Des Romans.
De toutes les fictions les romans étant la plus facile, il n’est point
de carrière dans laquelle les écrivains des nations modernes se soient
plus essayés. Le roman fait, pour ainsi dire, la transition entre la vie
réelle et la vie imaginaire. L’histoire de chacun est, à quelques
modifications près, un roman assez semblable à ceux qu’on imprime, et
les souvenirs personnels tiennent souvent à cet égard lieu d’invention.
On a voulu donner plus d’importance à ce genre en y mêlant la poésie,
l’histoire et la philosophie; il me semble que c’est le dénaturer. Les
réflexions morales et l’éloquence passionnée peuvent trouver place dans
les romans; mais l’intérêt des situations doit être toujours le premier
mobile de cette sorte d’écrits, et jamais rien ne peut en tenir lieu. Si
l’effet théâtral est la condition indispensable de toute pièce
représentée, il est également vrai qu’un roman ne serait ni un bon
ouvrage, ni une fiction heureuse, s’ils n’inspiraient pas une curiosité
vive; c’est en vain que l’on voudrait y suppléer par des digressions
spirituelles, l’attente de l’amusement trompée causerait une fatigue
insurmontable.
La foule des romans d’amour publiés en Allemagne a fait tourner un peu
en plaisanterie les clairs de lune, les harpes qui retentissent le soir
dans la vallée, enfin tous les moyens connus de bercer doucement l’âme;
néanmoins il y a en nous une disposition naturelle qui se plaît à ces
faciles lectures; c’est au génie à s’emparer de cette disposition qu’on
voudrait encore combattre. Il est si beau d’aimer et d’être aimé, que
cet hymne de la vie peut se moduler à l’infini, sans que le cœur en
éprouve de lassitude; ainsi l’on revient avec joie au motif d’un chant
embelli par des notes brillantes. Je ne dissimulerai pas cependant que
les romans, même les plus purs, font du mal; ils nous ont trop appris ce
qu’il y a de plus secret dans les sentiments. On ne peut plus rien
éprouver sans se souvenir presque de l’avoir lu, et tous les voiles du
cœur ont été déchirés. Les anciens n’auraient jamais fait ainsi de leur
âme un sujet de fiction; il leur restait un sanctuaire où même leur
propre regard aurait craint de pénétrer; mais enfin, le genre des romans
admis, il y faut de l’intérêt, et c’est, comme le disait Cicéron de
l’action dans l’orateur, la condition trois fois nécessaire.
Les Allemands, comme les Anglais, sont très féconds en romans qui
peignent la vie domestique. La peinture des mœurs est plus élégante dans
les romans anglais; elle a plus de diversité dans les romans allemands.
Il y a en Angleterre, malgré l’indépendance des caractères, une manière
d’être générale donnée par la bonne compagnie; en Allemagne rien à cet
égard n’est convenu. Plusieurs de ces romans fondés sur nos sentiments
et nos mœurs, et qui tiennent parmi les livres le rang des drames au
théâtre, méritent d’être cités; mais ce qui est sans égal et sans
pareil, c’est _Werther_: on voit là tout ce que le génie de Gœthe
pouvait produire quand il était passionné. L’on dit qu’il attache
maintenant peu de prix à cet ouvrage de sa jeunesse; l’effervescence
d’imagination qui lui inspira presque de l’enthousiasme pour le suicide
doit lui paraître maintenant blâmable. Quand on est très jeune, la
dégradation de l’être n’ayant en rien commencé, le tombeau ne semble
qu’une image poétique, qu’un sommeil environné de figures à genoux qui
nous pleurent; il n’en est plus ainsi même dès le milieu de la vie, et
l’on apprend alors pourquoi la religion, cette science de l’âme, a mêlé
l’horreur du meurtre à l’attentat contre soi-même.
Gœthe néanmoins aurait grand tort de dédaigner l’admirable talent qui se
manifeste dans _Werther_; ce ne sont pas seulement les souffrances de
l’amour, mais les maladies de l’imagination dans notre siècle, dont il a
su faire le tableau; ces pensées qui se pressent dans l’esprit sans
qu’on puisse les changer en acte de la volonté; le contraste singulier
d’une vie beaucoup plus monotone que celle des anciens, et d’une
existence intérieure beaucoup plus agitée, causent une sorte
d’étourdissement semblable à celui qu’on prend sur le bord de l’abîme,
et la fatigue même qu’on éprouve, après l’avoir longtemps contemplé,
peut entraîner à s’y précipiter. Gœthe a su joindre à cette peinture des
inquiétudes de l’âme, si philosophique dans ses résultats, une fiction
simple, mais d’un intérêt prodigieux. Si l’on a cru nécessaire, dans
toutes les sciences, de frapper les yeux par les signes extérieurs,
n’est-il pas naturel d’intéresser le cœur pour y graver de grandes
pensées?
