NOSTALGIQUE CAPITALE

Endormie, comme une princesse de légende, entre ses quatre collines,

Quimper a le charme recueilli des quiètes et vétustes capitales. Ses

vieilles maisons aux toits en éteignoirs, épaulées l’une à l’autre, ont

l’air d’aïeules renfermées dans leurs souvenirs, et les restes de ses

remparts, sous leur toison de plantes grimpantes, semblent porter le

deuil d’un passé plein de gloire.

* * * * *

Tout prédisposait Quimper à devenir la métropole religieuse,

administrative et guerrière d’un vaste pays qui s’étend des baies

abritées de l’Atlantique--des «conques de Cornouaille»--aux hautes

terres nues de Spézet et de Brasparts.

La douceur de son ciel, la fluidité de son atmosphère, l’agrément d’une

riche nature, fertile et plaisante au regard, en firent de tout temps un

centre privilégié; mais elle dut avant tout sa fortune à sa situation au

_Kemper_, au confluent de deux rivières: l’Odet et le Steïr, qui

s’enfoncent comme deux racines vives au cœur de la Cornouaille montueuse

et bocagère, ouvrant un passage, au nord, vers l’hémicycle vert de Cast

et de Quéménéven; à l’est, par les gorges de Langolen et du Stangalar,

vers le Signal de Laz et la haute vallée de l’Aulne. Collectant les eaux

de ce vaste bassin, l’Odet ouvre vers la mer une large voie sinueuse,

striée par les voiles rouges et blanches des caboteurs.

Complétant ce réseau de routes naturelles, la dépression de Rosporden à

la baie des Trépassés relie, en passant par Quimper, le sombre pays du

Cap, coiffé de brumes, battu d’un vent éternel, aux bords riants de

l’Aven et de l’Isole qui sont, en Bretagne, la terre de l’émeraude.

Ainsi placée au carrefour des grands chemins de Cornouaille, Quimper,

depuis les temps les plus anciens, fut le centre attractif de pays et de

populations très divers, depuis les Montagnards, mangeurs de pain de

seigle, aux instincts aventureux et nomades, jusqu’au «glazik» des

vallées opulentes, dont toute la douceur est dans les noms d’idylles de

leurs fleuves.

* * * * *

Quimper, de tout temps, les attira et les réunit, mêlant les coiffes,

les cultes, les légendes, tempérant les mœurs rudes et le sauvage goût

d’indépendance des uns par la langueur et l’instinct discipliné des

autres. Elle fondit ainsi, comme en un creuset, les distinctions et les

particularités, corrigeant l’âpreté des _gwerziou_ montagnardes par la

suavité des _sones_ du bas pays. Ce fut une lente métamorphose que

l’Odet cacha sous la résille de ses brumes.

Le seul pays bigouden se déroba longtemps à cette emprise, parce qu’il

tournait le dos à Quimper et au reste du monde, dont le sépare un

bourrelet continu de terres abruptes. La route de Pont-l’Abbé, de

Plogastel et de Penmarc’h est, en effet, la seule qui, sortant de

Quimper, n’emprunte point aussitôt une coulée naturelle. Contournant la

colline de Penhars, il lui faut escalader une pente assez rude avant

d’atteindre une tourelle à meurtrières qui, comme un homme de guet,

domine tout le pays.

Ainsi les deux populations, sans se pénétrer, vécurent de longs siècles

côte à côte. Et la contrée bigoudène, bordée de rocs et de dunes,

hérissée de villages aux noms âpres: Tréméoc, Plonéour, Léchiagat, fut

longtemps pour les Quimpérois une terre méprisée, abandonnée à une race

misérable et aux mœurs à demi-barbares, à laquelle on prêtait des

origines et une religion étranges. Ce n’est qu’à la fin du dernier

siècle que ce mépris a disparu, grâce au développement des routes et des

petits chemins de fer. Depuis lors, le Bigouden actif, entreprenant, dur

à la tâche, a bien pris sa revanche. Il a colonisé jusqu’aux terres des

faubourgs et s’est plus d’une fois imposé comme un maître au Quimpérois

plus dolent. Encore subsiste-t-il, dans les sobriquets et les jurons

populaires--_ludik_ ou _Dran Doué_--des traces d’une animosité

héréditaire.

De cette fusion de peuples si variés, il résulta donc une race dont les

caractères alliaient ce qu’il y a de meilleur et parfois de moins bon en

Cornouaille: diserte, vivante, aimable, imaginative, ayant le goût de

l’ordre, de la sociabilité, de la mesure, insoucieuse et volontiers

nonchalante, vivant d’un acquis séculaire, aimant à la folie le plaisir,

les pardons et la danse, les belles fêtes, la vie large et facile, une

race peu mystique et plus pacifique que belliqueuse.

* * * * *

Cependant, du plus loin qu’elle émerge d’un passé plein de brumes et

jusqu’à l’époque de la Ligue, sa destinée fut d’être une ville

guerrière. Les Quimpérois, qui ont l’instinct épique et qui, de tout

temps, se piquèrent d’humanisme, font remonter aux temps fabuleux la

création de leur ville et en attribuent la fondation à un certain

Coréanus, proche cousin d’Énée, et rescapé, comme celui-ci, des

massacres de Troie.

Sans croire à d’aussi lointaines et flatteuses origines, on n’en doit

pas moins admettre que Quimper existait à une époque reculée,

vraisemblablement avant la conquête des Gaules. Ce fut d’abord une

bourgade très humble, serrée entre les rocs du Frugy et les boues du

fleuve, au lieu qui est aujourd’hui Locmaria et qui garde de son passé

nébuleux quelques curieux vestiges. Ses habitants pêchaient dans l’Odet

le merlus et la sole ou fabriquaient avec l’argile grise de Toulven une

faïence grossière. Sans doute est-ce de cette bourgade des Coriosopites

que parle César dans son tome second des Commentaires, comme de l’un des

derniers réduits de la résistance occismienne.

Les Romains, doués d’un rude génie guerrier, comprirent tout l’avantage

qu’ils pouvaient tirer de la forteresse naturelle du Frugy. Publius

Crassus, qui commandait en Armorique la septième légion, y aurait

établi, prétendent les archéologues, un camp retranché, relié par douze

voies stratégiques aux points importants de l’intérieur et du littoral.

De ces chaussées de granit, construites pour les siècles, des traces

demeurent en divers lieux de Cornouaille et notamment le «Hent Is»,--le

chemin d’Is--qui, se détachant de la voie maîtresse d’Armorique,

conduisait aux Palus en traversant les solitudes forestières du Porzay.

Plus tard, les nécessités de la défense, lors des invasions des

Barbares, contraignirent les Coriosopites à transporter leur ville des

pentes du Frugy au confluent des deux rivières, qui lui constituèrent un

fossé naturel. Les évêques comtes de Cornouailles, qui, depuis la

donation de Gradlon, furent les défenseurs de la cité, ceignirent

Quimper de solides remparts.

Il n’en reste aujourd’hui que de rares débris, mais qui, sous

l’envahissement des lierres, gardent assez fière allure: les murailles

du Chapitre, du Pichery, les ruines du vieux couvent du Verdelet, la

courtine à machicoulis de Croas-ar-Croac’h, et l’échauguette du Pont

Médard, ouvrant sa lucarne de guet, comme un hublot, sur le lit

caillouteux du Steir.

Ces murs, au Moyen-Age et jusqu’à la Ligue, eurent à supporter mainte

attaque. Quimper, ville d’abondance au creux d’une vallée de paradis,

devait susciter les convoitises des paysans révoltés et des chefs de

bande comme La Magnanne ou La Fontenelle. Elle fut saccagée en 1344,

durant la guerre de Succession. En 1489, elle subit l’assaut des Jacques

du Poher qui, chassés par la faim de leurs montagnes, se ruèrent, tels

des loups, sur la baillie de Cornouaille et les cantons fortunés du sud.

