De la morale fondée sur l’intérêt national.
Non seulement la morale fondée sur l’intérêt personnel met dans les
rapports des individus entre eux des calculs de prudence et d’égoïsme
qui en bannissent la sympathie, la confiance et la générosité; mais la
morale des hommes publics, de ceux qui traitent au nom des nations, doit
être nécessairement pervertie par ce système. S’il est vrai que la
morale des individus puisse être fondée sur leur intérêt, c’est parce
que la société tout entière tend à l’ordre, et punit celui qui veut s’en
écarter; mais une nation, et surtout un État puissant, est comme un être
isolé que les lois de la réciprocité n’atteignent pas. On peut dire avec
vérité, qu’au bout d’un certain nombre d’années les nations injustes
succombent à la haine qu’inspirent leurs injustices; mais plusieurs
générations peuvent s’écouler avant que de si vastes fautes soient
punies, et je ne sais comment on pourrait prouver à un homme d’État,
dans toutes les circonstances, que telle résolution, condamnable en
elle-même, n’est pas utile, et que la morale et la politique sont
toujours d’accord; aussi ne le prouve-t-on pas, et c’est presque un
axiome reçu, qu’on ne peut les réunir.
Cependant, que deviendrait le genre humain, si la morale n’était plus
qu’un conte de vieille femme fait pour consoler les faibles, en
attendant qu’ils soient les plus forts? Comment pourrait-elle rester en
honneur dans les relations privées, s’il était convenu que l’objet des
regards de tous, que le gouvernement peut s’en passer? et comment cela
ne serait-il pas convenu, si l’intérêt est la base de la morale? Il y a,
nul ne peut le nier, des circonstances où ces grandes masses qu’on
appelle des empires, ces grandes masses en état de nature l’une envers
l’autre, trouvent un avantage momentané à commettre une injustice; mais
la génération qui suit en a presque toujours souffert.
Kant, dans ses écrits sur la morale politique, montre avec la plus
grande force, que nulle exception ne peut être admise dans le code du
devoir. En effet, quand on s’appuie des circonstances pour justifier une
action immorale, sur quel principe pourrait-on se fonder pour s’arrêter
à telle ou telle borne? les passions naturelles les plus impétueuses ne
seraient-elles pas encore plus aisément justifiées par les calculs de la
raison, si l’on admettait l’intérêt public ou particulier comme une
excuse de l’injustice?
Quand, à l’époque la plus sanglante de la révolution, on a voulu
autoriser tous les crimes, on a nommé le gouvernement _comité de salut
public_; c’était mettre en lumière cette maxime reçue: Que le salut du
peuple est la suprême loi. La suprême loi, c’est la justice. Quand il
serait prouvé qu’on servirait les intérêts terrestres d’un peuple par
une bassesse ou par une injustice, on serait également vil ou criminel
en la commettant; car l’intégrité des principes de la morale importe
plus que les intérêts des peuples. L’individu et la société sont
responsables, avant tout, de l’héritage céleste qui doit être transmis
aux générations successives de la race humaine. Il faut que la fierté,
la générosité, l’équité, tous les sentiments magnanimes enfin, soient
sauvés, à nos dépens d’abord, et même aux dépens des autres, puisque les
autres doivent, comme nous, s’immoler à ces sentiments.
L’injustice sacrifie toujours une portion quelconque de la société à
l’autre. Jusqu’à quel calcul arithmétique ce sacrifice est-il commandé?
La majorité peut-elle disposer de la minorité, si l’une l’emporte à
peine de quelques voix sur l’autre? Les membres d’une même famille, une
compagnie de négociants, les nobles, les ecclésiastiques, quelque
nombreux qu’ils soient, n’ont pas le droit de dire que tout doit céder à
leur intérêt; mais quand une réunion quelconque, fût-elle aussi peu
considérable que celle des Romains dans leur origine; quand cette
réunion, dis-je, s’appelle une nation, tout lui serait permis pour se
faire du bien! Le mot de nation serait alors synonyme de celui de
_légion_, que s’attribue le démon dans l’Évangile; néanmoins, il n’y a
pas plus de motif pour sacrifier le devoir à une nation qu’à toute autre
collection d’hommes.
Ce n’est pas le nombre des individus qui constitue leur importance en
morale. Lorsqu’un innocent meurt sur l’échafaud, des générations
entières s’occupent de son malheur, tandis que des milliers d’hommes
périssent dans une bataille sans qu’on s’informe de leur sort. D’où
vient cette prodigieuse différence que mettent tous les hommes entre
l’injustice commise envers un seul et la mort de plusieurs? c’est à
cause de l’importance que tous attachent à la loi morale; elle est mille
fois plus que la vie physique dans l’univers, et dans l’âme de chacun de
nous, qui est aussi un univers.