Les romans par lettres supposent toujours plus de sentiments que de
faits; jamais les anciens n’auraient imaginé de donner cette forme à
leurs fictions; et ce n’est même que depuis deux siècles que la
philosophie s’est assez introduite en nous-mêmes pour que l’analyse de
ce qu’on éprouve tienne une si grande place dans les livres. Cette
manière de concevoir les romans n’est pas aussi poétique, sans doute,
que celle qui consiste tout entière dans des récits; mais l’esprit
humain est maintenant bien moins avide des événements même les mieux
combinés, que des observations sur ce qui se passe dans le cœur. Cette
disposition tient aux grands changements intellectuels qui ont eu lieu
dans l’homme; il tend toujours plus en général à se replier sur
lui-même, et cherche la religion, l’amour et la pensée dans le plus
intime de son être.
Plusieurs écrivains allemands ont composé des contes de revenants et de
sorcières, et pensent qu’il y a plus de talent dans ces inventions que
dans un roman fondé sur une circonstance de la vie commune: tout est
bien si l’on y est porté par des dispositions naturelles; mais en
général il faut des vers pour les choses merveilleuses, la prose n’y
suffit pas. Quand les fictions représentent des siècles et des pays très
différents de ceux où nous vivons, il faut que le charme de la poésie
supplée au désir que la ressemblance avec nous-mêmes nous ferait goûter.
La poésie est le médiateur ailé qui transporte les temps passés et les
nations étrangères dans une région sublime où l’admiration tient lieu de
sympathie.
Les romans de chevalerie abondent en Allemagne; mais on aurait dû les
rattacher plus scrupuleusement aux traditions anciennes: à présent on
recherche ces sources précieuses; et, dans un livre appelé _le Livre des
Héros_, on a trouvé une foule d’aventures racontées avec force et
naïveté; il importe de conserver la couleur de ce style et de ces mœurs
anciennes, et de ne pas prolonger, par l’analyse des sentiments, les
récits de ce temps où l’honneur et l’amour agissaient sur le cœur de
l’homme, comme la fatalité chez les anciens, sans qu’on réfléchît aux
motifs des actions, ni que l’incertitude y fût admise.
Les romans philosophiques ont pris depuis quelque temps, en Allemagne,
le pas sur tous les autres; ils ne ressemblent point à ceux des
Français: ce n’est pas, comme dans Voltaire, une idée générale qu’on
exprime par un fait en forme d’apologue, mais c’est un tableau de la vie
humaine tout à fait impartial, un tableau dans lequel aucun intérêt
passionné ne domine; des situations diverses se succèdent dans tous les
rangs, dans tous les états, dans toutes les circonstances, et l’écrivain
est là pour les raconter; c’est ainsi que Gœthe a conçu _Wilhelm
Meister_, ouvrage très admiré en Allemagne, mais ailleurs peu connu.
_Wilhelm Meister_ est plein de discussions ingénieuses et spirituelles;
on en ferait un ouvrage philosophique du premier ordre, s’il ne s’y
mêlait pas une intrigue de roman, dont l’intérêt ne vaut pas ce qu’elle
fait perdre; on y trouve des peintures très fines et très détaillées
d’une certaine classe de la société, plus nombreuse en Allemagne que
dans les autres pays; classe dans laquelle les artistes, les comédiens
et les aventuriers se mêlent avec les bourgeois qui aiment la vie
indépendante, et avec les grands seigneurs qui croient protéger les
arts: chacun de ces tableaux pris à part est charmant; mais il n’y a
d’autre intérêt dans l’ensemble de l’ouvrage que celui qu’on doit mettre
à savoir l’opinion de Gœthe sur chaque sujet: le héros de son roman est
un tiers importun qu’il a mis, on ne sait pourquoi, entre son lecteur et
lui.
Au milieu de ces personnages de _Wilhelm Meister_, plus spirituels que
signifiants, et de ces situations plus naturelles que saillantes, un
épisode charmant se retrouve dans plusieurs endroits de l’ouvrage, et
réunit tout ce que la chaleur et l’originalité du talent de Gœthe
peuvent faire éprouver de plus animé. Une jeune fille italienne est
l’enfant de l’amour, et d’un amour criminel et terrible, qui a entraîné
un homme consacré par serment au culte de la divinité; les deux époux
déjà si coupables, découvrent après leur hymen qu’ils étaient frère et
sœur, et que l’inceste est pour eux la punition du parjure. La mère perd
la raison, et le père parcourt le monde comme un malheureux errant qui
ne veut d’asile nulle part. Le fruit infortuné de cet amour si funeste,
sans appui dès sa naissance, est enlevé par des danseurs de corde; ils
l’exercent jusqu’à l’âge de dix ans dans les misérables jeux dont ils
tirent leur subsistance: les cruels traitements qu’on lui fait éprouver
intéressent Wilhelm, et il prend à son service cette jeune fille, sous
l’habit de garçon, qu’elle a porté depuis qu’elle est au monde.
