«Oui, c’est un temple d’or, orné de perles, qu’il porte sur sa tête
blanchie; d’une main il tient l’épée flamboyante, et de l’autre deux
clefs d’airain, entourées de fleurs et de rayons; deux clefs que le
géant a reçues sans doute des mains de Wodan, pour ouvrir ou fermer
les portes de Walhalla[1]».
[1] Walhalla est le paradis des Scandinaves.
Dès cet instant, la religion chrétienne agit sur l’âme d’Attila, malgré
les croyances de ses ancêtres, et il ordonne à son armée de s’éloigner
de Rome.
On voudrait que la tragédie finît là, et il y aurait déjà bien assez de
beautés pour plusieurs pièces bien ordonnées; mais il arrive un
cinquième acte, pendant lequel Léon, qui est un pape beaucoup trop
initié dans la théorie mystique de l’amour, conduit la princesse Honoria
dans le camp d’Attila, la nuit même où Hildegonde l’épouse et
l’assassine. Le pape, qui sait d’avance cet événement, le prédit sans
l’empêcher, parce qu’il faut que le sort d’Attila s’accomplisse. Honoria
et le pape Léon prient pour Attila sur le théâtre. La pièce finit par un
_alleluia_, et, s’élevant vers le ciel comme un encens de poésie, elle
s’évapore au lieu de se terminer.
La versification de Werner est pleine des admirables secrets de
l’harmonie, et l’on ne saurait donner en français l’idée de son talent à
cet égard. Je me souviens, entre autres, dans une de ses tragédies
tirées de l’histoire de Pologne, de l’effet merveilleux d’un chœur de
jeunes ombres qui apparaissent dans les airs: le poète sait changer
l’allemand en une langue molle et douce, que ces ombres fatiguées et
désintéressées articulent avec des sons à demi formés; tous les mots
qu’elles prononcent, toutes les rimes des vers sont, pour ainsi dire,
vaporeuses. Le sens aussi des paroles est admirablement adapté à la
situation; elles peignent si bien un froid repos, un terne regard! on y
entend le retentissement lointain de la vie; et le pâle reflet des
impressions effacées jette sur toute la nature comme un voile de nuages.
S’il y a dans les pièces de Werner des ombres qui ont vécu, on y trouve
aussi quelquefois des personnages fantastiques qui semblent n’avoir pas
encore reçu l’existence terrestre. Dans le prologue de _Tarare_ de
Beaumarchais, un génie demande à ces êtres imaginaires s’ils veulent
naître; et l’un d’entre eux répond:--Je ne m’y sens aucun
empressement.--Cette spirituelle réponse pourrait s’appliquer à la
plupart de ces figures allégoriques qu’on voudrait introduire sur le
théâtre allemand.
Werner a composé sur les Templiers une pièce en deux volumes, _les Fils
de la Vallée_, d’un grand intérêt pour ceux qui sont initiés dans la
doctrine des ordres secrets; car c’est plutôt l’esprit de ces ordres que
la couleur historique qui s’y fait remarquer. Le poète cherche à
rattacher les Francs-Maçons aux Templiers, et s’applique à faire voir
que les mêmes traditions et le même esprit se sont toujours conservés
parmi eux. L’imagination de Werner se plaît singulièrement à ces
associations, qui ont l’air de quelque chose de surnaturel, parce
qu’elles multiplient d’une façon extraordinaire la force de chacun, en
donnant à tous une tendance semblable. Cette pièce, ou ce poème des
_Fils de la Vallée_, a produit une grande sensation en Allemagne; je
doute qu’il obtînt autant de succès parmi nous.
Une autre composition de Werner, très digne de remarque, c’est celle qui
a pour sujet l’introduction du christianisme en Prusse et en Livonie. Ce
roman dramatique est intitulé, _la Croix sur la Baltique_. Il y règne un
sentiment très vif de ce qui caractérise le Nord: la pêche de l’ambre,
les montagnes hérissées de glace, l’âpreté du climat, l’action rapide de
la belle saison, l’hostilité de la nature, la rudesse que cette lutte
doit inspirer à l’homme; l’on reconnaît dans ces tableaux un poète qui a
puisé dans ses propres sensations ce qu’il exprime et ce qu’il décrit.
