On discutait sur le bonheur et la souffrance. Leur inégalité chez tous
les êtres. Leurs manifestations apparentes. Leurs orages cachés, bien
autrement violents souvent; et chacun, comme il arrive dès qu’on agite
les choses de sentiment, s’émouvait de sa propre cause; de pensées, de
souvenirs personnels qui lui revenaient en foule, qu’il ne voulait ou ne
pouvait dire, et qui eussent été, lui semblait-il, l’argument le plus
décisif.
Les femmes surtout étaient vibrantes.
Ce monde des émotions sentimentales ou passionnées, qui est très
spécialement le leur, remué à plusieurs, avec tout l’abandon qui se
peut, provoquait des demi-confidences, des jugements, des affirmations,
des opinions, depuis longtemps souhaitées d’entendre; répondant sans
qu’on le sût à quelque doute secret, et apportant, sans autre raison
que de toucher un point sensible, blessure ou satisfaction.
Certains, par le regard échangé en parlant, soulignaient la phrase dite
pour tous, qui devenait personnelle. D’autres, en les surprenant,
concluaient.
C’étaient les êtres, tels qu’ils se laissent voir dans le monde.
Demi-sincères, demi-confiants. Encore cachés. Sans fausseté chez les
meilleurs, mais déformés, contraints, par l’éternelle obligation des
usages et des préjugés, par la pudeur des sentiments. Employant les
mêmes mots, discutant des mêmes choses et gardant entre eux cette
prodigieuse différence qui existe entre les individus et fait que, le
même acte, la même parole, le même geste, n’ont jamais pour personne la
même signification. Impulsifs au demeurant, dans l’animation commune de
cet instant, avec un courant de sympathie suffisant pour s’attendrir et
s’indigner aux mêmes instants, quittes à se reprendre ou se déjuger
aussitôt qu’ils seraient seuls.
Sur un point, cependant, il y avait eu concordance absolue de
protestations.
Quelqu’un, dans le but optimiste de prouver tout très bien sur terre,
avait tenté de démontrer qu’il n’y avait pas, tant que cela, injustices
ou privilèges, mais seulement différence de forme.
Heur et malheur. Pour chacun les quantités étaient égales, mais
variablement présentées. «Successives ou très tassées.»
Et comme l’individu en question--un heureux à la façon successive
évidemment, un peu tous les jours--développait son système, on s’était
mis à le huer.
--Oui, oui, disait une femme. La formule pour déshérités ou pour gens
trop éprouvés. Je connais. J’ai entendu.
«Les minutes qui comptent double.» «L’intensité de sensations.» «Tout le
bonheur d’une vie, résumé en entier, dans les vibrations d’une
seconde...»
On espère qu’ils le croiront, que ça compensera les écarts.
Grande fiole, suffisante pour donner à boire toute la vie, ou petit
flacon minuscule. Même chose toujours. Extrait simple ou triple essence.
Et comme on riait cette fois:
--Pourtant la souffrance, madame,--interrompit un homme âgé, assis
volontairement isolé, et qui avait peu dit jusque-là,--vous ne croyez
pas qu’elle ait parfois des heures tellement excessives, que la mesure
du temps soit en réalité dépassée? De l’attente, de l’angoisse, des
remords. Surexcités, exacerbés, contenus en des jours limités. Vous ne
pensez pas que ça puisse devenir d’une horreur, à égaler d’autres faits,
ayant rempli des années...
--Et à les expier et les absoudre peut-être?
--Alors, docteur, dites votre histoire.
--Pourquoi mon histoire, madame? Je ne peux pas à moi seul raisonner
sagacement, sans tirer ça d’une histoire?...
--Parce que, quand vous prenez ce ton-là, que vous gardez les yeux
baissés et que vos mains restent immobiles, vous dites peut-être des
choses que vous avez pensées tout seul; mais vous songez certainement à
la personne connue qui vous les a fait trouver un jour...
Et comme le docteur souriait, amusé de la remarque, en regardant ses
mains inactives, toutes les femmes présentes avaient insisté à la fois.
--Ça ne se rend pas, murmurait-il. Il faudrait, pour bien me comprendre,
que vous tiriez de vos propres cœurs toute l’émotion et l’angoisse de la
chose que je veux vous dire... Que je parle et que vous sentiez.
Jamais, assurément, milieu n’y était préparé davantage, et, s’en étant
rendu compte d’un regard, sans protester davantage, il commença
pensivement:
--C’était dans une grande ville de l’Est, un ménage de fonctionnaire.
L’homme très tenu; la femme exquise. La fille, presque jeune fille déjà,
pensionnaire dans un couvent, où son éducation s’achevait.