Le cimetière des Mille Ventres--_ar prat ar mil gov_,--au débouché de

Pratanras, évoque le carnage qu’en firent, à cette occasion, les

gentilshommes cornouaillais.

* * * * *

Mais le Quimpérois n’est point d’humeur combative. Il batailla ferme et

porta de rudes coups, toutes les fois qu’il s’y trouva contraint, pour

défendre sa richesse et sa tranquillité. Mais n’éprouvant à se battre

qu’une joie médiocre, il abandonna volontiers cette gloire hasardeuse

aux populations plus frustes du Haut-Léon et du Penthièvre.

Et comment ne lui eût-il préféré les jouissances et les profits assurés

des travaux pacifiques? Tout, dans la terre qu’il habite, est douceur,

abondance, harmonie; tout y invite à goûter, sans plus attendre, les

plaisirs multiples d’une bonne existence. Il n’est, pour s’en rendre

compte, qu’à gravir, par un matin de temps clair, le sentier en lacets

qui mène au Frugy.

De l’esplanade qui le couronne, l’on domine, comme un beau jardin

enchanté, toute la Basse-Cornouaille épanouie. L’œil plane, jusqu’aux

crêtes de la Montagne Noire, sur un chatoyant horizon de bois, de

prairies, de collines vertes ou tachetées, au mois de mai, de l’or

tendre des colzatières. De toutes parts des landes jaunes flamboyant au

soleil ou de grasses cultures. Ce n’est point cette «contrée muette»

dont parle Flaubert, qui dut la voir en ses mauvais jours, et qui, nous

rapporte-t-il, «semble faite exprès pour recevoir les existences en

ruines, les douleurs résignées et vous regarde comme un triste visage».

S’étirant au creux de sa vallée, l’Odet étale ses eaux bleues, grossies

par le flux, en des anses paisibles comme Toulven et Kerogan, ou les

resserre soudain en des défilés sauvages, comme Kerambléis ou les

Vire-Courts.

Il résume, en son cours rapide, tous les aspects du vrai fleuve: ceux du

Rhin,--d’un Rhin en miniature,--dans sa trouée héroïque, avec ses rives

fleuries de légendes, ses châteaux aux tours romantiques, ses collines

couronnées de landes et de pins, ses rocs, ses éperons sauvages où le

jusant découvre des franges d’algues ruisselantes. Mais à côté de ces

paysages sévères, il découvre des coins d’un charme intime, de frais

décors de pastorales; il fait songer, sous les hêtres bruissants de

Portz-Meillou, aux grâces et aux nonchalances de la Loire, lorsqu’elle

s’attarde aux jardins de Touraine.

Les bords de la Loire, pays de doux épicurisme, c’est à quoi le plus

souvent tout ramène, en cette belle terre voluptueuse qui avoisine

l’estuaire. On y retrouve leur luxuriance, leur charme mol, leur abandon

aimable et sensuel.

* * * * *

Le climat y est plus doux encore qu’en Touraine. L’été, tempéré par les

brises de mer, n’y connaît point de chaleur desséchante; l’hiver, rapide

et sans neige, s’y résout le plus souvent en buées et en bruines

flottantes. Les plantes méditerranéennes: camélias, myrtes et

lauriers-roses y croissent dans les creux abrités et le mimosa pare les

derniers mois d’hiver du sourire de ses fleurs grêles. Même, jusqu’au

quinzième siècle, prétend-on, la vigne fut cultivée avec fruit sur les

pentes les mieux ensoleillées.

Aussi les bords de l’Odet furent-ils, de tout temps, la terre d’élection

des parcs, des jardins et des manoirs. Ils s’échelonnent sur les deux

rives, de Quimper à Saint-Marine, pour la plus grande joie du regard.

A gauche, passé les dernières maisons de Loc-Maria, dans son cadre de

peupliers et de rhododendrons géants, c’est Poulguinan où le roi

Gradlon, après la submersion d’Ys, goûta, selon la légende, les amères

délices de la solitude. Non loin, sur un fond de molles collines, se

détachent les portiques et les charmilles de Lanniron, vieux manoir du

XVe restauré par les évêques-comtes de Cornouaille qui, après les

désastres de la Ligue, en firent leur «palais rural», l’entourant d’un

jardin merveilleux. Lanniron, où plane encore le souvenir d’un prélat

aimable et doux, François de Coëtlogon, prédicateur d’élite et amateur

de jardins, qui se reposait de l’_Imitation_ en cultivant des tulipes et

en lisant La Fontaine.

Cette verte Thébaïde fut également le lieu d’exil du Père Caussin,

confesseur de Louis XIII, coupable d’avoir mal conseillé Mlle de La

Fayette, que Richelieu avait songé à rapprocher du roi. Le cardinal,

pour exorciser le bon père du démon de l’intrigue, lui assigna comme

résidence Quimper-en-Cornouaille, dont l’évêché lui parut, à cet effet,

suffisamment lointain et crotté.

L’on conçoit le dépaysement du Père Caussin à se trouver, pour la

première fois, en contact avec la nature et la société quimpéroises. Sa

première impression, a-t-il rapporté, fut fort pénible. La solitude de

Lanniron lui fit d’abord l’effet le plus rude et le plus fâcheux qui se

puisse imaginer. Peut-être même, pour apitoyer le pape sur son sort, le

dut-il dramatiser. De tous côtés, il ne voit que «déserts et roches»; il

entend «les flots de l’Océan gronder aux fenêtres de sa chambre». La

population de Quimper, écrit-il à Urbain VIII, articule «je ne sais

quels grincements barbares plutôt qu’un langage humain». Il s’assimile,

pour finir, à une personne morte entre les vivants et qui survivrait à

ses funérailles.

Faut-il ajouter que ce ne fut là qu’une impression passagère? Il arriva

ce qui, depuis lors, s’est bien des fois produit: le Père Caussin fut

conquis par le charme de son diocèse, de la campagne et de la mer

cornouaillaises. Il en parle, par la suite, avec un lyrisme attendri.

«Il s’y repaît du spectacle des œuvres de Dieu; il lit son nom sur les

pages des éléments; la plus petite fleur des champs, l’insecte qui vole,

tout, dans la nature bretonne, lui rappelle le Créateur et l’invite à le

louer».

* * * * *

Plus au sud, au long des anses, d’autres maisons seigneuriales

découvrent leurs boulingrins, leurs parcs profonds, leurs toits en

poivrière ou leurs tourelles qui découpent sur le ciel d’un gris

d’argent leur crénelure. Jadis aménagés pour la défense, hérissés de

bretèches, d’échauguettes et de barbacanes, ils se transformèrent peu à

peu, suivant le progrès des temps, égayant d’un sourire de pierre

blanche leur dur visage féodal.

Quand, au tournant du XVIe siècle, les mœurs se firent plus douces et

les routes plus sûres, ils rompirent leur corset de vieux murs; leurs

meurtrières s’élargirent, se parèrent de meneaux Renaissance, de

pilastres et de chapiteaux; des massifs de troènes et de mimosas

fleurirent sur l’emplacement des douves. Mais certains de ces manoirs

modernisés conservent encore, comme un souvenir des époques guerrières,

un portail à tourelles ou un réseau d’arcades basses.

