LA MAIN DE SAINTE MODESTINE

_La Main de

Sainte Modestine_

[Illustration]

_La Main

de

Sainte Modestine_

_Par

Jeanne Schultz_

[Illustration: colophon]

_Nelson

Éditeurs

189, rue Saint-Jacques

Paris_

_Calmann-Lévy

Éditeurs

3, rue Auber

Paris_

_JEANNE SCHULTZ

née en 1870_

* * * * *

_Première édition de «La Main de

Sainte Modestine»: 1898_

_TABLE_

[Illustration]

_Pages_

_La Main de Sainte Modestine_ 7

_Les Rameaux de François_ 47

_Bonnets de Coton_ 69

_Entrée dans le Monde_ 95

_Petite Plage_ 111

_Le Cheval du Maréchal_ 129

_Chasse aux Alouettes_ 159

_Entrevue_ 201

_Aux Lumières_ 217

_Le Tiroir_ 253

LA MAIN DE SAINTE MODESTINE

Très blanche à travers le cristal et les ciselures d’or du reliquaire

qui l’enfermait, elle semblait presque une main vivante cette main de

sainte. Une main de femme, puissante et douce, demeurée là pour diriger

et apaiser. Aussi, à la vénération des fidèles se mêlait-il un grand

orgueil, pour la beauté de ces doigts pâles, allongés sur le velours

fané.

Qu’il y eût miracle pur dans cette conservation merveilleuse, ou travail

habile de quelque savant de l’époque, les uns croyaient ceci, les autres

affirmaient cela; mais tous ressentaient également le charme de cette

grâce pénétrante, autant humaine que religieuse; et il y avait de

l’adoration dans les prières murmurées autour de la châsse. De

l’adoration, non point pour la sainte, pour sa vie, sa mort, ses vertus

et tout ce que l’Église honorait en elle--ou peut-être pour cela

encore,--mais premièrement pour sa main, ce gage intact et mystérieux,

demeuré d’elle, visiblement, quand tout le reste en avait péri.

Il ne stationnait pas là constamment de ces foules oppressantes qui

entourent à Paris certains autels. Douloureuses, serrées, renouvelées

par flots, dont la masse et l’anxiété emplissent le cœur d’angoisse, si,

avant de prier, on songe à les regarder un instant.

Comment choisir dans ces misères?

Comment mesurer ces souffrances?

Devant tant de bonheurs sollicités, l’impossibilité du bonheur à obtenir

se fait plus nette. On se condamne presque soi-même. Combien de plus

malheureux là, sans doute, que le malheureux qu’on est. Et de cette

horde suppliante, une impression s’emporte, philosophique, mais ni

encourageante, ni consolante.

Pas tant de cierges non plus, placés près ou loin du bon Dieu, selon

leur prix et selon leur poids, brûlant dans leur lueur d’incendie;

confondus, inachevés; enlevés avant leur fin, pour être plus vite

remplacés.

Aux heures campagnardes où le travail s’arrête, des femmes entraient,

s’agenouillaient, disaient leur lente prière. Et, assises ensuite,

immobiles, demeuraient là, dans le silence pensif et familier d’une

habitude journalière.

Les grains de leur rosaire aux doigts, les grains de leurs soucis dans

l’esprit, les deux chapelets tournaient ensemble. Et peu à peu

l’apaisement se faisait, et l’angoisse sortait des cœurs: soit qu’une

inspiration divine apportât tout d’un coup à un mal le remède longtemps

cherché; soit que dans l’être calmé, chaque chose reprît sa valeur et sa

place; soit enfin que la Main sacrée, en insuffisance de tout autre bien

dont elle pût disposer, répandît en onctions mystiques, dans les âmes

affligées, les dernières douceurs des malheureux: l’espoir ou la

résignation.

Les jeunes femmes, plus promptes, et les jeunes filles, plus

mystérieuses, amenaient, quand elles entraient, l’involontaire

atmosphère de leur âge et de leur charme.

Les pas sonnaient légers et vifs. Les voix n’étaient jamais si basses.

Elles demandaient des choses douces, et les demandaient en souriant.

Puis, la châsse fleurie de primevères, d’églantines ou de chèvrefeuille,

elles s’en allaient, gardant aux doigts un brin de la branche offerte,

et le silence retombait jusqu’à la sortie de l’école.

Alors, c’était une autre affaire, et les enfants arrivaient. Claquant

les portes, claquant les pieds, leurs sabots sonnant sur les dalles,

ravis de ce grand tapage, que les pierres de la voûte doublaient.

Ils montaient toute l’église, chapeaux ou casquettes à la main, se

poussaient, se taquinaient, et étouffaient très mal leur rire, quand une

farce réussissait. Mais, serrés devant la châsse, ils redevenaient sages

tout à coup, émerveillés comme au premier jour par le prodige.

--Si on allait voir la Main, avait proposé l’un d’eux, à l’heure de la

récréation?

--On ira, répondait le chœur.

Et on y allait, comme à une partie. Sans grande gêne dans la maison du

bon Dieu, qui participait, à l’avis des petits, de la maison de M. le

curé et de la promenade, plantée d’ormes, située devant. Un peu plus

grave, un peu plus fermée que les deux autres, mais familière et

populaire comme elles.

