LIVRE SECOND

I

Les premiers rayons d’un chaud soleil d’été, empourprant un ciel clair,

doraient les toitures vermoulues et les murailles grises du couvent. Par

les larges croisées aux vitres étroites, entr’ouvertes derrière leurs

grilles de fer, ils pénétraient dans les profondeurs de la pieuse

maison, où circulait librement l’air matinal, tout imprégné de la

fraîcheur du Rhône montant, dans un flot de vapeurs roses, au long du

roc au sommet duquel le Carmel dresse ses vieilles tours.

En bas, dans la plaine, la ville s’éveillait. Des clochers de Beaucaire

tombait, dans le silence du jour naissant, la sonnerie de l’_Angelus_ à

laquelle répondait, franchissant le fleuve comme un vol d’oiseaux

invisibles, la sonnerie des cloches de Tarascon. Au delà de la ville, la

lumière embrasait déjà l’espace des champs, les prairies roussies et

calcinées en cette brûlante saison par les feux du ciel, les cyprès, les

oliviers et les saules, au feuillage tout poudreux de la poussière

blanchâtre que soulève le mistral.

Quelques instants avant cinq heures, une sœur sortit de sa cellule. Sur

sa chemise de serge et son jupon de laine, elle portait une robe de bure

brune, serrée à la taille par une ceinture de cuir; sur la robe, un long

scapulaire. Chaussée de bas en étoffe grossière et d’alpagattes, elle

avait sur ses cheveux coupés ras une guimpe et un voile. Sous ce

vêtement tombant autour du corps en longs plis roidis comme s’ils

eussent été pétrifiés, la grâce du sexe s’évanouissait. En se consacrant

à Dieu, la religieuse abdique tout ce qui fait le charme de la femme.

Celle-ci marchait à grands pas dans les couloirs où l’ombre se

dissipait. Sa main droite tenait, en l’agitant, une matraque, petite

planchette revêtue de deux barrettes d’acier qui frappaient le bois de

coups secs et résonnants.

A ce bruit, les Carmélites subitement réveillées sautaient à bas de leur

dure couchette, posant leurs pieds nus sur les carreaux froids. Le jour

entrait joyeux dans les cellules; il resplendissait sur la nudité des

murs blanchis à la chaux, ornés d’une croix et de deux images de piété.

En quelques instants, les religieuses eurent procédé à leur toilette,

retourné les draps en laine sur leur matelas de paille soutenu par deux

planches. Au coup de cinq heures, toutes les portes s’ouvrant à la fois,

les saintes filles apparurent ensemble dans les couloirs, remplis

soudain du frôlement de leurs sandales sur la pierre. Elles descendaient

à la chapelle, toutes frissonnantes dans leur chair macérée, accablées

sous la lassitude un moment vaincue par le sommeil, et renaissante avec

le jour qui allait de nouveau faire peser sur leurs membres exténués le

fardeau des longues privations, du jeûne et des maigres repas.

Maintenant, dans le chœur de la chapelle, derrière la haute grille à

gauche de l’autel, les sœurs étaient agenouillées. Durant une heure,

elles restèrent en oraison. Sur l’autel, deux cierges se consumaient;

leur flamme tremblante rougissait sous la lumière du dehors entrant par

les vitraux. Tandis que dans la maison tout était pauvre et nu, dans

l’oratoire plein de plantes vertes et de fleurs épanouies, la pourpre

des étoffes, la finesse des dentelles, la blancheur des marbres, les ors

des statues flamboyaient. On devinait que tout le luxe de la communauté

se déployait là, pour Dieu seul, et qu’à ses pieds seulement les

religieuses retrouvaient un souvenir affaibli du bien-être auquel elles

avaient renoncé en renonçant au monde. La nappe de l’autel, taillée dans

un lambeau de robe blanche, rappelait à quelqu’une d’entre elles le

vêtement qui jadis, avant qu’elle eût fait vœu d’éternelle pauvreté,

parait sa beauté sacrifiée depuis; à quelque autre, le tapis déroulé sur

les marches redisait les jeux de la maison paternelle où elle l’avait

foulé, sous ses pieds d’enfant, avant d’en faire don au couvent, en y

entrant. Les plantes et les fleurs parlaient aussi à ces âmes subjuguées

par la folie de la croix; dans les couleurs éclatantes des pétales et

dans les parfums des calices, elles aspiraient le passé auquel elles ne

songeaient plus que pour en expier les innocentes joies et les rêves

d’avenir, qu’avait brisés l’implacable vocation dont elles subissaient

les lois rigoureuses.