Très gâtée, fort désœuvrée, séduisante, je l’ai dit, la femme avait une
liaison. Et ceci, non point discrètement, prudemment, avec le mystère
et les précautions que la peur de son mari ou la pensée de sa fille
auraient pu lui conseiller. Follement, sans retenue, au su de la moitié
de la ville qui le racontait à l’autre, avec le scandale et l’éclat de
surprises, de rencontres, de portes qui se fermaient devant elle, en
dépit de sa situation. Affolée de sa passion, au point de la risquer
cent fois dans des équipées où elle s’exposait à perdre d’un seul coup:
elle, son mari et son ami, avec l’audace, l’envolée, le front, la
bravoure si l’on veut, d’une femme du XVIIIᵉ siècle.
Épris, autant qu’homme puisse être, le mari ignorait tout, sincèrement,
maintenu dans cet état miraculeux par l’affection qu’il inspirait et la
nature de ses fonctions.
Il advint un jour, pourtant, que d’autres s’émurent pour lui, résolus à
faire finir cette situation déplorable.
Et la ville apprit un matin que le substitut trop aimé s’en allait sans
avancement, et que le préfet, désigné pour un nouveau poste dans le
Midi, se réjouissait de se retrouver si voisin de sa propriété, qu’il
pourrait presque l’habiter.
Un mois ne s’était pas écoulé que, repris effectivement au charme du
chez soi, à la douceur du tête-à-tête, il envoyait sa démission, et
qu’ils se revoyaient là, seuls, lui et sa femme, comme au lendemain de
leur mariage.
Lui, plus mûr; aussi aimant, dans la plénitude mélancolique de ce
tournant de la vie, où on tient intactes encore toutes les facultés du
bonheur; mais en sentant que désormais chaque jour vous en enlèvera une
grâce, une force ou une joie.
Elle, atterrée et farouche, demeurée sous le coup de cet écroulement
subit; n’ayant pas achevé de pénétrer, s’il était fortuit ou médité.
Devant ces deux déplacements simultanés, elle n’avait pas pu douter de
ce qui était visé chez elle et chez son ami. Mais quelle était la
volonté qui avait agi ce jour-là?
Pas celle de son mari, certainement. Il eût fallu pour cela qu’il eût
quelques soupçons, et un homme d’esprit troublé ne se montrerait pas
auprès d’elle l’amoureux obstiné qu’il restait.
Le brusque envoi de sa démission réveilla ses doutes un instant.
Que signifiait ce parti extrême? Il savait? Il l’enfermait?
Puis, quand elle comprit le simple et tendre mobile qui le faisait agir
de la sorte, estimant tout le reste si peu, à côté de son bonheur
intime, qu’il n’y voulait plus rien sacrifier, maintenant qu’il avait
rempli sa vie, suffisamment, lui semblait-il; oubliant toute inquiétude,
toute modération surtout; une fureur insensée la souleva contre lui.
Quoi! d’un caprice, d’un trait de plume, il la rayait ainsi du nombre
des gens qui vont, qui viennent, qui voyagent, qui s’amusent, qui se
retrouvent.
Il lui faudrait à présent, pour le moindre déplacement, trouver un
prétexte, une raison.
Il n’y avait plus à compter sur un de ces impersonnels décrets, signé
par un lointain ministre, inspiré, cette fois encore, mais par une
influence meilleure, qui rétablirait dans un temps ce que le premier
avait défait.
C’était la séparation, sans limites, sans espoir, pour un avenir
d’idylle bourgeoise, où la rage la saisissait à l’idée de jouer son
rôle.
Comment osait-on ainsi disposer de sa vie à elle?
Sa colère l’égarait si loin, qu’elle oubliait sincèrement que sa vie «à
elle» c’était ça: son mari, sa fille, ce château délicieux, où lui
cherchait déjà joyeusement les embellissements à faire. Qu’on ne
disposait de rien du tout en l’y laissant, apparemment heureuse et
estimée. Qu’elle avait risqué bien plus grave.
Sans frein, sans patience, prête aux coups de tête les plus fous, elle
préparait, dix fois dans le jour, un départ qu’elle eût exécuté
sur-le-champ, sans balancer, n’était la volonté de son ami, maintenue en
sagesse seulement par les lettres impérieuses qu’elle recevait de lui.
Si exaspérée parfois, dans sa fureur impuissante, qu’elle courait
jusqu’à son mari, mourant de désir de lui crier:
--Vous! Vous vous retirez ici pour vivre doucement avec moi!... Mais
vous ne savez donc pas... Mais vous ne voyez donc rien!...
Enragée de lui faire du mal, de troubler sa joie quiète, dont elle
jugeait la paix stupide. Méchante, acerbe, ironique.
