L'Enrôlement

_Le juge de paix_. «Donnez-moi les statuts, et lisez

les articles.

«Prêtez serment, signez, et soyez un héros.

«Vous recevrez, pour prix de vos futurs travaux,

«Six sous par jour, en sus de votre nourriture.»

FARQHUAR. _Officier en recrutement_.

ON fit mettre pied à terre à un homme de la suite d'un des archers, et

l'on donna son cheval à Quentin Durward, qui, accompagné de ses

belliqueux concitoyens, s'avança d'un bon pas vers le château du

Plessis, sur le point de devenir, quoique involontairement de sa part,

habitant de cette sombre forteresse dont l'extérieur lui avait causé

tant de surprise dans la matinée.

Cependant, en réponse aux questions multipliées de son oncle, il lui fit

le détail exact de l'aventure qui venait de l'exposer à un si grand

danger. Quoiqu'il n'y eût rien de fort gai, selon lui, dans son

histoire, elle fut pourtant reçue avec de grands éclats de rire par son

escorte.

--C'est une fort mauvaise plaisanterie, dit son oncle; que diable ce

jeune écervelé avait-il besoin de se mêler d'aller décrocher le corps

d'un maudit mécréant, juif, maure ou païen?

--Passe encore, dit Cunningham, s'il avait eu querelle avec la garde

prévôtale pour une jolie fille, comme Michel de Moffat; il y aurait eu

plus de bon sens à cela.

--Mais je crois qu'il y va de notre honneur, dit Lindesay, que Tristan

et ses gens n'affectent pas de confondre nos toques écossaises avec les

turbans de ces pillards vagabonds. S'ils n'ont pas la vue assez bonne

pour en faire la différence, il faut la leur apprendre à tour de bras.

Mais je suis convaincu que Tristan ne prétend s'y méprendre qu'afin de

pouvoir accrocher les braves Écossais qui viennent voir leurs parens.

--Puis-je vous demander, mon oncle, dit Durward, quelle sorte de gens

sont ceux dont vous parlez?

--Sans doute, vous le pouvez, beau neveu, répondit Ludovic, mais je ne

sais pas qui est en état de vous répondre. À coup sûr, ce n'est pas moi,

quoique j'en sache peut-être autant qu'un autre. Il y a un an ou deux

qu'ils ont paru dans ce pays, comme aurait pu le faire une nuée de

sauterelles.

--C'est cela même, dit Lindesay, et Jacques Bonhomme (c'est ainsi que

nous désignons ici le paysan, mon jeune camarade; avec le temps vous

apprendrez notre manière de parler); l'honnête Jacques Bonhomme, dis-je,

s'inquiéterait peu de savoir quel vent les a apportés, eux ou les

sauterelles, s'il pouvait espérer que quelque autre vent les emportât.

--Ils font donc bien du mal? demanda Quentin Durward.

--Du mal! répondit Cunningham en faisant le signe de la croix;

savez-vous bien que ce sont des païens, ou des juifs, ou des mahométans

tout au moins; qu'ils ne croient ni à Notre-Dame ni aux saints; qu'ils

volent tout ce qui peut leur tomber sous la main; qu'ils chantent, et

qu'ils disent la bonne aventure?

--Et l'on assure qu'il y a parmi leurs femmes quelques filles de bonne

mine, ajouta Guthrie; mais Cunningham sait cela mieux que personne.

--Comment! s'écria Cunningham; j'espère que vous n'avez pas dessein de

m'insulter?

--Rien n'est plus loin de ma pensée, répondit Guthrie.

--J'en fais juge toute la compagnie, répliqua Cunningham. N'avez-vous

pas dit que moi, gentilhomme écossais et vivant dans le giron de la

sainte Église, j'avais une belle amie parmi ces chiens de païens?

--Allons, allons, dit le Balafré, il n'a fait que plaisanter. Il ne faut

pas de querelles entre camarades.

--En ce cas il ne faut pas de pareilles plaisanteries, murmura

Cunningham comme s'il se fût parlé à lui-même.

--Trouve-t-on de pareils vagabonds ailleurs qu'en France? demanda

Lindesay.

--Oui, sur ma foi, répondit le Balafré; on en a vu paraître des bandes

en Allemagne, en Espagne, en Angleterre. Mais, grâce à la protection du

bon saint André, l'Écosse n'en est pas encore empestée.

