin. Déjà, elles s’éloignaient pour
vaquer aux occupations manuelles qu’ordonne la règle des Carmélites.
D’un signe, elle appela l’une d’elles, qui accourut et tomba à genoux le
front courbé.
--Sœur Marie du Calvaire, dit la prieure d’une voix froide et
tranchante, tout à l’heure, pendant la messe, vous avez adressé la
parole à votre voisine, sœur Claire Magdeleine, et je vous ai vue
sourire.
--C’est vrai, ma Révérende Mère, répondit la religieuse interpellée. Je
ne trouvais pas dans mon bréviaire l’hymne du jour, et j’ai demandé à
quelle page il se trouvait. Si j’ai péché, ma Révérende Mère, je
m’accuse. Punissez-moi.
En prononçant ces mots, elle se prosterna, baisa la terre et demeura
ainsi, le front dans la poussière, attendant un ordre pour se relever,
exposée à demeurer dans cette attitude, si la prieure l’eût voulu ou
l’eût oubliée, jusqu’à ce que la cloche l’appelât à un acte prescrit par
la règle.
--Vous avez eu tort de rire pendant la messe. Vous ferez dix fois le
tour du jardin, les pieds nus, en récitant l’_Ave Maria_ et en portant
la croix.
La pénitente se releva silencieuse. Sous le porche qui séparait le
jardin de la chapelle, il y avait, appuyée dans un angle, contre le mur,
une lourde croix en bois noir, plus haute qu’elle. L’ayant soulevée
après s’être déchaussée, elle en chargea ses épaules comme Jésus-Christ
avait chargé les siennes de l’instrument de son supplice, et le corps
courbé sous le faix, elle commença sa fatigante promenade en passant et
repassant devant une de ses compagnes qui se tenait accroupie dans un
coin du jardin, en plein soleil, les yeux bandés, une corde au cou, les
mains liées derrière le dos,--acte d’humiliation volontaire que les plus
ferventes dans les communautés aiment à s’imposer.
La sévérité de la prieure n’avait surpris aucune des sœurs. A tout
instant, les Carmélites sont témoins ou victimes de pénitences analogues
ordonnées de la sorte, ou subies du plein gré de celles qui
l’accomplissent, et toujours accomplies joyeusement.
Les religieuses s’étaient dispersées. Toute la communauté maintenant se
livrait au travail. Les unes montaient des fleurs artificielles pour
orner l’autel; les autres ravaudaient leurs vêtements usés ou
préparaient dans la cuisine les mets destinés au déjeuner.
La prieure était rentrée dans sa cellule. Assise devant une table
couverte de papiers, elle répondait aux lettres arrivées le matin, et
s’occupait des divers détails relatifs à la direction qu’elle exerçait.
Un grand silence régnait autour d’elle. De temps en temps, elle se
levait, faisait quelques pas vers la fenêtre et aspirait une bouffée
d’air pur, en laissant errer ses regards à travers le jardin où se
balançaient, au souffle de la brise du Rhône, les fleurs tremblantes sur
leur tige.
Il était frais et charmant, ce petit jardin dessiné dans les terres
apportées à grand’peine sur le rocher. Un lierre épais, entremêlé de
vigne vierge et de jasmin d’Espagne grimpant au long des bâtiments,
encadrait les croisées. Entre les bordures de buis, s’allongeaient les
pelouses coupées à intervalles égaux par les bandes de dahlias, de
rosiers et de lys. Un rideau de cyprès fermait l’horizon du côté du
fleuve, rappelant sans cesse à celles qui habitaient ces lieux qu’au
delà de cette barrière verdoyante, rien ne devait les émouvoir ni les
préoccuper, que dans ce cadre étroit se concentraient les seules
distractions qu’il leur fût permis de connaître. Entre ces rares
distractions, une des plus douces était la contemplation des beautés de
la nature, arbres et fleurs, ordonnée par la poétique sainte Thérèse.
C’est pour obéir à leur illustre fondatrice qu’aux heures de récréation,
les religieuses cultivaient le parterre, dont les produits embaumés
allaient chaque jour orner la chapelle.
La prieure se tenait devant la croisée, suivant d’un œil indifférent la
sœur Marie du Calvaire, qui, toute lasse, accablée sous le fardeau de la
croix, achevait d’accomplir sa pénitence, quand, à la porte de la
cellule, un coup léger se fit entendre. La prieure tressaillit, et
revint lentement s’asseoir devant la table en répondant:
--Entrez.
