OU IL EST QUESTION DE CHOSES ET D'AUTRES PENDANT LA TRAVERSÉE DE
SINGAPORE A HONG-KONG.
Depuis ce jour, Passepartout et le détective se rencontrèrent
fréquemment, mais l'agent se tint dans une extrême réserve vis-à-vis
de son compagnon, et il n'essaya point de le faire parler. Une ou deux
fois seulement, il entrevit Mr. Fogg, qui restait volontiers dans le
grand salon du _Rangoon_, soit qu'il tînt compagnie à Mrs. Aouda, soit
qu'il jouât au whist, suivant son invariable habitude.
[Illustration: Une ou deux fois seulement, il entrevit... (Page 87.)]
Quant à Passepartout, il s'était pris très-sérieusement à méditer sur
le singulier hasard qui avait mis, encore une fois, Fix sur la route
de son maître. Et, en effet, on eût été étonné à moins. Ce gentleman,
très-aimable, très-complaisant à coup sûr, que l'on rencontre d'abord
à Suez, qui s'embarque sur le _Mongolia_, qui débarque à Bombay, où il
dit devoir séjourner, que l'on retrouve sur le _Rangoon_, faisant route
pour Hong-Kong, en un mot, suivant pas à pas l'itinéraire de Mr. Fogg,
cela valait la peine qu'on y réfléchît. Il y avait là une concordance
au moins bizarre. A qui en avait ce Fix? Passepartout était prêt à
parier ses babouches—il les avait précieusement conservées—que le Fix
quitterait Hong-Kong en même temps qu'eux, et probablement sur le même
paquebot.
[Illustration: Toutefois, elle est charmante dans sa maigreur. (Page
90.)]
Passepartout eût réfléchi pendant un siècle, qu'il n'aurait jamais
deviné de quelle mission l'agent avait été chargé. Jamais il n'eût
imaginé que Phileas Fogg fût «filé», à la façon d'un voleur, autour du
globe terrestre. Mais comme il est dans la nature humaine de donner une
explication à toute chose, voici comment Passepartout, soudainement
illuminé, interpréta la présence permanente de Fix, et, vraiment,
son interprétation était fort plausible. En effet, suivant lui, Fix
n'était et ne pouvait être qu'un agent lancé sur les traces de Mr. Fogg
par ses collègues du Reform-Club, afin de constater que ce voyage
s'accomplissait régulièrement autour du monde, suivant l'itinéraire
convenu.
«C'est évident! c'est évident! se répétait l'honnête garçon, tout fier
de sa perspicacité. C'est un espion que ces gentlemen ont mis à nos
trousses! Voilà qui n'est pas digne! Mr. Fogg si probe, si honorable!
Le faire épier par un agent! Ah! messieurs du Reform-Club, cela vous
coûtera cher!»
Passepartout, enchanté de sa découverte, résolut cependant de n'en
rien dire à son maître, craignant que celui-ci ne fût justement blessé
de cette défiance que lui montraient ses adversaires. Mais il se
promit bien de gouailler Fix à l'occasion, à mots couverts et sans se
compromettre.
Le mercredi 30 octobre, dans l'après-midi, le _Rangoon_ embouquait
le détroit de Malacca, qui sépare la presqu'île de ce nom des terres
de Sumatra. Des îlots montagneux très-escarpés, très-pittoresques,
dérobaient aux passagers la vue de la grande île.
Le lendemain, à quatre heures du matin, le _Rangoon_, ayant gagné une
demi-journée sur sa traversée réglementaire, relâchait à Singapore,
afin d'y renouveler sa provision de charbon.
Phileas Fogg inscrivit cette avance à la colonne des gains, et,
cette fois, il descendit à terre, accompagnant Mrs. Aouda, qui avait
manifesté le désir de se promener pendant quelques heures.
Fix, à qui toute action de Fogg paraissait suspecte, le suivit sans se
laisser apercevoir. Quant à Passepartout, qui riait _in petto_ à voir
la manœuvre de Fix, il alla faire ses emplettes ordinaires.
L'île de Singapore n'est ni grande ni imposante d'aspect. Les
montagnes, c'est-à-dire les profils, lui manquent. Toutefois, elle est
charmante dans sa maigreur. C'est un parc coupé de belles routes. Un
joli équipage, attelé de ces chevaux élégants qui ont été importés de
la Nouvelle-Hollande, transporta Mrs. Aouda et Phileas Fogg au milieu
des massifs de palmiers à l'éclatant feuillage, et de girofliers dont
les clous sont formés du bouton même de la fleur entr'ouverte. Là, les
buissons de poivriers remplaçaient les haies épineuses des campagnes
européennes; des sagoutiers, de grandes fougères avec leur ramure
superbe, variaient l'aspect de cette région tropicale; des muscadiers
au feuillage verni saturaient l'air d'un parfum pénétrant. Les singes,
bandes alertes et grimaçantes, ne manquaient pas dans les bois, ni
peut-être les tigres dans les jungles. A qui s'étonnerait d'apprendre
que dans cette île, si petite relativement, ces terribles carnassiers
ne fussent pas détruits jusqu'au dernier, on répondra qu'ils viennent
de Malacca, en traversant le détroit à la nage.