--L'Écosse, dit Cunningham, est un pays trop froid pour les sauterelles,

et trop pauvre pour les voleurs.

--Ou peut-être, ajouta Guthrie, John-Highlander[36] ne veut-il pas y

souffrir d'autres voleurs que lui.

--Il est bon, s'écria le Balafré, que je vous fasse savoir à tous que je

suis né sur les montagnes d'Angus; que j'ai de braves parens sur celles

de Glen-Isla, et que je ne souffrirai pas qu'on parle mal des

montagnards.

--Vous ne nierez pas, ajouta Guthrie, qu'ils ne descendent sur les

basses terres pour enlever les troupeaux?

--Chasser une proie[37] n'est pas voler, répondit le Balafré, et je le

soutiendrai quand vous le voudrez et où il vous plaira.

--Eh bien! eh bien, camarade, dit Cunningham, qui est-ce qui se querelle

à présent? Fi donc! il ne faut pas que ce jeune homme voie de si folles

altercations parmi nous. Allons, voilà que nous sommes au château; si

vous voulez venir dîner avec moi, je paierai un poinçon de vin, pour

nous réjouir en bons camarades; et nous boirons à l'Écosse, aux

montagnes et aux basses terres.

--Convenu! convenu! s'écria le Balafré, et j'en paierai un autre pour

noyer le souvenir de toute altercation et célébrer l'entrée de mon neveu

dans notre corps, en buvant à sa santé.

Lorsqu'ils arrivèrent au château, on ouvrit le guichet et le pont-levis

fut baissé. Ils entrèrent un à un; mais lorsque Quentin se présenta, les

sentinelles croisèrent leurs piques et lui ordonnèrent de s'arrêter

tandis que les arcs et les arquebuses se dirigeaient vers lui du haut

des murailles: précaution sévère qui fut observée quoique le jeune

étranger arrivât en compagnie de plusieurs membres de la garnison,

faisant même partie du corps qui avait fourni les sentinelles.

Le Balafré, qui était resté à dessein près de son neveu, donna les

explications nécessaires; et après beaucoup de délais et d'hésitation,

le jeune homme fut conduit, sous bonne garde, à l'appartement de lord

Crawford.

Ce seigneur était un des derniers restes de cette vaillante troupe de

lords et de chevaliers écossais, fidèles serviteurs de Charles VII, dans

ces guerres sanglantes qui décidèrent l'indépendance de la couronne

française et l'expulsion des Anglais.

Il avait combattu dans sa jeunesse à côté de Douglas et de Buchan, avait

suivi la bannière de Jeanne d'Arc, et était peut-être un des derniers de

ces chevaliers écossais qui avaient de si bon cœur défendu les fleurs

de lis contre leurs anciens ennemis les Anglais.

Les changemens qui avaient eu lieu dans le royaume d'Écosse, et

peut-être l'habitude qu'il avait contractée du climat et des mœurs de

la France, avaient fait perdre au vieux baron toute idée de retourner

dans sa patrie, d'autant plus que le rang élevé qu'il occupait dans la

maison de Louis, et son caractère franc et loyal, lui avaient donné un

ascendant considérable sur le roi. Ce prince, quoiqu'il ne fut pas en

général très disposé à croire à l'honneur et à la vertu, ne doutait pas

que lord Crawford n'en fut rempli, et lui accordait d'autant plus

d'influence, que le vieux militaire ne l'employait jamais que pour des

affaires qui avaient un rapport direct avec son commandement.

Le Balafré et Cunningham suivirent Durward et son escorte dans

l'appartement de leur capitaine dont l'air de dignité, et le respect que

lui accordaient ces fiers soldats, qui semblaient ne respecter que lui,

en imposèrent considérablement au jeune Écossais.

Lord Crawford était d'une taille avantageuse; l'âge l'avait maigri; mais

il conservait encore la force, sinon l'élasticité de la jeunesse, et il

était en état de supporter le poids de son armure pendant une marche,

aussi-bien que le plus jeune de ceux qui servaient dans son corps. Il

avait les traits durs, le teint basané, le visage sillonné de

cicatrices, un œil qui avait vu la mort de près dans trente batailles,

mais qui cependant exprimait plutôt un mépris joyeux pour le danger que

le courage féroce d'un soldat mercenaire. Sa grande taille était alors

enveloppée dans une ample robe de chambre, serrée autour de lui par un

ceinturon de buffle, dans lequel était passé un poignard dont le manche

était richement orné. Il avait autour du cou le collier et la décoration

de l'ordre de Saint-Michel; il était assis sur un fauteuil couvert en

peau de daim, avait sur le nez des lunettes, invention alors toute

nouvelle, et s'occupait à lire un manuscrit intitulé _le Rosier de la

Guerre_, code de politique civil et militaire que Louis avait compilé

pour l'instruction du dauphin son fils, et dont il désirait savoir ce

que pensait un vieux guerrier plein d'expérience.

