L’hiver vint peu à peu, s’étendit comme un linceul qu’on laisserait
très lentement tomber. Les journées grises passèrent après les journées
grises, mais Yann ne reparut plus, — et les deux femmes vivaient bien
abandonnées.
Avec le froid, leur existence était plus coûteuse et plus dure.
Et puis la vieille Yvonne devenait difficile à soigner. Sa pauvre tête
s’en allait; elle se fâchait maintenant, disait des méchancetés et des
injures; une fois ou deux par semaine, cela la prenait, comme les
enfants, à propos de rien.
Pauvre vieille!... elle était encore si douce dans ses bons jours
clairs, que Gaud ne cessait de la respecter ni de la chérir. Avoir
toujours été bonne, et finir par être mauvaise; étaler, à l’heure de la
fin, tout un fonds de malice qui avait dormi durant la vie, toute une
science de mots grossiers qu’on avait cachée, quelle dérision de l’âme
et quel mystère moqueur!
Elle commençait à chanter aussi, et cela faisait encore plus de mal à
entendre que ses colères; c’était, au hasard des choses qui lui
revenaient en tête, des oremus de messe, ou bien des couplets très
vilains qu’elle avait entendus jadis sur le port, répétés par des
matelots. Il lui arrivait d’entonner les Fillettes de Paimpol; ou bien,
en balançant la tête et battant la mesure avec son pied, elle prenait:
Mon mari vient de partir;
Pour la pêche d’Islande,
Mon mari vient de partir,
Il m’a laissé sans le sou,
Mais..., trala, trala la lou...
J’en gagne!
J’en gagne!...
Chaque fois, cela s’arrêtait tout court, en même temps que ses yeux
s’ouvraient bien grands dans le vague en perdant toute expression de
vie, — comme ces flammes déjà mourantes qui s’agrandissent subitement
pour s’éteindre. Et après, elle baissait la tête, restait longtemps
caduque, en laissant pendre la mâchoire d’en bas à la manière des
morts.
Elle n’était plus bien propre non plus, et c’était un autre genre
d’épreuve sur lequel Gaud n’avait pas compté.
Un jour, il lui arriva de ne plus se souvenir de son petit-fils.
— Sylvestre? Sylvestre?... disait-elle à Gaud, en ayant l’air de
chercher qui ce pouvait bien être; ah dame! ma bonne, tu comprends,
j’en ai eu tant quand j’étais jeune, des garçons, des filles, des
filles et des garçons qu’à cette heure, ma foi!...
Et, en disant cela, elle lançait en l’air ses pauvres mains ridées,
avec un geste d’insouciance presque libertine...
Le lendemain, par exemple, elle se souvenait bien de lui; et en citant
mille petites choses qu’il avait faites ou qu’il avait dites, toute la
journée elle le pleura.
Oh! ces veillées d’hiver, quand les branchages manquaient pour faire du
feu! Travailler ayant froid, travailler pour gagner sa vie, coudre
menu, achever avant de dormir les ouvrages rapportés chaque soir de
Paimpol.
La grand’mère Yvonne, assise dans la cheminée, restait tranquille, les
pieds contre les dernières braises, les mains ramassées sous son
tablier. Mais au commencement de la soirée, il fallait toujours tenir
des conversations avec elle.
— Tu ne me dis rien, ma bonne fille, pourquoi ça donc? Dans mon temps à
moi, j’en ai pourtant connu de ton âge qui savaient causer. Me semble
que nous n’aurions pas l’air si triste, là, toutes les deux, si tu
voulais parler un peu.
Alors Gaud racontait des nouvelles quelconques qu’elle avait apprises
en ville, ou disait les noms des gens qu’elle avait rencontrés en
chemin, parlait de choses qui lui étaient bien indifférentes à
elle-même comme, du reste, tout au monde à présent, puis s’arrêtait au
milieu de ses histoires quand elle voyait la pauvre vieille endormie.
Rien de vivant, rien de jeune autour d’elle, dont la fraîche jeunesse
appelait la jeunesse. Sa beauté allait se consumer, solitaire et
stérile...
Le vent de la mer, qui arrivait de partout, agitait sa lampe, et le
bruit des lames s’entendait là comme dans un navire en l’écoutant elle
y mêlait le souvenir toujours présent et douloureux de Yann, dont ces
choses étaient le domaine; durant les grandes nuits d’épouvante, où
tout était déchaîné et hurlant dans le noir du dehors, elle songeait
avec plus d’angoisse à lui.
Et puis seule, toujours seule avec cette grand’mère qui dormait, elle
avait peur quelquefois et regardait dans les coins obscurs, en pensant
aux marins ses ancêtres, qui avaient vécu dans ces étagères d’armoires,
qui avaient péri au large pendant de semblables nuits, et dont les âmes
pouvaient revenir; elle ne se sentait pas protégée contre la visite de
ces morts par la présence de cette si vieille femme qui était déjà
presque des leurs...