La porte s’ouvrit. Sur le seuil apparut une belle jeune fille, grande et
blonde, à l’œil brillant et doux, vêtue de l’habit des postulantes.
--C’est vous, Jeanne Mauroy, dit la prieure avec bienveillance; avancez.
Que désirez-vous?
La jeune fille fit quelques pas, les yeux baissés, les bras croisés sur
la poitrine. Arrivée devant la prieure, dont elle n’était séparée que
par la table, elle s’agenouilla et dit:
--Mon confesseur m’a ordonné de venir vous trouver, ma Révérende Mère.
--Oui, je me souviens; il m’a parlé de vous. Vous pouvez vous relever.
Jeanne obéit et se tint debout. La prieure continua:--Vous êtes donc
impatiente de voir arriver le jour de votre prise d’habit?
--Voilà six mois que je suis postulante, ma Révérende Mère, et je serais
heureuse d’être admise au noviciat.
--L’épreuve que vous venez de subir vous suffit-elle?
--Sous la forme où elle m’a été imposée, oui, ma Révérende Mère.
Jusqu’ici, je reste convaincue que Dieu m’ordonne d’embrasser son
service. Si je me trompe, si ma vocation est autre, ce n’est qu’une
épreuve plus complète qui me l’apprendra. Quand je porterai l’habit,
quand je subirai toutes les rigueurs de la règle, alors seulement je
pourrai décider si je suis en état de m’y soumettre pour toute ma vie.
--Vos parents sont-ils avertis?
--Je ne dépends que de mon tuteur et d’un conseil de famille dont les
membres, vous le savez, ma mère, sont d’accord avec lui et avec moi.
Tous nous aimons et nous craignons Dieu. Aucun de nous ne veut résister
à ses ordres. Ceux qui m’aiment m’envient, alors même qu’ils regrettent
de me perdre. C’est eux qui m’ont confiée à vous...
Il y eut un long silence. La prieure observait ce candide et fier
visage, au regard caressant, dont la chevelure sous la coiffe sans grâce
ceignait le front d’une auréole d’or, les contours de la taille robuste
et souple, les hanches saillantes et fines; elle admirait le charme
exquis, fait de jeunesse et de grâce, que Jeanne exerçait partout autour
d’elle à son insu.
--Vous êtes belle, mon enfant, fit soudain la prieure. Vous pourriez
briller dans le monde.
--Je ne veux briller que pour le ciel.
--En quelques années, la vie qu’on mène ici, les rigueurs de la règle,
les privations auront flétri votre beauté. Jeune d’âge, vous serez
vieille de corps. Ne regretterez-vous pas les biens que vous aurez
sacrifiés? Réfléchissez, mon enfant. Malheur à vous si, après avoir
prononcé des vœux éternels, s’élevait dans votre cœur le regret de ce
que vous auriez volontairement perdu.
--Je ne regretterai rien, ma mère.
--J’ai été jeune comme vous, insista la prieure en se levant, oui,
jeune, et l’on disait que j’étais jolie. Voyez ce que le cloître a fait
de moi.
Brusquement, elle se mit en pleine lumière comme pour obliger Jeanne à
regarder les traits défaits, les joues ridées, les cheveux presque
blancs et le regard sans vie de Nicolette Suarez, veuve de Frédéric de
Varimpré, en religion Sœur Thérèse de Jésus, prieure du Carmel de
Beaucaire.
Jeanne Mauroy sentit un frisson monter de ses pieds à sa tête, sans
comprendre si le langage qu’elle entendait contenait une plainte ou un
suprême conseil. Elle se redressa cependant, et dit avec respect:
--Que ne pouvez-vous me révéler aussi votre âme, ma Révérende Mère? Ne
s’est-elle pas embellie de tous les attraits qu’a perdus votre corps?
Émue par cette réponse spontanée, la sœur Thérèse de Jésus s’assit, en
disant:
--C’est mon devoir de vous montrer toutes les duretés de la vie que vous
voulez embrasser; rien ne serait plus fatal qu’une erreur. C’est aussi
mon devoir d’ajouter que si votre vocation est sincère, les sacrifices
que Jésus vous demande en échange de son amour vous seront doux et
légers. Cet amour est infini; il vous tiendra lieu de tout. La prise
d’habit que vous sollicitez ne constitue pas d’ailleurs un engagement
définitif. Elle n’est qu’une initiation au noviciat, durant lequel nous
aurons le temps d’étudier votre âme et de décider si vous devez rester
parmi nous. Allez, mon enfant.