Si l’on ne fait de la morale qu’un calcul de prudence et de sagesse, une
économie de ménage, il y a presque de l’énergie à n’en pas vouloir. Une
sorte de ridicule s’attache aux hommes d’État qui conservent encore ce
qu’on appelle des maximes romanesques, la fidélité dans les engagements,
le respect pour les droits individuels, etc. On pardonne ces scrupules
aux particuliers, qui sont bien les maîtres d’être dupes à leurs propres
dépens; mais quand il s’agit de ceux qui disposent du destin des
peuples, il y aurait des circonstances où l’on pourrait les blâmer
d’être justes, et leur faire un tort de la loyauté; car si la morale
privée est fondée sur l’intérêt personnel, à plus forte raison la morale
publique doit-elle l’être sur l’intérêt national, et cette morale,
suivant l’occasion, pourrait faire un devoir des plus grands forfaits,
tant il est facile de conduire à l’absurde celui qui s’écarte des
simples bases de la vérité. Rousseau a dit _qu’il n’était pas permis à
une nation d’acheter la révolution la plus désirable par le sang d’un
innocent_; ces simples paroles renferment ce qu’il y a de vrai, de
sacré, de divin dans la destinée de l’homme.
Ce n’est sûrement pas pour les avantages de cette vie, pour assurer
quelques jouissances de plus à quelques jours d’existence, et retarder
un peu la mort de quelques mourants, que la conscience et la religion
nous ont été données. C’est pour que des créatures en possession du
libre arbitre choisissent ce qui est juste, en sacrifiant ce qui est
profitable, préfèrent l’avenir au présent, l’invisible au visible, et la
dignité de l’espèce humaine à la conservation même des individus.
Les individus sont vertueux quand ils sacrifient leur intérêt
particulier à l’intérêt général; mais les gouvernements sont à leur tour
des individus qui doivent immoler leurs avantages personnels à la loi du
devoir; si la morale des hommes d’État n’était fondée que sur le bien
public, elle pourrait les conduire au crime, si ce n’est toujours, au
moins quelquefois, et c’est assez d’une seule exception justifiée pour
qu’il n’y ait plus de morale dans le monde; car tous les principes vrais
sont absolus: si deux et deux ne font pas quatre, les plus profonds
calculs de l’algèbre sont absurdes; s’il y a dans la théorie un seul cas
où l’homme doive manquer à son devoir, toutes les maximes philosophiques
et religieuses sont renversées, et ce qui reste n’est plus que de la
prudence ou de l’hypocrisie.
Qu’il me soit permis de citer l’exemple de mon père, puisqu’il
s’applique directement à la question dont il s’agit. On a beaucoup
répété que M. Necker ne connaissait pas les hommes parce qu’il s’était
refusé dans plusieurs circonstances aux moyens de corruption ou de
violence dont on croyait les avantages certains. J’ose dire que personne
ne peut lire les ouvrages de M. Necker, _l’Histoire de la Révolution de
France, le Pouvoir exécutif dans les grands États_, etc., sans y trouver
des vues lumineuses sur le cœur humain; et je ne serai démentie par
aucun de ceux qui ont vécu dans l’intimité de M. Necker, quand je dirai
qu’il avait à se défendre, malgré son admirable bonté, d’un penchant
assez vif pour la moquerie, et d’une façon un peu sévère de juger la
médiocrité de l’esprit ou de l’âme: ce qu’il a écrit sur le _Bonheur des
Sots_ suffit, ce me semble, pour le prouver. Enfin, comme il joignait à
toutes ses autres qualités celle d’être éminemment un homme d’esprit,
personne ne le surpassait dans la connaissance fine et profonde de ceux
avec lesquels il avait quelque relation; mais il s’était décidé par un
acte de sa conscience à ne jamais reculer devant les conséquences,
quelles qu’elles fussent, d’une résolution commandée par le devoir. On
peut juger diversement les événements de la révolution française; mais
je crois impossible à un observateur impartial de nier qu’un tel
principe généralement adopté n’eût sauvé la France des maux dont elle a
gémi, et, ce qui est pis encore, de l’exemple qu’elle a donné.
