L'envoyé.
«Parais comme l'éclair aux regards de la France,
«J'y porte sur tes pas la foudre et la vengeance;
«Elle entendra gronder mon bronze destructeur.
«Va donc! sois le héros de ma juste fureur.
SHAKSPEARE. _Le roi Jean_.
Si la paresse eût été capable de retenir Durward, le bruit qui retentit
dans la caserne des gardes, après le premier coup de matines, aurait
certainement banni cette sirène de sa couche; mais les habitudes
régulières du château de son père et du couvent d'Aberbrothock lui
avaient appris à se lever avec l'aurore, et il s'habilla gaiement au son
des trompettes et au bruit des armes, qui annonçaient qu'on relevait les
gardes, dont les uns rentraient dans la caserne après avoir été en
faction pendant la nuit, les autres sortaient pour aller prendre leur
poste pour la matinée, et quelques-uns, parmi lesquels était son oncle,
se préparaient à être de service près de la personne même du roi.
Quentin, avec tout le plaisir qu'éprouve un jeune homme en pareille
occasion, se revêtit de son splendide uniforme, et prit les belles armes
qui appartenaient à son nouvel état. Son oncle, après avoir examiné avec
attention s'il ne manquait rien à son équipement, ne put cacher un
mouvement de satisfaction en voyant que ce nouveau costume relevait la
bonne mine de son neveu.
--Si tu es aussi fidèle et aussi brave que tu es beau garçon, lui
dit-il, j'aurai en toi un des meilleurs et un des plus élégans écuyers
qui soient dans la garde, ce qui ne peut que faire honneur à la famille
de ta mère. Suis-moi dans la salle d'audience du roi, et aie soin de
marcher toujours à mon côté.
En finissant ces mots, il saisit une grande et lourde pertuisane
superbement ornée et damasquinée; et ayant dit à son neveu de prendre
une arme semblable, mais de moindre dimension, ils descendirent dans la
cour intérieure du palais, où ceux de leurs camarades qui devaient être
de service dans les appartemens étaient déjà rangés et sous les armes,
les écuyers placés en second rang derrière leurs maîtres. On y voyait
aussi plusieurs piqueurs tenant de nobles chevaux et de beaux chiens que
Quentin regardait avec tant de plaisir et d'attention, que son oncle fut
obligé de lui rappeler plusieurs fois que ces animaux n'étaient pas là
pour son amusement, mais pour celui du roi, qui aimait passionnément la
chasse. Ce divertissement était du petit nombre de ceux que Louis se
permettait quelquefois, même dans les instans où la politique aurait dû
l'occuper tout différemment; et il était si jaloux du gibier de ses
forêts royales, qu'on disait communément qu'il y avait moins de risques
à tuer un homme qu'un cerf.
À un signal donné par le Balafré, qui remplissait en cette occasion les
fonctions d'officier, les gardes se mirent en mouvement; et après
quelques minutes de mots d'ordre et de signaux qui n'avaient d'autre but
que de montrer avec quelle exactitude scrupuleuse ils s'acquittaient de
leurs devoirs, ils entrèrent dans la salle d'audience, où le roi était
attendu à chaque instant.
Quelque nouvelles que fussent pour Quentin les scènes de splendeur,
l'effet de celle qui s'ouvrait devant lui ne répondit pas tout-à-fait à
l'idée qu'il s'était formée de la magnificence d'une cour. Il y avait, à
la vérité, des officiers de la maison du roi richement vêtus, des gardes
parfaitement équipés, des domestiques de tous grades; mais il ne vit
aucun des anciens conseillers du royaume, ni des grands officiers de la
couronne; il n'entendit prononcer aucun de ces noms qui rappelaient
alors des idées chevaleresques; il n'aperçut aucun de ces chefs et de
ces généraux qui, dans toute la vigueur de l'âge, étaient la force de la
France, ni de ces jeunes seigneurs, nobles aspirans à la gloire, qui en
faisaient l'orgueil. La jalousie, la réserve, la politique profonde et
artificieuse du roi, avaient écarté de son trône ce cercle splendide;
ceux qui le composaient n'étaient appelés à la cour que dans les
occasions où l'étiquette l'exigeait impérieusement: ils y venaient
malgré eux et en partaient gaiement, comme les animaux de la fable
s'approchaient et s'éloignaient de l'antre du lion.
Le peu de personnes qui semblaient remplir les fonctions de conseillers
étaient des gens de mauvaise mine, dont la physionomie exprimait
quelquefois de la sagacité, mais dont les manières prouvaient qu'ils
avaient été appelés dans une sphère pour laquelle leur éducation et
leurs habitudes ne les avaient guère préparés. Deux individus lui
parurent pourtant avoir l'air plus noble et plus distingué que les
autres, et les devoirs que son oncle avait à remplir en ce moment
n'étaient pas assez stricts pour l'empêcher de lui apprendre les noms de
ceux qu'il remarquait ainsi. Durward connaissait déjà, et nos lecteurs
connaissent aussi lord Crawford, qu'on voyait revêtu de son riche
uniforme, et tenant en main un bâton de commandement en argent. Parmi
les autres personnages de distinction, le plus remarquable était le
comte de Dunois, fils de ce célèbre Dunois connu sous le nom de Bâtard
d'Orléans, qui, combattant sous la bannière de Jeanne d'Arc, avait
puissamment contribué à délivrer la France du joug des Anglais. Son fils
soutenait parfaitement l'honneur d'une telle origine; et malgré son
affinité à la famille royale, et l'affection héréditaire qu'avaient pour
lui le peuple et les nobles, Dunois avait montré en toute occasion un
caractère si franc, si loyal, qu'il semblait même avoir échappé aux
soupçons du méfiant Louis, qui aimait à le voir près de lui et
l'appelait souvent à ses conseils. Quoiqu'il passât pour accompli dans
tous les nobles exercices, et qu'il eût la réputation d'être ce qu'on
appelait alors un chevalier parfait, il s'en fallait de beaucoup qu'il
eût pu servir de modèle pour tracer le portrait d'un héros de roman. Il
était petit de taille, quoique fortement constitué, et ses jambes
étaient un peu courbées en dedans, forme plus commode pour un cavalier
qu'élégante dans un piéton. Il avait les épaules larges, les cheveux
noirs, le teint basané, les bras nerveux et d'une longueur remarquable;
l'irrégularité de ses traits allait jusqu'à la laideur: et cependant on
trouvait dans le comte de Dunois un air de noblesse et de dignité qui le
faisait reconnaître, à la première vue, pour un homme de haute naissance
et un soldat intrépide. Il avait la tête haute et le maintien hardi, la
démarche fière et majestueuse; la dureté de sa physionomie était
ennoblie par un coup d'œil vif comme celui d'un aigle, et des sourcils
comme ceux d'un lion. Il portait un habit de chasse plus somptueux
qu'élégant, et en beaucoup d'occasions il remplissait les fonctions de
grand veneur, quoique nous ne pensions pas qu'il en portât le titre.