Puis, voici que tous entrés dans la chapelle de Sainte-Modestine, une

émotion les saisissait, douce et brusque.

Il leur semblait entendre la meilleure ou la plus directe parole qui

leur eût remué le cœur, chacun une fois quelconque, le jour où l’on

avait trouvé pour eux le mot qui touche.

Ils pensaient à leurs sottises, à ce qu’ils auraient pu faire de mieux,

avec ce désir de bien et d’activité, ce trouble généreux qui envahit

parfois l’individu, au contact des bonnes et belles choses, comme pour

lui montrer de quoi il est capable.

Tout cela, sans grande compréhension de ce qui se passait en eux; sans

manifestations ni paroles surtout; priant des yeux, plus que par les

lèvres, avec les éléments même de la foi, réunis dans leurs cœurs

simples.

L’ingénuité, l’amour, un peu de crainte. Le frisson et le charme profond

du mystère.

Ce qui ne signifiait pas que, sortis du lieu révéré, ils ne redevinssent

pas des polissons accomplis. Débraillés, querelleurs, ardents à la

maraude des pommes; âpres dans les contestations au jeu de billes.--Et

il eût été trop beau en vérité que, par le prestige d’une relique, tout

un village dépouillât les passions humaines;--mais emportant au dedans

d’eux, tout de même, ce quelque chose, laissé par l’émotion de l’idéal,

une fois senti; qu’il soit poétique, religieux ou héroïque.

On pense si les villages voisins jalousaient un tel privilège, et si

l’église de Panazol et sa Main avaient soulevé des colères.

On l’enviait bassement, vilainement, avec toutes les petitesses et les

lâchetés de gens qui ne peuvent se résigner à reconnaître la grandeur

d’un bien qu’ils ne posséderont jamais.

Enragés dans leur jalousie, ils niaient à la Main sa beauté, sa vertu

et jusqu’à son ancienneté; racontant comment, la relique séchée et

flétrie, on s’en allait dans une grande ville, bien au delà de Limoges,

s’en procurer quelque autre analogue. Donnant des preuves, citant des

faits. Insolents et hâbleurs comme l’homme en bonne santé qui rit du

médecin et de ses poudres, jusqu’à l’heure où il tombe malade et appelle

à grands cris le guérisseur et le remède.

Il en était ainsi d’ailleurs, dès qu’un malheur ou une menace

troublaient un de ces argumentateurs venimeux.

Alors on le voyait arriver aux heures matinales ou tardives.

Demi-rageur, demi-croyant. Furieux d’être là; plein d’espoir et d’ardeur

pourtant. Et ce n’étaient pas les moindres triomphes de la Main que la

venue de ces pécheurs révoltés, agenouillés contre leur propre gré,

cachés sous le capuchon d’une mante, ou dans l’ombre d’une fin de jour.

Mais elle n’aimait pas ces subterfuges, et entendait qu’on la priât,

bellement et franchement, de la même façon qu’elle s’offrait à

l’adoration des fidèles, et toujours quelque circonstance imprévue

dénonçait la supercherie.--Du moins, les demandeurs honteux

expliquaient-ils de cette façon leur trouble naturel, et les accidents

qui s’ensuivaient.

Le capuchon se rabattait sous un souffle de vent, entré par un vitrail

cassé, ou quelqu’un venait faire un vœu et mettait son cierge à l’autel.

Et il ne restait à l’étranger, déconcerté dans sa ruse, qu’à baisser

plus fort son visage, ainsi découvert par la Sainte, en s’humiliant dans

le repentir.

Une grande dame, d’un temps fort ancien, punie plus rudement qu’aucun

autre, restait légendaire sur ce point.

Elle voulait avoir les yeux «vairs» afin de passer pour plus belle; et

sous l’habit d’une religieuse, la corde au cou et les pieds nus, s’en

vint faire un vœu à la châsse avec des promesses magnifiques. Et quand

elle se leva, elle était aveugle et fut forcée d’appeler au secours la

charité de ses voisins, pour se faire conduire par les mains dans son

château, qu’elle dut nommer.

Le clergé soutint constamment que c’était la nature de la demande que

la Sainte avait repoussée. Le peuple, que c’était la tromperie et le

mensonge de l’habit d’emprunt.

Pour la dame, elle se repentit, redemanda simplement ses yeux; ce

qu’elle obtint en plusieurs semaines, à grandes difficultés.

Quoi qu’il en fût, d’autrefois et d’aujourd’hui, de la légende

incertaine et des miracles avérés, la prieuse la plus assidue, à l’heure

où commence cette histoire, était une belle fille du village. Jeune,

alerte, au corps élégant fait pour le mouvement et la vie, à l’esprit et

l’humeur enjoués, aussi peu propre, semblait-il, à rester là, sans

bouger, près des vieilles femmes, dévotes plus ordinaires, que ces

vieilles à courir les champs.

Mais, pour qui savait le vrai des choses, Catheline n’avait plus alors,

de sa jeunesse, de son insouciance et si l’on peut ajouter même, de sa

beauté, que la forme extérieure; ayant perdu ce qui en fait l’élasticité

et le charme, c’est-à-dire le bonheur.