On peut croire ce que furent les premières semaines de cette existence
renouvelée que le pauvre mari avait cru bâtir avec des éléments de
paradis!...
Il mit bien successivement l’humeur mauvaise de sa femme sur le compte
du temps, du climat, de sa vie mondaine arrêtée, de tout ce que ses
nerfs changeants avaient donné jadis à son caractère de mobilité, de
grâce, de mélancolie et d’imprévu séduisant, quand elle était toute
jeune femme. Puis il rappela sa fille, espérant dans une diversion.
Ils souffrirent deux au lieu d’un, la seule modification apportée par la
mère, lors de la venue de la fillette, n’ayant été qu’un redoublement
de ses besoins de solitude, devenus presque farouches.
Or, un soir qu’elle avait ainsi cherché très tard et très loin la paix
dans les choses, ou peut-être simplement le droit de suivre en liberté
sa mauvaise hantise, elle fut prise d’un malaise extrême.
Des vertiges, des frissons, une fièvre affreuse. Non plus cette fièvre
morale, réelle, déjà cependant qui lui battait aux tempes depuis des
semaines. La vraie fièvre, qui chemine seule, qui brûle, accable,
anéantit; que nulle détente d’esprit ne saurait plus arrêter, qui ne se
dissimule pas, surtout.
Elle l’essaya, bien vainement.
Une heure après son retour, elle était couchée dans son lit, son mari
assis auprès d’elle, sa fille debout à son chevet.
Dans la nuit, de vives douleurs se déclarèrent au côté. Le lendemain,
elle était fort mal. La congestion du second poumon paraissait presque
inévitable, et le médecin gardait peu d’espoir, malgré la promptitude
et l’énergie des remèdes appliqués.
--Mais elle était jeune, et si forte!
Il avait dit au mari toute la gravité de l’état, et puis cette pauvre
phrase d’espoir, qu’on ajoute après, pour finir, tant par pitié que dans
l’ignorance sincère de ce que la nature fera. Et le malheureux homme
avait commencé cette cruelle faction de garde-malade, faite d’angoisses
et de mensonges, de ruses, d’attente et d’épouvante. Ce guet terrible,
la bonne humeur sur le visage et le désespoir dans le cœur, de tels
symptômes redoutés, dont on vous a dit le danger, qu’on ose à peine
surveiller pour ne pas troubler le malade, dont on s’informe en
souriant, sans insister, alors que la réponse attendue est vie ou mort.
Adorablement, la fillette le soutenait, plus forte de son ignorance
laissée, du jeune espoir de ses quinze ans, tendre, discrète, avec une
compréhension instinctive de la minute où chaque chose plaisait à sa
mère ou la lassait. Légère sur ses pieds menus, adroite à manier sur la
table, sans rien heurter, la profusion de tasses et de fioles si vite
accumulées près des malades. Humble et ardente, touchante aux larmes
dans cette passion si peu explicable qu’ont certains enfants mal aimés
près de leur mère, même mauvaise.
Pour la patiente personnellement, son état d’âme, moins aisé à définir,
s’était modifié assez fréquemment depuis qu’elle s’était étendue là,
pour l’avoir menée fort loin de l’humeur où elle s’y était mise.
Son esprit, resté très lucide, avait subi la maladie, d’abord avec la
révolte qui marquait désormais presque chaque heure de sa vie.
Cette inertie physique qui la remettait, plus que jamais, aux mains de
ceux qui l’entouraient, lui avait semblé insupportable, comme une
brutalité humaine que quelqu’un aurait eue contre elle, et elle l’avait
manifesté par un repliement taciturne que n’entamait nulle prévenance.
Après quoi, l’autre sentiment que produit parfois l’anéantissement du
corps, lui était revenu ensuite.
Dans des crises morales intenses, être jeté violemment hors de la lutte
et de l’action, même sans que rien soit terminé, semble quelquefois un
bienfait.
Plus de décisions à prendre. Plus de coups nouveaux à attendre; rien
qu’à souffrir passivement d’un mal que, cette fois, chacun, ému de pitié
et d’intérêt, fait tout ce qu’il peut pour soulager.
Et elle s’était reposée, réellement, appréciant ce temps.
Puis, si bien qu’elle y fût faite, ces deux affections troublées qui
veillaient près d’elle en tremblant, l’émouvaient parfois d’un remords.
Elle y parait avec un sourire, des grâces délicieuses et
reconnaissantes, disparues depuis si longtemps; et rendues par sa
faiblesse, si tristement alanguies, que son mari, le cœur brisé,
redemandait au sort, en pleurant, les brusqueries de naguère.
