C’est joli, Granville. Une petite ville étroite et noire dans sa vieille
partie; mais très pittoresque, et partout animée, gaie et populeuse.
D’anciennes maisons, de petits passages, des rues qui grimpent!...
Une surtout, avec un parapet sur la gauche, la vue de la mer et des
bateaux, et vers le milieu de la montée, une porte en pierres qu’on
passe; à demander le chevalier du guet!
Nous n’avons pas tardé à le rencontrer d’ailleurs, le guet, au grand
complet; car cette rue d’aspect moyenâgeux, menait bonnement au marché,
et tous les officiers de la garnison y faisaient, je crois, ce que nous
y allions faire nous-mêmes et flânaient par groupes.
Assises sur leurs talons, les marchandes d’œufs et de légumes les
interpellaient gravement. Mais nous n’étions guère meilleurs clients les
uns que les autres, et ils riaient en les regardant.
Le port est bien; la plage ordinaire, toute petite, je crois. Je l’ai
peu vue, elle m’a fait fuir.
On y arrive par une porte ouverte dans le rempart. On croit entrer dans
un jardin. On trouve des tentes, des cabines, et la mer devant soi. Et
comme c’était l’heure du bain, cela fourmillait de monde. Des toilettes
claires, des femmes élégantes, des hommes qui causaient près d’elles...
Chaque tournure m’en rappelait une autre que ma pensée évoque bien
seule; mais qui, au milieu de cette vie, reprenait sa réalité, et me
donnait la sensation de son existence, dans ce même instant, quelque
part, d’une façon trop douloureuse!...
J’ai dit que j’étais fatiguée, et nous nous en sommes allées; maman
attristée de mon assombrissement subit, mais avec cette pointe
d’étonnement qu’elle ne peut s’empêcher d’avoir quand elle me voit
retomber tout à coup.
Parce que j’ai échappé, affirme-t-on, à un avenir de chagrin, il semble
que ma peine actuelle soit supprimée.
Qui sait ce qu’aurait été l’avenir? et les jours présents sont si
durs!...
Avoir vécu un mois de cette vie d’intimité, avoir vu près de soi un
homme que tout le monde trouvait naturel qu’on s’habituât à préférer aux
plus aimés de ceux qu’on aime; et du soir au lendemain n’être plus rien
l’un pour l’autre!...
Songe-t-on ce que c’est qu’une rupture à ce moment des fiançailles?...
Sait-on ce qu’on a donné de soi, livré de ses sentiments les plus
intimes, de ceux qu’on avait réservés de tout temps pour cet instant-là
et pour cet homme-là, et qu’il emporte en s’en allant!...
Si j’aimais mieux souffrir par lui!...
Pourquoi appliquer toujours, à toute douleur, en guise de consolations,
l’exemple de douleurs semblables subies et oubliées? Qui peut m’assurer
que ma tête et mon cœur seront identiques dans le chagrin à d’autres
cœurs, quand pour les moindres sensations ils en diffèrent?...