Alors se développe dans cette créature extraordinaire un mélange
singulier d’enfance et de profondeur, de sérieux et d’imagination;
ardente comme les Italiennes, silencieuse et persévérante comme une
personne réfléchie, la parole ne semble pas son langage. Le peu de mots
qu’elle dit cependant est solennel, et répond à des sentiments bien plus
forts que son âge, et dont elle-même n’a pas le secret. Elle s’attache à
Wilhelm avec amour et respect; elle le sert comme un domestique fidèle,
elle l’aime comme une femme passionnée: sa vie ayant toujours été
malheureuse, on dirait qu’elle n’a point connu l’enfance, et que,
souffrant dans l’âge auquel la nature n’a destiné que des jouissances,
elle n’existe que pour une seule affection, avec laquelle les battements
de son cœur commencent et finissent.
Le personnage de Mignon (c’est le nom de la jeune fille) est mystérieux
comme un rêve; elle exprime ses regrets pour l’Italie dans des vers
ravissants, que tout le monde sait par cœur en Allemagne: «Connais-tu
cette terre où les citronniers fleurissent, etc.». Enfin la jalousie,
cette impression trop forte pour de si jeunes organes, brise la pauvre
enfant, qui sentit la douleur avant que l’âge lui donnât la force de
lutter contre elle. Il faudrait, pour comprendre tout l’effet de cet
admirable tableau, en rapporter chaque détail. On ne peut se représenter
sans émotion les moindres mouvements de cette jeune fille; il y a je ne
sais quelle simplicité magique en elle, qui suppose des abîmes de
pensées et de sentiments; l’on croit entendre gronder l’orage au fond de
son âme, lors même que l’on ne saurait citer ni une parole ni une
circonstance qui motive l’inquiétude inexprimable qu’elle fait éprouver.
Malgré ce bel épisode, on aperçoit dans _Wilhelm Meister_ le système
singulier qui s’est développé depuis quelque temps dans la nouvelle
école allemande. Les récits des anciens, et même leurs poèmes, quelque
animés qu’ils soient dans le fond, sont calmes par la forme; et l’on
s’est persuadé que les modernes feraient bien d’imiter la tranquillité
des écrivains antiques: mais en fait d’imagination, ce qui n’est
commandé que par la théorie ne réussit guère dans la pratique. S’il
s’agit d’événements tels que ceux de _l’Iliade_, ils intéressent
d’eux-mêmes, et moins le sentiment personnel de l’auteur s’aperçoit,
plus le tableau fait impression; mais si l’on se met à peindre les
situations romanesques avec le calme impartial d’Homère, le résultat
n’en saurait être très attachant.
Gœthe vient de faire paraître un roman intitulé _les Affinités de
choix_, qu’on peut accuser surtout, ce me semble, du défaut que je viens
d’indiquer. Un ménage heureux s’est retiré à la campagne; les deux époux
invitent, l’un son ami, l’autre sa nièce, à partager leur solitude;
l’ami devient amoureux de la femme, et l’époux de la jeune fille, nièce
de sa femme. Il se livre à l’idée de recourir au divorce pour s’unir à
ce qu’il aime; la jeune fille est prête à y consentir: des événements
malheureux la ramènent au sentiment du devoir; mais quand elle reconnaît
la nécessité de sacrifier son amour, elle en meurt de douleur, et celui
qu’elle aime ne tarde pas à la suivre.
La traduction des _Affinités de choix_ n’a point eu de succès en France,
parce que l’ensemble de cette fiction n’a rien de caractérisé, et qu’on
ne sait pas dans quel but elle a été conçue; ce n’est point un tort en
Allemagne que cette incertitude: comme les événements de ce monde ne
présentent souvent que des résultats indécis, l’on consent à trouver
dans les romans qui les peignent les mêmes contradictions et les mêmes
doutes. Il y a, dans l’ouvrage de Gœthe, une foule de pensées et
d’observations fines; mais il est vrai que l’intérêt y languit souvent,
et qu’on trouve presque autant de lacunes dans ce roman que dans la vie
humaine telle qu’elle se passe ordinairement. Un roman cependant ne doit
pas ressembler à des mémoires particuliers; car tout intéresse dans ce
qui a existé réellement, tandis qu’une fiction ne peut égaler l’effet de
la vérité qu’en la surpassant, c’est-à-dire, en ayant plus de force,
plus d’ensemble et plus d’action qu’elle.