Pas un instant elle ne douta de sa guérison d’abord.
Non qu’elle la souhaitât avidement. Il y avait eu déjà trop d’extrêmes
atteints par elle, pour que l’idée du dernier de tous la bouleversât
complètement. Mais elle n’y avait pas songé.
Il fallut le hasard cruel d’une porte mal fermée, derrière laquelle son
mari et le docteur échangeaient hâtivement les mots sincères qu’on se
dit, après la malade quittée, en même temps que tombe l’expression
confiante des figures composées, pour qu’elle apprît tout en une
seconde.
«La marche se ralentit... Elle peut durer cinq ou six jours... Je n’ai
plus rien à essayer; mais elle finira sans souffrances. Nous
l’endormirons de piqûres.»
Les pas et les voix éloignés, sa fille revenue en même temps, de la
chambre voisine, où elle demeurait, le cœur battant, pendant la durée
des visites, la pauvre femme s’était mise à réfléchir.
Le visage tourné vers le mur, feignant un sommeil bien absent, elle
repassait les mots surpris.
C’était net et précis comme la sentence d’un tribunal, et sans même
qu’on lui laissât, comme on fait pour les condamnés ordinaires, le
leurre d’une grâce possible.
Elle aurait pu, de sa jeunesse, des miracles de la nature, tirer un
espoir analogue. Mais aux mots irrévocables, entrés dans son esprit, il
répondait, dans son être physique, une telle fatigue, de si vives
douleurs; une sorte d’abandon surtout, de désagrément matériel, commencé
déjà, lui semblait-il, par la défaillance de sa volonté, que l’accord
entre ces symptômes et les paroles de mort, lui parut irrécusable.
«Cinq jours, avait dit cet homme, six peut-être»; et tout ce qui était
réel ou imaginable finirait pour elle. L’inconnu commencerait.
Chez cette créature troublée, ce qui dominait, je l’ai dit, n’était pas
cette naturelle horreur de la mort, pas même le regret de ne plus vivre,
si l’on peut distinguer ces deux angoisses. Plutôt l’étouffement et
l’épouvante de toutes ces choses contraires à sa volonté, qui la
meurtrissaient depuis quelque temps, et allaient l’étreindre
définitivement.
Avec une âpre douleur, sa pensée fuyait vers l’ami absent. Elle mourrait
donc sans le revoir. Elle ne le verrait «plus» surtout--plus
jamais--dans la réalité de ce mot implacable.
Elle songeait aux joies disparues. A ces dernières semaines aussi, à ce
qu’elle y avait subi. Et l’excès même de sa passion, restant sincère
jusqu’au bout, la séparation totale, irrémédiable, lui semblait
préférable à l’autre, ne voyant, dans la fin de tout, que son apaisement
à elle, sans y rien considérer d’autre.
Un léger mouvement de son lit lui fit entr’ouvrir les paupières, sans
modifier son attitude.
C’était la main de sa fille, qui avait touché le pied du lit, si
doucement qu’elle s’y fût prise en écartant les rideaux.
Ses grands yeux, baignés de tendresse, fixaient la malade tristement
avec une expression mélangée de l’effroi de l’enfant et de la
compréhension de la jeune fille.
Puis, en face de ce grand repos, qu’elle se figurait réel, une détente
modifia ses traits, illuminant sa jeune figure comme un éclair de
soleil, et, appelant son père d’un signe, un doigt en travers de ses
lèvres, elle releva encore le rideau.
Mal remis de cet instant d’abandon, où il se donnait le droit d’être
vrai, pendant qu’il reconduisait le docteur; lui, refusait, montrant ses
traits bouleversés. Mais l’insistance de l’enfant, la confiance de son
sourire, ce qu’elle semblait lui promettre, finirent par l’attirer. Il
obéit à son geste, et, un genou sur une chaise basse, se mit à regarder
avec elle, la tête contre son épaule.
Tout autres que ceux de sa fille: chauds d’amour et de souvenirs, les
yeux de l’homme enveloppaient le corps étendu devant lui; rêvant
follement que tout fut un songe: le mal, le danger; se rappelant
d’autres sommeils, suivis par lui ainsi, songeant à ce que de prochains
pourraient être encore... Jusqu’à ce que la réalité présente lui
traversa le cœur d’une douleur, tirant sa figure de nouveau, dans son
expression de désespoir, et le fit se lever pour s’éloigner.
Mais l’enfant, qui le surveillait, resserrait son bras sous le sien,
lui murmurait des mots confiants, le leurrait du calme menteur de la
douce respiration, si égale sous le drap, de ces mains paisibles,
étendues; et obtenait qu’il restât.