Son amoureux l’avait quittée, comme quittent les amoureux, parce qu’ils

aiment un peu moins, ou aiment davantage ailleurs. Sans une raison qu’il

pût dire, sans un tort à lui reprocher; oubliant tout le passé, avec la

férocité égoïste des sentiments qui se modifient et se considèrent

uniquement dans leur nouvelle évolution.

Jamais elle ne s’était crue si aimée. Jamais il ne le lui avait si bien

dit, de sorte qu’elle était réellement tombée un jour, du matin au soir,

du bonheur dans la passion, à l’affreux abandon du cœur, perdant l’être

chéri aussi complètement que s’il lui eût été enlevé par la mort. Ceci

après trois ans de ce qui lie le plus fortement deux êtres dans l’amour.

Avec un passé plein, déjà, du charme et du poids des souvenirs, cette

richesse qui semble une force, et qui ne fait que préparer ce qui sera

des débris. Un présent aux joies si intenses qu’on souhaite de

l’immobiliser. Un avenir qui séduit pourtant, puisque chaque découverte,

jusque-là, a été, à son tour, meilleure qu’on n’aurait osé croire.

Une obligation de mystère et de prudence, causée par certaines raisons

qui s’opposaient à leur mariage, les attachait encore tous les deux par

leur commun secret.

Ça semblait beaucoup tout cela, et ce n’était rien du tout; puisqu’il

suffisait d’un caprice pour que le bonheur prît fin.

Qu’est-ce que c’est qu’une promesse quand on ne veut pas la tenir? Ce

n’est plus qu’un mot comme un autre.

Avec son instinct de femme aimante, Catheline avait bien senti depuis

longtemps, et dès l’arrivée de cette Margot au village, le danger de

cette grosse fille aux superbes cheveux noirs, à la peau éclatante, à la

hardiesse tenace et douce, qui voulait lui prendre son ami, et dont la

volonté paisible se glissait dans tous les coins de ce caractère, de ces

habitudes, et peut-être de ce cœur d’homme, comme de l’huile dans des

rouages.

Mais il l’avait détrompée si bien.

--Eh bien oui! j’aime sa bonne humeur, sa causerie, sa gentillesse.

C’est une amie. Mais «comme ça». Il n’y a que toi que j’aime comme ça,

tu le sais bien.

«Comme ça», expliqué si doucement que Catheline ne songeait plus qu’à

son amour et à son Séverin.

Ou bien il se fâchait, se plaignait de son exigence, criait bien haut et

bien fort, les jours où il avait eu vraiment tort:

--Alors, je ne vais plus maintenant avoir le droit de parler aux femmes?

Je ne peux plus les aborder?... Et si je m’approche d’une d’elles,

puis-je le faire d’une autre façon que câlinement ou gentiment? C’est

dans mes doigts et dans mes yeux, et c’est ça que tu aimes en moi.

Ou bien il arguait de la prudence et de la raison.

--Veux-tu donc que je t’affiche? Ni ta mère ni la mienne n’ont dit oui

jusqu’à présent pour le mariage que nous voulons.

«Si je ne vais jamais qu’à toi, c’est mettre ton nom avec le mien dans

toutes les bouches du village.

«Laisse au contraire, qu’en apparence, je m’occupe de toutes les filles,

que je les amuse et les courtise, et à toi seule, dans le secret, je

parlerai comme à personne.»

A quoi elle répondait avec la simplicité de sa grande tendresse:

--Fais comme tu veux si tu dis vrai. Mais cet amour-là, c’est toute ma

vie; penses-y seulement, Séverin.

Ce qui n’avait pas mené Séverin fort loin dans ses réflexions, s’il y

avait pensé, en effet, puisqu’on avait appris un jour que la Margot

venait de se louer pour vendanger en Bordelais, et que le garçon la

suivait.

Ses tentatives d’explications, incompréhensibles et nerveuses, n’avaient

pas préparé Catheline au coup qu’elle recevait.

«Il fallait, pendant un temps, modifier toute leur manière

d’être.--Séverin avait pour cela ses graves raisons.--Elle saurait

pourquoi par la suite... Les choses s’éclairciraient un jour... Mais, en

devenant moins apparente, la tendresse de son ami ne lui manquerait pas

pour cela, et se ferait, au contraire, avec ce changement de forme, plus

exquise et plus douce encore...»

Et puis, il était parti.

Tout d’abord, Catheline, assommée, n’avait rien senti que le tourment

presque physique d’un malheur que l’instinct éprouve avant que

l’intelligence l’ait mesuré.

La souffrance n’est pas chose d’un jour. C’est peu d’avoir senti, une

heure, la douleur à laquelle on ne doit pas s’accoutumer. Sa répétition,

sa constance, le dessèchement qu’elle met dans l’être, la font seuls

vraiment comprendre avec les mois écoulés. Et quand le mal n’étant pas

franc, mérité ou justifiable, le sentiment de la révolte, ou l’amertume,

excitent encore la peine sentie, le Temps et ses moyens immuables n’ont

pas d’action pour l’apaiser.

Par bonheur, la pauvre fille n’en était pas là encore, et pouvait tout

espérer de son action bienfaisante, ne l’ayant pas encore trouvé sans

vertu.

D’abord, elle cacha sa détresse dans l’isolement et le silence, ayant

horreur de voir des êtres.