J’ai vu jouer, sur un théâtre de société, une pièce de la composition de
Werner, intitulée _le Vingt-quatre février_, pièce sur laquelle les
opinions doivent être très partagées. L’auteur suppose que, dans les
solitudes de la Suisse, il y avait une famille de paysans qui s’était
rendue coupable des plus grands crimes, et que la malédiction paternelle
poursuivait de père en fils. La troisième génération maudite présente le
spectacle d’un homme qui a été la cause de la mort de son père en
l’outrageant; le fils de ce malheureux a, dans son enfance, tué sa
propre sœur par un jeu cruel, mais sans savoir ce qu’il faisait. Après
cet affreux événement, il a disparu. Les travaux du père parricide ont
toujours été frappés de malheur depuis ce temps; ses champs sont devenus
stériles, ses bestiaux ont péri, la pauvreté la plus horrible l’accable;
ses créanciers le menacent de s’emparer de sa cabane, et de le jeter
dans une prison; sa femme va se trouver seule, errante au milieu des
neiges des Alpes. Tout à coup arrive le fils, absent depuis vingt
années. Des sentiments doux et religieux l’animent; il est plein de
repentir, quoique son intention n’ait pas été coupable. Il revient chez
son père; et, ne pouvant en être reconnu, il veut d’abord lui cacher son
nom, pour gagner son affection avant de se dire son fils; mais le père
devient avide et jaloux, dans sa misère, de l’argent que porte avec lui
cet hôte, qui lui paraît un étranger vagabond et suspect; et, quand
l’heure de minuit sonne, le vingt-quatre février, anniversaire de la
malédiction paternelle dont la famille entière est frappée, il plonge un
couteau dans le sein de son fils. Celui-ci révèle, en expirant, son
secret à l’homme doublement coupable, assassin de son père et de son
enfant, et le misérable va se livrer au tribunal qui doit le condamner.
Ces situations sont terribles; elles produisent, on ne saurait le nier,
un grand effet; cependant on admire bien plus la couleur poétique de
cette pièce, et la gradation des motifs tirés des passions, que le sujet
sur lequel elle est fondée.
Transporter la destinée funeste de la famille des Atrides chez les
hommes du peuple, c’est trop rapprocher des spectateurs le tableau des
crimes. L’éclat du rang et la distance des siècles donnent à la
scélératesse elle-même un genre de grandeur qui s’accorde mieux avec
l’idéal des arts, mais quand vous voyez le couteau au lieu du poignard;
quand le site, les mœurs, les personnages, peuvent se rencontrer sous
vos yeux, vous avez peur comme dans une chambre noire; mais ce n’est pas
là le noble effroi qu’une tragédie doit causer.
Cependant, cette puissance de la malédiction paternelle qui semble
représenter la Providence sur la terre, remue l’âme fortement. La
fatalité des anciens est un caprice du destin; mais la fatalité, dans le
christianisme, est une vérité morale sous une forme effrayante. Quand
l’homme ne cède pas au remords, l’agitation même que ce remords lui fait
éprouver le précipite dans de nouveaux crimes; la conscience repoussée
se change en un fantôme qui trouble la raison.
La femme du paysan criminel est poursuivie par le souvenir d’une romance
qui raconte un parricide; et seule, pendant son sommeil, elle ne peut
s’empêcher de la répéter à demi-voix, comme ces pensées confuses et
involontaires dont le retour funeste semble un présage intime du sort.
La description des Alpes et de leur solitude est de la plus grande
beauté; la demeure du coupable, la chaumière où se passe la scène, est
loin de toute habitation; la cloche d’aucune église ne s’y fait
entendre, et l’heure n’y est annoncée que par la pendule rustique,
dernier meuble dont la pauvreté n’a pu se résoudre à se séparer: le son
monotone de cette pendule, dans le fond de ces montagnes où le bruit de
la vie n’arrive plus, produit un frémissement singulier. On se demande
pourquoi du temps dans ce lieu; pourquoi la division des heures, quand
nul intérêt ne les varie: et quand celle du crime se fait entendre, on
se rappelle cette belle idée d’un missionnaire qui supposait que, dans
l’enfer, les damnés demandaient sans cesse:--Quelle heure est-il? et
qu’on leur répondait:--L’éternité.
On a reproché à Werner de mettre dans ses tragédies des situations qui
prêtent aux beautés lyriques plutôt qu’au développement des passions
théâtrales. On peut l’accuser d’un défaut contraire dans la pièce du
_Vingt-quatre février_. Le sujet de cette pièce, et les mœurs qu’elle
représente, sont trop rapprochés de la vérité, et d’une vérité atroce,
qui ne devrait point entrer dans le cercle des beaux-arts. Ils sont
placés entre le ciel et la terre; et le beau talent de Werner
quelquefois s’élève au-dessus, quelquefois descend au-dessous de la
région dans laquelle les fictions doivent rester.