Chapitre VIII

Ils furent mari et femme pendant six jours.

En ce moment de départ, les choses d’Islande occupaient tout le monde.

Des femmes de peine empilaient le sel pour la saumure dans les soutes

des navires; les hommes disposaient les gréements et, chez Yann, la

mère, les soeurs travaillaient du matin au soir à préparer les suroîts,

les cirages, tout le trousseau de campagne. Le temps était sombre, et

la mer, qui sentait l’équinoxe venir, était remuante et troublée.

Gaud subissait ces préparatifs inexorables avec angoisse, comptant les

heures rapides des journées, attendant le soir où, le travail fini,

elle avait son Yann pour elle seule.

Est-ce que, les autres années, il partirait aussi? Elle espérait bien

qu’elle saurait le retenir, mais elle n’osait pas, dès maintenant, lui

en parler... Pourtant il l’aimait bien, lui aussi; avec ses maîtresses

d’avant, jamais il n’avait connu rien de pareil; non, ceci était

différent; c’était une tendresse si confiante et si fraîche, que les

mêmes baisers, les mêmes étreintes, avec elle étaient autre chose; et,

chaque nuit, leurs deux ivresses d’amour allaient s’augmentant l’une

par l’autre, sans jamais s’assouvir quand le matin venait.

Ce qui la charmait comme une surprise, c’était de le trouver si doux,

si enfant, ce Yann qu’elle avait vu quelquefois à Paimpol faire son

grand dédaigneux avec des filles amoureuses. Avec elle, au contraire,

il avait toujours cette même courtoisie qui semblait toute naturelle

chez lui, et elle adorait ce bon sourire qu’il lui faisait, dès que

leurs yeux se rencontraient. C’est que, chez ces simples, il y a le

sentiment, le respect inné de la majesté de l’épouse; un abîme la

sépare de l’amante, chose de plaisir, à qui, dans un sourire de dédain,

on a l’air ensuite de rejeter les baisers de la nuit. Gaud était

l’épouse, elle, et, dans le jour, il ne se souvenait plus de leurs

caresses, qui semblaient ne pas compter tant ils étaient une même chair

tous deux et pour toute la vie.

... Inquiète, elle l’était beaucoup dans son bonheur, qui lui semblait

quelque chose de trop inespéré, d’instable comme les rêves...

D’abord, est-ce que ce serait bien durable, chez Yann, cet amour?...

Parfois elle se souvenait de ses maîtresses, de ses emportements, de

ses aventures, et alors elle avait peur: lui garderait-il toujours

cette tendresse infinie, avec ce respect si doux?...

Vraiment, six jours de mariage, pour un amour comme le leur, ce n’était

rien; rien qu’un petit acompte enfiévré pris sur le temps de

l’existence — qui pouvait encore être si long devant eux! A peine

avaient-ils pu se parler, se voir, comprendre qu’ils s’appartenaient. —

Et tous leurs projets de vie ensemble, de joie tranquille,

d’arrangement de ménage, avaient été forcément remis au retour...

Oh! les autres années, à tout prix l’empêcher de repartir pour cette

Islande!... Mais comment s’y prendre? Et que feraient-ils alors pour

vivre, étant si peu riches l’un et l’autre?... Et puis il aimait tant

son métier de mer...

Elle essayerait malgré tout, les autres fois, de le retenir; elle y

mettrait toute sa volonté, toute son intelligence et tout son coeur.

Être femme d’Islandais, voir approcher tous les printemps avec

tristesse, passer tous les étés dans l’anxiété douloureuse; non, à

présent qu’elle l’adorait au delà de ce qu’elle eût imaginé jamais,

elle se sentait prise d’une épouvante trop grande en songeant à ces

années à venir...

Ils eurent une journée de printemps, une seule... C’était la veille de

l’appareillage, on avait fini de mettre le gréement en ordre à bord, et

Yann resta tout le jour avec elle. Ils se promenèrent bras dessus bras

dessous dans les chemins, comme font les amoureux, très près l’un de

l’autre et se disant mille choses. Les bonnes gens en souriant les

regardaient passer:

— C’est Gaud, avec le grand Yann de Pors-Even... Des mariés d’hier!

Un vrai printemps, ce dernier jour; c’était particulier et étrange de

voir tout à coup ce grand calme, et plus un seul nuage dans ce ciel

habituellement tourmenté. Le vent ne soufflait de nulle part. La mer

s’était faite très douce; elle était partout du même bleu pâle, et

restait tranquille. Le soleil brillait d’un grand éclat blanc, et le

rude pays breton s’imprégnait de cette lumière comme d’une chose fine

et rare; il semblait s’égayer et revivre jusque dans ses plus profonds

lointains. L’air avait pris une tiédeur délicieuse sentant l’été, et

ont eût dit qu’il s’était immobilisé à jamais, qu’il ne pouvait plus y

avoir de jours sombres ni de tempêtes. Les caps, les baies, sur

lesquels ne passaient plus les ombres changeantes des nuages,

dessinaient au soleil leurs grandes lignes immuables; ils paraissaient

se reposer, eux aussi, dans des tranquillités ne devant pas finir...

Tout cela comme pour rendre plus douce et éternelle leur fête d’amour;

— et on voyait déjà des fleurs hâtives, des primevères le long des

fossés, ou des violettes, frêles et sans parfum.

Quand Gaud demandait:

— Combien de temps m’aimeras-tu, Yann?

Lui, répondait, étonné, en la regardant bien en face avec ses beaux

yeux francs:

— Mais, Gaud, toujours...