Au bout d’une heure, pendant laquelle le bruit des respirations

contenues troubla seul la quiétude silencieuse du couvent, une sœur se

leva. D’une voix douce et simple, elle entonna le chant des psaumes

sacrés. Toutes s’unirent à elle aussitôt. Rien de joyeux ni d’expressif

dans cette psalmodie. C’était une mélopée traînante et monotone, d’une

mélancolie maladive. Les paroles latines tombaient des bouches sans

accent de ferveur, avec une naïveté enfantine, comme un texte incompris,

récité par habitude et par devoir. Mais de la froideur apparente de ce

chant, l’ardeur de la prière se dégageait.

La messe succéda à l’office psalmodié. De la sacristie, un prêtre était

sorti précédé d’un enfant de chœur, pour célébrer le saint sacrifice. De

toutes parts, autour de lui, ce n’étaient qu’extases et soupirs. Quand

la communion groupa les religieuses derrière la grille à travers

laquelle il devait déposer l’hostie sur leur langue en récitant les

paroles saintes, il y avait dans l’attitude des corps penchés une

expression d’adoration passionnée et de fiévreuse attente, comme si

l’amant divin que sollicitaient ces vierges béatifiées et qu’elles

allaient recevoir, devait éteindre leurs désirs, combler le vide de

leurs cœurs exaspérés par la contemplation et l’espoir des jouissances

éternelles qu’elles cherchaient à mériter et dont cette union solennelle

avec Jésus leur révélait déjà, quoique imparfaitement, l’ineffable

volupté.

Tout en haut du chœur, dans une stalle, près de l’autel, se tenait la

prieure. La croix abbatiale qui brillait sur sa poitrine la distinguait

des sœurs sur qui elle régnait canoniquement et dont elle était l’élue

pour trois années, conformément à la règle. Quoiqu’elle fût de petite

taille et qu’on devinât, sous les amples plis de sa robe, un corps

amaigri, l’autorité qu’elle exerçait se manifestait visiblement, révélée

par la place où elle se tenait, par son geste, par des regards rapides

jetés sur son troupeau. Lorsque, la messe terminée, le prêtre eut quitté

l’autel, les religieuses, après de courtes actions de grâces, sortirent

de la chapelle. Avant de sortir, elles défilèrent toutes devant la

prieure, en faisant une longue génuflexion. La prieure ne quitta sa

stalle que lorsqu’elle eut ainsi reçu de toutes ses sœurs cet humble

salut. Elle les suivit dans le jardin. Déjà, elles s’éloignaient pour

vaquer aux occupations manuelles qu’ordonne la règle des Carmélites.

D’un signe, elle appela l’une d’elles, qui accourut et tomba à genoux le

front courbé.

--Sœur Marie du Calvaire, dit la prieure d’une voix froide et

tranchante, tout à l’heure, pendant la messe, vous avez adressé la

parole à votre voisine, sœur Claire Magdeleine, et je vous ai vue

sourire.

--C’est vrai, ma Révérende Mère, répondit la religieuse interpellée. Je

ne trouvais pas dans mon bréviaire l’hymne du jour, et j’ai demandé à

quelle page il se trouvait. Si j’ai péché, ma Révérende Mère, je

m’accuse. Punissez-moi.

En prononçant ces mots, elle se prosterna, baisa la terre et demeura

ainsi, le front dans la poussière, attendant un ordre pour se relever,

exposée à demeurer dans cette attitude, si la prieure l’eût voulu ou

l’eût oubliée, jusqu’à ce que la cloche l’appelât à un acte prescrit par

la règle.

--Vous avez eu tort de rire pendant la messe. Vous ferez dix fois le

tour du jardin, les pieds nus, en récitant l’_Ave Maria_ et en portant

la croix.