Semblant chercher un appui sur le bras de son parent Dunois, et marchant
d'un pas lent et mélancolique, venait ensuite Louis, duc d'Orléans,
premier prince du sang, à qui les gardes rendaient les honneurs
militaires en cette qualité. Objet des soupçons de Louis, qui le
surveillait avec grand soin, ce prince, héritier présomptif de la
couronne, si le roi mourait sans enfans mâles, ne pouvait jamais
s'éloigner de la cour, et en y restant ne jouissait d'aucun crédit,
n'était revêtu d'aucun emploi. L'abattement que cet état de dégradation
et presque de captivité imprimait naturellement sur sa physionomie,
était en ce moment considérablement augmenté par la connaissance qu'il
avait que le roi méditait à son égard un des actes les plus cruels et
les plus injustes qu'un tyran puisse se permettre, en le contraignant à
épouser la princesse Jeanne de France, la plus jeune des filles de
Louis, à laquelle il avait été fiancé dès son enfance, et dont la
difformité lui donnait à penser qu'on ne pouvait le forcer à remplir un
tel engagement, sans une rigueur odieuse.
L'extérieur de ce malheureux prince n'était distingué par aucun avantage
personnel; mais il avait un caractère doux, paisible et bienveillant,
qualités qu'on pouvait remarquer, même à travers ce voile de mélancolie
extrême qui couvrait ses traits en ce moment. Quentin observa que le duc
évitait avec soin de regarder les gardes en leur rendant leur salut, et
qu'il avait les yeux baissés vers la terre, comme s'il eût craint que la
jalousie du roi ne pût interpréter cette marque de politesse ordinaire
comme ayant pour but de se faire des partisans parmi eux.
Bien différente était la conduite du fier prélat et cardinal Jean de La
Balue, alors ministre favori de Louis, et qui, par son élévation et son
caractère, ressemblait autant à Wolsey, que le permettait la différence
qu'il y avait entre le politique et l'astucieux Louis et l'impétueux et
opiniâtre Henri VIII d'Angleterre. Le premier avait élevé son ministre,
du rang le plus bas, à la dignité ou du moins aux émolumens de grand
aumônier de France, l'avait comblé de bénéfices, et avait obtenu pour
lui le chapeau de cardinal; et quoiqu'il fût trop méfiant pour accorder
à l'ambitieux La Balue la confiance et le pouvoir sans bornes dont Henri
avait investi Wolsey, il se laissait pourtant influencer par lui plus
que par aucun autre de ses conseillers avoués.
Il en résultait que le cardinal n'avait pas échappé à l'erreur commune
de ceux qui, du rang le plus obscur, se voient tout à coup élevés au
pouvoir. Ébloui sans doute par la promptitude de son élévation, il était
convaincu qu'il était en état de traiter toute espèce d'affaires, même
celles du genre le plus étranger à sa profession et à ses connaissances.
De haute taille, mais gauche dans sa tournure, il affectait de la
galanterie et de l'admiration pour le beau sexe, quoique ses manières
rendissent ses prétentions absurdes, et que le caractère dont il était
revêtu en fit ressortir l'inconvenance. Quelque flatteur, n'importe de
quel sexe, lui avait persuadé, dans un moment malheureux, que deux
grosses jambes charnues dont il avait hérité de son père, tailleur à
Limoges, offraient des contours admirables, et il était devenu tellement
infatué de cette idée, qu'il avait toujours sa robe de cardinal relevée
d'un côté, afin que les bases solides sur lesquelles son corps reposait
ne pussent échapper au regards. Revêtu du riche costume appartenant au
rang qu'il occupait dans l'Église, il traversait ce magnifique
appartement d'un pas majestueux, en se baissant de temps à autre pour
examiner les armes et l'équipement des cavaliers qui étaient de garde,
leur faisant quelques questions d'un ton d'autorité. Il prit même sur
lui d'en censurer quelques-uns pour ce qu'il appelait des irrégularités
de discipline, dans des termes auxquels ces braves soldats n'osaient
répondre, quoiqu'il fût évident qu'ils ne l'écoutaient qu'avec
impatience et mépris.
--Le roi sait-il, demanda Dunois au cardinal, que l'envoyé du duc de
Bourgogne réclame audience sans délai?
--Il le sait, répondit le cardinal, et voici, je crois, l'universel
Olivier le Dain, qui nous fera connaître le bon plaisir du roi.
Comme il parlait ainsi, un homme fort remarquable, qui partageait la
faveur de Louis avec l'orgueilleux cardinal, sortit d'un appartement
intérieur et entra dans la salle d'audience, mais sans cet air de
suffisance qui caractérisait le prélat tout bouffi de sa dignité.
C'était un petit homme, pâle et maigre, dont le pourpoint et le
haut-de-chausses de soie noire, sans habit ni manteau, n'offraient rien
aux yeux qui put faire valoir un extérieur fort ordinaire. Il tenait à
la main un bassin d'argent; et une serviette étendue sur son bras
annonçait les fonctions qu'il remplissait à la cour. Ses yeux étaient
vifs et pénétrans, quoiqu'il s'efforçât d'en bannir cette expression en
les tenant constamment fixés à terre, tandis que, s'avançant avec le pas
tranquille et furtif d'un chat, il semblait glisser plutôt que marcher
dans l'appartement. Mais quoique la modestie puisse couvrir le mérite,
elle ne peut cacher la faveur de la cour; et toutes tentatives pour
traverser incognito la salle d'audience ne pouvaient qu'être vaines de
la part d'un homme aussi-bien connu pour avoir l'oreille du roi que
l'était son célèbre valet de chambre barbier, Olivier le Dain, surnommé
quelquefois le Mauvais et quelquefois le Diable, épithètes qu'il devait
à l'astuce peu scrupuleuse avec laquelle il concourait à l'exécution des
plans de la tortueuse politique de son maître.