Puis elle se mit à sortir beaucoup, s’usant de travail, de grandes

marches; allant droit aux gens qu’elle croisait et fixant âprement les

regards. Non par peur de l’ironie, de la curiosité ou de la pitié. Pour

voir ce que l’on savait seulement, et si son malheur était assez vrai

pour qu’elle en retrouvât la certitude, même dans ces yeux

d’indifférents.

Or, sans connaître dans ses détails l’amour de Catheline et de Séverin,

on était instruit bien assez pour juger: qu’ils s’étaient aimés; qu’ils

se l’étaient dit et prouvé. Puis que le gars s’était lassé et que la

fille restait à pleurer.

Il n’y a que soi qui, dans son malheur, trouve les nuances et les

raffinements qui le font unique et spécial. Les autres n’y voient que

les grandes lignes.

Amour. Tromperie. Désespoir. C’est bien ordinaire et connu. Et chacun,

selon son humeur, manifestait cette philosophique opinion, à la pauvre

créature, par un sourire, un ricanement ou un soupir.

«La Catheline est bien trop fière, disait-on encore autour d’elle, pour

pleurer longtemps comme ça.»

En quoi on s’était trompé, et comme les autres, Catheline, qui se

croyait aussi pareille force, et ne l’avait pas trouvée, malgré sa plus

hautaine volonté.

Il y a, dans le caractère, une foule de traits constants sur lesquels on

peut s’appuyer, qui vous soutiennent, qu’on retrouve dans des chocs et

des peines ordinaires, et qui s’abolissent totalement devant cette

épreuve spéciale; de sorte que c’est la seule en face de laquelle on ne

puisse plus compter sur soi, ni raisonner, ni agir comme on en avait

l’habitude.

La triste amoureuse l’ignorait, ayant appris ses sensations une à une

jusque-là, à mesure qu’on les lui enseignait, et ayant débuté par les

plus douces. Mais elle l’éprouva amèrement, arrivée à la troisième

évolution de sa peine, quand elle tenta de se révolter.

Souffre-t-on tant pour un tel homme? Tout s’oublie en s’y appliquant.

«Quoi! on se consolerait de tout malheur, et celui-ci serait sans

ressources?...»

Et Catheline se remémorait les grands chagrins, les pires douleurs

qu’elle avait vus fondre autour d’elle, sur tous ceux qu’elle

connaissait, et la vive attache que ces gens gardaient pourtant à

l’existence, au milieu de leurs larmes mêmes. Le bien que certaines

paroles leur faisait. La facilité qu’il y avait à réveiller encore leur

intérêt ou leur désir. La certitude où l’on était, tout de suite, qu’ils

se rattacheraient à quelque chose.

Elle comparait cela à son alanguissement mortel, son détachement et sa

misère, sans comprendre que l’égoïsme instinctif qui faisait revivre les

autres manquait ici pour la relever. Non qu’elle fût meilleure qu’eux

tous. Pour la nature déprimante du mal qui l’obsédait.

L’amour, quand il est assez vrai pour durer, sa joie passée, porte en

lui toutes les raisons d’une souffrance insupportable. Indifférence aux

gens, aux choses, au lendemain. Et qui, _réellement_, n’attend plus rien

du lendemain, est bien à plaindre.

De l’amour, seul l’amour consolerait, et un cœur, resté fidèle, en est

gardé malgré lui-même.

Dilemme sentimental et complications psychologiques bien fermés à la

pauvre Catheline qui se borna humainement à prouver leur vérité.

Ni ses plus fortes résolutions, ni le sentiment de l’outrage reçu, ni

ses raisonnements surtout, ne la conduisirent, en effet, à la paix ni à

l’oubli.

Après quoi, ses divers essais ayant échoué, elle se remit à pleurer.

Dans une crise de jeunesse où son corps et son cœur appelaient ensemble

l’ami absent. La douceur de ses mots, la caresse de sa main.

Ce fut de cet instant que data l’assiduité de la jeune fille au

sanctuaire miraculeux.

Fort peu dévote jusque-là, ce qu’elle y chercha d’abord fut ce que

demande plus d’une femme à la chapelle où elle s’agenouille: le droit de

pleurer en liberté; de murmurer tout bas la peine qu’il lui est

interdit de laisser voir, dans cette paix matérielle et silencieuse que

l’église offre aux affligés; avec la conscience qu’une puissance est là,

invisible, mais immense, qui pourrait, si elle voulait, tout faire

arriver sur terre.

La mesure de ce qu’on peut lui avouer, de ce qu’on ose solliciter,

restait indécis pour Catheline.

Des biens purement temporels, des biens de l’amour surtout, peut-on

parler en pareil lieu?

La guérison du cœur est-elle de celles qui se demandent, comme les

guérisons obtenues des douleurs de la chair, dont les traces et la

reconnaissance s’étalaient partout devant elle?

Béquilles, cannes, appareils torturants: plaques laudatives avec leurs

dates.

Cette infirmité atroce, dont la misère est dans l’être, relevait-elle du

démon, ou du ciel, malgré tout, pourtant?

Confusément, elle se consultait là-dessus, sans rien formuler de ses

pensées, sans prier encore, proprement; mais prise au charme très

puissant de cette atmosphère spéciale, qui la ramenait chaque jour.

