Les vieux bourgeois de Guingamp ont gardé souvenance d’une tradition qui
avait cours encore en leur cité, il n’y a pas plus d’un demi-siècle.
Chaque année, le dimanche de Carnaval, vers la tombée du soir, Dall
Corlay, le mendiant aveugle, précédé de sa fille qui le guidait comme
une Antigone, faisait son entrée dans la ville, sonnant à perdre haleine
un air de biniou.
On le voyait apparaître de la sorte, à chaque fin d’hiver, à la même
date et à la même heure, régulier comme les oiseaux voyageurs ou comme
les chatons qui fleurissent en février sur les saules. Une troupe de
bambins lui faisait escorte, criant et gesticulant, depuis le moulin de
Kerauffret. La jeunesse l’attendait, aux avancées du faubourg, et sitôt
qu’il avait atteint les premières maisons, une théorie de danseurs se
formait à sa suite, s’allongeant à chaque carrefour et prenant, dans le
tumulte, des allures de farandole.
Avec les notes aiguës du passe-pied de Callac, l’allégresse, de proche
en proche, se répandait par la ville. Aux fenêtres se penchaient des
têtes de bourgeois pacifiques, et les vieilles rues de Notre-Dame, de
Saint-Yves, des Ponts-Saint-Michel, toutes feutrées de mousse,
semblaient, sur son passage, désengourdies d’un long somme. Jusqu’aux
plus lointains faubourgs, de Kergrist, de Gourland et de Pontézer, la
bonne nouvelle avait tôt fait de courir:
--Savez-vous? Dall Corlay est arrivé...
Dès lors, ce n’était, de toutes parts, que chansons et rires. Licence
était donnée à chacun pour trois pleins jours de folie et de ripailles.
Car le Carnaval, même en Bretagne où la tradition s’en est aujourd’hui
perdue, était en ces temps une fête fameuse, avec ses festins de
saucisses pendant aux boutiques des lardiers et ses hures de sanglier
dorées au four,--un vrai temps béni pour les hostelleries et les
ménétriers.
Et cette entrée à Guingamp, par un soir gris, du sonneur aveugle,
prenait toute la force d’un symbole. Avec Dall Corlay, c’était toute la
Cornouaille--chansons, binious, odeurs de lande--qui rendait visite à la
sévère ville ducale et qui, avant qu’elle ne se plongeât dans les
tristesses du Carême, lui faisait la grâce d’une sérénade. C’était sa
façon de lui rendre grâces de l’avoir préservée, un hiver durant, des
brutalités et roberies des gens de guerre.
Car Guingamp a beau s’en défendre et traiter de mépris les «Kernewod à
ventre roux» qui hantent son pardon et ses foires, elle n’est pas très
loin elle-même d’être une ville de Cornouaille. D’une Cornouaille aux
passions plus âpres, marquée au rude sceau des guerres et des haines
civiles.
* * * * *
Sise à la pointe du pays bretonnant, au débouché des grandes routes de
l’est et du nord, dans le sillon d’une belle rivière qui relie les doux
vallonnements du Goélo et du Trégor aux sources du Blayet et aux
escarpements du Poher, Guingamp fut de tout temps une proie convoitée,
«moult riche et marchande», offerte aux envahisseurs. Son histoire n’est
qu’une longue succession de sièges et de combats sanglants.
Sa mission fut, à l’origine, de préserver des incursions normandes le
domaine des barons d’Avaugour. Plus tard, lors de la guerre de
Succession de Bretagne, elle passa, à diverses reprises, du parti de
Blois au parti de Montfort. Enlevée en 1341 par le comte de Montfort,
elle fut reconquise l’année suivante, après cinq jours de siège, par
Louis d’Espagne, amiral de France. Retombée en 1343 au pouvoir du roi
d’Angleterre, elle fut odieusement ravagée par le fer et par le feu. En
1345, ce fut au tour du comte de Northampton de mettre à sac deux de ses
faubourgs.
Mettant à profit le répit des guerres, Pierre de Guingamp, vers le
milieu du XVe siècle, remplaça la vieille enceinte bordée de palleix et
de douves par une ceinture de solides remparts, en granit blanc de
Kérampily. Ainsi la ville put offrir en 1481, aux troupes françaises,
une résistance opiniâtre, et ne dut de succomber qu’à la trahison de
Boisbouëssel.
Un siècle plus tard, lors des troubles de la Ligue, s’étant mise du
parti de Mercœur, Guingamp subit à nouveau les assauts de l’armée
royale. Le prince de Dombes y pénétra par la brèche, en 1591, après
trois tentatives meurtrières. Là finit le rôle guerrier de la vieille
ville. Richelieu, grand démanteleur des forteresses féodales, pour se
venger de César de Vendôme qui avait conspiré en compagnie de Chalais,
fit découronner les murailles et décapiter les tours.
Jusqu’aux premières années du grand siècle, Guingamp ne cessa donc
d’être meurtrie par les guerres. Et ce furent de rudes soldats que ses
seigneurs, barons d’Avaugour ou comtes de Penthièvre: frustes
d’instinct, brutaux, sans scrupules, épris de faste et de gloire,
dressés à tout propos contre le duc de Bretagne dont ils s’appliquaient
à secouer la tutelle, prêts, pour réaliser leurs projets, au meurtre,
aux trahisons, aux pires félonies, passant à forcer le sanglier ou le
cerf, dans les bois de Kerauffret ou de Coatmeur, les rares loisirs que
leur laissait la vie guerrière.
Et leurs femmes, à leur image, eurent le goût des beaux coups d’épée,
des chevauchées épiques, de l’aventure. Dévorées d’ambition et de haine,
elles portaient au cœur les passions ardentes et le sang chaud des
amazones. Le comte captif ou défaillant, il leur arriva de prendre la
tête des expéditions et de poursuivre la lutte, pour leur propre compte.
Telle Jeanne la Boiteuse qui, son époux et ses deux fils prisonniers à
Londres, guerroya en Basse-Bretagne jusqu’au jour où, abandonnée de ses
sujets et de ses troupes, elle dut s’incliner dans l’église de M.
Saint-Aubin de Guérande. Telle encore la fougueuse Margot de Clisson
qui, rêvant de conquérir pour ses fils la couronne ducale, passa sa vie
en révoltes et en conspirations et attira le vieux Jean V dans le piège
de Champtoceaux.
Le bon peuple guingampais se signala de tout temps, lui-même, par ses
vertus guerrières. Les légendes et chants populaires ont apporté jusqu’à
nous, en l’amplifiant jusqu’à l’épopée, sa réputation de bravoure et de
ténacité indomptables. Des soldats de Penthièvre combattirent dans
l’armée du Bâtard, à Hastings, sous la bannière d’Alain Fergant, et
prirent après la victoire leur juste part du butin. D’autres
descendirent, à la suite du comte Henri, jusqu’au golfe de Tarente, et
guerroyèrent pour le compte de Louis d’Anjou contre le roi de Naples.