Olivier parla quelques instans avec vivacité au comte de Dunois, qui
sortit sur-le-champ de la salle d'audience, tandis que le barbier
retournait tranquillement dans l'appartement d'où il était venu. Chacun
s'empressait de lui faire place, et il ne répondait à cette politesse
qu'en saluant de la manière la plus humble. Cependant il rendit une ou
deux personnes un objet d'envie pour tous les autres courtisans, en leur
disant un seul mot à l'oreille; et au même instant, murmurant quelques
mots sur les devoirs de sa place, il disparut sans écouter ni leurs
réponses, ni les sollicitations muettes de ceux qui désiraient attirer
de même son attention. Ludovic Lesly ce jour-là eut la bonne fortune
d'être du petit nombre de ceux qu'Olivier favorisa d'un mot en passant,
et c'était pour l'assurer que son affaire était heureusement terminée.
Un moment après, il eut une nouvelle preuve qui lui confirma cette
agréable nouvelle; car Tristan l'Ermite, grand prévôt de la maison du
roi, entra dans l'appartement et s'avança sur-le-champ vers le Balafré.
Le riche costume de ce fonctionnaire ne faisait que rendre plus
remarquables son air commun et sa physionomie sinistre, et ce qu'il
regardait comme un ton de conciliation ne ressemblait à rien tant qu'au
grognement d'un ours. Le peu de mots qu'il adressa au Balafré semblaient
pourtant plus agréables que le ton dont ils furent prononcés. Il
regretta la méprise qui avait eu lieu la veille, et dit qu'il ne
fallait l'attribuer qu'à ce que le neveu du sieur le Balafré ne portait
pas l'uniforme du corps et ne s'était pas annoncé comme en faisant
partie: telle était la seule cause de l'erreur dont il lui faisait ses
excuses.
Ludovic fit à ce compliment la réponse convenable; et dès que Tristan
fut passé, il se tourna vers son neveu et lui dit qu'ils avaient
maintenant l'honneur d'avoir un ennemi mortel en la personne de ce
redoutable officier.--Mais un soldat qui remplit ses devoirs,
ajouta-t-il, peut se moquer du grand prévôt.
Quentin ne put s'empêcher d'être du même avis que son oncle. Car
Tristan, en s'éloignant d'eux, leur avait lancé ce regard de courroux
que l'ours jette sur le chasseur dont la lance vient de le blesser. Il
est vrai que, même lorsqu'il était moins courroucé, son regard sombre
exprimait une malveillance qui faisait frémir; et il inspirait une
horreur encore plus profonde au jeune Écossais, qui croyait encore
sentir sur ses épaules la main meurtrière des deux officiers subalternes
de ce grand fonctionnaire.
Cependant Olivier avait traversé presque furtivement la salle
d'audience, comme nous l'avons déjà dit; tout le monde, et même les plus
grands personnages, s'était dérangé pour le laisser passer, en
l'accablant de civilités cérémonieuses auxquelles sa modestie semblait
vouloir se dérober. Il rentra dans l'appartement intérieur, dont les
portes battantes se rouvrirent un instant après pour le roi Louis.
Quentin, comme tous les autres, leva les yeux sur le monarque, et fut
saisi d'un tel tressaillement qu'il en laissa presque tomber son arme,
quand il reconnut dans le roi de France ce marchand de soie, ce maître
Pierre qu'il avait rencontré la veille pendant la matinée. Quelques
soupçons sur le rang de ce personnage s'étaient présentés à plusieurs
reprises à son esprit; mais ses conjectures les plus hardies avaient
toujours été bien loin de la réalité qu'il voyait maintenant.
Un regard sévère de son oncle, mécontent de le voir, oublier ainsi le
décorum du service, le rappela à lui, mais Quentin ne fut pas peu
surpris quand le roi, dont l'œil perçant l'avait découvert
sur-le-champ, s'avança droit à lui, sans donner aucune marque
d'attention à qui que ce fût, et lui adressa la parole.
--Ainsi donc, jeune homme, lui dit-il, j'apprends que, dès le premier
jour de votre arrivée en Touraine, vous avez fait le tapageur; mais je
vous le pardonne, parce que je sais qu'il faut en accuser un vieux fou
de marchand qui s'est imaginé que votre sang calédonien avait besoin
d'être échauffé dès le matin avec du vin de Beaune. Si je puis le
découvrir, j'en ferai un exemple qui servira de leçon à ceux qui
débauchent mes gardes. Balafré, ajouta-t-il en se tournant vers Lesly,
votre parent est un brave jeune homme, quoiqu'un peu emporté. Nous
aimons ces caractères-là, et nous avons dessein de faire plus que jamais
pour les braves gens qui nous entourent. Ayez soin de mettre par écrit
l'année, le mois, le jour, l'heure et la minute de sa naissance, et d'en
faire part à Olivier le Dain.
Le Balafré s'inclina presque jusqu'à terre, et se releva pour prendre
son attitude militaire, en homme qui voulait montrer par-là la
promptitude avec laquelle il soutiendrait la querelle du roi ou
prendrait sa défense.
Cependant Quentin, revenu de sa première surprise, examinait avec plus
d'attention la physionomie du roi, et il fut tout étonné de voir que ses
manières et ses traits lui paraissaient bien différens de ce qu'il les
avait jugés la veille. Son extérieur n'était guère changé; car Louis,
qui méprisait toujours toute espèce de parure, portait en cette occasion
un vieil habit de chasse d'un bleu foncé, qui ne valait guère mieux que
son habit bourgeois de la veille. Il avait un gros rosaire d'ébène qui
lui avait été envoyé par le grand-seigneur lui-même, avec une
attestation prouvant qu'il avait servi à un ermite cophte du Mont-Liban,
renommé par sa grande sainteté. Le tour de son nouveau chapeau était
garni au moins d'une douzaine de petites images de saints en plomb. Mais
ses yeux, qui, suivant la première impression qu'ils avaient faite sur
Durward, ne semblaient briller que de l'amour du gain, étaient,
maintenant qu'il savait qu'ils appartenaient à un puissant monarque,
armés d'un regard perçant et majestueux; les rides de son front, qu'il
avait attribuées à une longue suite de méditations sur de misérables
spéculations de commerce, lui paraissaient alors des sillons creusés par
de profondes réflexions sur le destin des peuples.
Immédiatement après l'arrivée du roi, les princesses de France et les
dames de leur suite entrèrent dans l'appartement. L'aînée, qui dans la
suite épousa Pierre de Bourbon, et qui est connue dans l'histoire de
France sous le nom de la dame de Beaujeu, n'a que fort peu de rapport
avec notre histoire. Elle était grande et assez belle, avait de
l'éloquence, des talens et une grande partie de la sagacité de son père,
qui était plein de confiance en elle et l'aimait peut-être autant qu'il
était capable d'aimer.