Peu à peu, laissant sa place d’ombre, elle s’était rapprochée de

l’autel; toujours sans oser parler, ne trouvant pas les mots qu’il

fallait, pour dire là-haut, aux êtres purs, dans le Paradis: «J’aime

Séverin, rendez-le-moi!»

Seulement à force de rester là, tout près, sans rien faire que regarder,

elle connut si bien la Main dans le moindre de ses détails, que sa

matérialité et ce qu’elle gardait de si réel, lui demeura seul sensible,

et qu’un soir, comme le soleil en se couchant, après avoir empourpré

tout le ciel, venait roser jusqu’aux doigts fins dans leur prison de

cristal, la bouche de Catheline s’ouvrit.

«Vous qui avez vécu, commença-t-elle,--le lien le plus direct, et la

beauté la plus émouvante de la religion jaillissant de la simplicité de

son cœur,--vous qui avez vécu, secourez-moi!»

Et, ces mots trouvés, désormais sa peine s’épancha journellement.

--Vous qui avez vécu; c’est-à-dire vous qui avez connu et senti les

choses humaines, les mêmes que je sens aujourd’hui. Vous qui avez été

jeune; qui avez pu éprouver la détresse de l’isolement. Vous qui savez

ce que c’est que de pleurer, non pour des lames à sept glaives et des

peines surterrestres, avec des yeux de femme qui pleure. Qui avez connu

peut-être faute ou faiblesse. Qui avez vécu enfin...

C’était bien vraiment l’amie assez prudente, assez instruite, assez

pitoyable que ne rencontre jamais une femme pour épancher pareil

chagrin.

Sans espoir d’aucune sorte, Catheline demandait l’oubli seulement. Et

elle pensait avec une joie violente à cette paix reconquise, que sa

volonté sans puissance n’avait pas su faire en elle, et qu’un secours

supérieur allait lui apporter tout d’un coup; à sa vie qui pourrait

reprendre, à cet ensorcellement, qui lui paraîtrait surprenant, le

charme rompu.

De temps en temps, pour mesurer le progrès fait, elle évoquait

volontairement l’image de Margot près de Séverin, espérant que les

grandes vagues qui lui montaient alors du cœur à la tête n’étaient plus

que de la colère.

Elle se figurait le beau garçon, soudain revenu, l’abordant, lui

parlant, et sa voix sans puissance sur elle, sonnant à son oreille comme

une autre. Plus rien de ce sursaut inouï que son sourire provoquait en

elle: la délivrance.

Dans l’engourdissement de la prière et de l’immobilité, elle croyait

cela fait vraiment.

Mais, à la sortie de l’église, un jet de lumière la frappait; les cris

d’oiseaux, qui passaient vite, la réveillaient de ce sommeil, et la

moindre silhouette familière d’arbre ou de coin de haie fleurie, où ils

s’étaient assis jadis, la rejetait frémissante dans sa souffrance.

C’est pourquoi, si peu qu’elle l’osât, même qu’elle le souhaitât,

croyait-elle; impuissante à trouver l’oubli, elle commença des prières

pour le retour de l’infidèle. Non pour le reprendre, ni lui parler; ni

surtout pour lui pardonner. L’idée seule de cette lâcheté l’indignait.

Pour qu’il revînt seulement. Pour qu’il fût loin de la Margot; que le

mauvais lien fût rompu.

Sans plus savoir ce que demandait Catheline, qu’on n’avait su, tout à

fait au juste, la grandeur de son malheur, un revirement d’opinions se

faisait en sa faveur.

On avait ri d’abord de sa vulgaire mésaventure. Les uns par malice

simple. Les autres par rancune contentée. Certains parce qu’ils

n’étaient pas celui que pleuraient de si beaux yeux.

Mais la simplicité de Catheline, la franchise de sa douleur, son

silence, sa dignité, ses larmes inépuisables qu’elle apportait à la

Sainte, avec l’abandon de la jeunesse, avaient ramené vers elle les

sympathies.

En commençant, on avait tenu pour Séverin, le beau gars, dans sa

fonction de galant, laissant l’une pour prendre l’autre.

On le blâmait à présent.

Si c’était si sérieux que ça, c’était déloyal de partir.

Puis, peu à peu, autour de cette prière obstinée, recommencée chaque

jour par Catheline, de l’anxiété s’était élevée.

Qu’est-ce que demandait la jeune fille? Le retour de son ami sans doute.

Était-ce une chose espérable?... La Margot était dangereuse. Séverin

toujours pris aux pipeaux de qui chatouillait son amour-propre...

Ramener chair d’homme endiablée par une enjôleuse, c’était encore une

autre tâche que de délier des jambes, qui ne demandent qu’à courir.

La Sainte pourrait-elle ce miracle?

Et on se remémorait les grâces les plus éclatantes accordées par elle,

jadis; comparant, discutant, avec un secret effroi de la voir, ici, par

disgrâce, faiblir à son grand renom; en voulant un peu à Catheline de

l’exposer à pareil échec.

Mécontent de la rumeur, dont il recueillait quelque bruit, le curé fut

au moment d’interdire l’église à la jeune fille. Mais sa tenue modeste

et sage déconcertait tous ses moyens, rendait cet affront impossible.

