Mais un jour, à Paimpol, entendant dire que la Marie venait d’arriver,
elle se sentit prise d’une espèce de fièvre. Tout son calme d’attente
l’avait abandonnée; ayant brusqué la fin de son ouvrage, sans savoir
pourquoi, elle se mit en route plus tôt que de coutume, — et, dans le
chemin, comme elle se hâtait, elle le reconnut de loin qui venait à
l’encontre d’elle.
Ses jambes tremblaient et elle les sentait fléchir. Il était déjà tout
près, se dessinant à vingt pas à peine, avec sa taille superbe, ses
cheveux bouclés sous son bonnet de pêcheur. Elle se trouvait prise si
au dépourvu par cette rencontre, que vraiment elle avait peur de
chanceler, et qu’il s’en aperçût; elle en serait morte de honte à
présent... Et puis elle se croyait mal coiffée, avec un air fatigué
pour avoir fait son ouvrage trop vite; elle eût donné je ne sais quoi
pour être cachée dans les touffes d’ajoncs, disparue dans quelque trou
de fouine. Du reste, lui aussi avait eu un mouvement de recul, comme
pour essayer de changer de route. Mais c’était trop tard: ils se
croisèrent dans l’étroit chemin.
Lui, pour ne pas la frôler, se rangea contre le talus, d’un bond de
côté comme un cheval ombrageux qui se dérobe, en la regardant d’une
manière furtive et sauvage.
Elle aussi, pendant une demi-seconde, avait levé les yeux, lui jetant
malgré elle-même une prière et une angoisse. Et, dans ce croisement
involontaire de leurs regards, plus rapide qu’un coup de feu, ses
prunelles gris de lin avaient paru s’élargir, s’éclairer de quelque
grande flamme de pensée, lancée une vraie lueur bleuâtre, tandis que sa
figure était devenue toute rose jusqu’aux tempes, jusque sous les
tresses blondes.
Il avait dit en touchant son bonnet:
— Bonjour, mademoiselle Gaud!
— Bonjour, monsieur Yann, répondit-elle.
Et ce fut tout; il était passé. Elle continua sa route, encore
tremblante, mais sentant peu à peu à mesure qu’il s’éloignait, le sang
reprendre son cours et la force revenir...
Au logis, elle trouva la vieille Moan assise dans un coin, le tête
entre ses mains, qui pleurait, qui faisait son hi hi hi! de petit
enfant, toute dépeignée, sa queue de cheveux tombée de son serre-tête
comme un maigre écheveau de chanvre gris:
— Ah! ma bonne Gaud, — c’est le fils Gaos que j’ai rencontré du côté de
Plouherzel, comme je m’en retournais de ramasser mon bois; — alors nous
avons parlé de mon pauvre petit, tu penses bien. Ils sont arrivés ce
matin de l’Islande et, dès ce midi, il était venu pour me faire une
visite pendant que j’étais dehors. Pauvre garçon, il avait des larmes
aux yeux lui aussi... Jusqu’à ma porte, qu’il a voulu me raccompagner,
ma bonne Gaud, pour me porter mon petit fagot...
Elle écoutait cela, debout, et son coeur se serrait à mesure: ainsi,
cette visite de Yann, sur laquelle elle avait tant compté pour lui dire
tant de choses, était déjà faite, et ne se renouvellerait sans doute
plus; c’était fini...
Alors la chaumière lui sembla plus désolée, la misère plus dure, le
monde plus vide, — et elle baissa la tête avec une envie de mourir.