Sa sœur cadette, l'infortunée Jeanne, la fiancée du duc d'Orléans,
marchait timidement à côté de sa sœur, n'ignorant pas qu'elle ne
possédait aucun de ces dons extérieurs que les femmes désirent tant et
qu'elles aiment du moins qu'on puisse leur supposer. Elle était pâle,
maigre, et avait le teint d'une convalescente. Sa taille était
visiblement déviée d'un côté, et sa marche si inégale, qu'elle pouvait
passer pour boiteuse. De belles dents, des yeux dont l'expression
habituelle était la mélancolie, la douceur et la résignation, de longs
cheveux blonds, étaient les seuls traits de son visage que la flatterie
elle-même aurait osé indiquer comme rachetant la difformité de toute sa
personne. Pour compléter ce portrait, il était aisé de remarquer,
d'après le peu de soin que la princesse prenait de sa parure, et la
timidité de ses manières, qu'elle avait le sentiment de sa laideur
(circonstance aussi fâcheuse qu'elle est rare), et qu'elle n'osait faire
aucune tentative pour réparer par l'art les torts de la nature, ou pour
chercher d'autres moyens de plaire.
Le roi, qui ne l'aimait pas, s'avança sur-le-champ vers elle lorsqu'elle
entra.
--Eh quoi, notre fille! s'écria-t-il, toujours méprisant le monde? Vous
êtes-vous habillée ce matin pour une partie de chasse ou pour un
couvent? Parlez, répondez.
--Pour ce qu'il vous plaira, Sire, dit la princesse d'une voix si faible
qu'on pouvait à peine l'entendre.
--Oui sans doute, reprit le roi; vous voudriez me persuader que vous
désirez quitter la cour et renoncer au monde et à ses vanités. Quoi!
Jeanne, voudriez-vous qu'on pût croire que nous, fils aîné de la sainte
Église, nous refuserions au ciel notre fille? À Notre-Dame et à saint
Martin ne plaise que nous rejetions l'offrande, si elle était digne de
l'autel, et si votre vocation vous y appelait véritablement.
En parlant ainsi, le roi fit dévotement le signe de la croix,
ressemblant, à ce qu'il parut à Quentin, à un vassal rusé qui déprécie
le mérite de quelque chose qu'il désire garder pour lui-même, afin
d'avoir une excuse pour ne pas l'offrir à son seigneur.
--Ose-t-il ainsi faire l'hypocrite avec le ciel, pensa Durward, et se
jouer de Dieu et des saints, comme il peut le faire des hommes qui
n'osent pas scruter sa conscience de trop près!
Cependant, après avoir donné ce court moment à la dévotion mentale,
Louis reprit la parole.
--Non, Jeanne, dit-il, moi et un autre nous connaissons mieux vos
secrètes pensées: n'est-il pas vrai, beau cousin d'Orléans? Allons,
approchez, et conduisez à son cheval cette vestale qui vous est toute
dévouée.
Le duc d'Orléans tressaillit lorsque le roi lui adressa la parole, et il
se hâta de lui obéir, mais avec tant de précipitation et d'un air si
troublé, que Louis s'écria:--Doucement, beau cousin, doucement! votre
galanterie prend le mors aux dents. Regardez devant vous. Comme la
promptitude d'un amant le fait quelquefois galoper de travers! Avez-vous
dessein de prendre la main d'Anne au lieu de celle de sa sœur? Faut-il
que je vous donne moi-même celle de Jeanne, monsieur?
Le malheureux prince leva les yeux, et frémit comme un enfant obligé de
toucher quelque chose dont il a un dégoût d'instinct. Puis, faisant un
effort sur lui-même, il prit la main de la princesse, qui ne la lui
présenta ni ne la lui refusa. Dans la situation où ils se trouvaient, en
voyant la main de la fille du roi, humide d'une sueur froide, à peine
tenue dans la main tremblante du duc, et leurs yeux également baissés,
il aurait été difficile de dire lequel de ces deux êtres était le plus
complètement misérable, ou le duc qui se trouvait enchaîné à l'objet de
son aversion par des liens qu'il n'osait briser, ou l'infortunée jeune
fille qui voyait trop clairement qu'elle faisait horreur à celui dont
elle aurait acheté l'affection au prix de sa vie.
--Maintenant, à cheval, messieurs et dames, dit le roi; nous nous
chargerons nous-mêmes de conduire notre fille de Beaujeu; et puisse la
bénédiction de Dieu et celle de saint Hubert nous procurer une heureuse
chasse ce matin!
--Je crains, Sire, dit le comte de Dunois qui venait de rentrer, que le
destin ne m'ait réservé la tâche de l'interrompre. L'envoyé du duc de
Bourgogne est à la porte du château, et il exige une audience.
--_Exige_, Dunois! s'écria le roi. Ne lui avez-vous pas répondu, comme
je vous l'ai fait dire par Olivier, que nous n'avions pas le loisir de
le recevoir aujourd'hui; que c'était demain la fête de saint Martin,
jour pendant lequel, avec la grâce de Dieu, nous ne nous occupons
d'aucune pensée mondaine; et que le jour suivant nous partirions pour
Amboise; mais qu'à notre retour nous ne manquerions pas de lui donner
audience aussi promptement que nos autres affaires nous le
permettraient?
--J'ai dit tout cela, Sire, répondit Dunois... et cependant...
--Pâques-Dieu[38]! s'écria le roi, qu'est-ce qui s'arrête ainsi dans ton
gosier, Dunois? Il faut que ce Bourguignon t'ait parlé en termes de dure
digestion.
--Si mon devoir, vos ordres, Sire, et son caractère d'envoyé ne
m'eussent retenu, il aurait eu à les digérer lui-même; car, par
Notre-Dame d'Orléans, j'avais plus envie de lui faire rentrer ses
paroles dans le corps, que de venir les répéter à Votre Majesté.
--Par la mort de Dieu! Dunois, il est étrange que toi, qui es aussi
impatient qu'homme qui vive, tu aies tant de peine à pardonner le même
défaut dans notre fier et impétueux cousin Charles de Bourgogne. Hé
bien! quant à moi, je ne me soucie pas plus de ces messages impertinens,
que les tours de ce château ne s'inquiètent du sifflement du vent du
nord-est, qui vient de Bourgogne comme ce fanfaron d'envoyé.