Et ce mot, dit très simplement par ses lèvres un peu sauvage, semblait

avoir là son vrai sens d’éternité.

Elle s’appuyait à son bras. Dans l’enchantement du rêve accompli, elle

se serrait contre lui, inquiète toujours, — le sentant fugitif comme un

grand oiseau de mer... Demain, l’envolée au large!... Et cette première

fois il était trop tard, elle ne pouvait rien pour l’empêcher de

partir...

De ces chemins de falaise où ils se promenaient, on dominait tout ce

pays marin, qui paraissait être sans arbres, tapissé d’ajoncs ras et

semé de pierres. Les maisons des pêcheurs étaient posées çà et là sur

les rochers avec leurs vieux murs de granit, leurs toits de chaume,

très hauts et bossus verdis par la pousse nouvelle des mousses; et,

dans l’extrême éloignement, la mer, comme une grande vision diaphane,

décrivait son cercle immense et éternel qui avait l’air de tout

envelopper.

Elle s’amusait à lui raconter les choses étonnantes et merveilleuses de

ce Paris où, elle avait habité, mais lui, très dédaigneux, ne s’y

intéressait pas.

— Si loin de la côte, disait-il, et tant de terres, tant de terres...

ça doit être malsain. Tant de maisons, tant de monde... Il doit y avoir

des mauvaises maladies, dans ces villes; non, je ne voudrais pas vivre

là-dedans, moi, bien sûr.

Et elle souriait, s’étonnant de voir combien ce grand garçon était un

enfant naïf.

Quelquefois ils s’enfonçaient dans ces replis du sol où poussent de

vrais arbres qui ont l’air de s’y tenir blottis contre le vent du

large. Là, il n’y avait plus de vue; par terre, des feuilles mortes

amoncelées et de l’humidité froide, le chemin creux bordé d’ajoncs

verts, devenait sombre sous les branchages, puis se resserrait entre

les murs de quelque hameau noir et solitaire, croulant de vieillesse,

qui dormait dans ce bas-fond; et toujours quelque crucifix se dressait

bien haut devant eux, parmi les branches mortes, avec son grand Christ

de bois rongé comme un cadavre, grimaçant sa douleur sans fin.

Ensuite le sentier remontait, et, de nouveau, ils dominaient les

horizons immenses, ils retrouvaient l’air vivifiant des hauteurs et de

la mer.

Lui, à son tour, racontait l’Islande, les étés pâles et sans nuit, les

soleils obliques qui ne se couchent jamais. Gaud ne comprenait pas bien

et se faisait expliquer.

— Le soleil fait tout le tour, tout le tour, disait-il en promenant son

bras étendu sur le cercle lointain des eaux bleues. Il reste toujours

bien bas, parce que, vois-tu, il n’a pas du tout de force pour monter;

à minuit, il traîne un peu son bord dans la mer, mais tout de suite il

se relève et il continue de faire sa promenade ronde. Des fois, la lune

aussi paraît à l’autre bout du ciel; alors ils travaillent tous deux,

chacun de son bord, et on ne les connaît pas trop l’un de l’autre, car

ils se ressemblent beaucoup dans ce pays.

Voir le soleil à minuit!... Comme ça devait être loin, cette île

d’Islande. Et les fiords? Gaud avait lu ce mot inscrit plusieurs fois

parmi les noms des morts dans la chapelle des naufragés; il lui faisait

l’effet de désigner une chose sinistre.

— Les fjords, répondait Yann, — des grandes baies, comme ici celle de

Paimpol par exemple; seulement il y a autour des montagnes si hautes,

si hautes, qu’on ne voit jamais où elles finissent, à cause des nuages

qui sont dessus. Un triste pays, va, Gaud, je t’assure. Des pierres,

des pierres, rien que des pierres, et les gens de l’île ne connaissent

point ce que c’est que les arbres. A la mi-août, quand notre pêche est

finie, il est grand temps de repartir, car alors les nuits commencent,

et elles allongent très vite; le soleil tombe au-dessous de la terre

sans pouvoir se relever, et il fait nuit chez eux, là-bas, pendant tout

l’hiver.

— Et puis, disait-il, il y a aussi un petit cimetière, sur la côte,

dans un fiord, tout comme chez nous, pour ceux du pays de Paimpol qui

sont morts pendant les saisons de pêche, ou qui sont disparus en mer;

c’est en terre bénite aussi bien qu’à Pors-Even, et les défunts ont des

croix en bois toutes pareilles à celles d’ici, avec leurs noms écrits

dessus. Les deux Goazdiou, de Ploubazlanec, sont là, eut aussi

Guillaume Moan, le grand-père de Sylvestre.

Et elle croyait le voir, ce petit cimetière au pied des caps désolés,

sous la pâle lumière rose de ces jours ne finissant pas. Ensuite, elle

songeait à ces mêmes morts sous la glace et sous le suaire noir de ces

nuits longues comme les hivers.

— Tout le temps, tout le temps pêcher? demandait-elle, sans se reposer

jamais?

— Tout le temps. Et puis il y a la manoeuvre à faire, car la mer n’est

pas toujours belle par là. Dame! on est fatigué le soir, ça donne

appétit pour souper et, des jours, l’on dévore.

— Et on ne s’ennuie jamais?

— Jamais! dit-il, avec un air de conviction qui lui fit mal; à bord, au

large, moi, le temps ne me dure pas, jamais!

Elle baissa la tête, se sentant plus triste, plus vaincue par la mer.

Pêcheur d'Islande · 第 49 / 62 题