Lord Crawford mit son livre de côté avec une sorte d'humeur, en recevant

cette visite inattendue, et demanda, dans son dialecte national, ce que

diable on lui voulait.

Le Balafré, avec plus de respect peut-être qu'il n'en aurait montré à

Louis lui-même, lui fit un détail des circonstances dans lesquelles son

neveu se trouvait, et lui demanda humblement sa protection. Lord

Crawford l'écouta fort attentivement; il sourit de l'empressement

qu'avait mis le jeune homme à couper la corde d'un pendu; mais il secoua

la tête quand il apprit la querelle qui avait eu lieu à ce sujet entre

les archers écossais et les gens du grand prévôt.

--M'apporterez-vous donc toujours des écheveaux embrouillés?

s'écria-t-il. Combien de fois faut-il que je vous le dise, et surtout à

vous deux, Ludovic Lesly et Archie Cunningham? le soldat étranger doit

se comporter avec douceur et réserve à l'égard des habitans de ce pays,

si vous ne voulez pas avoir sur vos talons tous les chiens de la ville.

Cependant, s'il faut que vous ayez une affaire avec quelqu'un, j'aime

mieux que ce soit avec ce coquin de prévôt qu'avec un autre; et je vous

blâme moins pour cette incartade que pour les autres querelles que vous

vous êtes faites, Ludovic, car il était convenable et naturel de

soutenir votre jeune parent; il ne faut pas non plus qu'il soit victime

de sa simplicité: ainsi prenez le registre du contrôle de la compagnie

sur ce rayon, et donnez-le-moi. Nous y inscrirons son nom, afin qu'il

puisse jouir de nos privilèges.

--Si votre Seigneurie me le permet, dit Durward, je...

--A-t-il perdu l'esprit? s'écria son oncle. Comment osez-vous parler à

Sa Seigneurie, sans qu'elle vous interroge?

--Patience, Ludovic, dit lord Crawford; écoutons ce que le jeune homme

veut nous dire.

--Rien qu'un seul mot, milord, répondit Quentin. J'avais dit ce matin à

mon oncle que j'avais quelque doute si je devais entrer dans cette

troupe. J'ai à déclarer maintenant qu'il ne m'en reste plus aucun,

depuis que j'ai vu son noble et respectable chef sous lequel je serai

fier de servir; car son air respire l'autorité.

--C'est bien parlé, mon enfant, dit le vieux lord, qui ne fut pas

insensible à ce compliment; nous avons quelque expérience, et Dieu nous

a fait la grâce d'en profiter, tant en servant qu'en commandant. Vous

voilà reçu, Quentin Durward, dans l'honorable corps des archers de la

garde écossaise, comme écuyer de votre oncle, et servant sous sa lance.

J'espère que vous prospérerez, car vous devez faire un brave homme

d'armes, si tout ce qui vient de haut lieu est brave, puisque vous êtes

d'une famille honorable. Ludovic, vous aurez soin que votre parent suive

exactement ses exercices, car nous aurons des lances à rompre un de ces

jours.

--Par le pommeau de mon sabre! j'en suis ravi, milord. Cette paix n'est

bonne qu'à nous changer tous en poltrons. Moi-même je ne me sens plus la

même ardeur quand je me vois enfermé dans ce maudit donjon.

--Eh bien! un oiseau m'a sifflé à l'oreille qu'on verra bientôt la

vieille bannière se déployer en campagne.

--J'en boirai ce soir un coup de plus sur cet air, milord.

--Tu en boiras sur tous les airs du monde, Ludovic; mais je crains que

tu ne boives un jour quelque breuvage amer que tu te seras préparé

toi-même.