Ce n’est pas seulement aux bords immédiats de l’Odet, mais dans les bois

qui l’enserrent et dans les replis adjacents que l’on découvre, presque

à chaque détour, ces manoirs de légende: Kerlagatu, Lanroz, Kerdour,

avec son pavillon Louis XII; Kerbérénez et Lestrémeur, dont les restes,

timbrés au blason des Sévigné, se reflètent dans le beau miroir de

Penfoul; Kerandraon et Kergoz, perdus dans l’épaisseur de grands parcs

qui ne sont jamais plus beaux que lorsqu’ils revêtent les beaux tons

roux de l’automne. Un peu plus avant dans les terres, c’est Pratanras,

qui porte encore les armes et la devise de Madec, le Nabab, dont les

merveilleuses aventures au Pendjab et au Bengale, racontées à Combourg

par un ancien capitaine de la Compagnie des Indes, déterminèrent la

vocation du chevalier de Châteaubriand. Et sur la rive opposée, c’est le

Pérennou, dont le parc enchanté, débordant d’azalées et de camélias,

donna peut-être à Zola, qui avait vainement cherché en Cornouaille le

cadre et les âmes de _la Terre_, la première idée du Paradou. De loin en

loin, pour accentuer, sous un sceau de mélancolie, la note bretonne du

paysage, apparaissent, dans les créneaux du feuillage, les vestiges

croulants de quelque chapelle: Sainte-Barbe, Saint-Roch ou Bodivit, où

le lierre efface les armoiries, sur les dalles des tombes seigneuriales.

Ainsi égrenés au long des anses ou dans le silence des campagnes

recueillies, ces châteaux ont le charme discret et un peu triste des

très vieilles demeures. Leurs noms mêmes: Kergoz ou Kerdour, aux

sonorités douces comme une musique de viole ou d’épinette, sont

imprégnés d’un parfum de passé; ils évoquent des drames anciens, des

mystères que l’on n’a jamais percés et plutôt encore de belles histoires

d’amour, en costumes Gainsborough, au bord de pièces d’eau

mélancoliques, ou dans la solitude de vieux jardins oubliés.

* * * * *

Ils connurent, ces châteaux de l’Odet, une époque de vie élégante et

même fastueuse. Ce fut vers la fin du dix-huitième siècle, où Quimper, à

la faveur de la réforme de Maupeou, faillit voir s’étendre jusqu’aux

confins du Penthièvre la juridiction de son présidial, et prit plus que

jamais figure de petite capitale.

Sans doute la misère était-elle profonde dans les campagnes où le

peuple, si l’on en juge par les relations de voyageurs comme Arthur

Young, ployait sous le régime inhumain des quévaises. Mais Quimper,

exempt de soucis, presque complétement affranchi des fouages jouissait

en paix d’un âge d’or.

Une «société» s’y était formée, insouciante et sceptique, joyeuse et

raffinée, qui en faisait comme une petite image de Versailles. Quimper

était devenu, surtout depuis un siècle, le refuge d’une grande partie de

la noblesse rurale, que la crainte des séditions paysannes avait portée

à déserter ses terres. Elle avait élu domicile en la Terre-au-Duc ou

dans les quartiers grimpants de la Ville-Close, en ces hôtels de pierre

grisonne, aux pignons carapacés d’ardoises, aux étages encorbellés

«ornés de quelque peinturage».

Assez pauvre noblesse, en vérité, que cette noblesse quimpéroise. On ne

la voyait point à Versailles et le roi ne s’en préoccupait guère. A

l’exception de quelques familles bien assises, comme les Carré, les

Ploeuc, les Saint-Luc, qui ne résidaient d’ailleurs en Cornouaille que

par intermittences, elle menait une existence fort humble et parfois

besogneuse.

La réformation de la noblesse avait bien réussi à démasquer quelques

usurpateurs, mais en supprimant la noblesse dormante, elle avait

contraint les gentilshommes à délaisser l’agriculture et le commerce de

mer. Les offices parlementaires lui étant devenus, d’autre part,

inaccessibles, les dignités de l’Église étant elles-mêmes l’apanage de

cadets bien en cour, il ne resta désormais, à la petite noblesse de

Cornouaille, d’autres débouchés que l’armée, la marine, ou les

juridictions secondaires dont on faisait peu de cas et qu’accaparait la

classe bourgeoise.

Encore, à cette époque, un brevet de garde-marine s’obtenait à grand

peine, car il fallait, pour y accéder, l’appui d’un puissant protecteur.

Aussi, bien rares furent ceux qui, comme le chevalier de Kerlérec,

fournirent dans la marine de brillantes carrières.

Presque tous les gentilshommes quimpérois passaient donc leur jeunesse

dans l’armée, au service du roi. D’un naturel généralement timide, ayant

moins d’à propos et de faconde que les cadets du Midi, ils se haussaient

rarement au-dessus des grades subalternes. Passé la quarantaine, ils

s’en revenaient vivre, dans leurs hôtels ou sur leurs terres, avec une

pension médiocre et la croix de Saint-Louis. Ils pendaient à un clou de

leur cheminée leur sabre et leur fusil, qu’ils ne décrochaient plus que

pour les revues de l’arrière ban et pour faire «la hue aux loups» dans

les hivers de froidure.

Vivant «noblement», c’est-à-dire à ne rien faire, pour éviter les

dérogeances, la dureté des temps les conduisait à reviser leurs terriers

et à exiger plus âprement leurs redevances, ce qui leur aliénait la

sympathie paysanne et préparait, pour des temps proches, l’explosion

longtemps contenue des colères. Ils avaient recours aux usuriers,

courtauds de boutique et pèse-épices, qui édifiaient à leurs dépens de

coquettes fortunes.

Certains, tel M. de Pompery, ex-garde du corps, rétablissaient leurs

affaires en épousant des bourgeoises bien rentées. Lors de son second

mariage, M. de Pompery devait 5.000 livres; sa femme dut rembourser ses

dettes et payer en outre les 1.200 francs du marc d’or, le voyage de

noces et les habits d’uniforme. Beaucoup de nobles quimpérois étaient

logés à la même enseigne, et une légende sans indulgence prétend que la

rue des Gentilshommes s’appelait de ce nom parce que, parallèle à la rue

Kéréon, elle était le détour habituel des nobles criblés de dettes, qui

n’osaient braver les quolibets d’une bourgeoisie médisante.

Mais toute gueuse qu’elle fût, cette petite noblesse savait vivre. Elle

avait de vieilles traditions d’élégance qui, malgré sa misère,

maintenaient son prestige. Elle représentait l’ancien régime à son

déclin, dans ce qu’il eut de plus primesautier et de plus charmant. Avec

de médiocres ressources, elle donnait le ton en cette ville perdue de

Basse-Bretagne, où la vie ne coûtait guère.

Anne-Marie Audouyn, dame de Pompery, a laissé de la vie de Quimper, à

cette époque, un tableau curieux et fidèle, dans les lettres enjouées,

débordant de malice et de fantaisie, qu’elle écrivit à Bernardin de

Saint-Pierre et à son cousin, le chevalier de Kergus.

Fille d’un notaire apostolique, amoureux de petits vers et de beau

langage, elle avait reçu, chez les dames de Kerlot, à l’abbaye de la

Retraite, une éducation raffinée. Au sortir du couvent, elle avait

épousé le chevalier de Pompery, qui la séduisit davantage par le

prestige de son nom aristocratique et de sa belle taille, que par la

grâce d’un esprit bien orné. Une miniature nous la représente à cet âge,

rieuse et vraiment séduisante, se présentant de trois quarts, dans une

robe à paniers, son fichu de laine croisé en triangle sur sa poitrine,

ses deux mains blanches et fines, appuyées suivant le goût du temps sur

l’ivoire d’un clavecin.

Elle avait un cœur large et chaud, aimant à la fois, d’un amour égal,

son mari, son cousin de Kergus, et semble-t-il bien, Bernardin de

Saint-Pierre.