La description du jardin du baron et des embellissements qu’y fait la
baronne, absorbe plus du tiers du roman; et l’on a peine à partir de là
pour être ému par une catastrophe tragique: la mort du héros et de
l’héroïne ne semble plus qu’un accident fortuit, parce que le cœur n’est
pas préparé longtemps d’avance à sentir et à partager la peine qu’ils
éprouvent. Cet écrit offre un singulier mélange de l’existence commode
et des sentiments orageux; une imagination pleine de grâce et de force
s’approche des plus grands effets pour les délaisser tout à coup, comme
s’il ne valait pas la peine de les produire; et l’on dirait que
l’émotion fait du mal à l’écrivain de ce roman, et que, par paresse de
cœur, il met de côté la moitié de son talent, de peur de se faire
souffrir lui-même en attendrissant les autres.
Une question plus importante, c’est de savoir si un tel ouvrage est
moral, c’est-à-dire, si l’impression qu’on en reçoit est favorable au
perfectionnement de l’âme; les événements ne sont de rien à cet égard
dans une fiction; on sait si bien qu’ils dépendent de la volonté de
l’auteur, qu’ils ne peuvent réveiller la conscience de personne: la
moralité d’un roman consiste donc dans les sentiments qu’il inspire. On
ne saurait nier qu’il n’y ait dans le livre de Gœthe une profonde
connaissance du cœur humain, mais une connaissance décourageante; la vie
y est représentée comme une chose assez indifférente, de quelque manière
qu’on la passe; triste quand on l’approfondit, assez agréable quand on
l’esquive, susceptible de maladies morales qu’il faut guérir si l’on
peut, et dont il faut mourir si l’on n’en peut guérir.--Les passions
existent, les vertus existent; il y a des gens qui assurent qu’il faut
combattre les unes par les autres; il y en a d’autres qui prétendent que
cela ne se peut pas; voyez et jugez, semble dire l’écrivain qui raconte,
avec impartialité, les arguments que le sort peut donner pour et contre
chaque manière de voir.
On aurait tort cependant de se figurer que ce scepticisme soit inspiré
par la tendance matérialiste du dix-huitième siècle; les opinions de
Gœthe ont bien plus de profondeur, mais elles ne donnent pas plus de
consolations à l’âme. On aperçoit dans ses écrits une philosophie
dédaigneuse, qui dit au bien comme au mal: Cela doit être, puisque cela
est; un esprit prodigieux, qui domine toutes les autres facultés, et se
lasse du talent même, comme ayant quelque chose de trop involontaire et
de trop partial; enfin, ce qui manque surtout à ce roman, c’est un
sentiment religieux ferme et positif: les principaux personnages sont
plus accessibles à la superstition qu’à la croyance; et l’on sent que
dans leur cœur, la religion, comme l’amour, n’est que l’effet des
circonstances et pourrait varier avec elles.
Dans la marche de cet ouvrage, l’auteur se montre trop incertain; les
figures qu’il dessine et les opinions qu’il indique, ne laissent que des
souvenirs vacillants; il faut en convenir, beaucoup penser conduit
quelquefois à tout ébranler dans le fond de soi-même; mais un homme de
génie tel que Gœthe doit servir de guide à ses admirateurs dans une
route assurée. Il n’est plus temps de douter, il n’est plus temps de
mettre, à propos de toutes choses, des idées ingénieuses dans les deux
côtés de la balance; il faut se livrer à la confiance, à l’enthousiasme,
à l’admiration que la jeunesse immortelle de l’âme peut toujours
entretenir en nous-mêmes; cette jeunesse renaît des cendres mêmes des
passions: c’est le rameau d’or qui ne peut se flétrir, et qui donne à la
Sibylle l’entrée dans les champs élysiens.
Tieck mérite d’être cité dans plusieurs genres; il est l’auteur d’un
roman, _Sternbald_, dont la lecture est délicieuse; les événements y
sont en petit nombre, et ce qu’il y en a n’est pas même conduit jusqu’au
dénouement; mais on ne trouve nulle part, je crois, une si agréable
peinture de la vie d’un artiste. L’auteur place son héros dans le beau
siècle des arts, et le suppose écolier d’Albert Dürer, contemporain de
Raphaël; il le fait voyager dans diverses contrées de l’Europe, et peint
avec un charme tout nouveau le plaisir que doivent causer les objets
extérieurs, quand on n’appartient exclusivement à aucun pays, ni à
aucune situation, et qu’on se promène librement à travers la nature pour
y chercher des inspirations et des modèles. Cette existence voyageuse et
rêveuse tout à la fois n’est bien sentie qu’en Allemagne. Dans les
romans français nous décrivons toujours les mœurs et les relations
sociales; mais il y a un grand secret de bonheur dans cette imagination
qui plane sur la terre en la parcourant, et ne se mêle point aux
intérêts actifs de ce monde.