--Sachez donc, Sire, que le comte de Crèvecœur est resté à la porte du
château avec son cortège de trompettes et de poursuivans d'armes. Il dit
que, puisque Votre Majesté lui refuse l'audience que son maître lui a
donné ordre de demander pour affaires de l'intérêt le plus pressant, il
y restera jusqu'à minuit; et à quelque heure que Votre Majesté en sorte,
soit, pour affaires, soit pour prendre l'air, soit pour quelque pratique
de dévotion, il se présentera devant elle, lui parlera, et que rien que
la force ouverte ne pourra l'en empêcher.
--Il est fou, dit le roi avec beaucoup de sang-froid. Ce cerveau brûlé
de Flamand pense-t-il que ce soit une pénitence pour un homme de bon
sens, que de rester tranquillement vingt-quatre heures dans les murs de
son château, quand il a, pour s'occuper, toutes les affaires d'un
royaume? Ces brouillons impatiens pensent que tout le monde leur
ressemble.--Donnez ordre qu'on fasse rentrer les chiens et qu'on en ait
soin; mon cher Dunois, nous tiendrons conseil aujourd'hui au lieu
d'aller à la chasse.
--Votre Majesté ne se débarrassera pas ainsi du comte de Crèvecœur,
répondît Dunois; car les instructions de son maître sont que, s'il
n'obtient pas l'audience qu'il demande, il ait à clouer son gantelet aux
palissades qui entourent le château, en signe de défi à mort de la part
de son maître, et pour annoncer qu'il renonce à foi et hommage envers la
France, et qu'il vous déclare la guerre à l'instant.
--Oui! dit Louis sans qu'on pût remarquer aucun changement dans le son
de sa voix, mais en fronçant ses épais sourcils de manière à en couvrir
presque entièrement ses yeux; les choses en sont-elles venues là? Notre
ancien vassal prend-il ainsi un ton de maître? Notre cher cousin nous
traite-t-il avec si peu de cérémonie? Eh bien! Dunois, il faut déployer
l'Oriflamme, et crier:--_Montjoie saint Denis_.
À la bonne heure! Ainsi soit-il et _Amen_! s'écria le belliqueux Dunois;
et les gardes qui étaient dans la salle, incapables de résister à la
même impulsion, firent un mouvement chacun à leur poste; il en résulta
un cliquetis d'armes qui ne dura qu'un instant, mais qui se fit entendre
distinctement. Le roi porta autour de lui un regard de satisfaction et
de fierté, et pour un instant il pensa et se montra comme l'aurait fait
son valeureux père.
L'enthousiasme céda pourtant à une foule de considérations politiques
qui, dans cette conjoncture, rendaient une rupture avec la Bourgogne
particulièrement dangereuse. Édouard IV, roi brave et victorieux, qui
avait combattu en personne dans trente bataille, était alors assis sur
le trône d'Angleterre; il était frère de la duchesse de Bourgogne, et
l'on pouvait supposer qu'il n'attendait qu'une rupture entre son
beau-frère et Louis, pour introduire en France, par la porte toujours
ouverte de Calais, ces armes qui avaient triomphé dans les guerres
civiles, heureux d'effacer le souvenir des dissensions intestines, par
la guerre toujours accueillie avec le plus de plaisir par les Anglais,
une guerre contre la France. À cette considération se joignait encore
celle qui résultait de la foi chancelante du duc de Bretagne, sans
parler d'autres puissans motifs de réflexions.
Après un silence de quelques instans, Louis reprit la parole; mais
quoiqu'il parlât du même ton, ce fut dans un esprit tout
différent.--Mais à Dieu ne plaise, dit-il, qu'aucune autre cause qu'une
nécessité absolue puisse nous engager, nous roi très-chrétien, à
occasionner l'effusion du sang chrétien, si nous pouvons sans déshonneur
éviter cette calamité. La sûreté de nos sujets nous touche de plus près
que l'injure que peuvent faire à notre dignité les paroles grossières
d'un ambassadeur mal-appris, qui a peut-être outre-passé ses pouvoirs.
Qu'on admette en notre présence l'envoyé du duc de Bourgogne.
--_Beati pacifici_! dit le cardinal de La Balue.
--C'est la vérité, ajouta le roi, et Votre Éminence sait aussi que ceux
qui s'humilient seront élevés.
Le cardinal prononça un _Amen_ auquel peu de personnes répondirent; car
les joues pâles du duc d'Orléans même étaient devenues pourpres
d'indignation, et le Balafré fut si peu maître de la sienne, qu'il
laissa tomber lourdement sur le plancher le bout de sa pertuisane;
mouvement d'impatience qui lui valut un reproche sévère de la part du
cardinal, suivi d'une instruction sur la manière dont on devait manier
les armes en présence du souverain. Le roi lui-même semblait
extraordinairement embarrassé du silence qui régnait autour de lui.
--Vous êtes pensif, Dunois, dit-il; vous désapprouvez que nous cédions à
cette tête chaude d'envoyé?
--Nullement, Sire, dit Dunois; je ne me mêle pas de ce qui s'élève
au-dessus de ma sphère: je pensais seulement à demander une faveur à
Votre Majesté.
--Une faveur, Dunois! répéta le roi; vous en demandez rarement, et vous
pouvez compter sur mes bonnes grâces.
--Je voudrais donc, Sire, dit Dunois avec la franchise d'un militaire,
que Votre Majesté m'envoyât à Évreux pour y maintenir la discipline
parmi le clergé.
--Ce serait effectivement au-dessus de votre sphère, répliqua le roi en
souriant.
--Sire, dit le comte, je suis aussi en état de maintenir la discipline
parmi des prêtres, que monseigneur l'évêque d'Évreux, ou monseigneur le
cardinal, s'il préfère ce dernier titre, l'est d'apprendre l'exercice
aux soldats de la garde de Votre Majesté.
Le roi sourit encore; et se penchant vers l'oreille de Dunois, il lui
dit à voix basse et d'un ton mystérieux:--Le moment peut venir où vous
et moi nous mettrons une bonne discipline parmi les prêtres; mais quant
à présent, nous souffrons celui-ci comme un bonhomme d'évêque qui s'en
fait trop accroire. Ah! Dunois, c'est Rome, c'est Rome qui nous impose
ce fardeau, ainsi que beaucoup d'autres; mais patience, cousin, et
battons les cartes jusqu'à ce qu'il nous arrive une bonne main[39].
Le son des trompettes, qui se fit entendre dans la cour, annonça
l'arrivée du seigneur bourguignon. Tous ceux qui se trouvaient dans la
salle d'audience s'empressèrent de prendre leurs places, suivant l'ordre
de préséance, le roi et ses filles restant seuls au centre de
l'assemblée.