Par ses lettres écrites de Quimper, de Penhars ou de sa ferme-manoir du

Sequer, Anne de Pompery nous dépeint donc, au jour le jour, la vie d’une

société très gaie, où chacun l’appelait du prénom familier de Nénette.

Elle tenait un salon où se rencontraient bourgeois et gentilshommes et

qui comptait parmi ses familiers les plus assidus: M. de Roquefeuil,

l’ingénieur Detaille, les chevaliers Dejean, de La Lance, de

Clairfontaine, officiers des régiments de Rouergue et de Beauce, bons

musiciens, galants cavaliers, qui étaient, durant leur séjour dans la

ville, une grande ressource pour la société cultivée et pour les dames

romanesques. On y rencontrait encore un médiocre poète, Olivier de

Kératry, hypocondre et fatal, romantique avant la lettre, qui traînait

en tous lieux, en dépit de sa bonne mine et d’un robuste appétit, un

insurmontable dégoût de vivre; une Italienne évaporée, Mme Colonna,

égarée on ne sait par suite de quels avatars sous les brumes

armoricaines, et qui profitait de l’éloignement de son mari, en garnison

à Bastia, pour apprendre l’italien à divers officiers du régiment de

Rouergue.

Y fréquentaient encore, mais avec moins d’assiduité: Mmes de Kéranguével

et de Penfuntenio, MM. de Silguy et de Kériner, graves conseillers au

présidial, de Fleury de Lossulien, de la Brémaudière, quelques abbesses

de Kerlot, le père capucin Venance, qui excellait à proposer des bouts

rimés et à trousser des petits vers; parfois aussi Mme Renée Madec,

bégum exilée, femme du Nabab des Indes, qui, peu faite aux usages

raffinés de la société d’Europe, arrachait sans civilité les roses et

les lys de Penhars.

Tout ce monde caquetait, dissertait, jouait au tric-trac, au whist, à la

triomphe, se livrait à des assauts d’esprit, échangeait des romances et

des ariettes, se divertissait merveilleusement. Mme de Pompery, qui

avait le diable au corps plus que quiconque, composait de petites

mélodies sur des impromptus de la Lance, improvisait des madrigaux, des

accompagnements de «sabotières», raffolait de Schubert et de Clementi,

jouait à ravir du piano, de la harpe et de la guitare, excellait dans

l’acrostiche, les bouts rimés, l’énigme et la charade.

La lecture partageait avec la musique la faveur de ce petit monde

frivole. On n’y pratiquait guère les philosophes, d’un commerce trop

sévère. Anne de Pompery, tout le temps de sa jeunesse, semble-t-il,

ignora Saint-Preux et Julie, dont la passion ardente l’eût secouée

toute. Mais elle dévorait, avec une délectation égale, les auteurs

innocents et aimables: Berquin, Parny, Mme de Genlis, Bernardin de

Saint-Pierre, dont elle couvrait de larmes les pages brûlantes, le

_Mercure_, la _Minerve_, l’_Almanach des Muses_, sans compter le cours

de littérature de M. de Laharpe. Non point qu’elle fût l’ennemie des

philosophes. D’instinct et sans violence, elle partageait une bonne

partie de leurs sentiments. Sa piété aimable savait se faire tolérante.

Elle aimait tout le genre humain et les spectacles de la nature lui

occasionnaient de vraies joies. Comme Marie-Antoinette à Trianon, elle

résida quelques mois en sa «chaumière» de Penhars, et nous a laissé de

cette solitude au milieu des landes et des bois des notations exquises.

Mais il n’y avait, pour y conduire, que d’horribles chemins, de ces

chemins bourbeux dont parle La Fontaine; il fallait s’y rendre en

chariot, dès l’automne. Aussi décida-t-elle, non sans mélancolie, de

réintégrer son logis de Quimper:

--J’ai donné deux ou trois larmes, nous confie-t-elle, à ce pauvre

Penhars. Notre allée est encore si jolie par les couleurs variées des

dernières feuilles.»

Elle aime à s’y rendre encore, aux éclaircies d’automne. Elle raffole de

la couleur des bois et du chant des oiseaux. Elle adore les «parties de

crêpes» que M. Bouteiller donne, au printemps, à la campagne, «dans le

verger, sur un beau tapis de verdure, avec au-dessus des têtes quatre

pommiers qui donnent un délicieux ombrage».

Le dimanche, on fait des parties de bateau sur la rivière; on se rend

«aux aires neuves» ou aux pardons de Locmaria, de Kerfeunteun, de la

Tréminou, où elle aime voir s’ébattre le bon populaire.

La Révolution survint dans cette bergerie comme une tornade dans un

champ de roses...

* * * * *

Le clergé, comme la noblesse, vit, au tournant de l’ancien régime, sa

richesse et son rôle social s’amoindrir.

Ç’avait été, pendant de longs siècles, un très puissant personnage que

l’évêque-comte de Cornouailles. Il jouissait, sur la Ville-Close et sur

de nombreuses paroisses avoisinantes, des prérogatives d’un véritable

souverain temporel, qu’il défendit avec âpreté contre les empiètements

des ducs de Bretagne, puis des rois de France. Il y exerçait, sauf sur

la Terre au Duc, sa juridiction des Réguaires; ses fourches patibulaires

à quatre potz se dressaient face au vieux moulin de Saint-Denis, sur la

colline de Kerallan.

Longtemps il avait eu comme résidence le logis somptueux élevé par les

soins du vicomte Jean II pour son fils Claude et timbré aux armes à neuf

macles des Rohan. Puis Charles de Liscouët l’avait abandonné pour le

palais rural de Lanniron.

L’intronisation de l’évêque comptait parmi les fastes quimpérois. Le

prélat était reçu en grande pompe à la porte Sainte-Catherine et conduit

à la cathédrale dans une chaise que portaient le vicomte du Faou, les

sires de Guengat, de Ploeuc et de Névet. Il percevait sur les bourgeois

et les marchands diverses redevances: la taille de mai, le billot de

Cornouaille.

Mais ces beaux temps n’avaient pas duré. Dès le règne de Louis XIII,

l’évêque avait dû rendre les clés de ville au gouverneur. Puis il avait

vu restreindre, de plus en plus, au bénéfice du Présidial, sa

juridiction des Réguaires. Le XVIIe et le XVIIIe siècles avaient été

remplis par la lutte sournoise, mais acharnée, de l’évêque et du

sénéchal. Tout était prétexte, pour ces deux personnages, à chicanes et

à procédures. Une nuit, le sénéchal faisait planter, devant

Saint-Corentin, une potence aux armes royales, ou bien, profitant d’une

tournée pastorale, il faisait enlever, de ruse, au Porchet de baptême,

l’étalon de pierre communal dont il faisait piquer les armoiries.

La communauté de ville, dans cette guerre sans merci, se fit l’alliée de

la monarchie, profitant elle-même des circonstances pour arracher à

l’évêque de sérieux avantages: l’administration de la léproserie, la

libre disposition des levées d’impôts, le droit d’user, comme église

privative, de la chapelle du Guéodet.

Sans doute l’évêque jouait-il encore un rôle important dans la cité, et

telles figures de prélats, comme de Coëtlogon et Saint-Luc, se détachent

en assez beau relief sur cette partie agitée de l’histoire bretonne.

Mais il souffrait dans son prestige, et son impécuniosité s’aggravait

d’inquiétudes que lui inspirait le chapitre.

Les chanoines de Saint-Corentin se sont, de tout temps, distingués par

une assez grande liberté d’allures et par une curiosité intellectuelle

très vive. En dehors des offices et des prières, ils étaient mêlés à la

vie du siècle, en partageant les agitations, les engouements, les

révoltes, les enthousiasmes.