Ce que le sort refuse presque toujours aux pauvres mortels, c’est une
destinée heureuse dont les circonstances se succèdent et s’enchaînent
selon nos souhaits; mais les impressions isolées sont pour la plupart
assez douces, et le présent, quand on peut le considérer à part des
souvenirs et des craintes, est encore le meilleur moment de l’homme. Il
y a donc une philosophie poétique très sage dans ces jouissances
instantanées dont l’existence d’un artiste se compose; les sites
nouveaux, les accidents de lumière qui les embellissent sont pour lui
des événements qui commencent et finissent le même jour, et n’ont rien à
faire avec le passé ni avec l’avenir; les affections du cœur dérobent
l’aspect de la nature, et l’on s’étonne, en lisant le roman de Tieck, de
toutes les merveilles qui nous environnent à notre insu.
L’auteur a mêlé à cet ouvrage des poésies détachées, dont quelques-unes
sont des chefs-d’œuvre. Lorsqu’on met des vers dans un roman français,
presque toujours ils interrompent l’intérêt, et détruisent l’harmonie de
l’ensemble. Il n’en est pas ainsi dans _Sternbald_; le roman est si
poétique en lui-même, que la prose y paraît comme un récitatif qui
succède au chant, ou le prépare. On y trouve entre autres quelques
stances sur le retour du printemps, qui sont enivrantes comme la nature
à cette époque. L’enfance y est présentée sous mille formes différentes;
l’homme, les plantes, la terre, le ciel, tout y est si jeune, tout y est
si riche d’espérance, qu’on dirait que le poète célèbre les premiers
beaux jours et les premières fleurs qui parèrent le monde.
Nous avons en français plusieurs romans comiques; et l’un des plus
remarquables, c’est _Gil Blas_. Je ne crois pas qu’on puisse citer chez
les Allemands un ouvrage où l’on se joue si spirituellement des choses
de la vie. Ils ont à peine un monde réel, comment pourraient-ils déjà
s’en moquer? La gaîté sérieuse qui ne tourne rien en plaisanterie, mais
amuse sans le vouloir, et fait rire sans avoir ri; cette gaîté que les
Anglais appellent _humour_, se trouve aussi dans plusieurs écrits
allemands; mais il est presque impossible de les traduire. Quand la
plaisanterie consiste dans une pensée philosophique heureusement
exprimée, comme le _Gulliver_ de Swift, le changement de langue n’y fait
rien, mais _Tristram Shandy_ de Sterne perd en français presque toute sa
grâce. Les plaisanteries qui consistent dans les formes du langage en
disent peut-être à l’esprit mille fois plus que les idées, et cependant
on ne peut transmettre aux étrangers ces impressions si vives, excitées
par des nuances si fines.
Claudius est un des auteurs allemands qui ont le plus de cette gaîté
nationale, partage exclusif de chaque littérature étrangère. Il a publié
un recueil composé de plusieurs pièces détachées sur différents sujets;
il en est quelques-unes de mauvais goût, quelques autres de peu
d’importance; mais il y règne une originalité et une vérité qui rendent
les moindres choses piquantes. Cet écrivain, dont le style est revêtu
d’une apparence simple, et quelquefois même vulgaire, pénètre jusqu’au
fond du cœur, par la sincérité de ses sentiments. Il vous fait pleurer
comme il vous fait rire, parce qu’il excite en vous la sympathie, et que
vous reconnaissez un semblable et un ami dans tout ce qu’il éprouve. On
ne peut rien extraire des écrits de Claudius, son talent agit comme une
sensation; il faut l’avoir éprouvée pour en parler. Il ressemble à ces
peintres flamands qui s’élèvent quelquefois à représenter ce qu’il y a
de plus noble dans la nature, ou à l’Espagnol Murillo qui peint des
pauvres et des mendiants avec une vérité parfaite, mais qui leur donne
souvent, même à son insu, quelques traits d’une expression noble et
profonde. Il faut, pour mêler avec succès le comique et le pathétique,
être éminemment naturel dans l’un et dans l’autre; dès que le factice
s’aperçoit, tout contraste fait disparate; mais un grand talent plein de
bonhomie peut réunir avec succès ce qui n’a du charme que sur le visage
de l’enfance, le sourire au milieu des pleurs.
