Tout gentilhomme était donc rempli de dédain pour les auteurs en titre,
et, s’il semblait oublier quelquefois la distance qui le séparait de ces
_petits grimauds, barbouilleurs de papier_, c’était à condition que
ceux-ci ne l’oublieraient point trop eux-mêmes. Et puis, après avoir
tremblé tout le jour devant le moindre froncement de sourcil de son
Jupiter Olympien, il était bien aise de se consoler de son abaissement
en tranchant du souverain à son tour, et de se venger d’une infériorité
intellectuelle dont il avait conscience, par la supériorité brutale de
la force.
Les lettres de Malherbe nous apprennent que Louis XIII fit appliquer une
douzaine de coups de bâton à un valet de pied qui se disputait avec ses
pages sur une question de préséance, ni plus ni moins qu’un duc et pair.
Le roi, dit Tallemant, ne voulait pas que ses premiers valets de chambre
fussent gentilshommes, afin de pouvoir les battre à son envie. Le frère
de Louis XIII, Gaston d’Orléans, fit jeter dans le canal, à
Fontainebleau, un gentilhomme qui ne lui avait pas témoigné suffisamment
de respect. Louis XIV s’oublia une fois jusqu’à lever sa canne sur un
valet de chambre; une autre fois, il la lança par la fenêtre pour se
dérober à la tentation d’en châtier Lauzun; et, dans une autre
circonstance encore, il eût, sans madame de Maintenon, frappé Louvois
avec les pincettes de son appartement. Ces procédés autocratiques
étaient fort en usage aussi parmi les gentilshommes, ne fût-ce que par
imitation, et pour se régler sur les manières royales.
Comme Louis XIII et Louis XIV, c’était surtout le bâton que les
courtisans considéraient comme l’_ultima ratio_ dans leurs rapports avec
les gens de rien, en particulier avec les auteurs. A leurs yeux, ceux-ci
étaient _gent bâtonnable_ à merci toutes les fois qu’ils avaient besoin
d’être redressés; et il paraît qu’ils en avaient souvent besoin, car on
les bâtonna souvent.
Il était tout simple, du reste, que ducs et marquis, après avoir humé
longuement l’encens des dédicaces enivrantes, prissent au mot les
hyperboles répétées de leurs faméliques adorateurs, et crussent à leur
suprématie absolue sur ces pauvres poëtes, leurs parasites et leurs
domestiques, qu’ils payaient en beaux écus sonnants, non contents de les
approvisionner de vivres, de bois et de chandelle. Comment ne les
auraient-ils pas regardés dès lors comme de piètres personnages dont on
pouvait s’égayer sans conséquence, de même qu’on s’égaye, pour peu qu’on
en ait envie, d’un bouffon ou d’un laquais?
Aussi voyez: Saint-Amant, malgré sa fierté, se représente amusant son
duc à ses dépens, et sortant de ce jeu en sueur. Voiture est _berné_ par
ses protecteurs, et en plaisante avec une joyeuse effronterie
d’humilité. Or, pour donner au lecteur une idée de ce qu’était la
berne[7], dans le sens propre du mot, nous ne pouvons mieux faire que de
renvoyer à la pièce dans laquelle le chantre de la _Crevaille_ a décrit
ce supplice avec sa verve ordinaire, ou de citer notre auteur, lorsqu’il
écrit à mademoiselle de Bourbon, en 1630:
[7] Un neveu de Mazarin en mourut, au collége de Clermont.