Comment contraindre une femme, non seulement à ne pas prier, mais

surtout à ne pas prier pour la chose qui lui emplit tout le cœur, dont

elle ne dit mot à personne; qu’on sait seulement qu’elle murmure.

Les jours passaient pourtant. Séverin ne reparaissait pas. Les vendanges

étaient bien finies. L’espoir de Catheline diminuait... Qu’avait-elle

osé implorer?...

Sa constance ne se démentait pas; mais moins par espoir persistant, que

par une sorte de point d’honneur reconnaissant et délicat.

Elle ne voulait pas abandonner la Sainte, parce qu’elle n’en attendait

plus rien, après les heures de paix charmante qu’elle lui avait dues.

Or, un soir qu’elle était là, comme elle en avait l’habitude, mais y

était restée plus tard qu’elle ne faisait d’ordinaire, la porte de

l’église s’ouvrit et retomba bruyamment.

Quelqu’un de peu soigneux entrait. On la tenait, en général, jusqu’à ce

qu’elle fût refermée. Puis un pas monta l’allée.

Le corps de Catheline frémit; mais sans qu’elle bougeât de sa place.

Non! elle ne se retournerait pas. Tous les pas d’hommes se ressemblent.

Et elle voulait bien montrer--à qui? elle ne savait pas--à son cœur, à

son fol espoir, qu’elle ne comptait plus sur rien.

L’inconnu, lent comme un vieillard, parcourut ainsi toute la nef; puis

il s’arrêta tout près d’elle, un peu en arrière de son banc; se laissa

tomber à genoux, et on n’entendit plus d’autre bruit, que des soupirs de

grande angoisse.

Tour à tour, l’homme se taisait, et recommençait à soupirer, comme s’il

n’eût pu s’en empêcher, comme si ces soupirs eussent été les battements

mêmes de son cœur, perceptibles à distance, par singularité.

Puis les soupirs s’étaient coupés de paroles; et cela faisait quelque

chose de si suppliant ce mélange, de si désolé, de si passionné, que la

jeune fille s’était levée, voulant s’enfuir.

«Grâce, murmurait la voix. Fais-moi grâce! je me repens...»

Était-ce elle ou la relique que l’on implorait ainsi? Elle ne voulait

pas le savoir.

Mais avant que ses pieds tremblants l’eussent supportée debout, l’homme

avait franchi d’un bond le dernier de ces pas, si lents à monter tout à

l’heure, et ils s’étaient trouvés, face à face, elle et Séverin, leurs

yeux rivés les uns aux autres.

Regard, tout de violence d’abord, éclatant chez Catheline d’une fureur

indicible; chez l’homme d’une volonté si impérieuse et si ardente que la

tendresse y sombrait.

Toute la souffrance des jours derniers bouillonnait follement dans le

cœur de la pauvre fille.

Lui! lui! Il était devant elle, et il osait parler comme ça. Il osait

prendre sa voix molle, sa voix basse qui tremblait, qui lui avait dit

autrefois ses mots d’amour les plus secrets, la voix qu’il prétendait

jadis qu’il pouvait voir passer, tout le long du corps de son amie. Et

il parlait de repentir.--Le repentir de la soif!...--

Par jets rapides, enfiévrés, ses yeux disaient tout ça, expressivement,

comme si sa bouche serrée eût prononcé chaque parole. Et, à mesure que

cette douleur et ce reproche entraient ainsi dans le regard de Séverin,

son attitude, à lui, se modifiait.

L’audace disparaissait. Il baissait la tête graduellement, revenant au

grand repentir qui le faisait gémir tout à l’heure.

Tout bas, pour le double mystère du lieu où il se trouvait, et des mots

tendres qu’il murmurait, il tâchait d’attendrir cette amertume si

naturelle, et il semblait qu’autour de lui tout fut propice à ce qu’il

tentait. Le jour baissant. L’odeur des fleurs, qui mouraient au pied de

la châsse. La faible lampe devant l’autel, intime comme une lampe de

chez soi. L’atmosphère de miséricorde, d’amour, de merveilles.

--Tant de bonheur encore, Catheline, si tu veux pardonner une fois! Bien

plus que je t’ai fait souffrir, je te ferai heureuse maintenant.

«Il n’y a que s’aimer qui compte! Dis, qu’est-ce qui égale ça: joie ou

douleur? As-tu trouvé qui le remplace?...

«Et penses-tu, Catheline, que pour toi, comme pour moi, il n’y a que de

nous deux au monde, que cette joie peut nous venir?...

«Ah! si tu veux me mal répondre, tiens; sortons. Tout est si doux, tu es

si près. Je crois le bonheur revenu.

«Ne dis pas de mots méchants ici...»

Et longtemps, toujours ainsi; toujours plus pressant et plus tendre.

A tout cela, Catheline avait à répondre les choses les plus justes et

les plus indiscutables, comme aussi d’autres, plus pitoyables.

Ce fut les secondes qu’elle choisit.

* * * * *

Dans une chambre du presbytère, le curé de Panazol, enfermé depuis

plusieurs heures, passait, à quelques jours de là, par des alternatives

cruelles.

Il mariait le lendemain Catheline et Séverin, et sans qu’il y eût de la

volonté de personne, pour les événements précédents, ce mariage avait

pris dans le pays, et au delà, des proportions considérables.

