LE CHARME QUI DURE

Un point sur lequel ont été d’accord tous ceux qui ont parcouru cette

Cornouaille à l’innombrable visage, c’est qu’il existe vraiment un

charme, un sortilège de Bretagne auquel les âmes ne se peuvent dérober.

Loti l’a ressenti profondément, et Flaubert et Maupassant eux-mêmes,

mieux peut-être que ceux qui vécurent constamment dans l’atmosphère

bretonne, bercés aux mêmes chants et au même humble rêve.

Où j’ai le mieux éprouvé ce charme, c’est dans certains coins isolés de

la Cornouaille intérieure, mais plus encore sur les promontoires déserts

de l’Océan, à cette étrave du monde pleine de sauvagerie et de douceur

où la terre expire en longues ondulations. Et la saison où l’on y est le

plus sensible, c’est de février à mars, quand le printemps breton se

dispose à éclore.

On l’éprouve plus particulièrement si l’on est seul, en suivant les

petits chemins d’où l’on entend, comme un grondement adouci, la rumeur

sans fin de la mer. L’air est d’une extraordinaire douceur, qui vous

enveloppe et vous pénètre. On se sent vivre dans une absolue quiétude,

détaché du monde réel, participant à l’éternité des choses. Ce charme,

on ne l’a nulle part respiré avec une pareille intensité. Sans doute y

entre-t-il certains éléments qu’il nous souvient d’avoir rencontrés

ailleurs: telle chapelle, au grêle campanile, a pu nous faire songer à

quelque _chiesina_ florentine ou padouane, entrevue dans la tranquillité

du soir, ou bien, près d’une poterne de ville close, donnant sur les

thoniers d’un arrière port, avons-nous cru retrouver l’ombre rose de

quelque forteresse sarrasine.

Mais il y a, dans le paysage de Cornouaille, quelque chose de

particulièrement celtique et qui en fait le véritable attrait: cette

nébulosité du ciel, cette douceur de l’atmosphère qu’aucun souffle

n’agite, cet arôme léger d’ajoncs nains, de bruyère et de houx, mêlé au

parfum de sel et de violette des marées montantes. Cela tient aussi bien

à la lumière mystique et voilée qu’aucun peintre n’a bien exactement su

rendre, à la brume qui drape les lointains et leur fait une tenture de

mystère et de silence, donnant une magie toute bretonne au dessin d’une

anse, à un dos rond de colline, au profil allongé d’un promontoire.

Mais cela provient surtout de cette odeur de passé, que Loti a su si

parfaitement traduire et qui fait croire qu’on se meut dans un immense

pays des morts. A notre époque où tout se transforme avec une telle

promptitude, on ressent une presque divine joie à rencontrer une terre

et une race figées dans leur attitude, leur rêve d’il y a mille ans et

qui vous donnent plus que toute autre chose une impression d’éternité.

* * * * *

Or, diverses voix se sont élevées, ces derniers temps, pour dire que ce

charme breton est tout près de se fondre, de disparaître à son tour,

chassé par les progrès irrésistibles de l’esprit moderne. Quelques

années encore et la Bretagne, même dans ses cantons les plus perdus de

la Cornouaille montagneuse et forestière, ne se distinguera guère de

toute autre région. Tout ce qui fut sa poésie s’effacera dans la grise

uniformité des paysages, des costumes et des âmes.

A vrai dire, ces prédictions ne sont pas nouvelles. Plus d’un siècle

déjà s’est écoulé depuis que l’on annonce la disparition de

l’originalité bretonne. Brizeux disait déjà:

_L’esprit nouveau s’abat et court dans la Cornouaille,

Nos pardons vénérés un jour seront déserts..._

Mais l’évolution s’est faite, ces derniers temps, plus rapide, et déjà

les signes de la transformation se manifestent à tous les yeux. Force

est à ceux qui s’attachent à un pays pour sa poésie et sa couleur de

reconnaître que la terre du Passé a perdu, depuis peu, quelque part de

son caractère.