Mais c’est à défendre leur ville, et les libertés bretonnes, qu’ils
déployèrent l’énergie la plus farouche. Duguesclin menaçant d’abandonner
la cause de Blois, en 1364, les Guigampais, malgré tous les désastres
précédemment subis, le supplièrent de demeurer à leur tête, lui
promettant 6.000 soldats munis de vivres, de munitions et de machines;
et les femmes, pour l’empêcher de partir, l’embrassèrent et se jetèrent,
au risque de se faire piétiner, sous les pas de son cheval. Plus tard,
quand le duc François II, aux abois, se trouva assiégé par les Français
dans Nantes, c’est à ses «bien amez et feaux, gens de justice, bourgeois
et manants» de Guingamp qu’il fit appel pour lui apporter secours.
Et sa confiance ne fut pas déçue. A la voix du tocsin de Notre-Dame, qui
sonna sans arrêt trois jours et trois nuits, dix mille Bas-Bretons de
Penthièvre se levèrent, en sabots, déguenillés, sans vivres, et, sous
les ordres du procureur des bourgeois, Guillaume le Dieu, et de Mérien
Chéro, chef de la milice, s’en allèrent, armés d’épieux et de fourches,
rejoindre l’armée de Dunois et obliger Charles VIII à lever le siège de
Nantes.
Ce fut une pénible équipée, mais aucun obstacle ne tint devant le
courage et la foi de ces soldats en haillons. Bouchard, leur
historiographe, raconte qu’un jour une rivière leur barra le passage.
Point de gué. Dunois se demandait avec inquiétude comment transporter
son armée sur l’autre rive.
--Qu’à cela ne tienne, lui dit Mérien Chéro; je vais prier mes braves de
boire la rivière.» Et ainsi fut fait.
. . . . . . . . . . . _Les Bas-Bretons,
De leurs soixante dix mille gosiers gloutons,
Firent tant et si bien qu’il n’en resta plus goutte
Du malheureux ruisseau qui leur barrait la route._
Et voilà comme il advint, en l’an 1487, que Guingamp délivra Nantes.
* * * * *
Cette même énergie, les Guingampais l’apportèrent à défendre contre
leurs seigneurs leurs droits et leurs privilèges.
Alors que d’autres villes de Bretagne, qui l’ont depuis longtemps
dépassée, n’étaient que d’assez maigres bourgades, Guingamp se
distinguait, au Moyen Age, par la prospérité de son industrie et de son
commerce.
La révolution économique qui, dès le XIIe siècle, avait commencé
d’enrichir les provinces, provoquant ainsi l’affranchissement des
communes, s’était manifestée, comme ailleurs, dans la capitale des
Penthièvre. Dressée aux portes de Cornouaille, entre la Bretagne romande
et maritime et la Bretagne plus triste des monts, Guingamp était comme
un lien entre les deux mondes, qui, depuis lors, ne se sont guère
pénétrés.
Vers elle convergeaient les grandes routes de l’anticlinal du Nord, et
ses foires d’automne, de Pâques et de juillet, où s’étalaient les
richesses les plus variées, avaient acquis par toute la péninsule un
très grand renom.
Les marchands, appliquant au négoce leur génie hasardeux, leur amour du
gain et de l’aventure, avaient recherché, «en pays estranges», au long
des côtes océanes, des débouchés pour leurs produits. Ils faisaient
venir des ports lointains, et en particulier d’Espagne, les vins ou les
minerais qu’ils débarquaient ensuite au Port-Blanc ou à Pontrieux, et
qu’ils débitaient, à six, huit et dix lieues à la ronde, par tout le
plat pays. Une enquête du vicomte d’Avranches, au temps de Philippe le
Bel, signale déjà qu’à cette époque un trafiquant guingampais, Michel
Costentin, «recongneut avoir eu d’une nef d’Espagne, en exchange de
poissons secs», près de deux mille quintaux de fer importés des Galices.
Ainsi Guingamp s’étendit, déborda ses murailles en de puissants
faubourgs. Elle vit se créer, dans sa ville close ou alentour, à
Saint-Sauveur et à Sainte-Croix, des industries florissantes: fonderies
de cloches, de canons et couleuvrines dont les plus grosses pesaient
plus de sept mille livres, tanneries, teilleries de lin, fabriques
d’étoffes, de berlinges ou de toiles fines: quatremarches, ballins et
tirtaines, réputées hors même de Bretagne pour leur brillant et leur
solidité.
Guingamp et la campagne voisine passèrent pour un «petit Pérou» qui, en
temps de guerre éveillait les convoitises des capitaines. C’était une
terre d’abondance et de bien vivre, si l’on en juge par le grand nombre
des fêtes et réjouissances, à quoi tout donnait prétexte. Élections,
plaids, transactions, comptes rendus des députés aux États, bienvenue
d’un capitaine, d’un commissaire ducal, de quelque gentilhomme notable,
de l’évêque ou du grand-vicaire délégué, tout devint occasion de boire
ou d’offrir quelques quartes de vin d’Aunis ou d’Anjou. Aux plus
solennelles occasions, coulaient à longueur de jour des fontaines
d’hypocras; l’on engouffrait à plein pot et à pleine tonne le vin sec et
vif, «clair comme larme de pécheur».
Il s’y était créé une véritable aristocratie bourgeoise qui s’imposait
aux puissances du monde féodal et avec qui devaient compter les comtes
de Penthièvre. Certains des anciens vilains enrichis, par le commerce,
étaient devenus nobles hommes, portant écu et lance, comme les
chevaliers, en dépit des moqueries des jongleurs. Leurs habitations, qui
avoisinaient la Terre Sainte et la Vieille Cohue, ils les voulaient en
belle pierre, sculptées et parées, timbrées de leurs armes, avec des
perrons et des portes monumentales comme maisons de nobles.
Ils avaient pris une place de plus en plus importante dans le
gouvernement de la cité. Dans leurs rangs étaient choisis les membres de
la communauté bourgeoise, qui avaient pour rôle d’administrer la ville,
d’enrôler les milices, de prélever les octrois et les tailles.
Ils se réunissaient, à son de campane, pour délibérer de leurs affaires,
le mercredi des Cendres, dans la chapelle de monsieur Saint-Jacques ou
dans la chambre des cloches. Et ils veillaient, avec un zèle jaloux, sur
la richesse et la splendeur de la cité, défendant pied à pied leurs
privilèges, tenant tête, à l’occasion, au duc et au roi lui-même, qui
était débiteur de la communauté pour une somme de quatorze mille écus,
qu’il se garda de rendre.