Lesly, un peu déconcerté, répondit qu'il y avait bien des jours qu'il

n'avait fait aucun excès, mais que Sa Seigneurie connaissait l'usage de

la compagnie, de célébrer la bienvenue d'un nouveau camarade, en buvant

à sa santé.

--C'est vrai, dit le vieux chef; je l'avais oublié. Je vous enverrai

quelques craches de vin pour vous aider à vous réjouir; mais que tout

soit fini au coucher du soleil. Et écoutez-moi: veillez à ce qu'on

choisisse avec soin les soldats qui doivent être de garde cette nuit, et

qu'aucun d'eux ne fasse la débauche avec vous.

--Votre Seigneurie sera ponctuellement obéie, répondit Ludovic, et sa

santé ne sera pas oubliée.

--Il peut se faire, dit lord Crawford, que j'aille moi-même vous joindre

quelques instans, uniquement pour voir si tout se passe en bon ordre.

--En ce cas, milord, la fête sera complète, dit Ludovic. Et ils se

retirèrent tous trois fort satisfaits du résultat de leur entrevue, pour

songer aux apprêts de leur banquet militaire, auquel Lesly invita une

vingtaine de ses camarades qui, assez généralement, étaient dans l'usage

de manger à la même table.

Une fête de soldats est ordinairement un impromptu, et tout ce qu'on

exige, c'est qu'il s'y trouve de quoi boire et manger. Mais, en cette

occasion, le Balafré eut soin de se procurer du vin de meilleure qualité

que de coutume:--Car, dit-il à ses camarades, le vieux lord est le

convive sur lequel nous pouvons le plus compter. Il nous prêche la

sobriété; mais après avoir bu à la table du roi autant de vin qu'il en

peut prendre décemment, il ne manque jamais une occasion honorable de

passer la soirée en compagnie d'un bon pot de vin: ainsi il faut nous

préparer à entendre les vieilles histoires des batailles de Verneuil et

de Beaugé.

L'appartement gothique dans lequel ils prenaient ordinairement leurs

repas fut mis à la hâte dans le meilleur ordre; on chargea les

palefreniers d'aller cueillir des joncs pour les étendre sur le

plancher, et les bannières sous lesquelles la garde écossaise avait

marché au combat, de même que celles qu'elle avait prises sur les

ennemis, furent déployées au-dessus de la table et autour des murs de la

chambre, en guise de tapisseries.

On s'occupa ensuite de fournir à Durward l'uniforme et les armes

convenables au grade qu'il venait d'obtenir, afin qu'il pût paraître,

sous tous les rapports, avoir droit aux importans privilèges de ce

corps, en vertu desquels, et grâce à l'appui de ses compatriotes, il

pouvait braver hardiment le pouvoir et l'animosité du grand prévôt,

quoiqu'on sût que l'un était aussi terrible que l'autre était

implacable.

Le banquet fut des plus joyeux, et les convives s'abandonnèrent

entièrement au plaisir qui les animait en recevant dans leurs rangs une

nouvelle recrue arrivant de leur chère patrie. Ils chantèrent de

vieilles chansons écossaises, racontèrent d'anciennes histoires de héros

écossais, rapportèrent les exploits de leurs pères, citèrent les lieux

qui en avaient été témoins. Enfin les riches plaines de la Touraine

semblaient devenues en ce moment les régions stériles et montagneuses de

la Calédonie.

Tandis que leur enthousiasme était porté au plus haut point et que

chacun cherchait à placer son mot pour rendre encore plus cher le

souvenir de l'Écosse, une nouvelle impulsion fut donnée par l'arrivée de

lord Crawford, qui, ainsi que le Balafré l'avait fort bien prévu, avait

été assis comme sur des épines à la table du roi, jusqu'à ce qu'il eût

trouvé l'occasion de la quitter pour venir partager la fête de ses

concitoyens. Un fauteuil de parade lui avait été réservé au bout de la

table; car d'après les mœurs de ce siècle et la constitution, de ce

corps, et quoique leur chef n'eût au-dessus de lui que le roi et le

grand-connétable, les membres de cette troupe (les simples soldats,

comme nous le dirions aujourd'hui) étant tous de naissance noble, leur

capitaine pouvait prendre place à la nième table avec eux sans

inconvenance, et partager leur gaieté quand cela lui plaisait, sans

déroger à sa dignité.