Il écoutait, vite convaincu; retombait sur sa chaise, et ses yeux
reprenaient leur direction, leur ardeur, leurs pensées.
Si accoutumée qu’elle fût à pareille atmosphère d’amour, sous le double
regard de ces êtres, la malade s’énervait.
Toute une face de sa vie, non envisagée depuis des années, se rouvrait
devant elle.
Qu’était-elle donc pour eux--qu’avait-elle été surtout,--pour qu’ils la
pleurassent ainsi? Que perdraient-ils en la perdant?
Rien, en réalité. Quelque chose seulement, par prestige; par ce qu’ils
la faisaient dans leur cœur.
Et une joie singulière l’envahissait en pensant qu’elle resterait
toujours pour eux, désormais, telle qu’elle était là sur ce lit: jeune,
séduisante, adorée, avec cette idéalisation mélancolique des créatures
tôt disparue, et ce charme indéfinissable qui tirait les cœurs à elle.
Que jamais les yeux de sa fille ne modifieraient, en pensant à elle, ce
limpide regard aimant qui l’enveloppait en ce moment.
Dans ces prunelles bleues, elle cherchait la femme prochaine. Elle
variait leur expression, de tout ce que la suite de la vie y devait
mettre peu à peu, jusqu’à la connaissance de tout. De l’amour, des
tentations, de leur fléchissement peut-être, de leur jugement, à coup
sûr.
Et un tressaillement victorieux exaltait ses pensées de mort, en
songeant à certaines heures que l’avenir aurait pu lui réserver.
C’était fini maintenant; elle en était gardée pour toujours.
Si tant de hasards dangereux et son effroyable insouciance avaient
laissé jusque-là son mari dans l’ignorance, qui viendrait l’éclairer à
présent? Qui dirait jamais à sa fille quelle mère elle pleurait?
Surexcitée par cette œuvre nouvelle, se créer en un instant la femme
qu’elle voulait rester, elle ouvrait les yeux pour sourire, quand une
pensée subite lui mit une sueur d’angoisse aux tempes.
Toutes les lettres de son ami, jamais détruites, et quelques-unes
écrites par elle, et redemandées par caprice, étaient là, dans son
bureau, rangées tendrement par paquets, dans un tiroir, à peine fermé,
où elle entassait ses trésors.
La moindre d’elles la perdrait, et il y en avait des liasses; et la
première fois que son mari, avide de souvenirs et de reliques, viendrait
plus tard s’asseoir là devant, cherchant passionnément sa trace, c’était
ça qu’il trouverait. De sorte que, sans méchanceté, sans indiscrétion de
personne, il apprendrait tout, d’un seul coup, perdant dix ans de
bonheur passés, et elle, pour la seconde fois.
Toujours, elle avait remis à quelque jour de grand courage la totale
destruction que la prudence exigeait. Jamais elle n’avait trouvé ce
jour.
Il y a dans les plis, l’odeur, les caractères d’une lettre, quelque
chose de si sensible, de si réel, que c’est douloureux à sacrifier,
comme un peu de l’être aimé.
Surtout, elle se sentait un tel temps pour pourvoir à cette besogne! Des
semaines et des semaines devant elle!...
Quelle prévoyance humaine, tenant à la lettre le conseil de l’Écriture:
«Le matin, pensez que vous n’atteindrez pas le soir. Le soir, n’osez pas
vous promettre de voir le matin», est prête, sinon d’âme, au moins de
dispositions et de prudence matérielles, à ne pas rentrer chez elle un
jour, et à n’y laisser ni danger, ni héritage douloureux pour ceux qui
restent? Et que de peines cependant épargnées par ce soin!
Machinalement, sans pouvoir s’en empêcher, elle cherchait à faire le
total des lettres enfermées là-bas, commençant par la pile de gauche,
dont elle avait toute la substance.
Ensuite, c’étaient ses lettres à elle, dont elle avait moins la mémoire,
qu’elle ne réussissait pas à estimer précisément, et qui l’arrêtaient
toujours.
Au milieu de son épouvante, elle s’obstinait à cette tâche puérile,
comme si le nombre plus ou moins grand de ces billets révélateurs, pût
augmenter ou atténuer le mal qu’ils devaient causer; cherchant;
cherchant. Jusqu’à ce que sa tête vague lui refusât tout service, ne fût
plus qu’une voûte vide, obscure, sonore; où ses idées tourbillonnaient,
avec le vol incertain et peureux d’oiseaux de nuit, tournant en cercles.
Dire qu’il lui aurait suffi d’une heure de sa vie ancienne pour que rien
de cette charge terrible n’existât plus aujourd’hui. Qu’il ne lui
faudrait, maintenant encore, qu’un instant de solitude assurée; un peu
de forces, que sa volonté trouverait quand il faudrait; pour que le feu
clair, entretenu nuit et jour dans sa chambre, prît son secret.