On persistait à y voir une intervention miraculeuse, un des grands

bienfaits de la Main, et toute la sympathie méritée par les jeunes gens,

mise de côté, on s’apprêtait à les entourer comme des élus privilégiés.

L’église, décorée de branches vertes, ressemblait à un bocage. La place

serait jonchée de même, et sur des sollicitations pressantes, le curé

avait dû promettre de prononcer, à cette occasion, un panégyrique de la

Sainte.

Il y travaillait depuis une semaine, et finissait, par excès de zèle, le

dépouillement d’un cartonnier tout rempli de vieux parchemins, se

demandant s’il n’y trouverait pas la conclusion de son discours: quand

il y avait, bien au contraire, recueilli la révélation, la plus

troublante, et la plus inattendue.

Par un écrit fort précis, où la culture spéciale d’une femme lettrée du

XIIIᵉ siècle ne laissait place à aucune erreur de langue, et rédigé

dévotement, sous la forme d’une confession, il venait de découvrir,

avec l’horreur qu’on peut croire, que la relique vénérée comme la main

d’une auguste sainte, cette main, prestige de son église, gloire et

protection du pays, n’était que la main d’un page indigne, jadis aimé

d’une noble dame, et dont la jalousie du mari avait fait brutale

justice.

Comment confusion, si monstrueusement sacrilège, avait pu se produire!

Il fallait lire la confession dans sa naïveté cynique, mêlée d’humilité

et de grandeur, pour le pouvoir concevoir.

Il y était dit en propres termes, par cette comtesse de Rochechouart,

qui avait fait don à Panazol de cette singulière relique, et y était

honorée, pour ce, comme la bienfaitrice de l’église: qu’il vivait dans

son château, aux premiers temps de ses vingt ans, parmi les pages de son

service, un jeune homme bien tendre et bien beau, à l’âme si ardente, au

cœur si soumis, que l’amour, sans qu’elle sût comment, s’était glissé un

jour entre eux.

Le comte, chasseur passionné, courait le loup tout le jour. Le soir, il

rentrait harassé et, après avoir bu, dormait.

Et pendant qu’il menait cette vie seigneuriale et violente, la

châtelaine, avec son page, assis sur un carreau de soie, à ses pieds,

près de ses genoux, lisait les vers des poètes, raisonnait de ce qu’ils

disaient, ou chantait des lais amoureux, que le page accompagnait de son

luth et de son regard... Jusqu’à ce que la dame, arrêtant la main de

l’enfant sur les cordes mélodieuses, la prît entre les siennes, pour

jouer à comparer laquelle de ces mains gracieuses l’emportait sur

l’autre en: forme, blancheur, petitesse.

Mais quelque soin que prît la comtesse de la finesse de sa peau, de ses

ongles d’agate polie, c’était toujours la main du page qui était la plus

belle des trois, brillant entre les siennes comme une douce fleur de

lys, quand ils les mêlaient ainsi, car il l’avait merveilleuse. Et

c’était par cette main charmante, avouait après la noble dame, que

l’amour avait dû, subtilement, lui parvenir jusqu’au cœur.

Tout ceci en grande pureté et droiture parce que la dame était sage et

forte, le page chevaleresque et respectueux, et qu’il pensait qu’avec ça

on pouvait mourir heureux, sans rien demander davantage.

Et ce fut ce qui lui arriva, soit que quelque méchante langue eût parlé

trop haut des poètes, du luth et des lais, soit que le comte, tout en

courant, devinât de loin les choses.

Un jour, par suprême honneur, il emmena le page à la chasse. Mais quand

il revint ce soir-là, au lieu de s’asseoir et de boire pendant qu’on

défaisait ses bottes, comme il en avait l’habitude, il monta jusqu’à la

salle où sa femme rêvait seule, ayant congédié ses suivantes, et lui

lançant quelque chose qui vint tomber contre ses pieds:

«Voilà, madame, lui dit-il, la belle main qui vous est chère. J’ai voulu

qu’elle vous restât.»

Quand la pauvre créature, revenue aux sens de la vie, baissa dans un

mortel effroi ses yeux qui n’osaient pas regarder, son carreau s’était

teint de pourpre et, dessus, la main pâlissait de tout le sang qu’elle

perdait.

Un coup la tranchait au poignet, net comme ouvrage de bourreau, et ses

ongles effleuraient le luth dont ils jouaient encore le matin.

La comtesse se mit à genoux, prit entre ses doigts cette main, comme

elle avait fait trop de fois, et s’en fut dans son oratoire.

Tant que sa vie dura après, elle n’en sortit plus guère, soumise, sans

quitter le château, aux plus austères pénitences et à la règle la plus

étroite.

Sur l’autel, dans une boîte scellée--cristal et ors ouvrés--la main

adroitement embaumée, belle et pure comme durant sa vie, étendait sa

forme charmante; et la comtesse, prosternée devant, priait, pleurait, se

repentait.

De la chose tragique, nul ne connut jamais rien, hormis le comte et la

dame.

Le page, tué par accident, demeura sans sépulture au fond d’un

précipice.