La lande, même en Cornouaille, a partout reculé devant la culture et le

pâturage; telle colline que nos yeux s’étaient accoutumés à voir,

dressant sur le ciel de Pâques le dôme d’or de ses ajoncs en fleur, a vu

le «coupeur de lande», puis le «faiseur de terre» grimper patiemment à

l’assaut de ses pentes. Plusieurs des bois qui faisaient à l’Argoat une

verte parure se sont abattus sous la hache des marchands de biens. De

larges routes bien unies remplacent peu à peu les chemins d’autrefois

qui, sous le couvert des chênes, s’en allaient au gré de leur fantaisie,

s’attardant en de capricieux détours. Le chemin de fer a poussé ses

rails jusqu’au cœur des landes d’Arez, et s’est frayé un chemin, entre

Gourin et Scaër, dans les schistes de la Montagne Noire.

Les rivières qui descendaient en bondissant des solitudes ont trouvé,

débouchant dans les plaines, comme à Guerlédan ou Kernansquillet, le

mors de puissants barrages.

Les villes, dans certains de leurs quartiers, ont elles-mêmes perdu leur

caractère vétuste et monacal. Et la côte, plus encore que tout le reste,

a souffert de l’invasion du goût moderne. La voile, sur la barque de

pêche, cède de plus en plus au moteur. La vieille auberge, au long des

grèves, a trop souvent fait place aux hôtels prétentieux et lourds; des

villas, voisinant avec des usines de conserves, dressent au-dessus de

l’Océan leur disparate architecture.

Convient-il de s’en lamenter plus que de raison? N’est-ce la rançon

obligée d’une vie plus douce et d’un plus grand confort? Et le mal, au

point de vue de l’esthétique, du culte que nous devons à la belle nature

sauvage, n’est-il plus limité qu’on ne pourrait le croire?

Quelques constructions d’un goût médiocre, que le vent et l’humidité

marine auront vite fait de ronger, ne réussissent à altérer que

faiblement la grandeur tragique d’un paysage comme la pointe du Raz ou

la baie de Penmarc’h. Et si la côte, en quelques points, a changé, la

mer a gardé son aspect de toujours, ses remous, ses reflets, la flore

étrange de ses algues et ses caprices éternels.

En quelque lieu qu’on se trouve, dans cette Cornouaille maritime ou dans

la Cornouaille plus primitive des monts, n’est-il aisé de découvrir des

retraites où l’enchantement subsiste, où rien n’a changé, depuis des

temps?

Combien de bois demeurent, depuis ceux du Duc et de Névet, jusqu’aux

bois plus touffus du Jour et de la Nuit où le rêve peut se donner libre

cours, où se cachent, sous l’épaisseur des frondaisons, la harpe de

Taliésin et le sommeil de Merlin?

Combien de paysages et de villes où se retrouvent, intactes, la couleur

et l’âme du passé! Merlyn de Dijon, repassant par Quimper, après deux

siècles, y reconnaîtrait sans peine, dans les vieilles rues de Kéréon et

des Gentilshommes, ou sous les corbeaux de la Terre au Duc, l’atmosphère

respirée jadis, Saint Renan, revoyant aux lisières de la forêt de Névet

son ermitage, le trouverait sans doute moins cerné de futaies et de

marécages, mais l’horizon de Porzay se déroulerait à ses yeux toujours

pareil, avec ses fonds voilés, ses lignes douces et la triple cime du

Ménez-Hom drapé de brumes violettes.

Les paysages, dira-t-on, n’ont pas trop perdu de leur grandeur ni de

leur sauvagerie originelles; mais il n’en est pas de même des âmes.

Peut-être, en ce domaine, la transformation a-t-elle été plus profonde.

De grands événements l’ont précipitée, et en particulier la guerre, d’où

le Breton est assez souvent revenu avec une mentalité nouvelle.

Ayant vécu, quatre années durant, en contact avec le monde extérieur, il

lui est arrivé, dans le répit des combats, de connaître des garnisons

dont il a trouvé l’atmosphère plaisante. Il a connu des joies auxquelles

il n’avait point goûté jusqu’alors, et il a mieux senti, au retour, la

tristesse de sa vie recluse, la misère de son isolement.