Un autre écrivain, plus moderne et plus célèbre que Claudius, s’est
acquis une grande réputation en Allemagne par des ouvrages qu’on
appellerait des romans, si une dénomination connue pouvait convenir à
des productions si extraordinaires. J. Paul Richter a sûrement plus
d’esprit qu’il n’en faut pour composer un ouvrage qui intéresserait les
étrangers autant que les Allemands, et néanmoins rien de ce qu’il a
publié ne peut sortir de l’Allemagne. Ses admirateurs diront que cela
tient à l’originalité même de son génie; il me semble que ses défauts en
sont autant la cause que ses qualités. Il faut, dans nos temps modernes,
avoir l’esprit européen; les Allemands encouragent trop dans leurs
auteurs cette hardiesse vagabonde qui, toute audacieuse qu’elle paraît,
n’est pas toujours dénuée d’affectation. Madame de Lambert disait à son
fils:--Mon ami, ne vous permettez que les sottises qui vous feront un
grand plaisir.--On pourrait prier J. Paul de n’être bizarre que malgré
lui: tout ce qu’on dit involontairement répond toujours à la nature de
quelqu’un; mais quand l’originalité naturelle est gâtée par la
prétention à l’originalité, le lecteur ne jouit pas complètement même de
ce qui est vrai, par le souvenir et la crainte de ce qui ne l’est pas.
On trouve cependant des beautés admirables dans les ouvrages de J. Paul;
mais l’ordonnance et le cadre de ses tableaux sont si défectueux, que
les traits de génie les plus lumineux se perdent dans la confusion de
l’ensemble. Les écrits de J. Paul doivent être considérés sous deux
points de vue, la plaisanterie et le sérieux; car il mêle constamment
l’une à l’autre. Sa manière d’observer le cœur humain est pleine de
finesse et de gaîté, mais il ne connaît guère que le cœur humain tel
qu’on peut le juger d’après les petites villes d’Allemagne, et il y a
souvent dans la peinture de ces mœurs quelque chose de trop innocent
pour notre siècle. Des observations si délicates et presque si
minutieuses sur les affections morales rappellent un peu ce personnage
des contes de fées surnommé _Fine-Oreille_, parce qu’il entendait les
plantes pousser. Sterne a bien, à cet égard, quelque analogie avec J.
Paul; mais si J. Paul lui est très supérieur dans la partie sérieuse et
poétique de ses ouvrages, Sterne a plus de goût et d’élégance dans la
plaisanterie, et l’on voit qu’il a vécu dans une société dont les
rapports étaient plus étendus et plus brillants.
Ce serait un ouvrage bien remarquable néanmoins que des pensées
extraites des ouvrages de J. Paul; mais on s’aperçoit, en le lisant, de
l’habitude singulière qu’il a de recueillir partout, dans de vieux
livres inconnus, dans des ouvrages de sciences, etc., des métaphores et
des allusions. Les rapprochements qu’il en tire sont presque toujours
très ingénieux: mais quand il faut de l’étude et de l’attention pour
saisir une plaisanterie, il n’y a guère que les Allemands qui consentent
à rire à la longue, et se donnent autant de peine pour comprendre ce qui
les amuse que ce qui les instruit.
Au fond de tout cela l’on trouve une foule d’idées nouvelles, et si l’on
y parvient, l’on s’y enrichit beaucoup; mais l’auteur a négligé
l’empreinte qu’il fallait donner à ces trésors. La gaîté des Français
vient de l’esprit de société; celle des Italiens, de l’imagination;
celle des Anglais, de l’originalité du caractère; la gaîté des Allemands
est philosophique. Ils plaisantent avec les choses et avec les livres
plutôt qu’avec leurs semblables. Il y a dans leur tête un chaos de
connaissances qu’une imagination indépendante et fantasque combine de
mille manières, tantôt originales tantôt confuses; mais où la vigueur de
l’esprit et de l’âme se fait toujours sentir.
L’esprit de J. Paul ressemble souvent à celui de Montaigne. Les auteurs
français de l’ancien temps ont en général plus de rapport avec les
Allemands que les écrivains du siècle de Louis XIV; car c’est depuis ce
temps-là que la littérature française a pris une direction classique.
J. Paul Richter est souvent sublime dans la partie sérieuse de ses
ouvrages, mais la mélancolie continuelle de son langage ébranle
quelquefois jusqu’à la fatigue. Lorsque l’imagination nous balance trop
longtemps dans le vague, à la fin les couleurs se confondent à nos
regards, les contours s’effacent, et il ne reste de ce qu’on a lu qu’un
retentissement, au lieu d’un souvenir. La sensibilité de J. Paul touche
l’âme, mais ne la fortifie pas assez. La poésie de son style ressemble
aux sons de l’harmonica, qui ravissent d’abord et font mal au bout de
quelques instants, parce que l’exaltation qu’ils excitent n’a pas
d’objet déterminé. L’on donne trop d’avantage aux caractères arides et
froids, quand on leur présente la sensibilité comme une maladie, tandis
que c’est de toutes les facultés morales la plus énergique, puisqu’elle
donne le désir et la puissance de se dévouer aux autres.