Le comte de Crèvecœur[40], guerrier intrépide et renommé, entra alors
dans l'appartement; et, contre l'usage des envoyés des puissances amies,
il se présenta armé de toutes pièces, ayant seulement la tête nue. Il
portait une armure magnifique de Milan, du plus bel acier, damasquinée
en or, et travaillée dans le goût fantastique qu'on appelait arabesque.
Autour de son cou et sur sa cuirasse bien polie était l'ordre de son
maître, celui de la Toison-d'Or, l'un des ordres de chevalerie les plus
honorables que l'on connût alors dans toute la chrétienté. Un page
magnifiquement vêtu le suivait chargé de son casque, et il était précédé
d'un héraut qui portait ses lettres de créance, et qui les présenta au
roi, un genou en terre, tandis que l'ambassadeur s'arrêta à quelques
pas, comme pour donner le temps d'admirer son air noble, sa taille
imposante et la fierté tranquille de ses traits et de ses manières. Le
reste de son cortège se tenait dans l'antichambre ou dans la cour.
--Approchez, seigneur comte de Crèvecœur, dit Louis après avoir jeté un
coup d'œil sur ses lettres de créance; nous n'avons besoin des lettres
de créance de notre cousin, ni pour nous présenter un guerrier si bien
connu, ni pour nous assurer du crédit dont vous jouissez à si juste
titre auprès de votre maître. Nous espérons que votre belle épouse, dont
le sang n'est pas tout-à-fait étranger à celui de nos ancêtres, est en
bonne santé. Si vous vous étiez présenté devant nous en la tenant par la
main, seigneur comte, nous aurions pensé que vous portiez votre armure,
en cette occasion, et contre l'usage, pour soutenir la supériorité de
ses charmes contre tous les chevaliers amoureux de France; mais sans
cela, nous ne pouvons deviner le motif de cette panoplie complète.
--Sire, répondit l'envoyé, le comte de Crèvecœur doit déplorer son
infortune, et vous supplier de l'excuser, s'il ne peut en cette occasion
répondre à Votre Majesté avec l'humble déférence due à la courtoisie
royale dont vous avez daigné l'honorer. Mais quoique ce ne soit que la
voix de Philippe Crèvecœur des Cordes qui se fait entendre, les paroles
qu'il prononce doivent être celles de son gracieux seigneur et
souverain, le duc de Bourgogne.
--Et quelles paroles Crèvecœur a-t-il à prononcer au nom du duc de
Bourgogne? demanda Louis en prenant un air de dignité convenable à la
circonstance. Mais un instant! Souvenez-vous qu'en ce lieu Philippe
Crèvecœur des Cordes parle à celui qu'il appelle le souverain de son
souverain.
Crèvecœur salua, et reprit la parole:--Roi de France, le puissant duc
de Bourgogne vous envoie encore une fois une cédule contenant le détail
des griefs et des oppressions commises sur les frontières par les
garnisons et les officiers de Votre Majesté; et ma première question est
de savoir si l'intention de Votre Majesté est de lui faire réparation de
ces injures.
Le roi, ayant jeté un léger coup d'œil sur la note que le héraut lui
présentait à genoux, répondit:--Ces plaintes ont été soumises à notre
conseil il y a déjà long-temps. Des faits allégués, les uns sont des
représailles d'injures souffertes par mes sujets, les autres sont dénués
de preuves; les garnisons et les officiers du duc se sont chargés
eux-mêmes de tirer vengeance de plusieurs autres. Si pourtant il s'en
trouve quelqu'un qui ne puisse se ranger sous aucune de ces trois
classes, en notre qualité de prince chrétien, nous ne refusons pas de
faire satisfaction pour les injures dont notre voisin pourrait avoir à
se plaindre, quoique commises non-seulement sans notre autorisation,
mais contre nos ordres exprès.
--Je transmettrai la réponse de Votre Majesté à mon très-gracieux
maître, répondit l'ambassadeur; mais qu'il me soit permis de dire que,
comme elle ne diffère en rien des réponses évasives qui ont déjà été
faites à ses justes plaintes, je ne puis espérer qu'elle suffise pour
rétablir la paix et l'amitié entre la France et la Bourgogne.
--Il en sera ce qu'il plaira à Dieu, dit le roi. Ce n'est point pas
crainte des armes de votre maître, c'est uniquement par amour pour la
paix, que je fais une réponse si modérée à ses reproches injurieux. Mais
continuez à vous acquitter de votre mission.
--La seconde demande de mon maître, reprit l'ambassadeur, est que Votre
Majesté cesse d'entretenir sous main des intelligences clandestines avec
ses villes de Gand, de Liège et de Malines. Il requiert Votre Majesté de
rappeler les agens secrets qui sèment le mécontentement parmi ses bons
citoyens de Flandre, et de bannir de vos domaines; ou plutôt de livrer à
leur seigneur suzerain, pour être punis comme ils le méritent, ces
traîtres qui, ayant abandonné le théâtre de leurs manœuvres, n'ont
trouvé que trop aisément un asile à Paris, à Orléans, à Tours, et en
d'autres villes de la France.
--Dites au duc de Bourgogne, répondit le roi, que je ne connais pas les
intelligences clandestines dont il m'accuse injustement; que mes sujets
de France ont des relations fréquentes avec les bonnes villes de
Flandre, par suite d'un commerce à l'avantage des deux pays, et qu'il
serait aussi contraire aux intérêts du duc qu'aux miens de vouloir
interrompre; enfin, que beaucoup de Flamands résident dans mon royaume,
et jouissent de la protection de mes lois pour la même cause; mais que
je n'en connais aucun qui s'y soit réfugié par suite de révolte ou de
trahison contre le duc. Poursuivez. Vous avez entendu ma réponse.
--Avec autant de peine que celle de tout à l'heure, Sire, car elle n'est
ni assez directe, ni assez explicite pour que le duc mon maître veuille
la recevoir en réparation d'une longue suite de manœuvres secrètes, qui
n'en sont pas moins certaines, quoique Votre Majesté les désavoue en ce
moment. Mais je continue mon message.--Le duc de Bourgogne requiert en
outre le roi de France de renvoyer sans délai dans ses domaines, sous
bonne et sûre garde, les personnes d'Isabelle, comtesse de Croye, et de
sa parente et tutrice, la comtesse Hameline, de la même famille, attendu
que ladite comtesse Isabelle, qui est, par la loi du pays et
l'inféodation de ses domaines, pupille dudit duc de Bourgogne, a pris la
fuite hors de l'enceinte de sa juridiction, se dérobant à la
surveillance qu'en prince attentif il devait avoir sur sa pupille: elle
est ici sous la protection secrète du roi de France, qui l'encourage
dans sa rébellion contre le duc, son tuteur et son seigneur naturel, au
mépris des lois divines et humaines, telles qu'elles ont toujours été
reconnues dans l'Europe civilisée. Je m'arrête encore une fois, Sire,
pour attendre votre réponse.