Pendant les époques les plus funestes de la terreur, beaucoup d’honnêtes
gens ont accepté des emplois dans l’administration et même dans les
tribunaux criminels, soit pour y faire du bien, soit pour diminuer le
mal qui s’y commettait; et tous s’appuyaient sur un raisonnement assez
généralement reçu, c’est qu’ils empêchaient un scélérat d’occuper la
place qu’ils remplissaient, et rendaient ainsi service aux opprimés. Se
permettre de mauvais moyens pour un but que l’on croit bon, c’est une
maxime de conduite singulièrement vicieuse dans son principe. Les hommes
ne savent rien de l’avenir, rien d’eux-mêmes pour demain; dans chaque
circonstance et dans tous les instants le devoir est impératif, les
combinaisons de l’esprit sur les suites qu’on peut prévoir n’y doivent
entrer pour rien.
De quel droit des hommes qui étaient les instruments d’une autorité
factieuse conservaient-ils le titre d’honnêtes gens, parce qu’ils
faisaient avec douceur une chose injuste? Il eût bien mieux valu qu’elle
fût faite rudement, car il eût été plus difficile de la supporter; et de
tous les assemblages le plus corrupteur, c’est celui d’un décret
sanguinaire et d’un exécuteur bénin.
La bienfaisance que l’on peut exercer en détail, ne compense pas le mal
dont on est l’auteur en prêtant l’appui de son nom au parti que l’on
sert. Il faut professer le culte de la vertu sur la terre, afin que non
seulement les hommes de notre temps, mais ceux des siècles futurs, en
ressentent l’influence. L’ascendant d’un courageux exemple subsiste
encore mille ans après que les objets d’une charité passagère n’existent
plus. La leçon qu’il importe le plus de donner aux hommes dans ce monde,
et surtout dans la carrière publique, c’est de ne transiger avec aucune
considération quand il s’agit du devoir.
«[16]Dès qu’on se met à négocier avec les circonstances, tout est perdu,
car il n’est personne qui n’ait des circonstances. Les uns ont une
femme, des enfants, ou des neveux, pour lesquels il faut de la fortune;
d’autres un besoin d’activité, d’occupation; que sais-je, une quantité
de vertus, qui toutes conduisent à la nécessité d’avoir une place, à
laquelle soient attachés de l’argent et du pouvoir. N’est-on pas las de
ces subterfuges, dont la révolution n’a cessé d’offrir l’exemple? L’on
ne rencontrait que des gens qui se plaignaient d’avoir été forcés de
quitter le repos qu’ils préféraient à tout, la vie domestique, dans
laquelle ils étaient impatients de rentrer, et l’on apprenait que ces
gens-là avaient employé les jours et les nuits à supplier qu’on les
contraignît de se dévouer à la chose publique, qui se passait
parfaitement d’eux.»
[16] Ce passage excita la plus grande rumeur à la censure. On eût dit
que ces observations pouvaient empêcher d’obtenir, et surtout de
demander des places.
Les législateurs anciens faisaient un devoir aux citoyens de se mêler
des intérêts politiques. La religion chrétienne doit inspirer une
disposition d’une tout autre nature, celle d’obéir à l’autorité, mais de
se tenir éloigné des affaires de l’État quand elles peuvent compromettre
la conscience. La différence qui existe entre les gouvernements anciens
et les gouvernements modernes explique cette opposition dans la manière
de considérer les relations des hommes envers leur patrie.
La science politique des anciens était intimement unie avec la religion
et la morale, l’état social était un corps plein de vie. Chaque individu
se considérait comme l’un de ses membres. La petitesse des États, le
nombre des esclaves qui resserrait encore de beaucoup celui des
citoyens, tout faisait un devoir d’agir pour une patrie qui avait besoin
de chacun de ses fils. Les magistrats, les guerriers, les artistes, les
philosophes, et presque les dieux, se mêlaient sur la place publique, et
les mêmes hommes tour à tour gagnaient une bataille, exposaient un
chef-d’œuvre, donnaient des lois à leur pays, ou cherchaient à découvrir
celles de l’univers.
Si l’on en excepte le très petit nombre de gouvernements libres, la
grandeur des États chez les modernes, et la concentration du pouvoir des
monarques, ont rendu, pour ainsi dire, la politique toute négative. Il
s’agit de ne pas se nuire les uns aux autres, et le gouvernement est
chargé de cette haute police, qui doit permettre à chacun de jouir des
avantages de la paix et de l’ordre social, en achetant cette sécurité
par de justes sacrifices. Le divin législateur des hommes commandait
donc la morale la plus adaptée à la situation du monde sous l’empire
romain, quand il faisait une loi du payement des tributs et de la
soumission au gouvernement, dans tout ce que le devoir ne défend pas;
mais il conseillait aussi avec la plus grande force la vie privée.
