De la morale fondée sur l’intérêt personnel.
Les écrivains français ont eu tout à fait raison de considérer la morale
fondée sur l’intérêt comme une conséquence de la métaphysique qui
attribuait toutes les idées aux sensations. S’il n’y a rien dans l’âme
que ce que les sensations y ont mis, l’agréable ou le désagréable doit
être l’unique mobile de notre volonté. Helvétius, Diderot,
Saint-Lambert, n’ont pas dévié de cette ligne, et ils ont expliqué
toutes les actions, y compris le dévouement des martyrs, par l’amour de
soi-même. Les Anglais, qui, pour la plupart, professent en métaphysique
la philosophie expérimentale, n’ont jamais pu supporter cependant la
morale fondée sur l’intérêt. Shaftsbury, Hutcheson, Smith, etc., ont
proclamé le sens moral et la sympathie, comme la source de toutes les
vertus. Hume lui-même, le plus sceptique des philosophes anglais, n’a pu
lire sans dégoût cette théorie de l’amour de soi, qui flétrit la beauté
de l’âme. Rien n’est plus opposé que ce système à l’ensemble des
opinions des Allemands: aussi les écrivains philosophiques et
moralistes, à la tête desquels il faut placer Kant, Fichte et Jacobi,
l’ont-ils combattu victorieusement.
Comme la tendance des hommes vers le bonheur est la plus universelle et
la plus active de toutes, on a cru fonder la moralité de la manière la
plus solide, en disant qu’elle consistait dans l’intérêt personnel bien
entendu. Cette idée a séduit des hommes de bonne foi, et d’autres se
sont proposé d’en abuser, et n’y ont que trop bien réussi. Sans doute,
les lois générales de la nature et de la société mettent en harmonie le
bonheur et la vertu; mais ces lois sont sujettes à des exceptions très
nombreuses, et paraissent en avoir encore plus qu’elles n’en ont.
L’on échappe aux arguments tirés de la prospérité du vice et des revers
de la vertu, en faisant consister le bonheur dans la satisfaction de la
conscience; mais cette satisfaction, d’un ordre tout à fait religieux,
n’a point de rapport avec ce qu’on désigne ici-bas par le mot de
bonheur. Appeler le dévouement ou l’égoïsme, le crime ou la vertu, un
intérêt personnel bien ou mal entendu, c’est vouloir combler l’abîme qui
sépare l’homme coupable de l’homme honnête, c’est détruire le respect,
c’est affaiblir l’indignation; car si la morale n’est qu’un bon calcul,
celui qui peut y manquer ne doit être accusé que d’avoir l’esprit faux.
L’on ne saurait éprouver le noble sentiment de l’estime pour quelqu’un,
parce qu’il calcule bien, ni la vigueur du mépris contre un autre, parce
qu’il calcule mal. On est donc parvenu par ce système au but principal
de tous les hommes corrompus, qui veulent mettre de niveau le juste avec
l’injuste, ou du moins considérer l’un et l’autre comme une partie bien
ou mal jouée: aussi, les philosophes de cette école se servent-ils plus
souvent du mot de faute que de celui de crime; car, d’après leur manière
de voir, il n’y a dans la conduite de la vie que des combinaisons
habiles ou maladroites.
On ne concevrait pas non plus comment le remords pourrait entrer dans un
pareil système; le criminel, lorsqu’il est puni, doit éprouver le genre
de regret que cause une spéculation manquée; car si notre propre bonheur
est notre principal objet, si nous sommes l’unique but de nous-mêmes, la
paix doit être bientôt rétablie entre ces deux proches alliés, celui qui
a eu tort et celui qui en souffre. C’est presque un proverbe
généralement admis, que, dans ce qui ne concerne que soi, chacun est
libre; or, puisque dans la morale fondée sur l’intérêt, il ne s’agit
jamais que de soi, je ne sais pas ce qu’on aurait à répondre à celui qui
dirait: «Vous me donnez pour mobile de mes actions mon propre avantage;
bien obligé: mais la manière de concevoir cet avantage dépend
nécessairement du caractère de chacun. J’ai du courage, ainsi je puis
braver mieux qu’un autre les périls attachés à la désobéissance aux lois
reçues; j’ai de l’esprit, ainsi je me crois plus de moyens pour éviter
d’être puni; enfin, si cela me tourne mal, j’ai assez de fermeté pour
prendre mon parti de m’être trompé; et j’aime mieux les plaisirs et les
hasards d’un gros jeu que la monotonie d’une existence régulière».