A peine si la retraite soudaine adoptée par la triste femme, son ardente

piété éclatant, éveillèrent chez quelques-uns l’idée d’un rapprochement

possible. Mais il y avait si loin de la préférence la plus vive, des

jeux les plus imprudents à un tel dénouement de drame, que personne

n’approcha jamais de la réalité arrivée. Et sa vie continua ainsi.

La délivrance vint pourtant, mais rapide et foudroyante, dans un mal qui

anéantissait l’être comme la volonté; et ce fut à peine si la comtesse

put formuler, au moine venu pour l’assister, ses suprêmes

recommandations.

Avec tout ce qui lui restait de l’habitude d’être obéie, d’ardeur

pressante, de prières, de mots qu’elle put articuler, elle désignait la

châsse, l’église de Panazol, le saint homme qui la dirigeait et

suppliait le moine en pleurant de faire vite et en secret.

Les paroles de la mourante, mêlées de divagations, de réminiscences, de

hoquets, étaient malaisées à saisir, le bon religieux d’esprit simple,

l’entrée du sire de Rochechouart fort redoutée de part et d’autre.

Le moine comprit à sa façon, enleva le coffret de l’oratoire, le serra

dans son manteau avec les papiers qui y étaient joints, et, déposant le

tout à Panazol, donna à la main un autel au lieu de la sépulture

demandée.

Les papiers, rangés avec d’autres, disparurent dans des archives et tout

demeura dans l’état d’où le pauvre curé venait de le tirer

inconsciemment pour sa plus douloureuse stupeur.

Déposée dans la chapelle vouée à sainte Modestine, la main en prit le

nom bientôt.

Les prières faites là appelèrent les grâces qu’elles imploraient.

Ce fut à la châsse qu’on l’attribua, ne pouvant imaginer qu’un objet,

tout à la fois si riche et si étrange, contînt quelque chose

d’ordinaire. Et la dévotion s’établit.

* * * * *

Des papiers épars sur la table, le pauvre curé faisait un tas.

Très tristement il songeait.

Il pensait au scandale, à tout le passé détruit, à tant de cœurs

froissés, de foi ébranlée peut-être, à la joie venimeuse des ennemis

d’une religion où les manifestations matérielles, qu’on lui reprochait

de tant de côtés, pouvaient amener de pareilles erreurs, à son église, à

son troupeau.

Il se disait que l’objet n’est rien, qu’il vaut par ce qu’il signifie.

Que ce coffre aidait à la croyance d’êtres simples, désireux de voir;

mais que leur prière, dégagée de tout, n’allait pas moins où il fallait.

Il pesait le mal et le bien, et son cœur se serrait d’angoisse.

Devait-il en référer à l’autorité supérieure, ou juger seul de son

devoir, et enfermer ce secret pour épargner à d’autres les doutes qui le

torturaient?

Il y avait bien eu sacrilège. Mais, béni par tant de prières, que

n’était pas devenu ce pauvre objet, reste de deux expiations tragiques?

Il eût voulu être ce moine, dont la simplicité primitive avait tout

établi ainsi: «N’avoir rien lu. Ne rien savoir.»

Les yeux mouillés, l’esprit en peine, il évoquait la cérémonie du

lendemain, ce courant d’amour, de prières, qui venait là si naïvement,

cet espoir de miracles qui soutenait les désespérés.

Quand il leur aurait enlevé ça, par quoi le remplacerait-il?

Alors il se mit à genoux et pria Dieu de permettre que la Main fût à ses

yeux de bois, de cire ou d’or, comme d’autres objets de piété. De

vouloir bien considérer que tout est pur aux êtres purs. Enfin, en le

jugeant, de daigner, pour son pardon, lui tenir compte des cœurs qu’il

lui garderait ainsi, en les préservant du froissement de la déception,

et du doute qui vient ensuite.

Puis son parti pris, du fond de sa conscience, il vérifia minutieusement

les papiers qu’il venait de lire, et, sans un mouvement de remords, il

les brûla, jusqu’au dernier.

A la surprise générale, pendant la cérémonie du lendemain, le curé fut

triste et songeur, obsédé d’une préoccupation qui se trahissait malgré

lui, par un regard, toujours le même, jeté de côté.

Puis, quand, avant d’unir les mariés, le moment vint où devait se placer

le panégyrique de la Sainte, à la surprise plus grande encore, il

s’excusa en quelques mots, pendant que chacun s’accotait, pour un

discours de longue durée.

Et s’adressant, sans transition, aux fiancés assis devant lui:

--En toute occasion, mes enfants, nous retrouvons, leur dit-il,

dans la bouche de Notre Seigneur, une parole qu’il répétait, n’en

connaissant pas sans doute qui lui parût meilleure à dire:

«Aimez, et ne vous inquiétez de rien d’autre.»

«Et de même, ce conseil d’amour saint Augustin, un très grand

saint, l’a répété comme ceci:

«Aimez, et faites ce que vous voudrez.»

«C’est pourquoi je vous dis que vous avez choisi la bonne part, et

que je m’en vais prier pour qu’elle vous soit laissée longtemps.»

Troisième possesseur du secret, après des siècles écoulés, le curé

est mort à son tour.

Tout est resté dans le même état. Panazol a toujours sa châsse, et

les miracles y abondent.

Il n’est que de croire.

La main de Sainte Modestine · 第 1 / 28 题