Avec un sentiment tout autre, elle se répétait de nouveau les mots
surpris fortuitement: «Elle peut durer cinq ou six jours...» De cette
échéance si courte, elle prenait le terme le plus proche, et songeait
qu’en ces brèves journées, il fallait que la chose fût faite.
Et si cet homme s’était trompé? Si le même soir ou le lendemain, elle
disparaissait soudainement?
Son front se serrait à cette idée; son cœur battait, à l’étouffer; un
cri lui venait dans la gorge, qu’elle n’arrêtait pas tout entier, qui
finissait en gémissement; pendant qu’un grand frisson la secouait, de
ses talons jusqu’à sa nuque, ranimant l’inquiétude dans les yeux qui
l’observaient, en dépit de l’immobilité qu’elle affectait de conserver.
Dès lors, commença pour elle le plus terrible des supplices, sans trêve
d’une minute, sans que rien la fît se relâcher de sa surveillance
attentive, elle guettait le moment propice.
Elle luttait contre le sommeil, en le feignant presque constamment;
contre la soif, contre ses malaises; contre les vifs désirs de ces mille
petites choses, que les malades, incessamment, réclament et veulent
essayer.
Il lui semblait qu’à force de rester, sans parler et sans remuer, on
finirait par l’oublier. Qu’en se voyant auprès d’elle si peu occupé;
devenu vraiment inutile, son mari, après sa fille, céderait à sa grande
fatigue, et s’en irait dormir un instant, comme elle, la malade, le
faisait obstinément.
Mais, dans son fauteuil, tout proche, il ne fermait pas même les yeux,
et l’immobilité qu’elle s’imposait, ne servait qu’à la briser de
courbatures et de douleurs.
Ce moyen tenté sans succès, elle essaya de toutes les ruses que peut un
esprit féminin, harcelé par la terreur. Patiente et ingénieuse comme un
prisonnier dans sa cellule, qui sonde chaque pierre, reconnaît chaque
issue; même celles manifestement impraticables, pour ne rien laisser au
hasard.
Puis un caprice furieux, éclatant comme ceux de jadis, exila de sa
chambre son mari, sa fille, dont les mouvements, la respiration, les
regards, l’épuisaient, prétendait-elle.
Elle y gagna que, retirés dans la chambre voisine, et séparés par une
portière, ils suivirent, avec une anxiété décuplée par la distance,
chacun de ses mouvements; paraissant sur le seuil au moindre bruit.
Découragée, elle les laissa reprendre leur place, sans rien dire,
épeurée parfois de sa solitude; mieux défendue, lui semblait-il, de la
terrible visiteuse qu’elle attendait, quand ils la gardaient tous les
deux.
Ses heures affreuses étaient les heures de la nuit.
L’enfant partie, après avoir pris son baiser du soir sur le bout des
doigts de sa mère, ou le bord de sa couverture; la femme de chambre
étendue, sur un lit dans la pièce voisine, elle restait avec son mari,
et un tête-à-tête commençait, qui redoublait, s’il était possible,
l’horreur de ses angoisses. Soit qu’il essayât de courtes et ardentes
tendresses, soit qu’il restât immobile, à la regarder sans rien dire.
Il semblait à la pauvre femme que son front usé, par la maladie et la
peur, laissait fuir son secret; qu’elle le voyait glisser; ou que s’il
ne sortait pas par là, elle allait le crier, malgré elle, avouant tout,
sans savoir pourquoi, et provoquant la scène terrible, qu’elle se
représentait sans relâche, et qui allait éclater tout de suite, sans
attendre qu’elle fût morte--son mari ouvrant le tiroir.
Même, une fois, l’abominable obsession prit une réalité si forte,
qu’elle se leva droite dans son lit, prête à courir jusqu’au meuble
pour y arriver avant lui, et mit son pied sur le tapis.
Debout en même temps, son mari la recoucha plein de terreur, la croyant
prise de délire, et elle se laissa faire avec docilité, heureuse de
l’intervention matérielle, qui la délivrait de son cauchemar.
Puis le tête-à-tête recommença, douloureux, formidable, chacun cachant à
l’autre la pensée qui le meurtrissait, appelant le jour de ses vœux pour
clore ces nuits d’épouvante d’où la malade sortait brisée et blême, les
cheveux mouillés, les mains tremblantes.
A lui, comme à elle, il semblait, sans qu’il sût pourquoi, que le
premier rayon de jour atteint, leur assurait ce jour tout entier; et ils
soupiraient de délivrance à la première roseur de l’aurore.