Ergoteurs subtils et maîtres en chicane, capables d’attachement profond,
mais aussi de haines féroces, on se les représente volontiers,--Jean Le
Faucheur, Mérien Chéro ou Guerguézanger,--raides et gourmés sous le
chaperon ou la houppelande, comme ces donateurs des églises flamandes,
au masque impérieux, que peignirent avec minutie Memmling et Van Eyck.
D’humeur belliqueuse et processive, ils discutaient à perte de vue sur
les clauses d’un avenant ou sur un texte d’ordonnance. Forts de leurs
privilèges héréditaires, il leur arriva de soutenir contre l’autorité
royale un procès, qui dura deux ans, à propos de droits d’amortissements
qu’ils se refusaient à payer, et de le poursuivre jusqu’à ce que la
Chambre des Comptes leur eût donné raison.
Ils prétendirent de même faire payer aux Carmélites une taxe annuelle de
soixante livres pour l’entretien des routes qui longeaient leur couvent,
et il ne fallut rien moins que l’intervention de La Vallière, devenue
très humblement sœur Marie de la Miséricorde, et la menace d’un recours
à Mme de Conti, pour leur faire abandonner cette peu galante prétention.
Sans égard, la vieille monarchie, dans les deux derniers siècles de son
existence, tailla à grands coups dans ces privilèges. Acharnée à
détruire jusqu’aux derniers vestiges des libertés locales, elle
s’arrogea peu à peu le droit d’administrer la ville, de nommer aux
offices communaux; elle interdit la papegault et les représentations de
mystères, réglementa jusqu’aux feux de joie autour desquels s’ébattait
le bon populaire.
Les Guingampais ne se résignèrent que la mort dans l’âme à la
destruction de leurs privilèges séculaires; ils en conçurent pour la
royauté, infidèle à ses engagements, une rancune qui couva longuement.
Déjà, lors de la révolte des Bonnets Rouges, l’émeute gronda aux portes
de ville, et c’est par Guingamp que l’insurrection se répandit en
Cornouaille. Mais, un siècle plus tard, éclatèrent, avant la Révolution,
toutes les haines qui s’étaient peu à peu accumulées.
Plus tôt et plus irrésistiblement que toute autre ville bretonne,
Guingamp se donna, corps et âme, aux idées nouvelles. Le maire de la
ville, Le Normant de Kergré, ancien procureur fiscal du comté de
Penthièvre et suspect de modérantisme, dut faire place au notaire Le
Bouëtté et au procureur syndic Festou de la Villeblanche, qui avaient
pris la tête du mouvement révolutionnaire. Et depuis lors, Guingamp ne
cessa d’être ardemment jacobine.
* * * * *
Ce qui, plus encore que ce côté âpre et belliqueux de ses habitants,
contribue à donner à Guingamp son véritable caractère, c’est le
mysticisme dont son atmosphère demeure tout imprégnée. Non point la
religiosité vague, pleine de suavité, d’un peuple artiste qui se
complaît, comme en Trégor ou en Basse-Cornouaille, aux molles effusions,
mais le mysticisme ardent, tourmenté, d’une race sans cesse déchirée par
les guerres et qui, dans la désolation des temps, n’attend de vrai
remède,--_ar gwir zikour_,--que d’une protection d’en haut.
Guingamp, pour quiconque y faisait son entrée, il y a à peine deux
siècles, par un matin de fête carillonnée, devait apparaître comme la
ville des couvents et des églises. Du portillon Saint-Jacques au lazaret
de la Madeleine, il s’en rencontrait à chaque quartier et presque à tout
détour de ruelle: Notre-Dame avec ses quatre porches et ses tours
inégales, Saint-Michel, Saint-Sauveur, la Trinité, les chapelles de
Saint-Martin, de Saint-Nicolas, de Saint-Joseph et de Saint-Sébastien,
des Cordeliers, des Capucins et des Ursulines, la chapelle, édifiée par
Vendôme, du Vieil-Hôpital de la Délivrande, sans compter les multiples
oratoires disséminés dans les faubourgs: Sainte-Croix, Saint-Léonard,
souvenir des croisés qui dresse toujours au milieu des ormes ses murs
raides et nus, Notre-Dame de Bonne-Nouvelle qui était pour les
suppliciés la dernière halte, en tête à tête, dans la «cour de
l’Angoisse», avec la mort et avec Dieu.
Ainsi l’atmosphère de Guingamp, aux jours de solennités religieuses,
était toute vibrante de la mêlée sonore des carillons.
Dévot de Notre-Dame, de Saint-Jacques et de Saint-Léonard, le bourgeois,
comme l’artisan guingampais, vivait dans la crainte du dernier jugement.
La religion pénétrait intimement sa vie et en réglait avec minutie les
plus petits événements. Il se levait aux cloches des matines et se
couchait au couvre-feu, après les oraisons du soir. C’est encore le
bourdon de Notre-Dame qui le convoquait aux milices ou qui l’appelait,
«pour tracter ou délibérer les affaires» aux séances de la communauté
bourgeoise. Ses plus grandes fêtes étaient les pardons et les
représentations de mystères: de la Passion, de Sainte-Tryphine, de
Sainte-Barbe ou de la Nativité.
Il faisait partie de la Frairie Blanche, dont l’assemblée annuelle, sous
l’égide de la Vierge et des saints protecteurs, se tenait en la crypte
du Halgouët, au jour de la Visitation. Dans les coffres de l’église,
face à la chapelle des Morts, étaient soigneusement serrées les
archives, ainsi que les bannières des corporations, qui sortaient une
fois l’an, pour la procession nocturne.
Il est bien rare que dans les récits assonancés des combats et des
sièges, qui constituent l’apport de Penthièvre dans la littérature
populaire de la Basse-Bretagne, la Vierge n’apparaisse au moment
critique, en son manteau d’azur et d’or, pour secourir son peuple élu et
mettre en fuite au branle des cloches affolées, les Saozons ou les
reîtres du roi de France.
Les Penthièvre, malgré leur brutalité guerrière, n’en ont pas moins,
eux-mêmes, recherché l’alliance de l’Église dont ils furent presque tous
les zélés serviteurs. Ils donnèrent aux abbayes et aux églises le
bénéfice des foires: à Notre-Dame celles de l’Assomption et de
Sainte-Catherine, à Saint-Sauveur de la Foire de Mai, à la Trinité de la
Foire Fleurie, qui était la plus suivie du printemps[15].
[15] J. LEMONNIER: _Avaugour et Penthièvre_.