Après avoir parcouru la campagne pendant deux heures, Mrs. Aouda et son
compagnon—qui regardait un peu sans voir—rentrèrent dans la ville,
vaste agglomération de maisons lourdes et écrasées, qu'entourent de
charmants jardins où poussent des mangoustes, des ananas et tous les
meilleurs fruits du monde.
A dix heures, ils revenaient au paquebot, après avoir été suivis, sans
s'en douter, par l'inspecteur, qui avait dû lui aussi se mettre en
frais d'équipage.
Passepartout les attendait sur le pont du _Rangoon_. Le brave garçon
avait acheté quelques douzaines de mangoustes, grosses comme des pommes
moyennes, d'un brun foncé au dehors, d'un rouge éclatant au dedans, et
dont le fruit blanc, en fondant entre les lèvres, procure aux vrais
gourmets une jouissance sans pareille. Passepartout fut trop heureux de
les offrir à Mrs. Aouda, qui le remercia avec beaucoup de grâce.
A onze heures, le _Rangoon_, ayant son plein de charbon, larguait ses
amarres, et, quelques heures plus tard, les passagers perdaient de vue
ces hautes montagnes de Malacca, dont les forêts abritent les plus
beaux tigres de la terre.
Treize cents milles environ séparent Singapore de l'île de Hong-Kong,
petit territoire anglais détaché de la côte chinoise. Phileas Fogg
avait intérêt à les franchir en six jours au plus, afin de prendre à
Hong-Kong le bateau qui devait partir le 6 novembre pour Yokohama, l'un
des principaux ports du Japon.
Le _Rangoon_ était fort chargé. De nombreux passagers s'étaient
embarqués à Singapore, des Indous, des Ceylandais, des Chinois, des
Malais, des Portugais, qui, pour la plupart, occupaient les secondes
places.
Le temps, assez beau jusqu'alors, changea avec le dernier quartier
de la lune. Il y eut grosse mer. Le vent souffla quelquefois en
grande brise, mais très-heureusement de la partie du sud-est, ce qui
favorisait la marche du steamer. Quand il était maniable, le capitaine
faisait établir la voilure. Le _Rangoon_, gréé en brick, navigua
souvent avec ses deux huniers et sa misaine, et sa rapidité s'accrut
sous la double action de la vapeur et du vent. C'est ainsi que l'on
prolongea, sur une lame courte et parfois très-fatigante, les côtes
d'Annam et de Cochinchine.
Mais la faute en était plutôt au _Rangoon_ qu'à la mer, et c'est à ce
paquebot que les passagers, dont la plupart furent malades, durent s'en
prendre de cette fatigue.
En effet, les navires de la Compagnie péninsulaire, qui font le
service des mers de Chine, ont un sérieux défaut de construction.
Le rapport de leur tirant d'eau en charge avec leur creux a été mal
calculé, et, par suite, ils n'offrent qu'une faible résistance à
la mer. Leur volume, clos, impénétrable à l'eau, est insuffisant.
Ils sont «noyés», pour employer l'expression maritime, et, en
conséquence de cette disposition, il ne faut que quelques paquets de
mer, jetés à bord, pour modifier leur allure. Ces navires sont donc
très-inférieurs—sinon par le moteur et l'appareil évaporatoire, du
moins par la construction,—aux types des Messageries françaises,
tels que l'_Impératrice_ et le _Cambodge_. Tandis que, suivant les
calculs des ingénieurs, ceux-ci peuvent embarquer un poids d'eau égal
à leur propre poids avant de sombrer, les bateaux de la Compagnie
péninsulaire, le _Golgonda_, le _Corea_, et enfin le _Rangoon_, ne
pourraient pas embarquer le sixième de leur poids sans couler par le
fond.
Donc, par le mauvais temps, il convenait de prendre de grandes
précautions. Il fallait quelquefois mettre à la cape sous petite
vapeur. C'était une perte de temps qui ne paraissait affecter Phileas
Fogg en aucune façon, mais dont Passepartout se montrait extrêmement
irrité. Il accusait alors le capitaine, le mécanicien, la Compagnie,
et envoyait au diable tous ceux qui se mêlent de transporter des
voyageurs. Peut-être aussi la pensée de ce bec de gaz qui continuait
de brûler à son compte dans la maison de Saville-row entrait-elle pour
beaucoup dans son impatience.
«Mais vous êtes donc bien pressé d'arriver à Hong-Kong? lui demanda un
jour le détective.
—Très-pressé! répondit Passepartout.