Les hommes qui veulent toujours mettre en théorie leurs penchants
individuels confondent habilement la morale antique et la morale
chrétienne;--il faut, disent-ils comme les anciens, servir sa patrie,
n’être pas un citoyen inutile dans l’État;--il faut, disent-ils comme
les chrétiens, se soumettre au pouvoir établi par la volonté de
Dieu.--C’est ainsi que le mélange du système de l’inertie et de celui de
l’action produit une double immoralité, tandis que pris séparément, l’un
et l’autre avaient droit au respect. L’activité des citoyens grecs et
romains, telle qu’elle pouvait s’exercer dans une république, était une
noble vertu. La force d’inertie chrétienne est aussi une vertu, et d’une
grande force; car le christianisme qu’on accuse de faiblesse est
invincible selon son esprit, c’est-à-dire dans l’énergie du refus. Mais
l’égoïsme patelin des hommes ambitieux leur enseigne l’art de combiner
les raisonnements opposés, afin de se mêler de tout comme un païen et de
se soumettre à tout comme un chrétien.
L’univers, mon ami, ne pense point à toi,
est ce qu’on peut dire maintenant à tout l’univers, les phénomènes
exceptés. Ce serait une vanité bien ridicule que de motiver dans tous
les cas l’activité politique par le prétexte de l’utilité dont on peut
être à son pays. Cette utilité n’est presque jamais qu’un nom pompeux
dont on revêt son intérêt personnel.
L’art des sophistes a toujours été d’opposer les devoirs les uns aux
autres. L’on ne cesse d’imaginer les circonstances dans lesquelles cette
affreuse perplexité pourrait exister. La plupart des fictions
dramatiques sont fondées là-dessus. Toutefois la vie réelle est plus
simple, l’on y voit souvent les vertus en combat avec les intérêts; mais
peut-être est-il vrai que jamais l’honnête homme, dans aucune occasion,
n’a pu douter de ce que le devoir lui commandait. La voix de la
conscience est si délicate qu’il est facile de l’étouffer; mais elle est
si pure, qu’il est impossible de la méconnaître.
Une devise connue contient, sous une forme simple, toute la théorie de
la morale: _Fais ce que dois, advienne que pourra_. Quand on établit, au
contraire, que la probité d’un homme public consiste à tout sacrifier
aux avantages temporels de sa nation, alors il peut se trouver beaucoup
d’occasions où par moralité on serait immoral. Ce sophisme est aussi
contradictoire dans le fond que dans la forme: ce serait traiter la
vertu comme une science conjecturale et tout à fait soumise aux
circonstances dans son application. Que Dieu garde le cœur humain d’une
telle responsabilité! Les lumières de notre esprit sont trop incertaines
pour que nous soyons en état de juger du moment où les éternelles lois
du devoir pourraient êtres suspendues; ou plutôt ce moment n’existe pas.
S’il était une fois généralement reconnu que l’intérêt national lui-même
doit être subordonné aux pensées plus hautes dont la vertu se compose,
combien l’homme consciencieux serait à l’aise! comme tout lui paraîtrait
clair en politique, tandis qu’auparavant une hésitation continuelle le
faisait trembler à chaque pas! C’est cette hésitation même qui a fait
regarder les honnêtes gens comme incapables des affaires d’État; on les
accusait de pusillanimité, de timidité, de crainte, et l’on appelait
ceux qui sacrifiaient légèrement le faible au puissant, et leurs
scrupules à leurs intérêts, des hommes d’_une nature énergique_. C’est
pourtant une énergie facile que celle qui tend à notre propre avantage,
ou même à celui d’une faction dominante: car tout ce qui se fait dans le
sens de la multitude est toujours de la faiblesse, quelque violent que
cela paraisse.
L’espèce humaine demande à grands cris qu’on sacrifie tout à son
intérêt, et finit par compromettre cet intérêt, à force de vouloir y
tout immoler; mais il serait temps de lui dire que son bonheur même,
dont on s’est tant servi comme prétexte, n’est sacré que dans ses
rapports avec la morale; car sans elle qu’importeraient tous à chacun?
Quand une fois l’on s’est dit qu’il faut sacrifier la morale à l’intérêt
national, on est bien près de resserrer de jour en jour le sens du mot
nation, et d’en faire d’abord ses partisans, puis ses amis, puis sa
famille, qui n’est qu’un terme décent pour se désigner soi-même.