Étienne, époux d’Havoïse, accueillit les moines de Cîteaux et leur
permit de choisir sur ses terres, dans un cadre de verdure et d’eaux
chantantes, les lieux qui leur paraîtraient le mieux convenir à leurs
prières et à leurs méditations.
Guy, bienfaiteur des monastères, fit de la Terre Sainte, qui avoisinait
les Cordeliers, le lieu de sépulture, comme le Saint-Denis des
Penthièvre.
Henri de Penthièvre, rompant avec cette tradition de piété de ses
ancêtres, se laissa entraîner d’abord aux plus funestes débordements,
qui lui valurent les amers reproches du chapelain de Sainte-Croix. Piqué
au vif par ces critiques et poussé par quelque démon, il chassa les
religieux du monastère et peupla l’abbaye de filles de joie auxquelles
il donna comme abbesse sa concubine. Mais il ne tarda guère, sous la
menace de l’excommunication majeure, à revenir à plus de raison et à
réparer, par une vie édifiante, les désordres de sa jeunesse. Ayant
licencié ses nonnes, il maria sa maîtresse à un prévôt de Tréguier et
écrivit au pape une lettre débordante de contrition.
Henri IV d’Avaugour fut lui-même dévoué corps et âme à l’Église; il
tomba malade et mourut au Mans, comme il se rendait en Avignon, pour y
rendre hommage au Saint-Père.
Françoise d’Amboise, épouse du comte Pierre, eut pour principale
occupation de chanter, en s’accompagnant du luth, des cantiques et des
airs religieux; elle imposa à son mari, qui l’aimait passionnément, de
la considérer seulement comme la chaste épouse du Seigneur. Toute à son
mysticisme irraisonné, elle se parait de toilettes somptueuses, afin
d’être plus digne de parler à Dieu. Pierre, furieux et jaloux, l’ayant
un jour dépouillée de tous ses vêtements et fouettée jusqu’au sang,
d’une verge toute neuve, elle ne proféra nulle plainte et lui dit
simplement:
--Mon ami, croyez que j’aimerais mieux mourir que d’offenser mon Dieu,
ni vous; mes péchés méritent plus rude châtiment que celui-ci, mon cher
ami, que Dieu nous veuille pardonner.»
Quant à Charles de Blois, il fut moins un laïc qu’un moine. Il vécut, le
corps recouvert d’un cilice et ceint d’une corde à nœuds, rongé de
plaies et de vermine. Il se rendit, la tête et les pieds nus, sous un
ardent soleil, au tombeau de saint Yves et pensa mourir des fatigues
d’un si douloureux pèlerinage. Il fit construire, en l’église
Notre-Dame, la Chapelle du Trésor, lui fit don de vases et d’ornements,
d’une croix processionnelle, d’un tapis d’argent et d’or aux armes
d’Avaugour et de Penthièvre.
* * * * *
De toutes les églises qui, au moyen âge, furent la parure de la capitale
des Penthièvre, Notre-Dame est la seule qui survive aussi belle, aussi
rayonnante qu’aux grands siècles de foi, entourée de la vénération de
tout un peuple.
Nul sanctuaire, plus que cette sombre basilique, ne résume en son
architecture, l’histoire, les aspirations, l’âme même d’une ville et
d’une vaste région, qui va des côtes du Goëlo aux profondeurs du
Pays-Noir. Elle s’est élevée, par lentes étapes, du XIIe au XVIe siècle;
sa construction fut plusieurs fois interrompue, corrigée, reprise,
suivant les fluctuations du commerce et des guerres. Ses murs patinés de
mousse disent l’effort persévérant de plus de vingt générations. Ainsi
chaque période de l’histoire bretonne y a gravé l’empreinte, rude ou
délicate, de son génie.
De la fin de l’époque romane, pleine de terreur et de tristesse, où fut
édifiée la chapelle du Halgouët, il ne subsiste, à peine reconnaissables
sous les étais des colonnettes, que les quatre piliers cruciformes qui,
étranglant la nef, supportent la flèche de leur masse puissante et
grise.
Le Moyen Age, rude encore, mais dont les yeux éblouis commencent de
s’entr’ouvrir à une éclatante aurore, se retrouve, avec son charme
sombre et ses symboles émouvants, dans le côté gothique de la nef, dans
les portes géminées du porche Sainte-Jeanne et du porche des Ducs, dans
le sanctuaire du Nord, où les pèlerins font leur première halte, devant
la Vierge Noire. Non point ce gothique, «où la légèreté devient folie»
et qui, exagérant les hauteurs et les vides, se jouant de l’équilibre et
de la pesanteur, dresse dans la nue son rêve extravagant; mais l’art
plein de raison d’une race solide, attentive aux leçons de la nature, à
qui elle emprunte ses beautés de tous les jours pour en composer le plus
bel hymne à la divinité.
Ce caractère, à la fois simple et grave, se retrouve dans les piliers en
faisceaux, dans la flore bretonne des chapiteaux, dans les bas-côtés
élargis en doubles collatéraux et noyés d’une ombre sépulcrale.
Mais voici le XVIe siècle, époque prospère entre toutes, avec René de
Penthièvre et Jean de Brosses, où la Bretagne elle-même, secouant son
fardeau de brumes et de mélancolie, revient au printemps adorable de la
terre. Et c’est l’art de la Renaissance qui, avec un retard d’un
demi-siècle sur le reste du royaume, éclate avec toute sa fantaisie et
toute sa splendeur, dans le côté midi de la nef et dans le portail de
l’Ouest, qui est bien le plus délicat joyau que l’architecture de cette
période ait produit dans notre province.
On y sent un monde nouveau, une foi moins inquiète, une âme qui,
oubliant ses terreurs, s’épanouit dans une placidité heureuse et
s’abandonne à une joie toute païenne d’exister, avant les secousses
désastreuses de la Ligue.
C’est bien cette âme, toute de grâce et d’élégance, qui s’exprime dans
les lignes harmonieuses de la tour des cloches, dans les fenêtres à
meneaux qui s’ouvrent sur le château de Penthièvre, dans les arceaux
infléchis comme des corps voluptueux. C’est elle qui se manifeste, avec
sa surabondance de sève, dans la richesse et la variété de
l’ornementation: dans les fleurons, les mascarons, les pilastres, les
chapiteaux ioniques, dans la confusion adorable des deux arts grec et
gothique, qui mêle les apôtres aux génies nus, les bagues, les godrons,
les volutes, les acanthes, aux écus, aux chimères, aux guirlandes de
chardons et de houx. C’est elle qui anime les deux géants barbus, à
l’expression faunesque, qui soutiennent l’écu mutilé du fondateur et
semblent rêver du ciel fin de l’Attique sous les nuées occidentales. Et
c’est elle qui rit aux lèvres d’Anne de Piseleu, duchesse d’Étampes, «la
plus belle des savantes et la plus savante des belles», dont le buste
s’épanouit, comme un beau fruit, au côté gauche du tympan, face à celui
du comte de Penthièvre, Jean de Brosses, que la sollicitude de son royal
amant lui donna pour époux. Rien, mieux que ce sourire capiteux au
tympan d’une église féodale, ne permet de mesurer la séduction de l’art
grec qui, à ce tournant de l’histoire, s’exerça jusqu’en ces marches du
vieux monde.