Combien d’ouvrages français, dans le dernier siècle, n’ont-ils pas
commenté ces arguments, qu’on ne saurait réfuter complètement; car, en
fait de chances, une sur mille peut suffire pour exciter l’imagination à
tout faire pour l’obtenir; et, certes, il y a plus d’un contre mille à
parier en faveur des succès du vice.--Mais, diront beaucoup d’honnêtes
partisans de la morale fondée sur l’intérêt, cette morale n’exclut pas
l’influence de la religion sur les âmes. Quelle faible et triste part
lui laisse-t-on! Lorsque tous les systèmes admis en philosophie comme en
morale sont contraires à la religion, que la métaphysique anéantit la
croyance à l’invisible, et la morale le sacrifice de soi, la religion
reste dans les idées, comme le roi restait dans la constitution que
l’assemblée constituante avait décrétée. C’était une république, plus un
roi; je dis de même que tous ces systèmes de métaphysique matérialiste
et de moralité égoïste sont de l’athéisme, plus un Dieu. Il est donc
aisé de prévoir ce qui sera sacrifié dans l’édifice des pensées, quand
l’on n’y donne qu’une place superflue à l’idée centrale du monde et de
nous-mêmes.
La conduite d’un homme n’est vraiment morale que quand il ne compte
jamais pour rien les suites heureuses ou malheureuses de ses actions,
lorsque ces actions sont dictées par le devoir. Il faut avoir toujours
présent à l’esprit, dans la direction des affaires de ce monde,
l’enchaînement des causes et des effets, des moyens et du but; mais
cette prudence est à la vertu comme le bon sens au génie: tout ce qui
est vraiment beau est inspiré, tout ce qui est désintéressé est
religieux. Le calcul est l’ouvrier du génie, le serviteur de l’âme;
mais, s’il devient le maître, il n’y a plus rien de grand ni de noble
dans l’homme. Le calcul, dans la conduite de la vie, doit être toujours
admis comme guide, mais jamais comme motif de nos actions. C’est un bon
moyen d’exécution, mais il faut que la source de la volonté soit d’une
nature plus élevée, et qu’on ait en soi-même un sentiment qui nous force
aux sacrifices de nos intérêts personnels.
Lorsqu’on voulait empêcher saint Vincent de Paul de s’exposer aux plus
grands périls pour secourir les malheureux, il répondait: «Me
croyez-vous assez lâche pour préférer ma vie à moi?» Si les partisans de
la morale fondée sur l’intérêt veulent retrancher de cet intérêt tout ce
qui concerne l’existence terrestre, alors ils seront d’accord avec les
hommes les plus religieux; mais encore pourra-t-on leur reprocher les
mauvaises expressions dont ils se servent.
En effet, dira-t-on, il ne s’agit que d’une dispute de mots; nous
appelons utile ce que vous appelez vertueux, mais nous plaçons de même
l’intérêt bien entendu des hommes dans le sacrifice de leurs passions à
leurs devoirs. Les disputes de mots sont toujours des disputes de
choses; car tous les gens de bonne foi conviendront qu’ils ne tiennent à
tel ou tel mot que par préférence pour telle ou telle idée; comment les
expressions habituellement employées dans les rapports les plus
vulgaires pourraient-elles inspirer des sentiments généreux? En
prononçant les mots d’intérêt et d’utilité, réveillera-t-on les mêmes
pensées dans notre cœur, qu’en nous adjurant au nom du dévouement et de
la vertu?
Lorsque Thomas Morus aima mieux périr sur l’échafaud que de remonter au
faîte des grandeurs, en faisant le sacrifice d’un scrupule de
conscience; lorsque, après une année de prison, affaibli par la
souffrance, il refusa d’aller retrouver sa femme et ses enfants qu’il
chérissait, et de se livrer de nouveau à ses occupations de l’esprit qui
donnent tout à la fois tant de calme et d’activité à l’existence;
lorsque l’honneur seul, cette religion mondaine, fit retourner dans les
prisons d’Angleterre un vieux roi de France, parce que son fils n’avait
pas tenu les promesses au nom desquelles il avait obtenu sa liberté;
lorsque les chrétiens vivaient dans les catacombes, qu’ils renonçaient à
la lumière du jour, et ne sentaient le ciel que dans leur âme, si
quelqu’un avait dit qu’ils entendaient bien leur intérêt, quel froid
glacé se serait répandu dans les veines en l’écoutant, et combien un
regard attendri nous eût mieux révélé tout ce qu’il y a de sublime dans
de tels hommes!