--Alors, ma mère, je peux espérer d’être bientôt novice? demanda Jeanne.
--Pourquoi m’interrogez-vous? répliqua la prieure durement. Vous aspirez
à la perfection, et vous ne savez même pas réprimer les impatiences de
votre curiosité. Offrez à Dieu l’attente qu’on vous impose, et
remettez-vous-en à la décision de nos mères que je dois consulter.
Jeanne s’agenouilla contrite, baisa le plancher, et, se relevant
silencieuse, elle s’éloigna. Nicolette la regarda sortir sans rien
ajouter. Dans ses yeux où depuis longtemps semblait tarie la source des
larmes, des larmes lentement montaient qu’elle ne voulait pas laisser
voir. Se parlant à elle-même, elle murmura:
--C’est moi à vingt ans. Il me semble que je me revois vivre telle que
j’étais alors. Puisse la vocation de cette enfant être aussi sincère que
la mienne, Seigneur! Daignez lui épargner les douleurs que vous m’avez
prodiguées.
Elle fit le signe de la croix, et courbant la tête sur sa table de
travail, elle reprit sa tâche interrompue.
La sœur Thérèse de Jésus avait alors quarante-cinq ans. Si la plupart
des femmes soucieuses de conserver leur beauté semblent jeunes encore à
cet âge, halte au seuil de la vieillesse et préparation au temps
désenchanté qui verra les hommes se détacher d’elles, la prieure des
Carmélites, elle, ne possédait plus ni la jeunesse, ni même les
apparences de la jeunesse. Des rides plissaient son front qu’écrasait le
lourd fardeau des soucis. Sous ses yeux, les larmes avaient tracé un
sillon violacé. L’insomnie des nuits fiévreuses, l’altération de la
santé, les luttes douloureuses soutenues par l’âme toujours debout
contre les tentations de la chair, se trahissaient sur les joues
creusées et osseuses. Tout le corps s’inclinait dans une attitude
d’accablante fatigue, dans une habitude d’énervantes privations.
Personne n’eût reconnu sur ce pâle visage et ces traits amaigris, dans
ce triste regard et sous ces cheveux grisonnants, la jeune fille
passionnée et ardente dont le charme troublant avait un jour, vingt-cinq
ans avant, séduit Frédéric de Varimpré. La vie religieuse avec ses
austérités et ses mortifications, aboutissant toutes à un éternel
renoncement des joies humaines, produit ces effets. Elle éteint sur la
face de ceux qui l’embrassent les belles flammes de la jeunesse. Elle
les éteint dans le regard qu’elle refroidit, et les concentre dans le
cœur où elles ne brûlent plus que pour Dieu. Lui seul en connaît
l’intensité, révélée dans les élans de la prière. L’homme peut croire
qu’elles sont étouffées, et ces saintes âmes devenues, rayon de foi dans
un bloc d’égoïsme, indifférentes à ce qui n’est pas leur salut. Il se
trompe; il ne sait pas quelle tendresse pour l’humanité souffrante vibre
dans ces cœurs extasiés. Il y a là des trésors d’infinie bonté qui n’ont
d’autre manifestation que la prière, se répandant, comme un parfum,
quand la religieuse prosternée devant l’autel implore le ciel pour les
pécheurs, et dans des privations incessamment renouvelées,
volontairement acceptées, expie leurs fautes, aussi repentante que si
elle les avait commises. Folie, dit le monde en raillant. Soit, mais
folie qui même en ses excès mérite le respect autant que la pitié,
puisqu’elle fait des martyrs.
Il semble que Nicolette, après avoir si passionnément et si longtemps
souhaité ces austères douceurs, aurait dû être heureuse dans la
plénitude de son rêve réalisé, et posséder la paix de l’âme, l’unique
bien qu’elle lui eût demandé. Mais cette paix lui manquait. Ce n’étaient
pas seulement les duretés monastiques qui l’avaient réduite à cet état
où elle n’apparaissait que comme une ombre de ce qu’elle avait été
jadis, c’était ce défaut de paix intérieure. Quand l’âme ne traîne
derrière soi ni regrets ni remords, le corps, après maintes
défaillances, se redresse, se durcit, s’assouplit aux souffrances; il
les endure sans en être éprouvé. Mais si les cheveux de Nicolette
avaient blanchi, si la source de ses larmes s’était épuisée, si son
regard n’exprimait plus que la tristesse, c’est que partout la suivait
le cortége de ses amers souvenirs, ces souvenirs dont elle ne pouvait se
délivrer.