--Vous avez fort bien fait, comte de Crèvecœur, dit Louis avec un ton
de dédain; vous avez fort bien fait de commencer votre ambassade de bon
matin; car si vous avez dessein de me demander compte de chaque vassal
que les passions turbulentes de Votre maître peuvent avoir fait fuir de
ses domaines, le soleil pourra se coucher avant que la liste en soit
épuisée. Qui peut affirmer que ces dames sont dans mon royaume? et si
elles y sont, qui ose dire que je les ai favorisés dans leur fuite, ou
que je les ai prises sous ma protection?
--Sire, Votre Majesté me permettra de lui dire que j'avais un témoin
dans cette affaire,--un témoin qui avait vu ces dames fugitives à
l'auberge des Fleurs-de-Lis, située à peu de distance de ce château;--un
témoin, dis-je, qui avait vu Votre Majesté en leur compagnie, quoique
sous le déguisement, peu digne d'elle, d'un bourgeois de Tours; un
témoin enfin qui a reçu d'elles, en votre royale présence, Sire, des
messages et des lettres pour leurs amis de Flandre; qui a rapporté les
uns et remis les autres au duc de Bourgogne.
--Produisez ce témoin, comte; faites-moi voir en face l'homme qui ose
avancer des faussetés si palpables.
--Vous parlez d'un ton de triomphe, Sire, car vous savez fort bien que
ce témoin n'existe plus. Quand il vivait, il se nommait Zamet Magraubin,
et c'était un de ces vagabonds Bohémiens. Il a été hier, à ce que j'ai
appris, exécuté par des gens de la suite de votre grand prévôt, sans
doute pour empêcher qu'il ne se trouvât ici pour déposer de la vérité de
ce qu'il a dit à ce sujet au duc de Bourgogne, en présence de son
conseil, et de moi Philippe Crèvecœur des Cordes.
--Par Notre-Dame d'Embrun, s'écria le roi, ces accusations sont si
absurdes, et je suis si loin de me reprocher rien qui puisse les
motiver, que, par l'honneur d'un roi, je suis tenté d'en rire plutôt que
de m'en fâcher. Ma garde prévôtale met à mort, comme c'est son devoir,
les brigands et les vagabonds; ma couronne serait insultée par tout ce
que ces brigands et ces vagabonds peuvent avoir dit à notre bouillant
cousin duc de Bourgogne et à ses sages conseillers! Je vous prie de dire
à mon beau cousin que s'il aime leur compagnie, il ferait bien de les
garder dans ses domaines, car ils ne trouveront ici qu'une courte
absolution et une bonne corde.
--Mon maître n'a pas besoin de pareils sujets, Sire, répondit le comte
d'un ton moins respectueux que celui avec lequel il avait parlé
jusqu'alors; car le noble duc n'a pas coutume d'interroger des
sorcières, des Égyptiens et autres vagabonds, sur le destin de ses
alliés et de ses voisins.
--Nous avons eu assez de patience, s'écria le roi en l'interrompant; et
puisque ta mission ici semble n'avoir d'autre but que de nous insulter,
nous enverrons quelqu'un en notre nom au duc de Bourgogne, convaincu
qu'en te conduisant ainsi à notre égard, tu as outre-passé tes pouvoirs
quels qu'ils puissent être.
--Au contraire, répondit Crèvecœur, je ne m'y suis pas encore
entièrement conformé. Écoutez, Louis de Valois, roi de France;
écoutez, nobles et gentilshommes qui pouvez être présens; écoutez,
fidèles et loyaux Français de toutes conditions; et toi, Toison-d'Or,
ajouta-t-il en se tournant vers le héraut, répète après moi cette
proclamation:--Moi, Philippe Crèvecœur des Cordes, comte de l'Empire,
et chevalier de l'honorable ordre de la Toison-d'Or, au nom de
très-puissant seigneur et prince Charles, par la grâce de Dieu duc de
Bourgogne et de Lorraine, de Brabant, de Limbourg, de Luxembourg, et de
Gueldres; comte de Flandre et d'Artois, comte palatin de Hainaut, de
Hollande, de Zélande, de Namur et de Zutphen; seigneur de la Frise, de
Salines et de Malines, vous fais savoir à vous, Louis, roi de France,
qu'attendu que vous avez refusé réparation de tous les griefs, de toutes
les injures et offenses faites et occasionnées par vous ou par votre
aide, à votre suggestion et instigation, à mondit duc et à ses sujets
chéris, il renonce, par ma bouche, à sa foi et hommage envers votre
couronne, vous déclare faux et sans foi, et vous défie, comme prince et
comme homme.--Voici mon gage, en preuve de ce que j'ai dit.
En parlant ainsi, il ôta le gantelet de sa main droite, et le jeta sur
le plancher de la salle d'audience.
Jusqu'à ce dernier trait d'audace, le plus profond silence avait régné
dans l'appartement; mais à peine eut-on entendu le bruit que fit le
gantelet en tombant, et l'exclamation, _vive Bourgogne_! que fit
entendre au même instant Toison-d'Or, le héraut bourguignon, qu'un
tumulte général y succéda. Tandis que Dunois, le duc d'Orléans, le vieux
lord Crawford, et un ou deux autres que leur rang autorisait à cette
démarche, se disputaient à qui ramasserait le gantelet, la salle
retentissait des cris:--Frappez, frappez, qu'il périsse! vient-il ici
pour insulter le roi de France jusque dans son palais?
Mais le roi apaisa le tumulte en s'écriant d'une voix semblable au
tonnerre, qui couvrait toutes les autres, et qui en imposa à
chacun:--Silence, messieurs, que personne ne mette la main sur l'envoyé,
ni un doigt sur son gage! Et vous, sire comte, de quoi est composée
votre vie, et comment est-elle garantie, pour que vous la hasardiez sur
un coup de dé si périlleux? Votre duc est-il fait d'un autre métal que
les autres princes, pour soutenir sa prétendue querelle d'une manière
aussi inusitée?
--Oui, sans doute, répondit l'intrépide comte de Crèvecœur, il est
fait d'un métal tout différent, d'un métal bien plus noble que les
autres princes de l'Europe; car, lorsque nul d'entre eux n'osait vous
donner un asile à vous-même, roi Louis, exilé de France, poursuivi par
la vengeance amère de votre père, et par toute la puissance de son
royaume, vous fûtes accueilli et protégé comme un frère par mon noble
maître, dont vous avez si mal récompensé la générosité. Adieu, Sire,
j'ai rempli ma mission.