Séduit par l’appât des hauts salaires et par le mirage des cités plus

gaies, il a été tenté, dans bien des cas, de déserter sa terre, pour

aller grossir dans les tristes banlieues, le troupeau des aigris et des

déracinés. Ainsi se sont dépeuplées, d’une année à l’autre, les plus

pauvres communes de l’Arez: Brennilis, Botmeur, Loqueffret ou La

Feuillée, à tel point qu’un gros village: Kérelcun, tapi au flanc des

monts, a vu tomber en dix ans de soixante à quarante le nombre de ses

feux. D’autres Bretons, qui sont restés au pays, ont rompu avec leurs

traditions et leurs habitudes. Ils ont voulu leur part de jouissance et

de mieux-être; toute la Cornouaille a été secouée, depuis le Poher

jusqu’aux ports sardiniers, par un vent de révolte et de folie.

On a reproché aux Bretons d’oublier le chemin des pardons et des

pèlerinages, et le dénombrement douloureux a été établi des chapelles

des saints délaissées par un peuple oublieux, abandonnées à la tristesse

des ruines[19].

[19] LE GUENNEC: _Les Chapelles bretonnes_.

Elles se rencontrent de toutes parts, envahies par les lierres et les

orties, ouvertes, par leurs toits crevassés, à la fiente des oiseaux et

à l’eau du ciel: Saint-Uzen du Drennec, où, d’après la légende, saint

Hervé, tenant son cou en laisse, s’arrêta un soir pour prier Sainte-Gwen

de Briec, Saint-Trémeur de Guerlesquin, pauvre oratoire transformé en

loge à paille, Saint-Laurent-du-Pouldour, en Plouégat-Moysan, et jusqu’à

la chapelle des Bergers, au faîte du mont Saint-Michel, qui protégea

pendant tant de siècles le Yeun contre les démons et les loups.

Il arriva même, en certains cas, que ces sanctuaires furent pillés, que

leurs vitraux, leurs chancels, leurs retables, leurs stalles, leurs

bas-reliefs, leurs statues de bois sculpté, s’en allèrent parer les

hôtels de Long-Island ou de Pennsylvanie, livrés par des brocanteurs et

des trafiquants avides, tout comme les troncs de nos forêts détruites

s’en allaient, par pleines cargaisons, sous forme de poteaux de mine,

soutenir les galeries des houillères anglaises. Et certains ont pu

croire tout proches de nous, ces temps, prédits par le poète, où

_Les saints même, les saints s’enfuiront des églises.

On les verra partir, le rêve celte au front,

Et s’essuyant les yeux avec leurs barbes grises,

Dans leurs auges de pierre ils se rembarqueront._

Mais d’autres siècles que le nôtre ont connu la tristesse de ces

abandons et de ces ruines. Si celles-ci nous apparaissent à notre

époque, plus nombreuses, c’est peut-être parce qu’elles nous émeuvent

davantage. Et l’on peut aussi les attribuer, pour une part, à la rigueur

des temps et à l’état de délabrement plus avancé des oratoires.

Mais il n’en faut point déduire que la dévotion aux vieux saints soit

morte ou près de mourir en Cornouaille. Les plus belles, les plus

précieuses de ces chapelles sont toujours debout, entourées de

l’affection populaire, vénérées à l’égal des plus saintes reliques. On

ne parcourra jamais une lieue, sur la côte ou dans la profondeur des

terres, dans les pays opulents ou les contrées stériles, sans voir se

dessiner sur le ciel nu leur clocher à crochets ou les lignes simples de

leurs murs, patinés par les mousses et par les brumes. C’est

Sainte-Anne-de-Fouesnant, sous de magnifiques ombrages, au cœur d’un

verger de paradis; c’est la Véronique de Bannalec, aux vitraux de sang

et de ciel; c’est l’oratoire de Saint-They, entre le Raz et les

Trépassés, si dramatiquement suspendu au-dessus de l’abîme; c’est

Notre-Dame de Tronoën, perdue en pays bigouden, dans la détresse des

dunes, sous le vol des oiseaux sauvages. Et combien d’autres, par

centaines, éparses dans les landes ou au long des routes et qui

maintiennent au paysage breton son caractère de douceur et de

spiritualité.

