C’était six jours avant le départ pour l’Islande. Leur cortège de noces
s’en revenait de l’église de Ploubazlanec, pourchassé par un vent
furieux, sous un ciel chargé et tout noir.
Au bras l’un de l’autre, ils étaient beaux tous deux, marchant comme
des rois, en tête de leur longue suite, marchant comme dans un rêve.
Calmes, recueillis, graves, ils avaient l’air de ne rien voir; de
dominer la vie, d’être au-dessus de tout. Ils semblaient même être
respectés par le vent, tandis que, derrière eux, ce cortège était un
joyeux désordre de couples rieurs, que de grandes rafales d’ouest
tourmentaient.
Beaucoup de jeunes, chez lesquels aussi la vie débordait; d’autres,
déjà grisonnants, mais qui souriaient encore en se rappelant le jour de
leurs noces et leurs premières années. Grand’mère Yvonne était là et
suivait aussi, très éventée, mais presque heureuse, au bras d’un vieil
oncle de Yann qui lui disait des galanteries anciennes; elle portait
une belle coiffe neuve qu’on lui avait achetée pour la circonstance et
toujours son petit châle, reteint une troisième fois — en noir, à cause
de Sylvestre.
Et le vent secouait indistinctement tous ces invités; on voyait les
jupes relevées et des robes retournées; des chapeaux et des coiffes qui
s’envolaient.
A la porte de l’église, les mariés s’étaient acheté, suivant la
coutume, des bouquets de fausses fleurs pour compléter leur toilette de
fête. Yann avait attaché les siennes au hasard sur sa poitrine large,
mais il était de ceux à qui tout va bien. Quant à Gaud, il y avait de
la demoiselle encore dans la façon dont ces pauvres fleurs grossières
étaient piquées en haut de son corsage - très ajusté, comme autrefois
sur sa forme exquise.
Le violonaire qui menait tout ce monde, affolé par le vent, jouait à la
diable; ses airs arrivaient aux oreilles par bouffées, et, dans le
bruit des bourrasques, semblaient une petite musique drôle plus grêle
que les cris d’une mouette.
Tout Ploubazlanec était sorti pour les voir. Ce mariage avait quelque
chose qui passionnait les gens, et on était venu de loin à la ronde;
aux carrefours des sentiers, il y avait partout des groupes qui
stationnaient pour les attendre. Presque tous les “Islandais” de
Paimpol, les amis de Yann, étaient là postés. Ils saluaient les mariés
au passage; Gaud répondait en s’inclinant légèrement comme une
demoiselle, avec sa grâce sérieuse, et, tout le long de sa route, elle
était admirée.
Et les hameaux d’alentour, les plus perdus, les plus noirs, même ceux
des bois, s’étaient vidés de leurs mendiants, de leurs estropiés, de
leurs fous, de leurs idiots à béquilles. Cette gent était échelonnée
sur le parcours, avec des musiques, des accordéons, des vielles; ils
tendaient leurs mains, leurs sébiles, leurs chapeaux, pour recevoir des
aumônes que Yann leur lançait avec son grand air noble, et Gaud, avec
son joli sourire de reine. Il y avait de ces mendiants qui étaient très
vieux, qui avaient des cheveux gris sur des têtes vides n’ayant jamais
rien contenu; tapis dans les creux des chemins, ils étaient de la même
couleur que la terre d’où ils semblaient n’être qu’incomplètement
sortis, et où ils allaient rentrer bientôt sans avoir eu de pensées;
leurs yeux égarés inquiétaient comme le mystère de leurs existences
avortées et inutiles. Ils regardaient passer, sans comprendre, cette
fête de la vie pleine et superbe...
On continua de marcher au delà du hameau de Pors-Even et de la maison
des Gaos. C’était pour se rendre, suivant l’usage traditionnel des
mariés du pays de Ploubazlanec, à la chapelle de la Trinité, qui est
comme au bout du monde breton.
Au pied de la dernière et extrême falaise, elle pose sur un seuil de
roches basses, tout près des eaux, et semble déjà appartenir à la mer.
Pour y descendre, on prend un sentier de chèvre parmi des blocs de
granit. Et le cortège de noces se répandit sur la pente de ce cap
isolé, au milieu des pierres, les paroles joyeuses ou galantes se
perdant tout à fait dans le bruit du vent et des lames.
Impossible d’atteindre cette chapelle; par ce gros temps, le passage
n’était pas sûr, la mer venait trop près pour frapper ses grands coups.
On voyait bondir très haut ses gerbes blanches qui, en retombant, se
déployaient pour tout inonder.
Yann, qui s’était le plus avancé, avec Gaud appuyée à son bras, recula
le premier devant les embruns. En arrière, son cortège restait
échelonné sur les roches, en amphithéâtre, et lui, semblait être venu
là pour présenter sa femme à la mer; mais celle-ci faisait mauvais
visage à la mariée nouvelle.
En se retournant, il aperçut le violonaire, perché sur un rocher gris
et cherchant à rattraper, entre deux rafales, son air de contredanse.
— Ramasse ta musique, mon ami, lui dit-il; la mer nous en joue d’une
autre qui marche mieux que la tienne...
En même temps commença une grande pluie fouettante qui menaçait depuis
le matin. Alors ce fut une débandade folle avec des cris et des rires,
pour grimper sur la haute falaise et se sauver chez les Gaos...