Au XVIe siècle, déjà, il leur arrivait, au sortir de la messe, de

s’arrêter à la taverne de messire Denys Perrault, à l’angle de la Tour

du Chastel et de la rue Obscure et d’y trinquer volontiers, en discutant

sur un point de droit ou d’histoire. Ou bien, retirés dans la solitude

de leurs maisons prébendales, ils s’adonnaient aux délices parfois

dangereuses des études profanes.

Plus que quiconque, à Quimper, ils donnèrent, au dix-huitième siècle,

dans les idées des philosophes et des Encyclopédistes. De même

sacrifièrent-ils au culte de Mesmer, alors en honneur jusque dans cette

capitale perdue de la Basse-Bretagne. Cet esprit du siècle, tout de

révolte et de curiosité malsaine, n’épargna point, à Quimper, les ordres

monastiques; il souffla jusque dans les cellules des couvents et sous

les arcades des cloîtres. Les Cordeliers et les Bénédictins de Loc-Maria

en furent particulièrement infectés.

Les premiers, depuis longtemps déjà s’étaient écartés de la stricte

observance de la règle franciscaine; l’évêque de Saint-Luc fut un des

plus ardents à tonner contre la «race cordière» tombée dans

l’avilissement et à se plaindre de la «conduite désordonnée de ces

religieux». Mais les moniales de Loc-Maria lui devaient causer une peine

plus amère.

Traitant leur prieure avec arrogance et dédain, ces religieuses ne

fréquentaient qu’irrégulièrement les offices, n’assistaient point à la

lecture de la méditation après complies, ou n’y faisaient que rire ou

murmurer. Dame Sylvie de Saint-Maur passait son temps à lire des romans.

Elles se plaignaient de la nourriture, exigeant que les sauces fussent

confectionnées avec du beurre frais. Elles jetaient à la tête de la

supérieure les mets qui ne leur plaisaient point, montaient sur les murs

et aux arbres pour en dérober les fruits. Pour ne point assister à de

pareils désordres, les dames de Kerbiquet et de Lansullien préférèrent

se retirer dans une solitude plus parfaite, au petit Loc-Maria.

* * * * *

Tandis que le clergé criait misère et que les nobles, pour ne point

déroger, se ruinaient le plus élégamment du monde et s’acheminaient à

leur perte sur une musique allègre de rigodon, les bourgeois, avec

persévérance, accaparaient les places lucratives de l’industrie et du

négoce. A tout considérer, eux seuls, au XVIIIe siècle, à Quimper, comme

en la plupart des villes, jouissaient de réels privilèges et voyaient se

développer à la fois leur richesse et leur prestige. En cette fin

d’ancien régime, où le machinisme n’avait pas encore ruiné les petites

manufactures, Quimper était un centre vivant d’industries domestiques.

Comme à Locronan, on y tissait la toile: rosconnes, toile à voiles,

gratiennes, noyales simples ou triples, bandes de ris et toiles à façon

de Hollande. Dans un rayon de plusieurs lieues, les villages

retentissaient du bourdonnement des métiers, des chansons des tisserands

et du bruit des marteaux pilant la toile en cadence. Les bourgeois de

Quimper contrôlaient cette industrie, dont leur revenait la meilleure

part des bénéfices.

Quimper comptait bon nombre d’autres industries prospères: celles des

faïenciers de Loc-Maria, des cordonniers et galochiers, qui tenaient

boutique dans les vieux logis de la rue Kéréon, des lardiers de la rue

du Sallé, des drapiers et des brasseurs de bière, des mégissiers ou

tanneurs qui avaient leurs ateliers malodorants aux alentours de la

place Toul-al-Laër.

Le commerce de mer était également la source de bons profits. Quimper

était, avec Concarneau, le grand débouché des Cornouailles. La marée

amenait jusqu’à la rabine du Pénity «les vaisseaux de médiocre bord» qui

y chargeaient à destination des ports anglais ou espagnols, ou des pays

francs de l’Adour, les produits du commerce local.

Certains bourgeois, mais assez rares, se tournaient vers les Amériques,

où ils cherchaient des débouchés nouveaux pour la «marchandise»;

d’autres étaient subrécargues sur les vaisseaux des Indes ou couraient

dans les pays lointains les belles aventures. Quelques-uns revinrent

avec des fortunes. René Madec connut au service du Grand Mogol, une

destinée extraordinaire, puis, plus heureux que Dupleix, reparut dans sa

ville natale, chargé d’or et de gloire.

Pour les Quimpérois de goût sédentaire ou qui ne disposaient que d’un

pécule modeste, il y avait une foule de charges roturières, médiocres

sans doute, mais qui leur permettaient de faire quelque figure dans la

société cornouaillaise. Autour des sièges inférieurs de judicature, du

Présidial, des Réguaires, de l’Amirauté, gravitait tout un monde de

robins: bailli, sénéchal, conseillers, procureurs, avocats du roi,

huissiers, clercs, commis, sans compter le fretin des autres offices.

Tout ce monde, pour vivre, raffinait en chicanes, multipliait les actes,

les constats, les vacations, les témoignages. Les juges des présidiaux

poussèrent, un jour, si loin leurs exigences, qu’ils furent condamnés à

rendre la moitié des épices, avec ordre de montrer, dans l’avenir, plus

de mesure.

Détenant ainsi la meilleure part de la richesse, les bourgeois eurent

pour souci d’imiter les nobles, dont ils enviaient les titres et les

honneurs. Ils prêtaient, à taux d’usure, aux gentilshommes obérés, puis,

pour recouvrer leur créance, les dépossédaient pièce par pièce, de leurs

fermes, de leurs terres, du manoir ancestral, dont ils faisaient leur

maison de plaisance.

Sous couleur d’éviter des confusions possibles en un pays où les

patronymes ne variaient guère, ils accolaient à leur nom de roture le

nom de la terre noble ainsi mal acquise. Même il leur arrivait de

prendre, avec le titre, les armoiries et, dans la chapelle la plus

voisine, à la place des anciens donateurs, les droits d’enfeu et de

verrière.

Tous ces bourgeois à particule devenaient autant de monsieur Jourdain au

petit pied, mais souvent rogues et durs, fiers de leur titre usurpé,

capables, si le peuple se plaignait, de le menacer, comme leurs pareils

de Pont-l’Abbé, de le réduire par la disette plat «comme un sou marqué

de six liards».

Ils s’exerçaient, avec une bonne volonté touchante, à prendre le ton

dédaigneux et les belles façons des gentilshommes. Les hommes portaient

la perruque à frimas, les femmes suivaient, comme à Paris, la mode des

catogans et des cadenettes. Telle main qui, de longues années, dans

quelque arrière-boutique, avait mesuré des aunes de berlinge,

s’appliquait à des saluts négligents ou à secouer, d’une chiquenaude,

quelques brins de tabac sur la dentelle d’un jabot.

Les bourgeois enrichis avaient maison de campagne et maison de ville,

menaient grand train, faisaient chère lie. Quimper, rapporte Cambry,

était à cette époque, «une ville de chanoines». Tout ce qui pouvait

garnir une bonne table s’y trouvait en abondance. La gaîté

cornouaillaise, grasse et volontiers vulgaire, y débordait après boire,

à la fin des repas, en des couplets de cet accent:

_Le Champenois, le Bourguignon

Font part de leur bon vin à maint autre canton;

Si Bacchus en plantait de pareil en Bretagne,

On y connaîtrait mieux la valeur de ce don,

Et loin de l’envoyer en Bourgogne, en Champagne,

Tout passerait par le gosier breton,

Même la lie et le bondon._

Le plaisir du jeu s’alliait à celui de la table. On jouait ferme à

Quimper. Le prix seul des cartes, d’après des rapports d’intendant,

était, pour cette ville, une imposition de dix mille livres. Ce fut une

fureur qui gagna les femmes, les jeunes filles et occasionna la ruine de

plusieurs familles. Ainsi les lieux les plus décents prirent des airs de

tripots. L’évêque s’en inquiéta et pria l’intendant de Bretagne d’y

porter remède.