Cette fois-ci néanmoins, lord Crawford ne voulut pas prendre la place

d'honneur qui lui avait été destinée; et exhortant les convives à la

joie, il les regarda d'un air qui semblait annoncer qu'il jouissait de

leurs plaisirs.

--Laissez-le faire, dit tout bas Cunningham à Lindesay, qui venait de

présenter un verre de vin à leur noble commandant; il ne faut pas faire

marcher les bœufs d'un autre plus vite qu'il ne veut: il y viendra de

lui-même.

Dans le fait, le vieux lord, qui avait d'abord souri, secoua la tête et

mit le verre sur la table sans y avoir touché. Un moment après, il y

porta les lèvres, comme par distraction; et au même instant il se

souvint heureusement que ce serait un mauvais augure s'il ne buvait pas

à la santé du brave jeune homme qui venait d'entrer dans son corps. Il

en fit la proposition; et, comme on peut bien le supposer, elle fut

accueillie par de joyeuses acclamations. Il les informa ensuite qu'il

avait rendu compte à maître Olivier de ce qui s'était passé dans la

matinée;--et comme le tondeur de mentons, ajouta-t-il, n'a pas une

grande affection pour le grand _serre-cou_, il s'est réuni à moi pour

obtenir du roi un ordre qui enjoint au grand prévôt de suspendre toutes

poursuites, quelque cause qu'elles puissent avoir, contre Quentin

Durward, et de respecter, en toute occasion, les privilèges de la garde

écossaise.

Ces mots excitèrent de nouvelles acclamations; les verres se remplirent

de nouveau, et se remplirent au point que le vin pétillait sur les

bords; on porta, par acclamation générale, la santé du noble lord

Crawford, du soutien intrépide des droits et privilèges de ses

concitoyens. La politesse du bon vieux lord ne lui permettait pas de se

dispenser de faire raison aux braves militaires servant sous ses ordres,

et tout en s'y prêtant, il se laissa tomber sur le grand fauteuil qui

lui avait été préparé; puis appelant Quentin Durward près de lui, il lui

fit, relativement à l'Écosse et aux grandes familles de ce pays,

beaucoup de questions à la plupart desquelles notre jeune homme n'était

pas toujours en état de répondre.

Dans le cours de cet interrogatoire, le digne capitaine remplissait et

vidait de temps en temps son verre, par forme de parenthèse, en disant

que tout gentilhomme écossais devait toujours se montrer bon convive,

mais en ajoutant que les jeunes gens comme Quentin ne devaient se livrer

au plaisir de la table qu'avec précaution, de peur de se laisser

entraîner dans des excès. Il dit à cette occasion beaucoup d'excellentes

choses, et enfin sa langue, occupée à faire l'éloge de la tempérance,

commença à devenir plus épaisse que de coutume. Ce fut alors que

l'ardeur militaire de la compagnie croissant en proportion que chaque

flacon se vidait, Cunningham proposa de boire au prompt déploiement de

l'Oriflamme (la bannière royale de la France).

--Et à un bon vent venant de Bourgogne pour l'agiter, ajouta Lindesay.

--Je porte cette santé avec toute l'âme qui reste dans ce corps usé, mes

enfans! s'écria lord Crawford; et tout vieux que je suis, j'espère voir

encore flotter cet étendard. Écoutez-moi, camarades, continua-t-il, car

le vin l'avait rendu un peu communicatif, vous êtes tous de fidèles

serviteurs du royaume de France, pourquoi donc vous cacherais-je qu'il y

a ici un envoyé de Charles, duc de Bourgogne, chargé d'un message qui ne

parait pas d'une nature très-amicale.

--J'ai vu l'équipage, les chevaux et la suite du comte de Crèvecœur, à

l'auberge voisine du bosquet des mûriers, dit un des convives. On assure

que le roi ne lui permettra pas l'entrée du château.

--Puisse le ciel inspirer au roi de répondre vertement à ce message!

s'écria Guthrie. Mais de quoi donc se plaint le duc de Bourgogne?

--D'une foule de griefs relativement aux frontières, répondit lord

Crawford; mais surtout de ce que le roi a reçu sous sa protection une

dame de son pays, une jeune comtesse qui s'est enfuie de Dijon parce que

le duc, dont elle est la pupille, voulait la marier à son favori Campo

Basso.

--Et est-elle venue seule ici, milord? demanda Lindesay.