Non certes, la vie n’est pas si aride que l’égoïsme nous l’a faite; tout
n’y est pas prudence, tout n’y est pas calcul; et, quand une action
sublime ébranle toutes les puissances de notre être, nous ne pensons pas
que l’homme généreux qui se sacrifie a bien connu, bien combiné son
intérêt personnel: nous pensons qu’il immole tous les plaisirs, tous les
avantages de ce monde, mais qu’un rayon divin descend dans son cœur,
pour lui causer un genre de félicité qui ne ressemble pas plus à tout ce
que nous revêtons de ce nom, que l’immortalité à la vie.
Ce n’est pas sans motif cependant qu’on met tant d’importance à fonder
la morale sur l’intérêt personnel: on a l’air de ne soutenir qu’une
théorie, et c’est en résultat une combinaison très ingénieuse, pour
établir le joug de tous les genres d’autorité. Nul homme, quelque
dépravé qu’il soit, ne dira qu’il ne faut pas de morale; car celui même
qui serait le plus décidé à en manquer, voudrait encore avoir affaire à
des dupes qui la conservassent. Mais quelle adresse, d’avoir donné pour
base à la morale la prudence! quel accès ouvert à l’ascendant du
pouvoir, aux transactions de la conscience, à tous les mobiles conseils
des événements!
Si le calcul doit présider à tout, les actions des hommes seront jugées
d’après le succès; l’homme dont les bons sentiments ont causé le malheur
sera justement blâmé; l’homme pervers, mais habile, sera justement
applaudi. Enfin, les individus ne se considérant entre eux que comme des
obstacles ou des instruments, ils se haïront comme obstacles, et ne
s’estimeront plus que comme moyens. Le crime même a plus de grandeur
quand il tient au désordre des passions enflammées, que lorsqu’il a pour
objet l’intérêt personnel; comment donc pourrait-on donner pour principe
à la vertu ce qui déshonorerait même le crime[15]!
[15] Dans l’ouvrage de Bentham sur la Législation, publié, ou plutôt
illustré par M. Dumont, il y a divers raisonnements sur le principe
de l’utilité, d’accord, à plusieurs égards, avec le système qui
fonde la morale sur l’intérêt personnel. L’anecdote connue
d’Aristide, qui fit rejeter un projet de Thémistocle, en disant
seulement aux Athéniens _que ce projet était avantageux, mais
injuste_, est citée par M. Dumont; mais il rapporte les conséquences
qu’on peut tirer de ce trait, ainsi que de plusieurs autres, à
l’utilité générale admise par Bentham, comme la base de tous les
devoirs. L’utilité de chacun, dit-il, doit être sacrifiée à
l’utilité de tous, et celle du moment présent à l’avenir; en faisant
un pas de plus, on pourrait convenir que la vertu consiste dans le
sacrifice du temps à l’éternité, et ce genre de calcul ne serait
sûrement pas blâmé par les partisans de l’enthousiasme, mais,
quelque effort que puisse tenter un homme aussi supérieur que M.
Dumont, pour étendre le sens de l’utilité, il ne pourra jamais faire
que ce mot soit synonyme de celui de dévouement. Il dit que le
premier mobile des actions des hommes, c’est le plaisir et la
douleur, et il suppose alors que le plaisir des âmes nobles consiste
à s’exposer volontiers aux souffrances matérielles, pour acquérir
des satisfactions d’un ordre plus relevé. Sans doute, il est aisé de
faire de chaque parole un miroir qui réfléchisse toutes les idées;
mais, si l’on veut s’en tenir à la signification naturelle de chaque
terme, on verra que l’homme à qui l’on dit que son propre bonheur
doit être le but de toutes ses actions, ne peut être détourné de
faire le mal qui lui convient que par la crainte ou le danger d’être
puni, crainte que la passion fait braver, danger auquel un esprit
habile peut se flatter d’échapper.--Sur quoi fondez-vous l’idée du
juste ou de l’injuste, dira-t-on, si ce n’est sur ce qui est utile
ou nuisible au plus grand nombre? La justice, pour les individus,
consiste dans le sacrifice d’eux-mêmes à leur famille; pour la
famille, dans le sacrifice d’elle-même à l’État; et pour l’État,
dans le respect de certains principes inaltérables qui font le
bonheur et le salut de l’espèce humaine. Sans doute la majorité des
générations, dans la durée des siècles, se trouvera bien d’avoir
suivi la route de la justice; mais pour être vraiment et
religieusement honnête, il faut avoir toujours en vue le culte du
beau moral, indépendamment de toutes les circonstances qui peuvent
en résulter. L’utilité est nécessairement modifiée par les
circonstances; la vertu ne doit jamais l’être.