La fureur du jeu n’avait d’égale que l’ardeur de la danse. Les bals sans

répit, se succédaient tout l’hiver. Il fallut en écarter, de force, les

trop jeunes filles et les jeunes gens du collège. Et les danseuses s’y

adonnèrent avec une telle frénésie, que l’évêque de Saint-Luc les

stigmatisa du haut de la chaire, les mettant au rang des filles de

Saint-Honoré. Elles ne laissèrent point d’en être piquées.

Le spectacle ne fut pas un divertissement moins suivi. Une salle de

théâtre, grâce à une souscription publique, fut construite à l’angle du

Guéodet. On y donnait l’opéra et la comédie. Mais les acteurs en étaient

le plus souvent des jeunes bourgeois amateurs, qui y trouvaient surtout

l’avantage de conter fleurette, aux entr’actes, dans l’ombre des

coulisses, à quelque Clorinde ou à quelque Cydalise enrubannée.

De loin en loin, venant de Lorient ou de Brest, passait une troupe

régulière. L’usage, à ces représentations élégantes, était de n’entrer

qu’aux trois coups, de déranger beaucoup de monde pour se faire

remarquer davantage, puis de gagner son fauteuil ou sa loge en serrant

force mains, en se confondant en révérences, dans une grande rumeur de

chaises heurtées et de robes froissées.

Les bourgeois plus rassis disposaient de plaisirs moins tumultueux. Ils

s’en allaient voir jouer à la paume près des Cordeliers, ou prendre

l’air sous les ombrages du Parc Costy, qui était le rendez-vous des

élégantes et qui passait alors, même aux yeux d’Arthur Young, pour l’une

des plus belles promenades du royaume. Ils s’y promenaient du couvent de

la Retraite au pont tremblant du Pénity, suivant le va et vient des

navires à l’heure des marées.

Il était, d’ailleurs, assez rare, qu’il n’y eût à Quimper quelque

solennité de nature à flatter la vanité bourgeoise et à enchanter les

badauds. Tantôt c’était une revue de la milice urbaine ou de

l’arrière-ban, un _Te Deum_ d’action de grâces aux Cordeliers ou à la

cathédrale; tantôt c’était une réception en l’honneur d’un délégué aux

États ou l’installation d’un sénéchal.

* * * * *

Le menu peuple quimpérois prenait sa part de ces plaisirs. Il semble

bien qu’il jouissait, dans les dernières années de l’Ancien Régime,

d’une aisance relative.

Tous les voyageurs qui visitèrent Quimper à cette époque s’accordent à

reconnaître que la vie s’y écoulait, sans heurt et sans misère. Un

marchand de Dijon, François Merlin, que les nécessités du négoce

amenèrent en Cornouaille, raconte ainsi son entrée dans la ville, par un

soir de mai de 1785:

«J’arrive, j’entre par la rue Neuve, je traverse la place

Saint-Corentin, la rue Kéréon. Tout cela me paraît fort animé. Des

groupes d’enfants chantent et dansent. Les femmes, les jeunes filles

causent sur les portes avec autant de volubilité que de gaîté. Mon âme

se remue à ces tableaux de joie naïve...»

Ce bon populaire saisissait lui-même toutes les occasions de se réjouir.

Les artisans allaient au spectacle, le dimanche; on leur donnait de

temps à autre «des rôles à tablier». L’été, ils avaient la ressource des

pardons, où ils mangeaient des «cornics» dans l’ombre des chapelles et

jouaient aux noix sous les hêtres de la Mère de Dieu.

Certaines survivances du temps féodal étaient elles-mêmes prétextes à

réunions et charivaris. C’est ainsi qu’à l’office des Ténèbres, chaque

année, quatre vassaux de Coëtfao, exerçant un droit très ancien,

pénétraient dans la cathédrale, s’asseyaient sans façon, dans le chœur,

au milieu des chanoines, puis faisaient le tour de l’église, cornaillant

à pleins poumons dans des instruments barbares. Puis ils régalaient du

même concert les paisibles bourgeois de la Ville-Close.

Seules, les corporations maudites des barattiers, des caqueux ou

tourneurs de cordes étaient tenues à l’écart de ces amusements. Ils

vivaient parqués comme en un ghetto, proche la porte Sainte-Catherine,

dans le quartier de l’ancienne léproserie. Étant de ceux qui lièrent

Jésus, ils passaient pour souffrir le flux de sang, au Vendredi saint,

et leur métier, comme ailleurs celui de bourreau, était considéré comme

«fort infâme et ignominieux».

* * * * *

Telle était, il y a deux siècles, la vie de Quimper, petite capitale des

Cornouailles. Il ne semble guère que, depuis lors, elle ait beaucoup

changé. Certains quartiers des faubourgs ont pu se parer du sourire des

pierres neuves, mais les gens sont demeurés immuables, comme les lignes

du paysage ou comme le rythme des marées.

Tel aujourd’hui qu’il y a deux siècles, le Quimpérois a le teint frais,

le parler volubile, la démarche aisée du «noble homme» sur qui ne pèse

pas l’insécurité des lendemains. Il a comme jadis, le plus grand souci

des dignités, titres, honneurs et préséances. Porte-robe ou pèse-épices,

il jette sur le campagnard qui, deux fois la semaine, lui vient vendre

ses produits, un regard où subsiste quelque trace d’un dédain

héréditaire. Le Fouesnantais demeure pour lui le «malez», le Bigouden le

«drant Doué» dont, aux époques de misère, il appréhenda les révoltes. Il

aime le plaisir, d’où qu’il vienne: les jeux, les cafés, la danse, les

beaux cortèges et recherche d’un même cœur la joie mystique des pardons

et les délices païennes du Carnaval.

Fier de sa ville, sensible au privilège d’y habiter, il n’a guère

l’attention tournée vers ce qui se passe au dehors. La marée, qui lui

rend visite deux fois par jour, ni les voiliers qui penchent leurs

vergues sur le silence des quais, ne lui ont point donné le goût des

desseins aventureux ni des lointains voyages. Les Kerlérec et les René

Madec y furent, de tout temps, des exceptions très rares. Hémon eût

mieux aimé, affirme-t-on, être buraliste à Bénodet que gouverneur en

Algérie.

Le Quimpérois vit d’un assez mauvais œil, vers le déclin du dernier

siècle, créer le chemin de fer qui devait le sortir de son isolement.

Certains originaux de l’époque manifestèrent, paraît-il, leur regret, en

faisant à la vieille Bretagne des funérailles symboliques, et fort

heureusement prématurées.

Encore de nos jours, Quimper compte bon nombre de ces «émigrés de

l’intérieur»,--pareils au Piphanic de l’_Ame bretonne_,--obstinément

fidèles aux modes et aux usages du passé. Telle respectable aïeule, à

besicles et à rotonde, que vous croiserez chaque matin, entre les Halles

et la Terre au Duc; tel vieux bourgeois à sous-pieds et à feutre clairs,

la moustache en bataille, raide et sec comme un demi-solde, sont, à n’en

point douter, des contemporains de Balzac qui se refusent à rien

apprendre et à rien oublier.

Mais si le Quimpérois s’attache à sa ville, s’il a le respect des

vieilles pierres et des vieilles habitudes, peut-être est-ce par routine

et indolence autant que par véritable culte des choses du passé.