«Mademoiselle, je fus berné, vendredi, après dîner, pour ce que je ne
vous avois pas fait rire dans le temps que l’on m’avoit donné pour cela,
et madame de Rambouillet en donna l’arrêt, à la requête de mademoiselle
sa fille et de mademoiselle Paulet... J’eus beau crier et me défendre;
la couverture fut apportée, et quatre des plus forts hommes du monde
furent choisis pour cela. Ce que je puis vous dire, Mademoiselle, c’est
que jamais personne ne fut si haut que moi, et que je ne croyois pas que
la fortune me dût jamais tant élever. A tout coup ils me perdoient de
vue, et m’envoyoient plus haut que les aigles ne peuvent monter. Je vis
les montagnes abaissées au-dessous de moi; je vis les vents et les nuées
cheminer dessous mes pieds; je découvris des pays que je n’avois jamais
vus, et des mers que je n’avois point imaginées. Mais je vous assure,
Mademoiselle, que l’on ne voit tout cela qu’avec inquiétude, lorsque
l’on est en l’air et que l’on est assuré d’aller retomber. Une des
choses qui m’effrayoient le plus étoit que, lorsque j’étois bien haut et
que je regardois en bas, la couverture me paroissoit si petite, qu’il me
sembloit impossible que je retombasse dedans, et je vous avoue que cela
me donnoit quelque émotion. Mais, parmi tant d’objets différents qui en
même temps frappèrent mes yeux, il y en eut un qui, pour quelques
moments, m’ôta de crainte et me toucha d’un véritable plaisir: c’est,
Mademoiselle, qu’ayant voulu regarder vers le Piémont pour voir ce que
l’on y faisoit, je vous vis dans Lyon, que vous passiez la Saône: au
moins, je vis sur l’eau une grande lumière et beaucoup de rayons à
l’entour du plus beau visage du monde... Dès que je fus en bas, je leur
voulus dire de vos nouvelles et les assurai que je vous avois vue, mais
ils se prirent à rire, comme si j’avois dit une chose impossible, et
recommencèrent à me faire sauter mieux que devant... Le dernier coup
qu’ils me jetèrent en l’air, je me trouvai dans une troupe de grues,
lesquelles, d’abord, furent étonnées de me voir si haut; mais, quand
elles m’eurent approché, elles me prirent pour un des pygmées avec
lesquels vous savez bien, Mademoiselle, qu’elles ont guerre de tout
temps. Aussitôt elles vinrent fondre sur moi à grands coups de bec, et
d’une telle violence, que je crus être percé de cent coups de poignards;
et une d’elles, qui m’avait pris par la jambe, me poursuivit si
opiniâtrément, qu’elle ne me laissa point que je ne fusse dans la
couverture. Cela fit appréhender à ceux qui me tourmentoient de me
remettre encore à la merci de mes ennemis: on me rapporta donc à mon
logis dans la même couverture, si abattu qu’il n’est pas possible de
l’être plus. Aussi, à dire le vrai, cet exercice est un peu violent pour
un homme aussi foible que je suis.»
On n’a jamais fait meilleur marché de sa personne, ni débité de plus
agréables sornettes sur un plus humiliant badinage. Il n’est guère
possible de ne voir ici qu’un conte en l’air, une simple réminiscence du
chapitre de _Don Quichotte_ où l’on berne Sancho Pança, surtout avec la
note très-précise que Tallemant des Réaux, fort bien informé sur le
compte de Voiture, dont il s’est fait le commentateur, a mise à cette
lettre. Que ce ne fût là qu’une plaisanterie, comme on s’en permettait
assez souvent à l’hôtel Rambouillet, il n’y a pas à en douter, et je ne
prétends nullement qu’il faille y voir une punition sérieuse. Seulement
cette plaisanterie, qu’on ne se fût certes pas permise envers tout autre
qu’un petit poëte, chargé d’amuser _quand même_, marque bien d’une part
le peu de respect qu’on avait pour ce supplicié d’une nouvelle sorte, de
l’autre le peu de dignité de celui qui trouvait cela tout simple et n’y
voyait qu’un joli thème à d’ingénieux _concetti_.
Et pourtant il ne faut pas l’oublier, l’hôtel de Rambouillet, sorte
d’académie qui devança l’autre et qui la surpassa toujours dans
l’opinion publique, était le sanctuaire vénéré des beaux esprits; nulle
part ils n’auraient pu trouver autant d’admiration et d’égards. De son
côté, Voiture, un des premiers bourgeois reçus dans la haute société,
suivant la remarque de M. de Chateaubriand, était le roi de l’hôtel, et
pour aucun autre on n’avait plus de considération que pour ce sémillant
petit homme. Cette observation ajoute encore à la portée de l’exemple
que nous venons de citer.