Mais ce qui prévaut dans cet ensemble et donne à l’édifice son caractère
essentiel, c’est l’influence du Moyen Age. Notre-Dame de Guingamp est
une cathédrale de marchands âpres et de guerriers. Avec ses tours
gothiques, percées de baies étroites, garnies aux angles de gargouilles
pointées comme des couleuvrines, elle prend, sous les rougeurs du soir
tombant, des allures de forteresse.
Elle refoule, comme une offense à Dieu, les splendeurs d’un art
voluptueux vers la pénombre d’une place morte et d’une impasse. Et elle
tourne vers la clarté, le mouvement des rues passagères la tristesse de
ses porches médiévaux et de ses murs rongés d’une brume éternelle.
Il faut y pénétrer par le portail du Nord, dans le deuil d’une soirée
mélancolique, quand les femmes marmonnent leur rosaire, prosternées
comme des ombres aux pieds de la Vierge noire, et que le lamento de
leurs oraisons poursuit le passant de sa plainte sans cesse renouvelée.
Une grille de fer forgé sépare seule l’oratoire de la rue. Ainsi la
Vierge participe à tout instant à la vie, aux agitations de sa cité et
de son peuple. Elle écoute monter depuis des siècles, avec une
tranquillité égale, le bruit des sabots sur les pavés, joint au fredon
obstiné des prières. Elle apparaît, à tous ceux qui prient et à tous
ceux qui passent, comme la suprême guérisseuse, la mère de miséricorde.
A ses pieds, les cierges brasillent, éclairant de leurs reflets les
ex-voto des murs, les figures graves des apôtres et le vaste plat
d’étain où les pèlerins laissent choir leurs offrandes. Apportée par les
croisés, en des temps incertains, de Syrie ou de Palestine, elle est
sœur des Notre-Dame de Liesse, de Cléry, de Rocamadour, et comme elles,
se ressent de ses origines orientales. Parée avec un luxe barbare, elle
a l’air d’une idole d’Asie, sous la tunique et le pallium brodé d’or et
sous la couronne rehaussée de cabochons étincelants.
On passe de l’Oratoire dans la basilique par une porte basse au battant
alourdi de ferrures. On croirait, en la refermant pour descendre au
bas-côté, plonger en un passé sans âge. En aucune église bretonne, on
n’éprouve une telle impression d’inquiétude et de mélancolie. On avance
craintivement, comme dans une crypte pleine de ténèbres et de
moisissure. Les piliers inégaux, qui masquent par instants la
perspective, sont comme les troncs d’une forêt semée de
pièges,--Saint-Gervais ou Coat an Noz,--dont les ramures s’emmêlent et
se confondent dans la demi-nuit des voûtes. Un rayon de lumière, entrant
par le vitrail de la Visitation, troue en biais l’ombre de l’abside,
passe sous les arcs doubleaux du chœur, trace sur les dalles une voie
ardente, frôle les gisants des enfeux et se traîne en mourant vers la
chapelle des Morts.
* * * * *
Telle est la basilique du Bon Secours où Loti dut trouver un aliment à
sa tristesse et à sa hantise de la mort. Il y conduisit Gaud, par un
matin de décembre, «brumeux et blanchâtre, frisant encore l’obscurité»,
alors qu’elle débarquait de Paris pour gagner, en patache, par
Saint-Clet et Plourivo, le vieux pays de son enfance.
Dans un recul profond, derrière les colonnes, «un cierge brûlait et une
femme se tenait agenouillée devant, sans doute pour faire un vœu...»
«Alors elle avait été saisie par une impression inconnue... Comme elle
lui avait semblé immense et ténébreuse, cette nef magnifique, et si
différente des églises parisiennes, avec ses piliers rudes usés à la
base, sa senteur de caveau, de vétusté, de salpêtre...»
Et Gaud avait retrouvé là, tout à coup, en elle-même, la trace d’un
sentiment bien oublié: «cette sorte de tristesse et d’effroi qu’elle
éprouvait jadis, étant toute petite, quand on la menait à la première
messe des matins d’hiver, dans l’église de Paimpol...»
* * * * *
Il faut, pour bien saisir le caractère altier et taciturne de Guingamp,
y pénétrer par une tombée de nuit des mois noirs, venant par les chemins
de l’Est ou du Nord. Passé le croissant de Runévarec ou la lande aux
ajoncs maigres de Kergré, c’est un monde différent qui se dévoile, et
c’est comme un vent nouveau qui souffle, portant dans les lambeaux des
brumes tout le cœur affligé de la Bretagne séculaire.
La ville se dérobe à demi, dans les plis des collines; seule émerge,
au-dessus des arbres et des toits, la haute flèche de la basilique. Des
peupliers roides et nus, fichés au long des berges comme des lances,
marquent entre Sainte-Croix et le Roudourou la courbe allongée du
Trieux.
Les faubourgs s’étirent, en longues rues bordées de maisons basses, de
hautes grilles, de murs gris, de jardins ou de monastères. De loin en
loin, une branche de gui, se balançant au linteau d’une porte, annonce
une auberge à paysans, flanquée de remises, d’écuries, et d’où monte,
avec une odeur de foin sec, le parfum des brouets campagnards.
De quelque côté qu’on vienne, on aboutit à une «levée» en triangle,
cernée de hautes maisons dont les pignons se découpent en ombres aiguës,
sur le ciel de fer, et dont l’aspect n’a guère dû varier, depuis les
temps de Blois ou de Vendôme. Elles ont toujours leurs mêmes façades
contractées et méfiantes, leurs couloirs dallés de granit, étroits comme
des boyaux. La même «plomée» à vasque florentine, au haut bout de
l’ancienne Cohue, dispense par la gueule de ses tritons, par la bouche,
les narines et les seins pudiquement pressés de ses nymphes, la même eau
claire descendue des collines. L’on s’attend à voir surgir, de l’ombre
d’une ruelle, quelque bourgeois du XVe siècle,--Boisbouëssel ou Martin
Chéro,--raide sous la cotte d’armes ou le hoqueton.