Parmi les épisodes touchants qui abondent dans les romans de Jean Paul,
dont le fond n’est presque jamais qu’un assez faible prétexte pour les
épisodes, j’en vais citer trois, pris au hasard, pour donner l’idée du
reste. Un seigneur anglais devient aveugle par une double cataracte; il
se fait faire l’opération sur un de ses yeux; on la manque, et cet œil
est perdu sans ressource. Son fils, sans le lui dire, étudie chez un
oculiste, et, au bout d’une année, il est jugé capable d’opérer l’œil
que l’on peut encore sauver à son père. Le père, ignorant l’intention de
son fils, croit se remettre entre les mains d’un étranger, et se
prépare, avec fermeté, au moment qui va décider si le reste de sa vie se
passera dans les ténèbres; il recommande même qu’on éloigne son fils de
sa chambre, afin qu’il ne soit pas trop ému en assistant à cette
redoutable décision. Le fils s’approche en silence de son père; sa main
ne tremble pas; car la circonstance est trop forte pour les signes
ordinaires de l’attendrissement. Toute l’âme se concentre dans une seule
pensée, et l’excès même de la tendresse donne cette présence d’esprit
surnaturelle, à laquelle succéderait l’égarement, si l’espoir était
perdu. Enfin l’opération réussit, et le père, en recouvrant la lumière,
aperçoit le fer bienfaisant dans la main de son propre fils!
Un autre roman du même auteur présente aussi une situation très
touchante. Un jeune aveugle demande qu’on lui décrive le coucher du
soleil, dont il sent les rayons doux et purs dans l’atmosphère, comme
l’adieu d’un ami. Celui qu’il interroge lui raconte la nature dans toute
sa beauté; mais il mêle à cette peinture une impression de mélancolie
qui doit consoler l’infortuné privé de la lumière. Sans cesse il en
appelle à la divinité, comme à la source vive des merveilles du monde;
et, ramenant tout à cette vue intellectuelle, dont l’aveugle jouit
peut-être plus intimement encore que nous, il lui fait sentir dans l’âme
ce que ses yeux ne peuvent plus voir.
Enfin, je risquerai la traduction d’un morceau très bizarre, mais qui
sert à faire connaître le génie de Jean Paul.
Bayle a dit quelque part que _l’athéisme ne devrait pas mettre à l’abri
de la crainte des souffrances éternelles_: c’est une grande pensée, et
sur laquelle on peut réfléchir longtemps. Le songe de Jean Paul, que je
vais citer, peut être considéré comme cette pensée mise en action.
La vision dont il s’agit ressemble un peu au délire de la fièvre, et
doit être jugée comme telle. Sous tout autre rapport que celui de
l’imagination, elle serait singulièrement attaquable.
«Le but de cette fiction, dit Jean Paul, en excusera la hardiesse. Si
mon cœur était jamais assez malheureux, assez desséché pour que tous les
sentiments qui affirment l’existence d’un Dieu y fussent anéantis, je
relirais ces pages; j’en serais ébranlé profondément, et j’y
retrouverais mon salut et ma foi. Quelques hommes nient l’existence de
Dieu avec autant d’indifférence que d’autres l’admettent; et tel y a cru
pendant vingt années, qui n’a rencontré que dans la vingt-et-unième, la
minute solennelle où il a découvert avec ravissement le riche apanage de
cette croyance, la chaleur vivifiante de cette fontaine de naphte.
Un Songe.
«Lorsque, dans l’enfance, on nous raconte que vers minuit, à l’heure où
le sommeil atteint notre âme de si près, les songes deviennent plus
sinistres, les morts se relèvent, et, dans les églises solitaires,
contrefont les pieuses pratiques des vivants, la mort nous effraie à
cause des morts. Quand l’obscurité s’approche, nous détournons nos
regards de l’église et de ses noirs vitraux; les terreurs de l’enfance,
plus encore que ses plaisirs, reprennent les ailes pour voltiger autour
de nous, pendant la nuit légère de l’âme assoupie. Ah! n’éteignez pas
ces étincelles; laissez-nous nos songes, même les plus sombres. Ils sont
encore plus doux que notre existence actuelle; ils nous ramènent à cet
âge où le fleuve de la vie réfléchit encore le ciel.