--Non, pas tout-à-fait. Elle est accompagnée de la vieille comtesse, sa

parente, qui a cédé aux désirs de sa cousine à cet égard.

--Et le roi, dit Cunningham, comme souverain féodal du duc,

interviendra-t-il entre lui et sa pupille, sur laquelle Charles a les

mêmes droits que, s'il était mort lui-même, Louis aurait sur l'héritière

de Bourgogne?

--Le roi se déterminera, suivant sa coutume, d'après les règles de la

politique; et vous savez qu'il n'a pas reçu ces dames ouvertement; il ne

les a placées ni sous la protection de sa fille, la dame de Beaujeu, ni

sous celle de la princesse Jeanne; de sorte que sans aucun doute, il se

décidera d'après les circonstances. Il est notre maître; mais on peut

dire, sans se rendre coupable de trahison, qu'il est en état de suivre

les chiens de tous les princes de la chrétienté, et de courir le lièvre

avec eux.

--Mais le duc de Bourgogne n'est pas homme à se laisser mettre en

défaut, reprit Guthrie.

--Non sans doute; et c'est ce qui rend vraisemblable qu'il y aura maille

à partir entre eux.

--Eh bien! milord, fasse saint André que cela arrive! s'écria le

Balafré. On m'a prédit il y a dix ans,--il y en a vingt, je crois,--que

je devais faire la fortune de ma maison par un mariage. Qui sait ce qui

peut arriver, si nous venons une fois à nous battre pour l'honneur,

l'amour et les dames, comme dans les vieux romans.

--Tu oses parler de l'amour et des dames, avec une telle tranchée sur ta

figure! dit Guthrie.

--Autant vaut ne rien aimer que d'aimer une païenne, une Bohémienne,

répliqua le Balafré.

--Halte-là! camarades, s'écria lord Crawford; vous ne devez jouter

ensemble qu'avec des armes courtoises: un sarcasme n'est pas une

plaisanterie. Soyez tous amis. Quant à la comtesse, elle est trop riche

pour tomber en partage à un pauvre lord écossais, sans quoi je mettrais

moi-même en avant mes prétentions, avec mes quatre-vingts ans ou à peu

près. Quoi qu'il en soit, voici pour porter sa santé; car on dit que

c'est un astre de beauté.

--Je crois l'avoir vue ce matin, dit un autre archer, tandis que j'étais

de garde à la dernière barrière; mais elle ressemblait à une lanterne

sourde plutôt qu'à un astre, car elle et une autre dame furent amenées

au château dans des litières bien fermées.

--Fi! Arnot; fi! dit lord Crawford: un soldat ne doit jamais parler de

ce qu'il voit quand il est en faction. D'ailleurs, ajouta-t-il après une

pause d'un instant, sa curiosité l'emportant sur la leçon de discipline

qu'il avait cru à propos de donner, sur quoi jugez-vous que la comtesse

Isabelle de Croye était dans une de ces litières?

--Tout ce que j'en sais, milord, répondit Arnot, c'est que mon

coutelier, faisant prendre l'air à mes chevaux sur la route qui conduit

au village, rencontra Doguin, le muletier, qui reconduisait les litières

à l'auberge, car elles appartenaient au maître de l'hôtellerie du

bosquet des mûriers, à l'enseigne des Fleurs-de-Lis, je veux dire. De

sorte que Doguin demanda à Saunders Steed s'il voulait boire un verre de

vin avec lui, car ils sont gens de connaissance, et bien certainement

Saunders y était tout disposé.

--Sans doute, sans doute, s'écria le vieux lord en l'interrompant; et

c'est ce que je voudrais voir changer parmi vous, messieurs. Vos

écuyers, vos couteliers, vos _jackmen_, comme nous les appellerions en

Écosse, ne sont que trop disposés à boire un verre de vin avec le

premier venu.--C'est une chose dangereuse en temps de guerre, et qui

exige une réforme. Mais votre histoire est bien longue, André Arnot, et

il faut la couper par un verre de vin: comme dit le montagnard, _skeoch

doch nan skial;_ et c'est d'excellent gallique. Allons! à la santé de la

comtesse Isabelle de Croye, et puisse-t-elle trouver un meilleur mari

que ce Campo Basso, qui est un vil coquin d'Italien. Et maintenant,

André Arnot, que disait le muletier à ton coutelier?