La pénitente se releva silencieuse. Sous le porche qui séparait le

jardin de la chapelle, il y avait, appuyée dans un angle, contre le mur,

une lourde croix en bois noir, plus haute qu’elle. L’ayant soulevée

après s’être déchaussée, elle en chargea ses épaules comme Jésus-Christ

avait chargé les siennes de l’instrument de son supplice, et le corps

courbé sous le faix, elle commença sa fatigante promenade en passant et

repassant devant une de ses compagnes qui se tenait accroupie dans un

coin du jardin, en plein soleil, les yeux bandés, une corde au cou, les

mains liées derrière le dos,--acte d’humiliation volontaire que les plus

ferventes dans les communautés aiment à s’imposer.

La sévérité de la prieure n’avait surpris aucune des sœurs. A tout

instant, les Carmélites sont témoins ou victimes de pénitences analogues

ordonnées de la sorte, ou subies du plein gré de celles qui

l’accomplissent, et toujours accomplies joyeusement.

Les religieuses s’étaient dispersées. Toute la communauté maintenant se

livrait au travail. Les unes montaient des fleurs artificielles pour

orner l’autel; les autres ravaudaient leurs vêtements usés ou

préparaient dans la cuisine les mets destinés au déjeuner.

La prieure était rentrée dans sa cellule. Assise devant une table

couverte de papiers, elle répondait aux lettres arrivées le matin, et

s’occupait des divers détails relatifs à la direction qu’elle exerçait.

Un grand silence régnait autour d’elle. De temps en temps, elle se

levait, faisait quelques pas vers la fenêtre et aspirait une bouffée

d’air pur, en laissant errer ses regards à travers le jardin où se

balançaient, au souffle de la brise du Rhône, les fleurs tremblantes sur

leur tige.

Il était frais et charmant, ce petit jardin dessiné dans les terres

apportées à grand’peine sur le rocher. Un lierre épais, entremêlé de

vigne vierge et de jasmin d’Espagne grimpant au long des bâtiments,

encadrait les croisées. Entre les bordures de buis, s’allongeaient les

pelouses coupées à intervalles égaux par les bandes de dahlias, de

rosiers et de lys. Un rideau de cyprès fermait l’horizon du côté du

fleuve, rappelant sans cesse à celles qui habitaient ces lieux qu’au

delà de cette barrière verdoyante, rien ne devait les émouvoir ni les

préoccuper, que dans ce cadre étroit se concentraient les seules

distractions qu’il leur fût permis de connaître. Entre ces rares

distractions, une des plus douces était la contemplation des beautés de

la nature, arbres et fleurs, ordonnée par la poétique sainte Thérèse.

C’est pour obéir à leur illustre fondatrice qu’aux heures de récréation,

les religieuses cultivaient le parterre, dont les produits embaumés

allaient chaque jour orner la chapelle.

La prieure se tenait devant la croisée, suivant d’un œil indifférent la

sœur Marie du Calvaire, qui, toute lasse, accablée sous le fardeau de la

croix, achevait d’accomplir sa pénitence, quand, à la porte de la

cellule, un coup léger se fit entendre. La prieure tressaillit, et

revint lentement s’asseoir devant la table en répondant:

--Entrez.

La porte s’ouvrit. Sur le seuil apparut une belle jeune fille, grande et

blonde, à l’œil brillant et doux, vêtue de l’habit des postulantes.

--C’est vous, Jeanne Mauroy, dit la prieure avec bienveillance; avancez.

Que désirez-vous?

La jeune fille fit quelques pas, les yeux baissés, les bras croisés sur

la poitrine. Arrivée devant la prieure, dont elle n’était séparée que

par la table, elle s’agenouilla et dit:

--Mon confesseur m’a ordonné de venir vous trouver, ma Révérende Mère.

--Oui, je me souviens; il m’a parlé de vous. Vous pouvez vous relever.

Jeanne obéit et se tint debout. La prieure continua:--Vous êtes donc

impatiente de voir arriver le jour de votre prise d’habit?

--Voilà six mois que je suis postulante, ma Révérende Mère, et je serais

heureuse d’être admise au noviciat.