Tout à coup elle frémissait de la tête aux pieds, en entendant partir
du coin de la cheminée un petit filet de voix cassée flûté, comme
étouffé sous terre. D’un ton guilleret qui donnait froid à l’âme, la
voix chantait:
Pour la pêche d’Islande, mon mari vient de partir,
Il m’a laissé sans le sou,
Mais..., trala, trala la lou...
Et alors elle subissait ce genre particulier de frayeur que cause la
compagnie des folles.
La pluie tombait, tombait, avec un petit bruit incessant de fontaine;
on l’entendait presque sans répit ruisseler dehors sur les murs. Dans
le vieux toit de mousse, il y avait des gouttières qui, toujours aux
mêmes endroits, infatigables, monotones, faisaient le même tintement
triste; elles détrempaient par places le sol du logis, qui était de
roches et de terre battue avec des graviers et des coquilles.
On sentait l’eau partout autour de soi, elle vous enveloppait de ses
masses froides, infinies: une eau tourmentée, fouettante, s’émiettant
dans l’air, épaississant l’obscurité, et isolant encore davantage les
unes des autres les chaumières éparses du pays de Ploubazlanec.
Les soirées de dimanche étaient pour Gaud les plus sinistres, à cause
d’une certaine gaîté qu’elles apportaient ailleurs: c’étaient des
espèces de soirées joyeuses, même dans ces petits hameaux perdus de la
côte; il y avait toujours, ici ou là, quelque chaumière fermée, battue
par la pluie noire, d’où partaient des chants lourds. Au dedans, des
tables alignées pour les buveurs; des marins se séchant à des flambées
fumeuses; les vieux se contentant avec de l’eau-de-vie, les jeunes
courtisant des filles, tous allant jusqu’à l’ivresse, et chantant pour
s’étourdir. Et, près d’eux, la mer, leur tombeau de demain, chantait
aussi, emplissant la nuit de sa voix immense...
Certains dimanches, des bandes de jeunes hommes, qui sortaient de ces
cabarets-là ou revenaient de Paimpol, passaient dans le chemin, près de
la porte des Moan; c’étaient ceux qui habitaient à l’extrémité des
terres, vers Pors-Even. Ils passaient très tard, échappés des bras des
filles, insouciants de se mouiller, coutumiers des rafales et des
ondées, Gaud tendait l’oreille à leurs chansons à leurs cris — très
vite noyés dans le bruit des bourrasques ou de la houle — cherchant à
démêler la voix de Yann, se sentant trembler ensuite quand elle
s’imaginait l’avoir reconnue.
N’être pas revenu les voir, c’était mal de la part de ce Yann; et mener
une vie joyeuse, si près de la mort de Sylvestre, — tout cela ne lui
ressemblait pas! Non, elle ne le comprenait plus décidément, — et,
malgré tout, ne pouvait se détacher de lui, ni croire qu’il fût sans
coeur.
Le fait est que, depuis son retour, sa vie était bien dissipée.
D’abord il y avait eu la tournée habituelle d’octobre dans le golfe de
Gascogne, — et c’est toujours pour ces Islandais une période de
plaisir, un moment où ils ont dans leur bourse un peu d’argent à
dépenser sans souci (de petites avances pour s’amuser, que les
capitaines donnent sur les grandes parts de pêche, payables seulement
en hiver).
On était allé, comme tous les ans, chercher du sel dans les îles, et
lui s’était repris d’amour, à Saint-Martin-de-Ré, pour certaine fille
brune, sa maîtresse du précédent automne. Ensemble ils s’étaient
promenés, au dernier gai soleil, dans les vignes rousses toutes
remplies du chant des alouettes, tout embaumées par les raisins mûrs,
les oeillets des sables et les senteurs marines des plages; ensemble
ils avaient chanté et dansé des rondes à ces veillées de vendange où
l’on se grise, d’une ivresse amoureuse et légère, en buvant le vin
doux.
Ensuite, la Marie ayant poussé jusqu’à Bordeaux, il avait retrouvé,
dans un grand estaminet tout en dorures, la belle chanteuse à la
montre, et s’était négligemment laissé adorer pendant huit nouveaux
jours.
Revenu en Bretagne au mois de novembre, il avait assisté à plusieurs
mariages de ses amis, comme garçon d’honneur, tout le temps dans ses
beaux habits de fête, et souvent ivre après minuit, sur la fin des
bals. Chaque semaine, il lui arrivait quelque aventure nouvelle, que
les filles s’empressaient de raconter à Gaud, en exagérant.
Trois ou quatre fois, elle l’avait vu de loin venir en face d’elle sur
ce chemin de Ploubazlanec, mais toujours à temps pour l’éviter; lui
aussi du reste, dans ces cas-là, prenait à travers la lande. Comme par
une entente muette, maintenant ils se fuyaient.