SOIR A LOC-MARIA

A Loc-Maria de Quimper, un soir de mai, par un de ces crépuscules d’or

comme il y en a de très beaux en Cornouaille dans les saisons

intermédiaires, et qui chevauchent de leurs lueurs fauves les vieux

toits. La rivière d’Odet sépare de la ville ce faubourg lépreux, dont le

nom renferme tout un charme de passé mystique. Jadis, un pont tournant

le reliait à la Terre au Duc, ce pont aux Anglais que les plus

téméraires ne franchissaient qu’en tremblant. Moyennant péage, un

passeur, aux heures de haute mer, fait aujourd’hui le service.

On entend, de Loc-Maria, les murmures de Quimper, toute la rumeur des

quais autour des bateaux de sable qu’on décharge. Et cependant, il

semble qu’il existe, de l’une à l’autre rive, toute l’épaisseur d’un

monde. On a l’impression de vivre, en ce quartier étrange, dans un autre

temps et dans un autre pays. Les siècles ont, en effet, passé sur sa

face archaïque sans guère la modifier, et ce soir pénétré de langueur

doit être pareil à d’autres soirs, d’une époque infiniment lointaine,

qui avait même atmosphère et même visage.

Tout sent le passé, dans ce faubourg que le soir engourdit. Les rues

Basse et du Stivel inclinent vers l’Odet leurs maisons à pans de bois et

à étages surplombants. Les moëllons déchaussés saillent comme des

vertèbres au pignon des masures, les toits écailleux portent à regret le

poids des temps accumulés; et les murs étançonnés de vieux mâts et de

poutres vertes se raidissent, contre le vent d’ouest, dans un dur

effort. Une odeur de moisissure et de choses mortes monte des intérieurs

sombres, par les portes à plein cintre, au cadre festonné par le velours

des mousses.

Vieille aussi, d’un passé sans âge, est la faïencerie où des ouvrières à

hennin ornent les brocs et les écuelles des mêmes teintes vives et des

mêmes dessins à ramages qu’il y a trois siècles, au temps des ducs et

des rois. Et vieilles sont, sur l’autre rive, les maisons de Quimper,

qui dressent leurs façades de granit austère depuis les ponts du Steïr

jusqu’aux anges pleureurs colossaux, enguirlandés de vigne vierge, qui

servent d’enseigne au chantier d’un tailleur de pierre.

La tristesse de l’heure enveloppe la petite église, dédiée à Notre-Dame

d’Aquilonie, et qui est comme le centre, l’âme vivante du faubourg. Elle

projette sur la place déserte l’ombre de ses murs nus, flanqués de

rugueux contreforts, et son porche s’ouvre au visiteur comme

l’antichambre d’un monde débordant de ténèbres et d’oubli.

L’âme des temps romans, chétive et opprimée est partout présente en ce

sanctuaire, où tout porte la marque d’un profond autrefois, obscurci de

légendes. Elle est dans la lumière chiche qui tombe des fenêtres

étroites et entretient le mystère des absidioles, dans la rudesse des

piliers massifs et la sécheresse des arcatures.

Jadis, l’évêque comte de Cornouaille passait ici la nuit en prières, la

veille de son intronisation. Il venait pieds nus et en habit de pèlerin,

frapper à la porte de l’abbaye; la prieure lui lavait la face et les

mains, lui donnait «pour loger un charlit et de la paille fraîche», du

pain de seigle et de l’eau pour nourriture. Il repartait au petit jour,

abandonnant au prieuré sa boubette et son manteau. Et rien mieux que

cette veillée en ce sanctuaire noyé de tristesse, ne pouvait l’inciter

au mépris des vaines gloires et des dignités passagères.

* * * * *

... La brume a touché les toits et l’_Angélus_ égrène son chapelet de

notes frêles, qui font se pencher vers l’église les maisons basses,

comme des vieilles accroupies sous la bure de leurs mantes. Mais le

crépuscule promène sur cette lèpre sa lumière et jette sur les pierres

blessées son enchantement. Le soleil, déclinant derrière le bois de

Penhars, est comme une arche de plus en plus réduite, ouverte sur la

splendeur occidentale. Ses rayons, rassemblant toutes les ardeurs du

jour, coulent au long des toits comme un baume d’or roux. Et l’église

resplendit sous cette bénédiction du soir; sous leur caresse, les vitres

s’allument et brasillent comme des gemmes. Un dernier reflet crible de

clarté les dalles et l’abside, baise la robe pourpre et les pieds nus du

Christ, à la poutre triomphale.

Et tout le village, comme toute l’église, est flamboyant de soleil. On

se demande en quel pays, sous quel autre ciel--est-ce à Florence, vers

le Pont-aux-Grâces, ou bien à Pise, à Milan, au pied des basiliques

lombardes?--on a vu cette même pouillerie des vieux quartiers sordides

transfigurée par la gloire de la lumière agonisante...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Peu à peu, le soleil a gravi le flanc vert du Frugy; le silence avec

l’ombre, s’est répandu sur le manoir prieural. Alors, le plus grand

charme de Loc-Maria est dans ses jardins et dans son port.