Du printemps aux premières tempêtes d’automne, les pardons, aussi

suivis, leur ramènent comme jadis leurs foules coutumières. Et

l’exaltation mystique y est toujours la même, qu’il s’agisse des pardons

muets ou des grandes panégyries de Cornouaille: de Guingamp, de

Rumengol, de Sainte-Anne de la Palue. Il s’y mêle bien parfois quelque

gaîté profane, mais les saints de Bretagne, ni sainte Anne, ni

Notre-Dame elle-même, n’étaient tristes de nature et n’en sauraient

prendre ombrage.

* * * * *

Les mœurs des Cornouaillais d’aujourd’hui, pour un observateur patient

et attentif, diffèrent-elles, autant qu’on pourrait le croire, de ce

qu’elles furent jadis? Le dehors a parfois changé, le fond est demeuré

le même.

J’ai trouvé, dans maint village de l’Arez et de la Montagne Noire, le

même respect des traditions, la [...] étroitement unies qu’autrefois

sous l’autorité du pentyern. Les paysans m’y ont accueilli avec le même

sens de l’hospitalité, m’offrant le pain et le feu, suivant le vieux

rite prométhéen. J’ai partagé leur nourriture frugale, je leur ai parlé

en leur langue, j’ai dormi dans leur voisinage, sur la couëtte de balle

et dans les draps de chanvre rude des lits clos.

Et il ne m’a point paru que leur vie se soit tellement transformée. J’ai

rencontré, dans cette bordure mélancolique du Pestivien, qui va des

marais de Kerpert, où le Trieux s’éveille, aux grands bois d’Avaugour et

de Coatmalouën, des jeunes filles ignorantes et naïves comme Marie, et

de vieilles gens qui, quoique n’habitant qu’à douze lieues de la côte,

n’avaient jamais dépassé Guingamp et ne se faisaient qu’une idée confuse

de ce que pouvait être la mer. Ils chantaient les mêmes cantiques, au

pied des vieilles croix, qu’au temps des guerres huguenotes. Tupétu, le

vieux saint noir du Guéaudet, devant qui brasillent des cierges et que

l’on implore pour les agonisants, continuait à tourner pour eux sa roue

de fortune. Ils en étaient encore à cette période mythique de l’histoire

de l’humanité, où l’on croit aux fées et aux kornandons. Ils parlaient,

le plus sérieusement du monde, des «riboteuses» qui, pour faire

prospérer leurs troupeaux, s’en vont, par les belles nuits de mai,

dérober dans les prés de leurs voisins la rosée à la pointe des herbes.

--Mais cette naïveté d’autrefois, vous ne la rencontrerez plus,

objectera-t-on, dans les cantons maritimes.»

Là même, les âmes n’ont pas autant varié qu’on s’est parfois plu à le

dire.

Sauf aux alentours immédiats des stations que fréquentent les estiviers,

les sentiments sont demeurés, à tout prendre, les mêmes. Peu à peu

s’atténue le désarroi que la guerre avait jeté dans les habitudes;

chacun se raccroche à son vieil idéal et à ses traditions un moment

oubliées. On parle assez volontiers le français; on apprend, aux foires

et aux pardons, les chansons à la mode importées de Montmartre, mais on

se reprend au charme des vieilles gwerz bretonnes et ce sont peut-être

celles que l’on préfère.

On se garde de même d’abandonner le vieux costume. La coquetterie

cornouaillaise n’y trouverait point son compte. La paysanne accepte

bien, pour les gros travaux de la semaine, de s’habiller d’une façon

moderne, mais elle veut retrouver, pour le dimanche et pour les fêtes,

la coiffe, la collerette, le corselet de velours qui fait mieux

ressortir la plénitude et la grâce de ses formes.

On ne s’attendrait point à trouver le même respect du passé dans les

ports de pêche, où se manifeste avec plus de force cet esprit

d’indiscipline et de révolte, qui est un des traits de la race celtique,

plus particulier au peuple de la mer.