Au quatrième de ces jours, pourtant, l’agitation de la pauvre femme
redoubla, devint horrible.
Si le médecin avait bien prédit, il lui restait alors tout juste douze
heures pour accomplir sa besogne.
Comment trouverait-elle, pendant leur courte durée, l’occasion mille
fois provoquée depuis qu’avait commencé cette double et tragique agonie?
Tenir sa vie dans ses mains! La pouvoir refaire d’un coup, puisqu’il
suffisait ici qu’on «sût» ou qu’on ne «sût» pas, pour qu’elle fût et
restât toujours innocente ou coupable.
Alternative terrible, dont la solution, à mesure que le terme se
rapprochait, l’étreignait d’une frayeur grandissante qu’elle ne pouvait
plus cacher.
Hanté de sa pensée unique, son mari interprétait cette émotion
croissante comme l’horreur de la lutte finale qu’elle devinait
instinctivement, et son cœur saignait de pitié en face de cette révolte
si bien compréhensible à ses regrets, sans qu’il osât risquer pourtant
un mot d’abandon ou de franchise par crainte de s’être abusé et de lui
révéler trop de choses en s’attendrissant avec elle.
Quand vint midi de ce jour-là, la fièvre, qu’il ne semblait plus
possible de voir augmenter, monta.
Le corps entier de la malade brûlait la main en le touchant.
Ses lèvres, incessamment mouillées, se séchaient dès que s’écartait le
mouchoir trempé d’eau avec quoi on les humectait.
Sans voix. Peut-être sans pensée, tout l’affolement de son pauvre être
s’était réfugié dans l’observation d’une horloge dont le mouvement
uniforme la tenait hypnotisée.
Haletante de peur à chaque sonnerie, à chaque glissement de l’aiguille,
elle sentait les battements réguliers frapper un à un sur sa chair,
comme si la tige d’acier y fût entrée réellement à chacun de ses
va-et-vient, par une piqûre aiguë.
L’influence douloureuse de ce bruit répété était si manifeste sur elle
qu’on tenta de l’arrêter, espérant la délivrer de cette fièvre
communicative. Mais elle réclama son supplice, la voix brève et l’œil
impérieux, tremblant d’impatience jusqu’à ce que le battement monotone
recommença de lui hacher la vie et le cœur par secondes.
La nuit qui suivit fut meilleure.
Fataliste dans l’acceptation du délai qu’on lui avait marqué, la malade
se disait que ce jour cruel passé, lui assurait un lendemain, et elle
voulait rassembler ses forces pour une suprême tentative qu’elle avait
résolu de faire.
Dès le matin à son réveil, elle se montra souriante, et par un effort
terrible, sans agitation ni souci.
Pour la première fois, depuis la conversation surprise, elle parla de sa
guérison; s’inquiéta tendrement de la pâleur de son mari, des joues
maigries de sa fille; gronda l’un de ne pas soigner l’autre, chacun
d’eux de son entêtement à rester là enfermé, sans respirer l’air du
dehors, et, tout courant, dans son discours un peu coupé, dit qu’elle
voulait manger et boire, que cela la remettrait, et qu’il fallait lui
aller chercher d’un petit vin du pays, célèbre par sa couleur, la
chaleur qu’il mettait aux membres, dont elle avait bu autrefois dans
une auberge qu’elle désignait, et dont elle désirait goûter.
Surpris, frémissant d’espoir, radieux d’un désir exprimé, son mari se
leva sur-le-champ pour aller donner des ordres, mais elle l’arrêta d’un
mot.
Ce n’était pas ça qu’elle voulait. Elle entendait que tout le monde fût
guéri en même temps qu’elle, les joues maigries et les yeux battus, et
exigeait que son mari, accompagné de sa fille, s’en allât chercher
lui-même la chose qu’elle désirait.
A tous les refus qu’il opposait, elle insistait plaisamment, commandant
à sa voix pour parler avec naturel, alors qu’elle brûlait d’attente.
«La course n’était pas d’un quart d’heure, avec des chevaux un peu
vites. Ils n’avaient qu’à prendre les bais.
«Dans trente minutes, exactement, lui et l’enfant seraient de retour.
«Elle, rose et fouettée par le vent; lui, calmé d’un peu de grand air.»
Puis, comme il résistait encore, elle l’a fait appelé à elle, renvoyant
sa fille d’un geste, et la voix et les yeux noyés, elle s’était mise à
lui rappeler ce jour de leurs premiers temps de mariage, où, à souper,
dans cette auberge, ils avaient bu de ce vin, qu’elle souhaitait ravoir
aujourd’hui; mais qu’elle ne voulait que de sa main, pour que
l’évocation fût complète.