Des ruelles sombres y mènent, bordées de murs d’où dépassent les

panaches luisants des camélias et des troènes. Ce n’est, à mer basse,

qu’un lit de boue, semé de menues épaves, où l’Odet se fraye un passage

en sinuant, avec cette odeur fade des paluds où se mêlent des relents de

vase et de saumure. Mais le flot montant, deux fois le jour, lui apporte

le salut et la grande purification de la mer.

Je l’ai vue venir, du tournant de Corniguel, escortée d’un blanc

tournoiement de mouettes, entre les peupliers de Poulguinan et la

corniche blonde du halage. Elle montait, léchant les remblais des

jardins minuscules et les pierres lisses de la cale, traînant un rude

parfum d’algues et la rumeur en sourdine de l’Océan... Et maintenant

l’Odet est une belle nappe gonflée, dont le clapotis doux berce les

barques et anime les quais de son frisson d’eau vivante.

Une carcasse de vieux navire, qui achève de pourrir, ses couples à nu

dans l’herbe et le sable des berges, son étrave tendue, dans un

nostalgique élan, vers les solitudes de l’estuaire, a tressailli au

baiser de l’eau. Une gabarre aux flancs larges, chargée de maërl, qui

remonte de la rivière, porte dans ses voiles rouges toute la magie du

soir et semble une galère déchirant de sa proue l’ocre de quelque golfe

fabuleux. Elle s’avance, d’une majestueuse allure, remorquée par cinq

hommes au teint cuit, qui tirent à plein collier au long du halage.

D’autres barques appareillent, leur taillevent et leur misaine gonflés,

pour pêcher, la nuit venue, dans les calmes fonds de Kerogan et de

Kerdour. On entend la rumeur des voiles qu’on hisse et qui s’inclinent

au vent comme des oiseaux du soir, le heurt des avirons contre les

tolets du bordage et, vers les maisons du quai, le souffle puissant et

le pas rythmé des haleurs...

... Le soir, maintenant, est tout à fait venu: une brume, montée de

l’Odet, retombe en cendre grise, aux versants de la vallée. Le ciel, par

dégradations insensibles, a passé du vermeil au lilas, puis au ton fané

des violettes. Dans le couchant qui s’enténèbre, il ne subsiste plus

qu’un lambeau de lumière mourante qui s’effrange aux lisières du ciel.

Les collines se ramassent frileusement et se rejoignent comme des

paupières presque closes, sur le dernier reflet de l’eau morte. La mer

se retire, découvrant, au long des rives, l’étain pâli des vasières. Et

la nuit qui tombe ponctue de lumières grêles le faubourg endormi. Tous

les bruits s’apaisent, se fondent; une cloche de couvent sonne vers

Kernisit...

Mais voilà que, de l’une des barques rangées contre le quai et qui

penchent leur mâture vers les maisons du port, une chanson monte, dans

le silence, poussée par une voix qu’à ses inflexions j’ai reconnue pour

être une voix de mon pays:

_An hini goz eo ma douz_[3]...

[3] C’est la vieille que j’aime...

C’est une chanson très vieille, de Cornouaille, mais qui se chante aussi

bien en tout pays bas-breton, et auquel les marins du Goélo, qui sont

d’une race placide et moqueuse, ont ajouté une variante pleine

d’irrévérence:

_An hini goz euz ar Pempoul_[4]...

[4] Une vieille de Paimpol...

Et l’homme qui la chante, appuyé aux cordages, en regardant danser des

reflets sur l’eau, avec la douceur d’âme que donnent les jours bien

remplis, s’applique à lui donner la marque de son esprit railleur. Mais,

est-ce à cause de l’ombre qui gagne, et recouvre le faubourg, accentuant

son aspect de misère et d’abandon--ou bien parce que ce chant m’a

rappelé toute la douceur de mon pays perdu?--je lui ai trouvé, dans ce

soir grave, une indicible mélancolie, la mélancolie de cette race

mineure chez qui «la joie même est un peu triste».

Et j’ai évoqué, là-bas, de l’autre côté de la Bretagne, sous la même

lumière, un estuaire à peu près pareil, hérissé d’écueils, de pontons,

de balises, avec un petit port blotti dans les brumes, entre les roches:

l’arche frêle d’un pont jeté de Trégor en Goélo; et plus loin vers les

terres, accroché à l’escarpement des rives, au bord d’un pays âpre,

imprégné de tristesse cimmérienne, les tours pensives d’un manoir

veillant sur un paysage féodal.

Aux jardins enchantés de Cornouaille · 第 8 / 25 题