Mais de tout temps les pêcheurs témoignèrent d’un goût inné de la

critique et d’un sauvage amour de l’indépendance. Aujourd’hui encore,

c’est dans les ports de Guilvinec, d’Audierne et de Douarnenez que se

recrutent, pour le plus grand nombre, les partisans des idées extrêmes.

La témérité de leurs conceptions sociales ou politiques n’empêche

cependant pas les pêcheurs de demeurer, dans la plupart des domaines,

les plus traditionalistes des hommes.

Il me souvient d’avoir pris part à une pêche à la sardine, au large de

la pointe de Penhir, par une belle nuit d’Assomption, dans la barque

d’un Douarneniste que l’on m’avait représenté comme le plus fougueux des

révolutionnaires de l’endroit. Nous avions doublé le môle, passé minuit,

pour gagner les lieux de pêche et y attendre les premières rougeurs de

l’aube avant de jeter les filets.

Nous filions grand largue sous le vent de terre, entre les feux

conjugués du Millier et du Kador. De toutes parts, autour de nous, des

barques se pressaient, par centaines. Quelques-unes, de loin en loin,

pour éviter les abordages, balançaient un fanal à leur mâture, comme une

étoile mouvante. Mais la plupart glissaient, tous feux éteints, sur la

mer tranquille; nous les distinguions tout près de nous, comme des

vaisseaux fantômes, au craquement de leurs cordages et au bruit doux de

leur étrave fendant l’eau. Il faisait assez froid, comme nous

approchions de l’Iroise, après avoir doublé le cap de la Chèvre, et nous

nous étions enveloppés dans de grandes capes grises, qui nous donnaient

l’aspect de rois mages, en route, par une admirable nuit, vers quelque

Bethléem de la mer.

Les hommes dormaient, en attendant le jour, et je me trouvais seul avec

le patron qui tenait la barre. Nous causions, pour passer les heures. Il

me parlait de la guerre, qui avait été rude: trois années complètes, sur

un transport, dans l’enfer des soutes, sous la menace constante des

torpilles et des mines. Il le disait sans rancune, sans aigreur et sans

accuser personne. Il avait fait son devoir, ni plus ni moins, comme les

autres. Maintenant, il n’avait pas à se plaindre; le poisson donnait; il

trouvait la vie bonne.

Il ne se plaignait que de l’usinier trop distant et trop étranger, selon

lui, à la souffrance du pêcheur. Cette raison seule l’avait amené au

parti rouge, mais il ne savait que d’une façon vague ce qu’il désirait.

Ce qu’il appréciait chez le maire communiste, c’était sa familiarité, sa

faconde, sa poignée de main large et facile. Il lui plaisait qu’il

parlât en sa langue rude et qu’il acceptât de trinquer, sans façon, à

certains jours, sur le comptoir poisseux des buvettes du port. Mais la

popularité très réelle dont il jouissait, on la sentait fragile,

instable, comme toutes les choses de la mer, à la merci d’un remous,

d’une lame imprévue accourue des profondeurs de l’Iroise et qui, en

moins d’une heure, pouvait tout balayer.

D’être communiste n’empêchait d’ailleurs point notre homme de remplir

ponctueusement tous les devoirs de sa religion. Il ne manquait pas

d’accomplir, à chaque mois de septembre, le pèlerinage de Sainte-Anne de

la Palue ni de suivre tous les sept ans la grande Troménie. Il croyait

en la vertu des morts qui signalent les bancs de poissons et protègent

de la tempête. Il croyait bien avoir aperçu quelque nuit, sans qu’il pût

nettement l’affirmer, Notre-Dame de Rocamadour marchant sur la crête des

flots...

Il se pouvait qu’à terre et dans la foule, le pêcheur qui me parlait

ainsi fût plus enragé que tous les autres, mais à le voir en sa barque,

le poing rivé à la barre et si paisible, on l’eût pris pour le plus doux

et le plus résigné des hommes. Et il y avait, dans le port de

Douarnenez, trois mille pêcheurs, comme lui communistes, et qui lui

ressemblaient, en tout point, comme des frères.