Partout, dans la chapelle, sur son grabat, sur la dalle froide du
cloître ou sur la terre nue du cimetière, et même quand, agenouillée
dans sa cellule, elle meurtrissait ses reins en les frappant d’une
lanière de cuir, partout elle le retrouvait, ce long cortége des
souvenirs implacables. Elle se revoyait dans sa maison, d’abord
heureuse, et heureuse par l’amour, puis se refusant à la tendresse de
son mari et l’obligeant à fuir pour toujours. Elle se rappelait le
terrible prêtre dont elle avait subi l’influence fatale. Il était mort
depuis longtemps, sans que le bonheur détruit par lui fût ressuscité.
Elle se rappelait l’inoubliable soirée témoin de son infortune, la
lettre de Frédéric lui apprenant qu’il partait et disparaissait à
jamais, emmenant son fils et Irène. Oh! le malheureux! De cet oubli de
tous ses devoirs, de l’enlèvement qui arrachait un enfant à sa mère, du
rapt qui faisait de l’époux longtemps fidèle un époux adultère et
incestueux, il ne pouvait être excusé. Mais, en lui rendant son foyer
odieux, en lui fermant ses bras, en le rejetant dans ceux d’Irène,
n’avait-elle pas été aussi coupable que lui?
Tel est le remords qu’elle portait. Pendant dix ans, déchirée par sa
douleur maternelle, pleurant son fils perdu, elle s’était efforcée
d’oublier. L’oubli n’avait pas répondu à son appel. Toujours saignante,
la plaie de son cœur, sans qu’un espoir trompé sans cesse et une prière
non interrompue eussent pu la cicatriser. Elle avait rempli des clameurs
de son désespoir son foyer désert, invoqué la justice des hommes,
cherché son fils de tous côtés. Vains efforts, tentatives inutiles.
L’enfant n’était pas revenu. Puis, un jour, elle avait appris le décès
de son mari, mort au Brésil, laissant orphelin le cher petit et Irène
sans appui. Elle s’était empressée de jeter sur leurs traces un homme
investi de sa confiance. Mais quand cet homme arrivait au Brésil, Irène
et l’enfant avaient déjà disparu. Alors, devenue veuve, Nicolette
obtenait la faveur longtemps sollicitée d’entrer au Carmel. Elle y était
depuis, deux fois élue prieure par ses sœurs, parmi lesquelles elle
reprendrait modestement sa place, à l’expiration de son pouvoir triennal
renouvelé.
Mais vainement elle cherchait à oublier le passé. Il revenait sans cesse
à sa mémoire, lui ramenant l’image de son fils, enfant quand on l’avait
arraché à ses bras, homme maintenant s’il vivait encore. Oh! ce doute,
quelle douleur il engendrait dans cette âme qui aurait voulu ne songer
qu’à Dieu! Vivait-il, l’être adoré, fruit de ses entrailles? S’il
vivait, pourquoi ne venait-il pas retrouver sa mère? Ne la
connaissait-il pas? Peut-être luttait-il contre la misère! Peut-être, du
fond de l’abîme où il se débattait, implorait-il le secours maternel!
Que n’entendait-elle sa voix! Avec quelle ardeur elle aurait volé à son
aide, la main tendue, les bras ouverts! Peut-être était-il mort! Mais
alors, goûtait-il dans le sein de Dieu la joie des élus? Toujours elle
pensait à lui; elle pensait à Irène, dont elle ignorait aussi le sort,
dont elle déplorait le crime, en suppliant le ciel de pardonner.
Le souvenir de Frédéric pesait d’un poids non moins lourd sur sa
conscience. En rendant l’âme, avait-il eu le temps de se repentir? La
main d’un prêtre s’était-elle étendue sur lui pour l’absoudre?
Jouissait-il de l’infinie miséricorde? Questions cruelles, toujours
menaçantes, jamais satisfaites! Elles infligeaient à Nicolette une
horrible torture, troublaient son repos, la poursuivaient jusque dans
les pieux exercices de son état, répandaient sur ses jours l’amer poison
du remords, sa conscience lui rappelant à toute heure et partout qu’elle
avait une large part dans la responsabilité des catastrophes accomplies
ou redoutées, et qu’elle aurait à en répondre au divin tribunal.