--L’épreuve que vous venez de subir vous suffit-elle?

--Sous la forme où elle m’a été imposée, oui, ma Révérende Mère.

Jusqu’ici, je reste convaincue que Dieu m’ordonne d’embrasser son

service. Si je me trompe, si ma vocation est autre, ce n’est qu’une

épreuve plus complète qui me l’apprendra. Quand je porterai l’habit,

quand je subirai toutes les rigueurs de la règle, alors seulement je

pourrai décider si je suis en état de m’y soumettre pour toute ma vie.

--Vos parents sont-ils avertis?

--Je ne dépends que de mon tuteur et d’un conseil de famille dont les

membres, vous le savez, ma mère, sont d’accord avec lui et avec moi.

Tous nous aimons et nous craignons Dieu. Aucun de nous ne veut résister

à ses ordres. Ceux qui m’aiment m’envient, alors même qu’ils regrettent

de me perdre. C’est eux qui m’ont confiée à vous...

Il y eut un long silence. La prieure observait ce candide et fier

visage, au regard caressant, dont la chevelure sous la coiffe sans grâce

ceignait le front d’une auréole d’or, les contours de la taille robuste

et souple, les hanches saillantes et fines; elle admirait le charme

exquis, fait de jeunesse et de grâce, que Jeanne exerçait partout autour

d’elle à son insu.

--Vous êtes belle, mon enfant, fit soudain la prieure. Vous pourriez

briller dans le monde.

--Je ne veux briller que pour le ciel.

--En quelques années, la vie qu’on mène ici, les rigueurs de la règle,

les privations auront flétri votre beauté. Jeune d’âge, vous serez

vieille de corps. Ne regretterez-vous pas les biens que vous aurez

sacrifiés? Réfléchissez, mon enfant. Malheur à vous si, après avoir

prononcé des vœux éternels, s’élevait dans votre cœur le regret de ce

que vous auriez volontairement perdu.

--Je ne regretterai rien, ma mère.

--J’ai été jeune comme vous, insista la prieure en se levant, oui,

jeune, et l’on disait que j’étais jolie. Voyez ce que le cloître a fait

de moi.

Brusquement, elle se mit en pleine lumière comme pour obliger Jeanne à

regarder les traits défaits, les joues ridées, les cheveux presque

blancs et le regard sans vie de Nicolette Suarez, veuve de Frédéric de

Varimpré, en religion Sœur Thérèse de Jésus, prieure du Carmel de

Beaucaire.

Jeanne Mauroy sentit un frisson monter de ses pieds à sa tête, sans

comprendre si le langage qu’elle entendait contenait une plainte ou un

suprême conseil. Elle se redressa cependant, et dit avec respect:

--Que ne pouvez-vous me révéler aussi votre âme, ma Révérende Mère? Ne

s’est-elle pas embellie de tous les attraits qu’a perdus votre corps?

Émue par cette réponse spontanée, la sœur Thérèse de Jésus s’assit, en

disant:

--C’est mon devoir de vous montrer toutes les duretés de la vie que vous

voulez embrasser; rien ne serait plus fatal qu’une erreur. C’est aussi

mon devoir d’ajouter que si votre vocation est sincère, les sacrifices

que Jésus vous demande en échange de son amour vous seront doux et

légers. Cet amour est infini; il vous tiendra lieu de tout. La prise

d’habit que vous sollicitez ne constitue pas d’ailleurs un engagement

définitif. Elle n’est qu’une initiation au noviciat, durant lequel nous

aurons le temps d’étudier votre âme et de décider si vous devez rester

parmi nous. Allez, mon enfant.

--Alors, ma mère, je peux espérer d’être bientôt novice? demanda Jeanne.

--Pourquoi m’interrogez-vous? répliqua la prieure durement. Vous aspirez

à la perfection, et vous ne savez même pas réprimer les impatiences de

votre curiosité. Offrez à Dieu l’attente qu’on vous impose, et

remettez-vous-en à la décision de nos mères que je dois consulter.