Accoutumé depuis des siècles à vivre sans tracas, derrière le double

rempart de ses murailles et de ses collines, il s’est acquis un vieux

fonds d’épicurisme et d’aimable insouciance.

Il n’est pas, plus que jadis, l’homme des emportements fougueux ni des

enthousiasmes inconsidérés. Son âme est indécise et douce comme les

ciels de Cornouaille; elle a la sérénité des barques qui remontent, le

soir, entre les peupliers des rives, sur le frisson vert des marées.

Tout en elle continue d’être mesure, prudence, harmonie.

Même dans les luttes politiques, le Quimpérois aime le bon ton et les

nobles harangues. Il fut porté de tout temps aux opinions moyennes, et

toutes les fois qu’il dut prendre parti, batailla du côté des sages et

des forts. Il ne bougea point durant la révolte des Bonnets Rouges,

alors que les tocsins, sonnant aux églises, depuis lors découronnées, de

Lambour et de Languivoa, appelaient au sac des châteaux les Bigoudens

rebelles. Il fut avec Maupeou pour la réforme des Parlements. Aux jours

tragiques de la Terreur, il offrit un asile aux Girondins traqués et

Louvet, aussi longtemps qu’il lui plut, vécut son idylle avec Lodoïska

dans son refuge de Penhars.

S’il a parfois eu le mérite de montrer le chemin, le Quimpérois ne s’y

est jamais engagé bien résolument. Et c’est ainsi que Kervélégant, après

s’être laissé gagner par la grande contagion révolutionnaire, s’éteignit

vingt ans plus tard dans sa solitude de Toulgoët, réconcilié avec

l’Église et la monarchie, tenaillé par l’angoisse et le remords.

* * * * *

De même la religion cornouaillaise est aimable, paisible, dénuée des

grands élans mystiques et des ardeurs du prosélytisme. Elle est affaire

d’intérêt et d’habitude bien plutôt qu’ardente effusion du cœur. Quimper

a fourni à l’Église bon nombre d’esprits ingénieux et retors, comme

Bougeant ou Hardouyn, capables de soutenir d’étincelants paradoxes, ou

de batailler ferme sur des points de littérature et d’histoire, mais ce

ne fut jamais la ville des missionnaires ni des prédicateurs.

Elle possède une admirable cathédrale, mais elle la dut au faste de ses

princes, au zèle de ses prélats, bien plutôt qu’à l’emportement

irraisonné de la foi populaire. Ce fut une construction de style

français, ou normand, au fond de la Bretagne légendaire.

Elle a, dans sa sobriété sculpturale, dans ses arc-boutants à double

vol, dans les lignes nettes de sa façade et le mouvement de ses hautes

verrières, quelque chose de trop régulier et d’une ordonnance trop

solennelle, qui ne s’accorde pas avec le caractère tourmenté de la foi

bretonne. L’ombre équestre de Gradlon la couvre plus encore que le

reflet mystique de la croix.

Aussi, peut-être, n’éprouve-t-on pas, à la considérer, l’angoisse

religieuse qui vous saisit devant des sanctuaires, plus humbles, de

Bretagne, mais où les croyants se sentent plus véritablement dans la

maison de Dieu; tels le Kreisker de Saint-Pol, qui est l’envol déchirant

d’une plainte vers l’infini du ciel léonard; la basilique de Guingamp,

avec son Porche aux Ducs et sa demi-nuit émouvante que continuent de

hanter les terreurs médiévales, ou même la cathédrale de Tréguier, dans

laquelle le peuple trégorrois, qui n’est sceptique et léger qu’en

apparence, a prodigué les trésors d’une adorable spiritualité.

Mais semblable aux grandes coquettes qui n’apparaissent qu’à leurs

dévots dans la plénitude de leurs attraits, la cathédrale de Quimper ne

revêt toute sa beauté qu’à différentes saisons et à différentes heures.

Les lichens qui la revêtent d’une patine vivante prennent, selon le jour

et l’état de l’atmosphère, des teintes rares et d’une admirable variété.

Ils lui tissent, aux soirs d’été, une robe éblouissante comme la tunique

de la Vierge, parée de tous les roses et de tous les ors, et qui

contraste avec la tristesse noire des vieux quartiers environnants.

Aussitôt après les pluies d’orage, quand un soleil pâle l’inonde, elle a

des reflets d’émeraude. Elle est belle encore, à certains tombers de

jour, vue des hauteurs de Kerfeunteun ou de la Terre Noire. Les brumes

de l’Odet et les fumées du soir, qui montent des vieux toits, recouvrent

la ville d’un voile opaque, assez semblable à ces nuées laineuses, au

milieu desquelles Dieu le père apparaît aux hommes, dans les tableaux

des primitifs. A peine, de cette blancheur, émergent quelques pignons

aigus et quelques crêtes de collines. Et Saint-Corentin, détachant de

cette brume ses flèches jumelles, apparaît comme un édifice d’un autre

temps, dans un décor fabuleux. On imagine, à sa base, toute la vie du

passé: le silence des hôtels clos et des vieilles maisons prébendales,

le va-et-vient des petites gens dans les ruelles du Guéodet, et, tapies

entre les arc-boutants, les échoppes chétives, toutes vibrantes du

fracas des orgues et du tumulte des carillons.

Pour l’intérieur, il faut le visiter, en août ou septembre, à l’une de

ces heures du soir qui sont, a dit Barrès, le triomphe des cathédrales.

Le soleil, tombant derrière les collines de Penhars, éclaire la nef d’un

dernier rayon qui, rasant les piliers, maintient les bas-côtés dans

l’ombre. Cette lueur s’attarde, en blancs reflets, aux accoudoirs des

prie-Dieu, aux faisceaux des colonnades et au larmier du triforium,

flamboie en traits de feu au vermillon et au sinople des verrières. Un

silence étonnant plane sous la haute voûte, infléchie vers les pays de

l’ombre comme la tête affaissée du Christ à l’heure de l’agonie.

C’est par un soir pareil que Renan dut la voir et prêter l’oreille à la

«double prière» des fidèles assemblés: d’un côté, les hommes debout; de

l’autre «les femmes agenouillées, formant comme une mer immobile de

coiffes blanches».

Car Renan, une seule fois dans sa vie, fit le voyage de Quimper. C’était

au mois d’août 1884. Il avait parcouru les terres lointaines

d’Orient--«_ar broïo huel_»,--et, dépassant la soixantaine, ne s’était

jamais aventuré, vers l’Ouest breton, plus loin que Locquémau et

Saint-Michel-en-Grève. Arrivé donc au seuil de la vieillesse, le désir

lui vint de réparer cette ignorance des Armoricains du Nord, pour qui

l’Arez, conformément à son étymologie, est vraiment une barrière, une

séparation. Et, peut-être aussi, connaissant le dicton de Cornouaille:

«_An hini ne ra ket an Droveny e beo_[2]»...

fut-il poussé à ce voyage au pays de Saint-Ronan par la crainte, s’il ne

l’accomplissait vivant, d’avoir à le faire après sa mort, avançant

chaque jour de la longueur de son cercueil.

[2] Celui qui ne fait point de son vivant sa Troménie...

Le bourdon en main, il prit donc le chemin oublié des pélerinages. Et,

dans ce retour au pays, qui fut peut-être celui de ses plus lointaines

origines, Hémon et Luzel, ses guides en Cornouaille, tinrent le rôle des

grands bœufs blancs de la légende.