Les fantômes du passé surgissent à chaque pas et vous accompagnent,
comme vous suivez les rues aux pavés glissants, aux noms curieusement
archaïques: du Cosquer, de Notre-Dame, du Pot d’Argent ou du four
Saint-Sauveur. Voici la maison du Cens, l’ancien atelier des Monnaies,
la maison des Penthièvre, avec sa tourelle encorbellée, qui abrita, une
nuit, la reine Anne, lors de son triomphal voyage en Bretagne, le manoir
de la venelle d’Enfer, l’auberge de «la messe de neuf heures», le
couvent de Montbareil qui, derrière ses murs revêches, a gardé son
allure de «maison de force» pour dames nobles repenties. Voici la
chapelle du vieil Hôpital, timbrée aux merlettes de Lorraine, le Champ
au Roy, où sous l’ombrage des ormes, les bourgeois s’exerçaient, le
dimanche, au tir de l’arbalète, le château des Penthièvre qui dresse ses
tours d’angle et ses dernières courtines devant le vieux quartier du
Rustang. Par delà, c’est Sainte-Croix, les vestiges de son abbaye, que
la «sauvegarde» royale n’a pu préserver de la ruine. Puis le pays, à
nouveau, s’exhausse, par les terres en gradins de Moustéru, de Bourbriac
et de Belle-Isle en Terre, adossées aux crêtes de Coat-Liou et du
Ménez-Bré, qui se dessine sur le ciel comme une montagne sainte,
environnée de légendes et de nuées.
Tout, en ce pays de marche, porte également la marque d’un passé profond
de mysticisme et de terreur: c’est le Bois de la Nuit voisin du Bois du
Jour, où Saint-Envel et Rivanone jetèrent entre leurs désirs le rempart
du torrent; c’est Toul-Goullic, avec ses gouffres insondables, refuges
de chouans et de prêtres réfractaires, où le Blavet se perd avec fracas
dans le dédale des roches; c’est la Templerie de Pont-Melvez où ne s’est
point perdu, malgré les siècles, le souvenir des moines rouges: René
d’Offanges ou Pierre de Noves; c’est Coatmalouën, près du bois saccagé
de Sainte-Marie, où, de ce qui fut une abbaye prospère, il ne subsiste
qu’un verger parsemé de pierres tombales, au milieu d’un désert de roc
et de silence.
* * * * *
Les gens, en cette terre de Guingamp, ont gardé, comme les maisons et
les lieux, la marque ineffaçable du passé. Il n’est point une ville de
Bretagne où l’on se sente vivre en une atmosphère plus strictement
bretonne. Saint-Brieuc, qui n’est qu’à sept lieues vers l’Est, ne se
distingue pas sensiblement des gros marchés normands ou manceaux;
Morlaix, dans son cadre trompeur de rues grimpantes et de maisons
désuètes est, au flanc du vieux Léon, une oasis de gaîté et
d’insouciance; Tréguier même, dépouillée à demi de sa couronne mystique,
a ouvert toutes grandes à l’air du siècle les portes si longtemps closes
de ses couvents et de ses cloîtres.
A Guingamp, il s’est maintenu, dans les âmes, quelque chose de la
roideur et de la mélancolie médiévales. La ville est demeurée fidèle à
ses vieux usages: elle a son crieur des morts qui, à chaque décès, entre
deux coups de cloche, s’en va, répétant par les rues son homélie
funèbre; elle a ses chanteurs de complaintes celtiques, disciples
attardés de Yann ar Minouz qui, aux jours du pardon et des grandes
foires, débitent leurs chansons sous les porches ou aux carrefours.
L’esprit des corporations y est demeuré vivace; chacune y célèbre, au
jour marqué depuis des siècles, son patron: saint Fiacre ou saint Éloi.
C’est à son de campane que les édiles se réunissent, comme jadis les
échevins, pour délibérer à la maison commune; tout comme au moyen âge,
le bourdon n’annonce la mort que des clercs ou des fabriciens.
Les foires, presque aussi nombreuses que les samedis de l’année, y ont
gardé leurs noms rustiques et charmants: an Bleuniou, an Avallou--des
Fleurs, des Pommes--Saint-Sauveur, Saint-Michel, Sainte-Catherine.
Apre au gain, entendu dans le négoce, le Guingampais est aussi
processif, aussi retors que par le passé. Nulle ville bretonne,
croyons-nous, ne compte une telle proportion de notaires et de robins.
Il n’y existe guère de place, dans les âmes, au scepticisme ou à
l’ironie, et c’est ce qui apparente, dans quelque mesure, les
Guingampais aux Léonards. La passion politique est, chez eux, demeurée
aussi ardente qu’au temps de Guyomar et de Festou de la Villeblanche.
Les partis, nettement tranchés, s’y affrontent et y luttent sans merci.
Tel café de la vieille place, un soir d’élection, dans les clameurs et
la fumée des pipes, fait songer, comme aux temps révolutionnaires, à un
club de Feuillants ou de Jacobins.
Fidèle aux coutumes du passé, Guingamp est demeurée aussi bien attachée
à sa langue. Le français et le breton se combattent depuis près de mille
ans aux avancées de ses faubourgs, et il s’est produit ce qu’on a
parfois appelé le «miracle de la langue». Honni, persécuté par tous les
régimes, le breton n’a perdu, depuis des siècles, ni un village, ni une
parcelle de son domaine.
Certains ont regretté que Guingamp se soit laissée distancer par des
rivales comme Saint-Brieuc ou Morlaix sans secouer sa routine ni tirer
un parti meilleur de sa situation, de ses avantages. Mais peut-être
était-il dans son destin de garder la vie du passé contre les courants
modernes qui, venant de l’Est, battent en vain ses murailles. Son rôle,
à elle aussi, fut de «maintenir».
* * * * *
Où revivent avec le plus de force l’âme et la couleur d’autrefois, c’est
au grand pardon de Notre Dame de Bon Secours, qui se célèbre au premier
samedi de juillet.
Ce pardon fut, à l’origine, au milieu des tristesses de la guerre de
Succession, une assemblée de la Frairie Blanche, dont les membres,
clercs, bourgeois et nobles, se réunissaient une fois l’an, en de
fraternelles agapes, où ils réglaient à l’amiable leurs litiges, après
s’être mis sous la protection de la Vierge du Halgoët, dans le
sanctuaire alors très humble de la ville close[16].
[16] Sigismond ROPARTZ: _Guingamp_.
Et comme cette frairie se recrutait dans toute l’étendue de l’évêché de
Trégor, l’usage s’établit, vers le déclin du Moyen Age, d’un pèlerinage
annuel à l’autel de la Vierge Noire, qu’encouragèrent, par des faveurs
et des promesses d’indulgences, les papes et les comtes de Penthièvre.