--Il lui a dit, milord, sous le secret, que les dames qu'il venait de

conduire au château, dans les litières fermées, étaient de grandes dames

qui étaient depuis quelques jours chez son maître, et qui ne voyaient

personne; que le roi les avait visitées plusieurs fois mystérieusement,

et leur avait rendu de grands honneurs. Il croyait qu'elles s'étaient

réfugiées au château, de crainte du comte de Crèvecœur, ambassadeur du

duc de Bourgogne, dont l'arrivée venait d'être annoncée par un courrier

qui le précédait.

--Oui-dà, André; en sommes-nous là? dit Guthrie. En ce cas, je jurerais

que c'est la comtesse que j'ai entendue chanter en s'accompagnant sur

son luth, tandis que je traversais la cour intérieure pour venir ici. Le

son partait des grandes fenêtres de la tour du Dauphin, et je crois que

personne n'avait encore entendu une semblable mélodie dans le château du

Plessis-du-Parc. Je pensais, sur ma foi, que cette musique était de la

façon de la fée Mélusine. Je restais là, quoique je susse que le dîner

était servi et que vous vous impatientiez tous. Je restais là comme...

--Comme un âne, John Guthrie, lui dit son commandant; ton long nez

flairant le souper, tes longues oreilles entendant la musique, et ton

jugement étroit ne te mettant pas en état de décider à quoi tu devais

donner la préférence. Écoutez! la cloche de la cathédrale ne

sonne-t-elle pas vêpres? À coup sûr, l'heure n'en est pas encore

arrivée. Le vieux fou de sacristain a sonné la prière du soir une heure

trop tôt.

--Sur ma foi, dit Cunningham, la cloche n'est que trop fidèle à l'heure;

car voilà le soleil qui disparaît à l'occident de cette belle plaine.

--Vraiment! dit lord Crawford: en sommes-nous déjà là? Eh bien, mes

amis, il ne faut pas outre-passer les bornes.--En marchant à petits pas,

on n'en va que plus loin.--Les mets cuits à petit feu n'en sont que

meilleurs.--Être joyeux et sage est un excellent proverbe.--Ainsi,

encore une rasade à la prospérité de la vieille Écosse, et ensuite que

chacun pense à son devoir.

La coupe d'adieu fut vidée, et les convives congédiés. Le vieux baron

prit, d'un air de dignité, le bras du Balafré, sous prétexte de lui

donner quelques instructions relativement à son neveu, mais peut-être, à

vrai dire, de peur que son pas majestueux ne parût, aux yeux de ses

soldats, moins assuré qu'il ne convenait à son grade. Il traversa ainsi

d'un air grave les deux cours qui séparaient son appartement de la salle

où s'était donné le festin, et ce fut avec le ton solennel d'un homme

qui avait vidé quelques flacons, qu'il recommanda à Ludovic, en le

quittant, de surveiller avec soin la conduite de son neveu, surtout en

ce qui concernait les jolies filles et le bon vin.

Cependant pas un mot de ce qu'on avait dit relativement à la belle

comtesse Isabelle n'avait échappé au jeune Durward, qui, ayant été

conduit dans un petit cabinet qu'il devait partager avec le varlet ou

page de son oncle, fit de sa nouvelle et humble demeure la scène de

grandes et importantes méditations.

Le lecteur s'imaginera aisément que le jeune écuyer dut fonder un joli

roman sur la supposition que l'habitante de la tourelle, dont il avait

écouté la chanson avec tant d'intérêt, et la jolie fille qui avait servi

maître Pierre dans l'auberge, s'identifiaient avec une comtesse de haut

rang, et jouissant d'une grande fortune, qui fuyait les poursuites d'un

amant détesté, favori d'un cruel tuteur qui abusait de son pouvoir

féodal. Il se trouva aussi, dans la vision de Quentin, une place pour ce

maître Pierre, qui semblait exercer une telle autorité même sûr

l'officier formidable aux mains duquel il avait eu tant de peine à

échapper.

Enfin les rêveries de Quentin, qui avaient été respectées par le jeune

Will Harper, le compagnon de sa cellule, furent interrompues par le

retour de son oncle. Le Balafré venait lui dire de se mettre au lit,

afin de pouvoir se lever le lendemain de bonne heure, pour le suivre

dans l'antichambre du roi, où il devait être de garde avec cinq de ses

compagnons.

Quentin Durward(#18825) · 第 15 / 52 题