Jeanne s’agenouilla contrite, baisa le plancher, et, se relevant

silencieuse, elle s’éloigna. Nicolette la regarda sortir sans rien

ajouter. Dans ses yeux où depuis longtemps semblait tarie la source des

larmes, des larmes lentement montaient qu’elle ne voulait pas laisser

voir. Se parlant à elle-même, elle murmura:

--C’est moi à vingt ans. Il me semble que je me revois vivre telle que

j’étais alors. Puisse la vocation de cette enfant être aussi sincère que

la mienne, Seigneur! Daignez lui épargner les douleurs que vous m’avez

prodiguées.

Elle fit le signe de la croix, et courbant la tête sur sa table de

travail, elle reprit sa tâche interrompue.

La sœur Thérèse de Jésus avait alors quarante-cinq ans. Si la plupart

des femmes soucieuses de conserver leur beauté semblent jeunes encore à

cet âge, halte au seuil de la vieillesse et préparation au temps

désenchanté qui verra les hommes se détacher d’elles, la prieure des

Carmélites, elle, ne possédait plus ni la jeunesse, ni même les

apparences de la jeunesse. Des rides plissaient son front qu’écrasait le

lourd fardeau des soucis. Sous ses yeux, les larmes avaient tracé un

sillon violacé. L’insomnie des nuits fiévreuses, l’altération de la

santé, les luttes douloureuses soutenues par l’âme toujours debout

contre les tentations de la chair, se trahissaient sur les joues

creusées et osseuses. Tout le corps s’inclinait dans une attitude

d’accablante fatigue, dans une habitude d’énervantes privations.

Personne n’eût reconnu sur ce pâle visage et ces traits amaigris, dans

ce triste regard et sous ces cheveux grisonnants, la jeune fille

passionnée et ardente dont le charme troublant avait un jour, vingt-cinq

ans avant, séduit Frédéric de Varimpré. La vie religieuse avec ses

austérités et ses mortifications, aboutissant toutes à un éternel

renoncement des joies humaines, produit ces effets. Elle éteint sur la

face de ceux qui l’embrassent les belles flammes de la jeunesse. Elle

les éteint dans le regard qu’elle refroidit, et les concentre dans le

cœur où elles ne brûlent plus que pour Dieu. Lui seul en connaît

l’intensité, révélée dans les élans de la prière. L’homme peut croire

qu’elles sont étouffées, et ces saintes âmes devenues, rayon de foi dans

un bloc d’égoïsme, indifférentes à ce qui n’est pas leur salut. Il se

trompe; il ne sait pas quelle tendresse pour l’humanité souffrante vibre

dans ces cœurs extasiés. Il y a là des trésors d’infinie bonté qui n’ont

d’autre manifestation que la prière, se répandant, comme un parfum,

quand la religieuse prosternée devant l’autel implore le ciel pour les

pécheurs, et dans des privations incessamment renouvelées,

volontairement acceptées, expie leurs fautes, aussi repentante que si

elle les avait commises. Folie, dit le monde en raillant. Soit, mais

folie qui même en ses excès mérite le respect autant que la pitié,

puisqu’elle fait des martyrs.

Il semble que Nicolette, après avoir si passionnément et si longtemps

souhaité ces austères douceurs, aurait dû être heureuse dans la

plénitude de son rêve réalisé, et posséder la paix de l’âme, l’unique

bien qu’elle lui eût demandé. Mais cette paix lui manquait. Ce n’étaient

pas seulement les duretés monastiques qui l’avaient réduite à cet état

où elle n’apparaissait que comme une ombre de ce qu’elle avait été

jadis, c’était ce défaut de paix intérieure. Quand l’âme ne traîne

derrière soi ni regrets ni remords, le corps, après maintes

défaillances, se redresse, se durcit, s’assouplit aux souffrances; il

les endure sans en être éprouvé. Mais si les cheveux de Nicolette

avaient blanchi, si la source de ses larmes s’était épuisée, si son

regard n’exprimait plus que la tristesse, c’est que partout la suivait

le cortége de ses amers souvenirs, ces souvenirs dont elle ne pouvait se

délivrer.