Peu à peu, la fête religieuse prit le pas, au point de la faire oublier,
sur l’assemblée corporative. On la célébra tous les ans, en grande
pompe, au jour de la Visitation, sauf aux temps particulièrement
troublés de la Terreur, et de tous les points de la Bretagne, les
pèlerins y affluèrent. On prit l’habitude d’invoquer la Vierge Noire en
toutes circonstances et pour tous les maux; elle fut, pour tout ce vaste
pays bretonnant, la Dame du Bon Secours,--_Itron Varia guell
zikour_,--la dispensatrice des remèdes divins.
De nos jours encore, entre Tréguier et Vannes, il n’est point de madone
plus populaire, et il n’existe guère de maison paysanne où une image ou
une médaille ne la rappelle, tenant sur son bras gauche son fils serré,
cousus tous deux dans la même tunique, à la façon des Vierges du XIIIe.
Il me souvient d’avoir rencontré aux confins du pays glazik et du
Porzay, une vieille paysanne qui avait passé soixante-dix années de sa
vie sans connaître ni Douarnenez ni Brest, mais qui avait accompli, dans
sa jeunesse, pieds nus, sous le grand soleil, le pèlerinage de
Notre-Dame de Bon Secours. Elle avait traversé, dans une exaltation
mystique, toute la Cornouaille, dormant, la nuit, à la belle étoile,
dans l’haleine embaumée des foins, et s’arrêtant, pour prier, dans la
demi-nuit des chapelles: Kergoat, Ilijour, les Sept-Fontaines,
Saint-Herbot ou Saint-Caduan, le Pénity de Carnoët et Notre-Dame de
Bulat, qui s’offraient comme des reposoirs de fraîcheur et de silence au
long du chemin brûlant.
* * * * *
A vrai dire, pour bon nombre de pèlerins, la foire ajoutait à la fête
religieuse son attrait; mais cela même n’est-il pas un héritage du
passé? Il est, en Bretagne, peu de pardons, sauf autour des pauvres
chapelles perdues et pour la plupart en ruines, qui soient exclusivement
des «fêtes de l’âme».
A l’exception du Léonard, dont la religion est triste et rebutante, le
Breton, après s’être acquitté de ses devoirs mystiques, aime à se
plonger dans l’atmosphère des assemblées profanes; ce lui est une
occasion, après un hiver de solitude, de reprendre langue avec le monde
extérieur, de s’étourdir de tapage et de lumière. Il ne conçoit guère le
pardon sans les auberges en plein vent, ni les grands paniers de cerises
mûres, devant lesquels s’arrondissent les commères, sans les odeurs
mêlées de poussière, de roulotte et de crêpes chaudes, sans les
chanteurs de complaintes, ni les petits marchands ni les bateleurs. Et
ce fut le plus souvent l’Église qui, pour attirer le menu peuple, créa,
dans l’ombre du sanctuaire, la foire du pardon, dont elle s’attribua les
revenus.
Mais il est tout au moins une heure où les rumeurs du Vally s’apaisent,
où la voix du bourdon fait taire la cacophonie foraine. C’est quand va
sortir la grande procession nocturne; tout fait silence dans la ville,
où flotte, dans l’ombre des pignons encorbellés et des acacias en fleur,
l’atmosphère des veillées mystiques. Et si c’est un soir orageux, le
vent lui-même s’arrête de souffler, ou la pluie se tait: le ciel s’ouvre
et se rassérène, et les nuages se détournent pour quelques heures de
leur habituel chemin. De mémoire d’homme, suivant Sigismond Ropartz,
l’inclémence du temps n’a empêché la procession de sortir.
Dans les rues Notre-Dame et Saint-Nicolas, le cortège se déploie,
suivant une ordonnance arrêtée depuis des siècles: les croix d’argent et
d’or, les reliques, les bannières, les frégates, toutes voiles dehors,
portées par des «poissonniers», serrées par le double rang interminable
des fidèles, et enfin, dressée sur le pavois de quatre robustes épaules,
la Madone scintillante de pierreries, abaissant son sourire de turquoise
sur son peuple agenouillé.
Ensuite la procession côtoie de longs jardins, dans les vieux quartiers
du Cosquer et de la Palestine, d’où débordent, avec les tiges des
chèvrefeuilles, toutes les haleines de l’été; puis elle gagne, par
Saint-Sauveur et les Ponts Saint-Michel, la place de l’ancienne Cohue,
où l’évêque allume le triple feu de joie.
Peu à peu la nuit s’est faite; les bûchers crépitent et rougeoient,
haussant vers le ciel plein d’étoiles leurs longues flammes d’autodafé,
éclairant, en de brusques sursauts, les façades des maisons pensives.
Comme le brasier décline, la procession, au rythme plus pressé des
hymnes et des carillons, reprend sa marche vers la basilique, où doit se
célébrer la messe des pèlerins. Dans cette dernière étape, l’ordre se
rompt, les rangs se heurtent et se mêlent dans le brasillement des
cierges, des chapes et des dais. C’est comme une marée humaine débordant
de la chaussée, battant les murs, roulant, tel un torrent de feu,
jusqu’au porche des Apôtres dont l’arche s’ouvre toute grande sur
l’éblouissement de la nef, comme une porte de paradis.
La Vierge reprend sa place à l’entrée du chœur, entre les lourds piliers
romans. Droite, comme une divinité barbare, sous son manteau en
abat-jour et sa couronne incrustée d’émeraudes, elle écoute monter vers
elle, comme un flot continu, la rumeur haletante des oraisons. Tandis
que le prêtre officie, les cantiques, lancés par des milliers de voix,
alternent et se répondent, chacun traduisant quelque trait de l’âme d’un
pays: ceux de la Cornouaille terrienne,
_Gwerc’hez viniguet, mamm truezuz_[17]...
aux sonorités dures, âpres comme les monts et les landes; ceux des
villages trégorrois,
_Ni ho salud, stereden Vor_[18]...
plus riches d’images et de symboles et tout pleins de l’harmonie
profonde de la mer.
[17] Vierge bénie, mère de miséricorde...
[18] Nous te saluons, étoile de la Mer...
C’est comme un mugissement d’orage qu’accompagnent en sourdine, aux
accalmies, la plainte des mendiants qui étalent leurs guenilles et leur
lèpre sur les marches du Porche, ou le tintement des pièces de monnaie,
tombant à espaces réguliers, dans le plat aux offrandes.