L’on imagine l’impression du magicien, toute de douceur et

d’enchantement, quand, tournant le dos au Léon rugueux et triste, il vit

se déployer sous son regard la Cornouaille heureuse et, par une

échancrure des monts, entre la double ondulation du Ménez-Kerné et du

Ménez-Hom, le Porzay verdoyant, avec ses troménies, ses chapelles, ses

fontaines, terre des héros et des saints.

Elle ne dut guère différer, cette impression, de celle qu’il éprouva,

vingt ans plus tôt, en quittant les champs d’Hébron, désert de pierres

et de broussailles, pour le pays de Chanaan, couvert de bois d’oliviers

et de champs rouges d’anémones.

Du coup tombèrent toutes les préventions qu’en Breton du Nord il pouvait

nourrir contre le pays de Kerné. La Cornouaille lui apparut, sans aucun

doute, comme une proche cousine du Trégor, mais plus fraîche encore et

plus reposante, comme la contrée de ses aspirations et de son cœur. De

même, Quimper lui dut rappeler, à plus d’un titre, le Tréguier de son

enfance, avec ses rumeurs de cloches, son cloître, ses couvents, sa

cathédrale, ses venelles tendues de silence, le parfum âcre de la marée,

refoulant l’Odet vers ses sources, et jusqu’aux invalides de son

hospice, jouant interminablement aux cartes sous les marronniers du

Chapitre.

* * * * *

Mais ce qui, plus que toute chose, dut infiniment le séduire, ce fut le

caractère même de l’âme quimpéroise, où sa propre âme se mirait.

«Le mal de notre temps, dit-il à ce propos, avec son ordinaire bonhomie,

c’est l’âpreté dans les jugements, quelque chose de rogue et de dur, un

ton âpre que l’on aurait tout au plus le droit de prendre si l’on était

en possession de la vérité absolue. Nous autres, que beaucoup de

circonstances ont tenus jusqu’ici en dehors de la grande arène du monde,

nous avons des nerfs moins excités, un sens plus rassis. Nous sommes en

tout des modérés.»

Et pour des raisons pareilles, la Quimpéroise dut lui plaire. Il l’aima

pour la langueur tranquille de ses yeux, pour sa grâce aimable et

modeste, pour son goût de mesure qui lui fait apprécier le charme d’une

coiffe minuscule et d’un sobre ajustement, pour son amour de la jeunesse

et de la vie qui la porte à souhaiter, comme le meilleur des biens, «des

yeux gardant indéfiniment leur attrait, des lèvres fraîches pendant

mille ans, des cheveux qui ne blanchiraient jamais».

Amoureuse, elle l’est certes, mais sans fougue ni folie, tempérant par

un souci d’harmonie et de bienséance les ardeurs de la passion. Elle est

assez semblable à ces madones lombardes, radieuses et pacifiques, qui

penchent sur leur «bambino» la tiédeur de leur chair heureuse et le doux

éclat de leur sourire bleu de lin.

* * * * *

Depuis ce beau voyage de Renan, près d’un demi-siècle a passé; Quimper a

cessé d’être en dehors de la grande arène du monde. Elle n’a pas manqué

de subir, comme les lieux les plus vénérables de la terre,

l’envahissement des goûts nouveaux, sous la forme des ponts métalliques,

des vastes hôtels, des banques, des garages, des bazars barbouillés de

crème et de sang de bœuf, des «hostelleries» meublées de vieux neuf, où

se débitent à la carte la langouste des Glénans et le gigot léonard.

Elle a connu la disgrâce des publicités outrancières, des murs bariolés

d’affiches, des panneaux-réclame clamant à chaque détour, sans modestie,

que l’Odet est une rivière sans rivale.

Mais elle n’en a point trop souffert dans son atmosphère ni dans ses

lignes essentielles.--«Ville délicieuse et parfaite, en a dit M. de

Chateaubriand, si florentine sous le regard de son vieux cavalier de

pierre...»

Et certes, tout y rappelle, comme à Florence, un long passé de poésie et

de gloire. Quimper aussi repose, dans son cadre d’harmonieuses collines,

comme un bouquet dans le creux d’un beau sein. Et la campagne qui

l’avoisine, toute alanguie des parfums du renouveau, respire, comme les

jardins toscans, un air d’opulence et de bonheur.

Mais nous ne lui avons point trouvé le visage sévère et dur qui frappa

Maurras comme un coup au cœur, en débouchant devant Sainte Marie

Nouvelle, non plus que chez ses habitants, «ces masques à figures

peintes, âpres enseignes du désir».

Les flèches de Saint-Corentin, émergeant des brumes, comme les piles

d’un pont mystique, sont aussi différentes des campaniles florentins,

aux arêtes nerveuses, et de la tour sombre du Bargello, que le roi

Gradlon-Meur, primitif et débonnaire, des tyrans magnifiques et

voluptueux qui furent les Médicis...

* * * * *

Quimper, ville toute de langueur et de charme, endormie, avec ses rêves,

ses souvenirs, sous les fins brouillards de Cornouaille, nous te

reverrons à la tombée de l’arrière-saison, quand les marronniers

joncheront de pourpre le Parc et la rabine et que l’automne t’aura

rendue à ton silence monacal.

Le temps ne sera pas encore venu des grands orages de novembre, où se

feront entendre, montant du pays Bigouden jusqu’à la Terre Noire, la

lamentation de la Torche et le tonnerre du ressac. Mais les premiers

froids auront rougi les joncs du Paludec et les châtaigniers hérisseront

de leurs bogues d’or roux le chemin de Kerlagatu.

Lors, au lieu des touristes bruyants, nous ne rencontrerons plus dans

tes rues, frôlant les boutiques, que les paysannes venues pour

s’approvisionner, au seuil de l’hiver, des villages lointains, ou, de

loin en loin, aux jours du vapeur d’Audierne, quelques groupes

d’Iliennes, au beau profil de Juives, promenant par les rues leur deuil

éternel.

Ce sera vers la première ombre de nuit, quand les glas de Saint-Mathieu

répondront aux cloches de Locmaria et de la cathédrale. Le jardin du

Chapitre, dans l’ombre immense du chevet, offrira à notre rêve un refuge

archaïque. Nous nous y assoierons, sous les lierres de la courtine, dans

le silence du chemin de ronde. Nous monterons par la rue Obscure, entre

le double rang des maisons grisonnes, dont les pignons, à cette heure

d’ombre, finiront, au-dessus de nos têtes, par se rejoindre. Nous

humerons l’odeur du beurre frit, autour des boutiques des crêpières, et

regarderons clignoter les lumières, aux vitres des fenêtres anciennes.

Tournant par la courtine de Kerfeunteun, nous reviendrons à petits pas,

longeant les hôtels muets, par le dédale des vieilles rues: des

Vendanges, de Kergariou, des Gentilshommes, où, selon la belle

expression de Barrès, «l’herbe verdoie sous un silence prodigieux».

Peut-être, nous penchant aux croisées, à travers les carreaux verdis, y

verrons-nous Mme de Pompery dansant un menuet, face au conseiller de

Silguy ou à M. de Keriner, et non loin, dans l’ombre propice d’une

plante verte ou d’un paravent, la belle Mme Colonna jouant en a-parte

son cœur avec un cadet du régiment de Beauce.

Ayant franchi le Steïr au pont Médard, nous poursuivrons notre promenade

et regagnerons la Terre au Duc par les venelles de la Gaze et du

Pain-Cuit.

Nous tendrons l’oreille aux voix du passé, montant des vieilles pierres;

longtemps encore, elles nous diront l’histoire d’un peuple aimable, fin,

sympathique entre tous, en ce qu’il sut joindre la gaîté, la tolérance,

l’esprit d’équilibre et de mesure à la poésie instinctive et à

l’idéalisme éternel de la race.

Aux jardins enchantés de Cornouaille · 第 7 / 25 题