Partout, dans la chapelle, sur son grabat, sur la dalle froide du

cloître ou sur la terre nue du cimetière, et même quand, agenouillée

dans sa cellule, elle meurtrissait ses reins en les frappant d’une

lanière de cuir, partout elle le retrouvait, ce long cortége des

souvenirs implacables. Elle se revoyait dans sa maison, d’abord

heureuse, et heureuse par l’amour, puis se refusant à la tendresse de

son mari et l’obligeant à fuir pour toujours. Elle se rappelait le

terrible prêtre dont elle avait subi l’influence fatale. Il était mort

depuis longtemps, sans que le bonheur détruit par lui fût ressuscité.

Elle se rappelait l’inoubliable soirée témoin de son infortune, la

lettre de Frédéric lui apprenant qu’il partait et disparaissait à

jamais, emmenant son fils et Irène. Oh! le malheureux! De cet oubli de

tous ses devoirs, de l’enlèvement qui arrachait un enfant à sa mère, du

rapt qui faisait de l’époux longtemps fidèle un époux adultère et

incestueux, il ne pouvait être excusé. Mais, en lui rendant son foyer

odieux, en lui fermant ses bras, en le rejetant dans ceux d’Irène,

n’avait-elle pas été aussi coupable que lui?

Tel est le remords qu’elle portait. Pendant dix ans, déchirée par sa

douleur maternelle, pleurant son fils perdu, elle s’était efforcée

d’oublier. L’oubli n’avait pas répondu à son appel. Toujours saignante,

la plaie de son cœur, sans qu’un espoir trompé sans cesse et une prière

non interrompue eussent pu la cicatriser. Elle avait rempli des clameurs

de son désespoir son foyer désert, invoqué la justice des hommes,

cherché son fils de tous côtés. Vains efforts, tentatives inutiles.

L’enfant n’était pas revenu. Puis, un jour, elle avait appris le décès

de son mari, mort au Brésil, laissant orphelin le cher petit et Irène

sans appui. Elle s’était empressée de jeter sur leurs traces un homme

investi de sa confiance. Mais quand cet homme arrivait au Brésil, Irène

et l’enfant avaient déjà disparu. Alors, devenue veuve, Nicolette

obtenait la faveur longtemps sollicitée d’entrer au Carmel. Elle y était

depuis, deux fois élue prieure par ses sœurs, parmi lesquelles elle

reprendrait modestement sa place, à l’expiration de son pouvoir triennal

renouvelé.

Mais vainement elle cherchait à oublier le passé. Il revenait sans cesse

à sa mémoire, lui ramenant l’image de son fils, enfant quand on l’avait

arraché à ses bras, homme maintenant s’il vivait encore. Oh! ce doute,

quelle douleur il engendrait dans cette âme qui aurait voulu ne songer

qu’à Dieu! Vivait-il, l’être adoré, fruit de ses entrailles? S’il

vivait, pourquoi ne venait-il pas retrouver sa mère? Ne la

connaissait-il pas? Peut-être luttait-il contre la misère! Peut-être, du

fond de l’abîme où il se débattait, implorait-il le secours maternel!

Que n’entendait-elle sa voix! Avec quelle ardeur elle aurait volé à son

aide, la main tendue, les bras ouverts! Peut-être était-il mort! Mais

alors, goûtait-il dans le sein de Dieu la joie des élus? Toujours elle

pensait à lui; elle pensait à Irène, dont elle ignorait aussi le sort,

dont elle déplorait le crime, en suppliant le ciel de pardonner.

Le souvenir de Frédéric pesait d’un poids non moins lourd sur sa

conscience. En rendant l’âme, avait-il eu le temps de se repentir? La

main d’un prêtre s’était-elle étendue sur lui pour l’absoudre?

Jouissait-il de l’infinie miséricorde? Questions cruelles, toujours

menaçantes, jamais satisfaites! Elles infligeaient à Nicolette une

horrible torture, troublaient son repos, la poursuivaient jusque dans

les pieux exercices de son état, répandaient sur ses jours l’amer poison

du remords, sa conscience lui rappelant à toute heure et partout qu’elle

avait une large part dans la responsabilité des catastrophes accomplies

ou redoutées, et qu’elle aurait à en répondre au divin tribunal.

La Carmélite · 第 13 / 22 题