Régnier a dit[8]:
Encore quelques grands afin de faire voir,
De Mœcène rivaux, qu’ils ayment le sçavoir,
Nous voyent de bon œil, et tenant une gaule,
Ainsi qu’à leurs chevaux nous en flattent l’épaule,
Avecques bonne mine, et d’un langage doux
Nous disent souriant: «Eh bien, que faictes-vous?»
[8] Satire 4e.
Il ne s’agit pas ici, sans doute, de coups de canne, comme l’a cru le
commentateur Lenglet-Dufresnoy; mais on conviendra du moins que ces
singulières familiarités, dont les poëtes partageaient le bénéfice avec
les chevaux, étaient compromettantes et pouvaient conduire facilement
plus loin. Il suffisait d’un mouvement de colère pour que la caresse
amicale de la houssine, plus fortement appuyée, se changeât en un coup
de cravache, et, je l’ai dit, les grands se mettaient aisément en
colère.
Un peu plus tard, en 1621, Courval-Sonnet s’écriait, dans sa première
satire:
Qui donc voudroit escrire en temps si perilleux,
Sans s’exposer en butte aux esprits orgueilleux
Qui feront de nos vers une capilotade,
Ou bien leur donneront la gesne ou l’estrapade?
Et ce n’était pas là une fiction poétique: nous ne le verrons que trop.
Cet usage était si bien admis par les mœurs comme une chose parfaitement
naturelle, que mademoiselle de Ségur parlait ainsi à Benserade qui
l’avait chansonnée: «Dans notre race, il n’y a point de poëte pour vous
rendre la pareille, mais il y a bien des gens qui vous traiteront en
poëte si vous y retournez.» _Traiter en poëte_, c’était un terme reçu;
et, sans qu’il fût besoin de s’expliquer davantage, tout le monde savait
ce que cela voulait dire. Il y avait encore d’autres expressions toutes
faites, comme en créent les besoins et les usages de chaque époque.
Arlequin disait, au Théâtre-Italien, d’un auteur vertement fustigé pour
quelques mots trop libres contre un grand personnage: «Sa pièce lui a
valu mille écus, sans compter le _tour du bâton_.» Et l’auditoire de
rire à cette fine plaisanterie tout à fait de circonstance, et comprise
à demi-mot.
Un autre Arlequin, cette fois au théâtre de la Foire[9], rencontrant
Apollon sur le Parnasse: «Je vais, lui disait-il, vous payer en _monnaie
courante du pays_.» Et il s’escrimait de sa batte sur le dos du dieu.
[9] _Arlequin-Deucalion_, de Piron, II, 3.
On appelait encore cela _recevoir son brevet de poëte_. Dans une lettre
de l’abbé Chérier, censeur, au préfet de police[10] sur la pièce anonyme
du _Faux Savant_, représentée au Théâtre-Français en 1728, on lit les
lignes suivantes, que je transcris telles quelles, avec leur naïveté ou
leur malice instructive:
[10] Publiée par la _Correspondance littéraire_, du 5 février 1858.
«Il semble que l’autheur veuille mordre un peu le chevalier de Rohan et
Voltaire sur la bastonnade. Il dit: _Cherchez-moi une bonne querelle
d’Allemand à Pseudomatte, et donnez-lui son brevet de poëte_. On lui
répond en galant homme, et on dit: _Quelle indignité! Non, j’ay l’âme
trop noble pour recourir à une voie si injuste._ Je ne trouve personne
qui puisse s’offenser de ce discours, car tous nos meilleurs poëtes ont
fait leur épreuve sur le baston: Despréaux, Rousseau, Voltaire. Ainsi
nos petits poëtes se trouveroient très-heureux, s’ils pouvoient en
essayer à d’aussy bon titre.»
En êtes-vous bien sûr, monsieur le censeur?