Ces nocturnes de l’été breton, d’une poésie sauvage, se prolongent
jusqu’au petit jour, où les pèlerins, harassés par une nuit d’exaltation
et de prière, se laissent enfin abattre par le sommeil. Alors, tandis
que par les verrières se glissent les premières lueurs de l’aube, la
basilique devient le lieu d’asile, l’hôtellerie secourable de la Vierge
où dorment, pêle-mêle, allongés sur les dalles, tous ceux qui, dans les
auberges pleines, n’ont pu trouver d’autre gîte.
C’est une vision fantastique des vieux âges,--comme une Cour des
Miracles ou comme la nuit des gitans aux Sainte-Marie-de-la-Mer,--dans
une atmosphère inexprimable où l’odeur des fleurs mourantes, de l’encens
et de la cire se mêle à un relent de vieilles plaies, de sueurs et de
fades haleines.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Telle je te revois surgir, comme une Mecque bretonne, du fond de mes
souvenirs d’enfant, Guingamp, ô ma première fenêtre sur le monde.
C’était aux premiers temps de l’été, quand le soleil, haut et large dans
le ciel, roussissait la graine d’ajonc que l’on s’en allait cueillir,
pieds nus, au long des talus et par les landes.
On m’habillait, un jour, de mes hardes du dimanche, et l’on me confiait
à une vieille tante, blatière. Je faisais route, en sa charrette, de
Saint-Clet à Guingamp, assis sur les sacs empilés de grain et de farine,
comme sur le plus moelleux des coussins.
Le voyage était un enchantement, par cette route inégale, pleine de
murmures d’eaux sous les peupliers et de senteurs de foins mûrs. Le
cheval était vieux, à demi-aveugle, et montait au petit pas toutes les
côtes. Devant et derrière nous, les voitures, en longue file, allaient
du même train: c’étaient des fermiers de nos environs que je
reconnaissais au passage et que je saluais d’un bon mot ou d’un sourire,
ou bien des marchands de porcelets de Plourivo, dont les chars à bancs à
claire-voie, grêles comme des sauterelles, faisaient dans les cahots un
grand bruit d’essieux et de ferraille. De loin en loin, dans les
intervalles, un paysan apparaissait, tirant par la longe un cheval ou
une génisse; l’on croisait parfois une charretée de foin nouveau qui
laissait dans son sillage la bonne odeur des herbes et de la terre. Dans
la côte du Frout, où la route en long lacet étrangle la colline, le
cortège se déployait comme une caravane, en route vers quelque pays
prestigieux, dans une gloire de poussière et de soleil.
Passé Münehore et le petit village de la Poterie, des mendiants en
guenilles demandaient l’aumône, assis sur les bornes kilométriques ou
sur l’herbe des carrefours. Et comme on approchait de la ville, l’on se
sentait enveloppé par cette atmosphère mystique, caractéristique des
pardons. Puis c’était au long des rues, pavoisées de guirlandes et
d’oriflammes, le heurt joyeux des langages, des costumes et des coiffes,
depuis les Gwénédour à toque noire, aux longs yeux pensifs de
Préraphaélites, des pays de Cléguérec, de Baud et de Guéméné jusqu’aux
Kernévot éclatants comme des personnages d’enluminures, avec leurs
galons, leurs rubans, leurs mitres et leurs plastrons d’or, leurs
«chupen» enrichis de saint-ciboire, tranchant sur les costumes modernes
et les châles sombres du Goélo et du Trégor. Des gens mangeaient du pain
doux, avec des cerises, sous les tentes, en attendant la grande
exaltation du soir. Du parvis Notre-Dame au champ au Roy et au Vieil
Hôpital de la Délivrande, c’étaient dix, vingt pays, distincts d’accent
et d’âme, qui se donnaient la main.
Pour mon enfance, jusqu’alors enchaînée aux bornes un peu ternes du
Goélo, c’était la révélation d’une Bretagne toute différente, colorée,
lumineuse, chatoyante, qui devait exister par delà les crêtes sévères de
l’Arez et que je m’imaginais dans une perpétuelle féerie, sous la
lumière des légendes.
* * * * *
Comme je te revois encore, Guingamp, c’est telle qu’à maint soir tu m’es
apparue, des marches de l’escalier Saint-Jacques ou des jardins
accrochés à tes remparts et qui s’ouvrent sur la mélancolie du
Pestivien.
Les alizés du Sud déployaient sur la ville leur lourde tenture de nuées
entre lesquelles la chiche lumière des crépuscules d’hiver tombait du
ciel, comme une cendre. Le vieux quartier du Rustang serrait ses
maisons, tout de guingois, entre la motte et la rivière, et la fumée du
soir, en spirales, montait des toits. Le bois des Salles, de l’autre
côté de l’eau, penchait sur le Trieux ses branches assombries par les
boules de gui. Par delà, la Cornouaille ouvrait son étendue rêveuse où
la route de Corlay plongeait comme une flamme, entre les collines.
Je revoyais vivre toutes les scènes du passé: un retour de chasse des
Penthièvre, au milieu des abois de meutes et des fanfares de cors, ou
bien une opération de justice des moines rouges du Palacret: un cadavre
attaché sur une claie sanglante et traîné pour l’exemple, trois jours
durant, par les hameaux et les villages, avant d’être jeté à la voirie.
Ou bien je m’attachais au pas du dernier des Stuarts, promenait sa
tristesse de roi déchu à travers les solitudes de Kérano.
Derrière moi, c’était le château, l’église, la ville, les sabots
claquant dans les ruelles, un Angélus, triste à pleurer, tombant à coups
espacés et vibrant comme un glas sur les maisons engourdies. Plus loin
encore, c’étaient de vagues rumeurs: les étalages qu’on défaisait sans
hâte, les boutiques qu’on fermait, une à une, tout l’assoupissement des
fins de foire, dans les petites villes qui s’ensommeillent.
Ainsi, la vie du présent se reliait, sans effort, dans mon esprit, à la
vie et à l’âme d’autrefois. Était-ce pour ce que je retrouvais en toi de
mes ancêtres obscurs, dont les yeux s’arrêtèrent, des siècles durant,
sur les lignes de tes collines et sur les arêtes de tes toits? Était-ce
pour ce que j’ai mêlé si profondément, moi-même, à ton atmosphère, de
mon amour et de ma douleur? Mais nulle part le passé ne m’a parlé, ô ma
vieille ville, d’une voix plus émouvante que par tes pavés et par tes
murs. Je te trouvais le charme mélancolique des cités qui jouèrent jadis
un rôle, mais que l’on dédaigne aujourd’hui et où l’étranger ne s’arrête
guère.
Et tu m’apparaissais avec tes caractères d’autrefois: rude, brutale,
ardente, jalouse de tes droits et de tes traditions, mais capable aussi
bien de tendresse et prompte, sous tes dehors placides, à de sauvages
élans de folie mystique ou révolutionnaire.