«Un soir d’été, j’étais couché sur le sommet d’une colline; je m’y
endormis, et je rêvai que je me réveillais au milieu de la nuit dans un
cimetière. L’horloge sonnait onze heures. Toutes les tombes étaient
entr’ouvertes, et les portes de fer de l’église, agitées par une main
invisible, s’ouvraient et se refermaient à grand bruit. Je voyais sur
les murs s’enfuir des ombres, qui n’y étaient projetées par aucun corps:
d’autres ombres livides s’élevaient dans les airs, et les enfants seuls
reposaient encore dans les cercueils. Il y avait dans le ciel comme un
nuage grisâtre, lourd, étouffant, qu’un fantôme gigantesque serrait et
pressait à longs plis. Au-dessus de moi, j’entendais la chute lointaine
des avalanches, et sous mes pas la première commotion d’un vaste
tremblement de terre. Toute l’église vacillait, et l’air était ébranlé
par des sons déchirants qui cherchaient vainement à s’accorder. Quelques
pâles éclairs jetaient une lueur sombre. Je me sentis poussé par la
terreur même à chercher un abri dans le temple: deux basilics
étincelants étaient placés devant ses portes redoutables.
«J’avançai parmi la foule des ombres inconnues, sur qui le sceau des
vieux siècles était imprimé; toutes ces ombres se pressaient autour de
l’hôtel dépouillé, et leur poitrine seule respirait et s’agitait avec
violence; un mort seulement, qui depuis peu était enterré dans l’église,
reposait sur son linceul; il n’y avait point encore de battement dans
son sein, et un songe heureux faisait sourire son visage; mais à
l’approche d’un vivant il s’éveilla, cessa de sourire, ouvrit avec un
pénible effort ses paupières engourdies; la place de l’œil était vide,
et à celle du cœur il n’y avait qu’une profonde blessure; il souleva ses
mains, les joignit pour prier; mais ses bras s’allongèrent, se
détachèrent du corps, et les mains jointes tombèrent à terre.
«Au haut de la voûte de l’église était le cadran de l’éternité; on n’y
voyait ni chiffres ni aiguilles, mais une main noire en faisait le tour
avec lenteur, et les morts s’efforçaient d’y lire le temps.
«Alors descendit des hauts lieux sur l’autel une figure rayonnante,
noble, élevée, et qui portait l’empreinte d’une impérissable douleur;
les morts s’écrièrent:--O Christ! n’est-il point de Dieu?--Il
répondit:--Il n’en est point.--Toutes les ombres se prirent à trembler
avec violence, et le Christ continua ainsi:--J’ai parcouru les mondes,
je me suis élevé au-dessus des soleils, et là aussi il n’est point de
Dieu; je suis descendu jusqu’aux dernières limites de l’univers, j’ai
regardé dans l’abîme et je me suis écrié:--Père, où es-tu?--Mais je n’ai
entendu que la pluie qui tombait goutte à goutte dans l’abîme, et
l’éternelle tempête, que nul ordre ne régit, m’a seule répondu. Relevant
ensuite mes regards vers la voûte des cieux, je n’y ai trouvé qu’un
orbite vide, noir et sans fond. L’éternité reposait sur le chaos et le
rongeait, et se dévorait lentement elle-même: redoublez vos plaintes
amères et déchirantes; que des cris aigus dispersent les ombres, car
c’en est fait.
«Les ombres désolées s’évanouirent comme la vapeur blanchâtre que le
froid a condensée; l’église fut bientôt déserte; mais tout à coup,
spectacle affreux! les enfants morts, qui s’étaient réveillés à leur
tour dans le cimetière, accoururent et se prosternèrent devant la figure
majestueuse qui était sur l’autel, et dirent:--Jésus, n’avons-nous pas
de père?--Et il répondit avec un torrent de larmes:--Nous sommes tous
orphelins; moi et vous, nous n’avons point de père.--A ces mots, le
temple et les enfants s’abîmèrent, et tout l’édifice du monde s’écroula
devant moi dans son immensité».
Je n’ajouterai point de réflexions à ce morceau, dont l’effet dépend
absolument du genre d’imagination des lecteurs. Le sombre talent qui s’y
manifeste m’a frappée, et il me paraît beau de transporter ainsi au delà
de la tombe l’horrible effroi que doit éprouver la créature privée de
Dieu.
On n’en finirait point si l’on voulait analyser la foule de romans
spirituels et touchants que l’Allemagne possède. Ceux de La Fontaine en
particulier, que tout le monde lit au moins une fois avec tant de
plaisir, sont en général plus intéressants par les détails que par la
conception même du sujet. Inventer devient tous les jours plus rare, et
d’ailleurs il est très difficile que les romans qui peignent les mœurs
puissent plaire d’un pays à l’autre. Le grand avantage donc qu’on peut
retirer de l’étude de la littérature allemande, c’est le mouvement
d’émulation qu’elle donne; il faut y chercher des forces pour composer
soi-même, plutôt que des ouvrages tout faits qu’on puisse transporter
ailleurs.