À ces mots, le comte sortit de l'appartement sans prendre autrement
congé.
--Suivez-le! suivez-le! s'écria le roi, ramassez son gantelet, et
suivez-le! Ce n'est pas à vous que je parle, Dunois, ni à vous, lord
Crawford; il me semble que vous êtes un peu vieux pour une affaire aussi
chaude; ni à vous, cousin d'Orléans, vous êtes trop jeune pour vous en
mêler. Monsieur le cardinal, monsieur l'évêque d'Évreux, il appartient à
la sainteté de vos fonctions de faire la paix entre les princes; relevez
ce gantelet, et allez faire sentir au comte de Crèvecœur le péché qu'il
a commis en insultant un grand monarque dans sa propre cour, et en le
forçant à attirer les calamités de la guerre sur son royaume et sur
celui de son voisin.
Interpellé ainsi personnellement, le cardinal de La Balue alla relever
le gantelet avec autant de précaution qu'on en prendrait pour toucher
une vipère, tant paraissait grande son aversion pour ce symbole de
guerre, et sortit sur-le-champ de l'appartement du roi pour courir après
l'envoyé.
Louis promenait ses regards en silence sur le cercle de ses courtisans,
dont la plupart, à l'exception de ceux que nous avons déjà nommés,
étaient des hommes de basse naissance, qui devaient le haut rang auquel
le roi les avait élevés dans sa maison, non à leur courage, ni à leurs
exploits, mais à des talens de tout autre genre. Ils se regardaient les
uns les autres, et la pâleur de leurs visages prouvait que la scène dont
ils venaient d'être témoins avait fait sur eux une impression peu
agréable. Louis jeta sur eux un coup d'œil de mépris, et dit à haute
voix;--Quoique le comte de Crèvecœur soit présomptueux et arrogant, il
faut avouer que le duc de Bourgogne a en lui un serviteur aussi hardi
qu'aucun de ceux qu'un prince ait jamais chargé d'un message. Je
voudrais savoir où je pourrais en trouver un, aussi fidèle pour envoyer
ma réponse.
--Vous faites injure à votre noblesse française, Sire, dit Dunois. Il
n'y a pas un de nous qui ne portât un défi au duc de Bourgogne, à la
pointe de son épée.
--Et vous n'êtes pas plus juste, Sire, dit le vieux Crawford, à l'égard
des gentilshommes écossais qui ont l'honneur de vous servir. Ni moi, ni
aucun de ceux qui servent sous mes ordres, étant de rang convenable,
nous n'hésiterions à demander à cet orgueilleux envoyé compte de sa
conduite. Mon bras est encore assez vigoureux pour le punir si Votre
Majesté m'en accorde la permission.
--Mais Votre Majesté, ajouta Dunois, ne veut nous employer à aucun
service qui puisse être honorable pour nous, pour elle et pour la
France.
--Dites plutôt, Dunois, répondit le roi, que je ne veux pas céder à
cette impétuosité téméraire qui, pour un vain point d'honneur de
chevalier errant, vous perdrait vous-même, le trône et la France. Il n'y
a pas un de vous qui ne sache combien chaque heure de paix est précieuse
en ce moment pour guérir les blessures d'un pays déchiré; et cependant
il n'y en a pas un qui ne fut prêt à guerroyer pour le premier conte que
ferait une Bohémienne vagabonde, ou quelque demoiselle errante dont la
réputation vaut à peine mieux. Mais voici La Balue, et nous espérons
qu'il nous apporte des nouvelles plus pacifiques. Eh bien! monsieur le
cardinal, avez-vous rendu au comte la raison et le sang-froid?
--Sire, répondit La Balue, ma tâche a été difficile. J'ai demandé à ce
fier comte comment il avait osé adresser à Votre Majesté le reproche
présomptueux qui a mis fin à son audience, témérité qui devait être
attribuée, non à son maître, mais à sa propre insolence, et qui par
conséquent le mettait à la discrétion de Votre Majesté, et
l'assujettissait à tel châtiment qu'il vous plairait de lui infliger.
--Vous avez bien parlé, dit le roi; et qu'a-t-il répondu?
--Le comte, continua le cardinal, avait en ce moment le pied sur
l'étrier pour monter à cheval, et en entendant ma remontrance il a
tourné la tête sans changer de position. Si j'avais été à la distance de
cinquante lieues, me dit-il, et que j'eusse appris que le roi de France
avait fait une question humiliante pour mon prince, j'aurais à l'instant
tourné la bride de mon cheval, et je serais venu décharger mon cœur en
lui faisant la réponse que je viens de vous faire.
--Je vous avais dit, messieurs, dit le roi en jetant un regard autour de
lui, sans montrer aucun signe de colère ni même d'émotion, que notre
cousin le duc possède en Philippe de Crèvecœur un aussi digne serviteur
que jamais prince ait eu à sa droite.--Mais vous l'avez déterminé à
rester?
--À rester vingt-quatre heures, répondit le cardinal, et à reprendre
provisoirement son gage de défi. Il est descendu à l'auberge des
Fleurs-de-Lis.
--Veillez à ce qu'il soit servi et traité noblement et à nos frais, dit
le roi; un tel serviteur est un joyau pour la couronne d'un
prince.--Vingt-quatre heures! ajouta-t-il à voix basse en semblant se
parler à lui-même et en ouvrant les yeux comme s'il eut cherché à lire
dans l'avenir; vingt-quatre heures! le terme est des plus courts!
Cependant vingt-quatre heures bien et habilement employées peuvent
valoir l'année entière d'un agent indolent ou incapable. Allons,
messieurs, en chasse! à la forêt! Cousin d'Orléans, laissez de côté
cette modestie, quoiqu'elle vous aille bien, et ne vous inquiétez pas de
l'air réservé de Jeanne. La Loire cessera de recevoir les eaux du Cher
avant que vous cessiez de l'aimer, ajouta-t-il tandis que le malheureux
prince suivait à pas lents sa fiancée. Et maintenant, messieurs, prenez
vos épieux, car Allègre, mon piqueur, a reconnu un sanglier qui mettra à
l'épreuve les hommes et les chiens. Dunois, prêtez-moi votre épieu et
prenez le mien, car il est trop pesant pour moi; mais vous, quand vous
êtes-vous plaint d'un tel défaut dans votre lance? À cheval, messieurs,
à cheval! Et toute la cour partit pour la chasse.