Les mots lui coûtaient tant à former, que pour être sûre de les
prononcer, sans qu’un coup de dents claquant les coupât en deux d’une
morsure, elle les préparait à l’avance; les prononçant lentement,
enfonçant ses ongles dans sa main, pour passer le mouvement nerveux,
qu’elle sentait venir au milieu.
La comédie lui répugnait.
Ces termes d’amour, qu’elle retrouvait péniblement dans sa tête épuisée,
la bouleversaient de souvenirs, de regrets, d’horreur, et elle sentait
qu’encore un peu, sa volonté défaillirait pendant qu’elle prolongeait
son sourire pour remplacer les mots qui manquaient à sa mémoire vidée.
Enfin l’homme se décida.
Il l’étreignit d’une vive caresse, et cédant à la satisfaction complète
de sa soudaine fantaisie, il sortit en appelant sa fille.
Pendant le quart d’heure nécessaire pour atteler et s’apprêter, elle
était restée sans parler, défendant à son cœur de battre; se fortifiant
d’un calme profond, qu’elle buvait comme un cordial.
Le roulement de la voiture, sur le sable de l’allée, la secoua comme le
choc d’une machine électrique.
Elle rouvrit ses yeux, qui tant de fois depuis ces six jours avaient
erré désespérément autour d’elle, et, avec une âpre ardeur, elle regarda
la chambre vide, le feu flambant; et là-bas, le meuble terrible, dont
les lignes droites et sobres avaient revêtu pour elle, tant de formes
menaçantes, hideuses, fantastiques. Elle fixa la pendule aussi, cette
ennemie, cette mangeuse, qui luttait de vitesse avec elle, et lui avait
fait depuis une semaine courir une si cruelle course. Puis renvoyant,
sans qu’elle pût répliquer, la femme assise près de la croisée, elle
l’écouta fermer la porte.
On n’entendait de bruit nulle part, et le froissement de son lit,
pendant qu’elle glissait à terre, la fit frissonner d’épouvante.
Sur le tapis ses pieds nus traînaient comme des pas de fantôme.
Maintenant qu’elle était debout, de grandes vagues de sang lui
bruissaient dans les oreilles, comme si elle s’enfonçait sous l’eau, et
sa marche tremblante la menait d’une façon si incertaine, qu’elle se
reconnut près de la fenêtre, quand, après des peines éperdues, elle eut
traversé toute la chambre.
Appuyée contre les rideaux, elle reprit haleine un moment, et crut voir,
en recommençant sa course, que sa chambre changeait de forme, devenait
ronde et tournoyait.
Elle se raisonna là-dessus, s’expliquant son trouble à elle-même, et
dans un effort surhumain franchit la distance finale.
Cette fois, elle était bien venue, et se trouva contre le bureau, au
moment où sa main tremblante chercha un point où prendre appui.
Quand ses doigts, en s’abattant, reconnurent le bois familier, sa tête
se dégagea soudain, et une joie violente et triomphante, faite de ce
qu’il y avait de meilleur en elle, l’envahit, et la galvanisant toute,
lui rendit ses forces complètes.
La clef, tournée de deux tours, comme elle l’avait laissée, était dure
pour elle.
Elle se reprit à plusieurs fois, avant d’arriver à l’ouvrir, puis la
sentit céder enfin.
Les paquets noués de leurs rubans apparurent à ses yeux.
La vision de sa fille lui revint; des prunelles bleues, si candides.
Elle était sauvée, cette fois, de leur blâme et de leur douleur!
Mais de nouveaux bouillonnements lui troublèrent les yeux et le front.
Puis elle eut une douleur au cœur, si atroce, qu’elle comprit ce qu’elle
devait signifier, et ramassant sa volonté comme un lutteur qui se sent
vaincu, elle tira le tiroir à elle.
Il vint à la secousse, tout entier, et comme elle chancelait en même
temps, il acheva de lui faire perdre pied, et tomba sur elle,
entièrement, éparpillant tout son contenu sur sa grande robe de nuit,
sans que ses mains tenaces eussent lâché le bord qu’elles tenaient.
La congestion, foudroyante, ne lui laissa pas cinq minutes, d’agonie et
d’étouffements.
Elle ne se déplaça même pas; et ce fut ainsi, où elle était, que son
mari et sa fille la trouvèrent tous deux, en rentrant, sa courte lutte
terminée.
--Et sa fille? questionna une femme dans le silence qui persistait, une
fois que le conteur se fut tu.
--Elle est rentrée dans son couvent, pour achever son éducation. Elle a
voulu y rester; elle y est toujours, je crois.