—Vous pensez que Mr. Fogg a hâte de prendre le paquebot de Yokohama?
—Une hâte effroyable.
—Vous croyez donc maintenant à ce singulier voyage autour du monde?
—Absolument. Et vous, monsieur Fix?
—Moi? je n'y crois pas!
—Farceur!» répondit Passepartout en clignant de l'œil.
Ce mot laissa l'agent rêveur. Ce qualificatif l'inquiéta, sans qu'il
sût trop pourquoi. Le Français l'avait-il deviné? Il ne savait trop que
penser. Mais sa qualité de détective, dont seul il avait le secret,
comment Passepartout aurait-il pu la reconnaître? Et cependant, en lui
parlant ainsi, Passepartout avait certainement eu une arrière-pensée.
Il arriva même que le brave garçon alla plus loin, un autre jour, mais
c'était plus fort que lui. Il ne pouvait tenir sa langue.
«Voyons, monsieur Fix, demanda-t-il à son compagnon d'un ton malicieux,
est-ce que, une fois arrivés à Hong-Kong, nous aurons le malheur de
vous y laisser?
—Mais, répondit Fix assez embarrassé, je ne sais!... Peut-être que...
—Ah! dit Passepartout, si vous nous accompagniez, ce serait un bonheur
pour moi! Voyons! un agent de la Compagnie péninsulaire ne saurait
s'arrêter en route! Vous n'alliez qu'à Bombay, et vous voici bientôt en
Chine! L'Amérique n'est pas loin, et de l'Amérique à l'Europe il n'y a
qu'un pas!»
Fix regardait attentivement son interlocuteur, qui lui montrait la
figure la plus aimable du monde, et il prit le parti de rire avec lui.
Mais celui-ci, qui était en veine, lui demanda si «ça lui rapportait
beaucoup, ce métier-là?»
«Oui et non, répondit Fix sans sourciller. Il y a de bonnes et de
mauvaises affaires. Mais vous comprenez bien que je ne voyage pas à mes
frais!
—Oh! pour cela, j'en suis sûr!» s'écria Passepartout, riant de plus
belle.
La conversation finie, Fix rentra dans sa cabine et se mit à réfléchir.
Il était évidemment deviné. D'une façon ou d'une autre, le Français
avait reconnu sa qualité de détective. Mais avait-il prévenu son
maître? Quel rôle jouait-il dans tout ceci? Était-il complice ou non?
L'affaire était-elle éventée, et par conséquent manquée? L'agent passa
là quelques heures difficiles, tantôt croyant tout perdu, tantôt
espérant que Fogg ignorait la situation, enfin ne sachant quel parti
prendre.
Cependant le calme se rétablit dans son cerveau, et il résolut
d'agir franchement avec Passepartout. S'il ne se trouvait pas dans
les conditions voulues pour arrêter Fogg à Hong-Kong, et si Fogg se
préparait à quitter définitivement cette fois le territoire anglais,
lui, Fix, dirait tout à Passepartout. Ou le domestique était le
complice de son maître,—et celui-ci savait tout, et dans ce cas
l'affaire était définitivement compromise,—ou le domestique n'était
pour rien dans le vol, et alors son intérêt serait d'abandonner le
voleur.
Telle était donc la situation respective de ces deux hommes, et
au-dessus d'eux Phileas Fogg planait dans sa majestueuse indifférence.
Il accomplissait rationnellement son orbite autour du monde, sans
s'inquiéter des astéroïdes qui gravitaient autour de lui.
Et cependant, dans le voisinage, il y avait—suivant l'expression
des astronomes—un astre troublant qui aurait dû produire certaines
perturbations sur le cœur de ce gentleman. Mais non! Le charme de
Mrs. Aouda n'agissait point, à la grande surprise de Passepartout, et
les perturbations, si elles existaient, eussent été plus difficiles à
calculer que celles d'Uranus qui ont amené la découverte de Neptune.
Oui! c'était un étonnement de tous les jours pour Passepartout, qui
lisait tant de reconnaissance envers son maître dans les yeux de la
jeune femme! Décidément Phileas Fogg n'avait de cœur que ce qu'il
en fallait pour se conduire héroïquement, mais amoureusement, non!
Quant aux préoccupations que les chances de ce voyage pouvaient faire
naître en lui, il n'y en avait pas trace. Mais Passepartout, lui,
vivait dans des transes continuelles. Un jour, appuyé sur la rambarde
de «l'engine-room», il regardait la puissante machine qui s'emportait
parfois, quand, dans un violent mouvement de tangage, l'hélice
s'affolait hors des flots. La vapeur fusait alors par les soupapes, ce
qui provoqua la colère du digne garçon.
«Elles ne sont pas assez chargées, ces soupapes! s'écria-t-il. On ne
marche pas! Voilà bien ces Anglais! Ah! si c'était un navire américain,
on sauterait peut-être, mais on irait plus vite!»