* * * * *

Peut-être voudra-t-on trouver quelque trace de l’esprit moderne dans ce

fond d’insouciance et de gaîté qui caractérise le mieux l’âme

cornouaillaise. Mais cette gaîté, cette insouciance sont vieilles comme

la race et vieilles comme la terre.

On est gai à Quimper, à Pont-l’Abbé, à Fouesnant de Cornouaille, parce

que l’existence y est bonne et douce, la terre verte, la mer bleue, le

ciel léger. Mais on est gai, pour des raisons assez souvent

inexplicables, dans le Poher montueux et déshérité. L’on danse, le

dimanche, après vespres, et assez souvent en semaine, sur les bords

glacés du Marais.

A l’encontre, par l’effet d’une même loi de nature, le Léhon débordant

de prospérité est, de l’autre côté de l’Arez, une terre de tristesse et

de raideur. Tout y ramène l’homme à l’angoisse du péché et à la terreur

de la mort.

--Je vous tue tous, prévient l’Ankou qui brandit une flèche au-dessus du

bénitier de La Roche Maurice.

--Aujourd’hui mon tour, demain le vôtre, dit l’inscription laconique,

mais combien lourde de menaces, du charnier de Sibiril.

Mais nulle n’est plus lugubrement évocatrice que celle de l’église de La

Martyre, qui répond au _Memento finis_ des vieux sires de Seizplouyé:

_La Mort, le Jugement, l’Enfer froid,

Tout homme qui y songe doit frémir;

C’est folie que de vouloir espérer

Du moment qu’il nous faut mourir._

Et en nul lieu, sauf devant la fresque pisane d’Orcagna, je n’ai mieux

senti qu’en cette pauvre église, rongée de vieillesse et de moisissure,

la misère de la condition humaine et l’effroyable tristesse de la mort.

* * * * *

La Cornouaille, le Léhon: deux faces opposées, mais également

éternelles, d’une âme qui, en dépit de certaines apparences, n’a presque

pas varié. La terre du passé est toujours la même. Même aux points où

elle paraissait devoir le plus tôt fléchir, la vieille armature bretonne

garde encore sa solidité.

Jadis, une large voie romaine, la chaussée d’Ahès, montait du camp de

Vorganium aux solitudes du Poher et aux grands cairns mélancoliques où

dorment les chefs de clans. Ahès, pour les rudes populations de la

Montagne, attachées à leur pays, symbolisait sans doute le paganisme

impérial et les institutions des Césars à l’assaut du druidisme, du

parler celtique et des coutumes ancestrales, tout comme, par la chaussée

de Brunehaut, l’esprit de Rome s’insinuait jusqu’au cœur des forêts

austrasiennes. Et c’était aussi bien toutes les séductions, auxquelles

on résiste à grand’peine, des plaines fertiles et de la mer.

Les montagnards, pendant des siècles, s’en sont bien défendus. Si l’on

en croit une de leurs plus belles légendes, aujourd’hui encore, en se

penchant sur le tonnerre du Guibel, après les fortes pluies d’orage, on

entend les clameurs mêlées des amants d’Ahès que l’impudique fille de

Gradlon y fit précipiter, après avoir assouvi son désir d’une nuit. Ils

étaient par là punis d’avoir rompu avec la vie rude et les vertus des

ancêtres, pour écouter la voix captieuse des sirènes.

Ainsi le respect des antiques disciplines, la crainte du dépaysement et

des remords tardifs empêchaient l’exode vers les villes étrangères, et

la Montagne gardait ses coutumes et retenait à elle ses enfants.

Sans doute, dans l’Arez comme ailleurs, des feux s’éteignent et l’on ne

prête plus aussi volontiers l’oreille à la leçon de sagesse qui monte

des torrents. Mais ceux qui demeurent, rivés à leur sol, gardent intacte

la flamme de l’ancien idéal et grâce à eux, longtemps encore, la vieille

Cornouaille maintiendra, derrière le rempart inviolé de ses monts, sa

langue, ses coutumes et ses vieilles traditions.

Aux jardins enchantés de Cornouaille · 第 21 / 25 题